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XV


Tout à coup Golding fit un mouvement brusque, comme s’il eût voulu s’élancer... par le même choc, les deux autres s’aplatirent contre les portes, les bras en croix, comme ces barres de fer qui défendent la nuit les devantures des boutiques... mais ce n’était là qu’une fausse alerte. L’immobilité recommença et avec elle les cris dont le diapason s’élevait, et qui – à leur première expression de terreur – joignaient maintenant la tonalité de la menace. Le conflit était proche.

XVI


Comment cela s’est-il fait ? je n’en sais rien, il y a eu instantanéité. Je n’ai rien vu, et pourtant je regardais... oh ! de toute la concentration de mes organes visuels...

Voilà qu’au milieu de la pièce est une masse noire qui se roule, se tourne, grince, hurle, bondit, se sépare, se brise, se rejoint... ce sont mes trois hommes qui semblent faire une seule bête monstrueuse, à je ne sais plus combien de bras ou de jambes. Les têtes se heurtent, les bras s’entrelacent, les jambes se croisent... tout cela veut se dresser, mais tout cela retombe...

Les voilà debout tous les trois. Grappe humaine. Ils se sont tus un instant. Un immense effort raidit ces muscles et ces nerfs... Ah ! je vois, chacun d’eux tend à la porte et s’oppose à ce que les deux autres y parviennent.

En voilà un qui s’échappe ! C’est Golding. Par un coup habile, il s’est dégagé de ses adversaires, il bondit vers la sortie. Ah ! ouiche ! voici les deux autres qui s’attachent à ses jambes, à ses épaules... Ils se roulent sur le parquet, ils écument. Leurs corps frappent à plein dos le parquet, qui résonne sourdement sous le choc. Et ils ont recommencé à crier. C’est une lutte horrible. Quelque chose de démoniaque. Un cauchemar. Parfois une tête disparaît, puis on la voit qui se glisse entre deux corps, l’œil est atone, la langue pend... il y a presque strangulation. Mais, qu’importe ! le lutteur retrouve toute sa vigueur et rend coup pour coup. S’ils crient, ce n’est pas de douleur ! Non, c’est la rage qui s’exhale de ces poitrines meurtrières...

À ce moment, Golding, – c’était bien lui ! se dégagea et s’élança... où cela ?

Contre la porte que je ne pouvais pas voir et qui donnait accès dans la pièce où je me trouvais, porte qui, on s’en souvient, était obstruée par le bahut sur lequel j’avais dû me percher... Ces hommes qui n’avaient pas prononcé une seule parole, semblent retrouver la voix :

– Tu n’iras pas seul, hurlent-ils.

Et ils s’élancent sur Golding. La porte s’ébranle, elle s’ouvre. Les voilà derrière le bahut, qui s’arc-boutent de leurs épaules... tous trois. Le poids est lourd, formidable, mais deux fois déjà le bahut s’est écarté de la cloison, et j’ai vu – oh ! bien vu – leurs fronts pâles et leurs yeux hagards... leurs yeux surtout, avec des lueurs sinistres...

J’ai eu peur ! Eh bien ! après ? Il m’a semblé que je sentais dans mes entrailles ces ongles qui labouraient tout à l’heure les portes. J’ai bondi en bas du meuble... ma lanterne tombe dans le choc. Où est-elle ? Je ne puis songer à la retrouver. Vite ! le verrou !

Malédiction ! pourquoi l’ai-je fermé ? je ne puis le retrouver... Le bahut s’ébranle, recule, il laisse passer une lueur, une traînée, et dans ce reflet, je vois déjà un bras qui passe... Oh ! s’il me tenait !

Ah ! ce verrou, le voilà. Il résiste, je suis si troublé... je l’ouvre ! je saute dans l’escalier. Au même instant, le bahut se renverse avec un bruit épouvantable... ils ont entendu quelque chose. J’entends leurs voix :

– Il est là ! Il est là !

Qui ? Il ? de qui veulent-ils parler ? Après tout, peu m’importe. J’ai l’avance, n’est-il pas vrai ? Mais ils vont vite ; au moment où j’arrive en bas de l’escalier, je les entends qui roulent le long des marches... Par où m’en irai-je ? Par le diable ! Je n’ai plus mon échelle de corde !

Je cours à travers le parc.

Ils m’ont vu... et les trois démons s’élancent à ma poursuite. Oh ! quelle course ! Et il n’y a qu’un quart de mille. Je ne touchais pas terre... si j’avais pu me jeter de côté dans quelque fourré. Mais la lune tombe en plein sur le parc. Mon ombre me trahirait partout et toujours. Comme je fuis vite ! Mais ils ne sont plus qu’à dix yards de moi, je passe devant la chapelle blanche... Voici le mur.

Oh ! alors, des ongles, des mains, des pieds, des dents, des genoux... comment ? avec quoi ? je n’en sais rien... mais il le faut... cela sera... cela est... j’ai gravi le mur...

À cheval sur le faîte, en dépit du danger, la curiosité est la plus forte. Je regarde dans le parc...

Par l’enfer ! qu’est-ce ceci ? Ils ne sont pas venus jusqu’au mur... non, je les vois devant la chapelle... je les vois, non, je revois cette masse informe, grouillante, qui lutte, se mêle, s’écarte, se resserre... et qui crie ! oh ! quels cris !

Ils ne sont pas allés plus loin. Qui sait ? Ils n’ont pas pu aller plus loin !

Mais je suis énervé, à demi fou, rompu, exténué...

Et je ne sais comment je suis revenu chez moi.
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