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Le clou


Nul ne peut nier qu’il se manifeste entre les êtres vivants, alors que les hasards de la vie les mettent en présence les uns des autres, des influences inhérentes à leur nature, et qui se traduisent soit par une attraction, soit au contraire par une répulsion involontaires. C’est ce qu’on désigne vulgairement par les mots sympathie et antipathie. Mais il est à remarquer que ces manifestations présentent, selon les individus, de notables différences, quant à leur valeur ou à leur intensité. La bienveillance de certains caractères peut – et cela se voit souvent – développer chez un individu une trop grande facilité de sympathisation qui l’entraîne vers les inconnus conduits sur son chemin par les accidents de l’existence ; au contraire, certains caractères dits malheureux, malveillants, ont pour premier principe la défiance et montrent à tout nouveau venu une singulière antipathie, sans motif concevable. Ce sont là des extrêmes, malheureusement trop fréquents. Mais il faut reconnaître que les sentiments, naissant ainsi dans ces caractères de premier mouvement, sont mobiles et cèdent au bout de très peu de temps à la fréquentation et à une connaissance plus complète de ceux qui en sont l’objet.

Chez quelques personnes privilégiées – et c’est de celles-là qu’il faut ici parler – les sentiments sympathiques ou antipathiques se développent, non pas en raison de la nature même de celui qui les éprouve, mais au contraire en raison de la nature de celui qui les inspire.

Maurice Parent – un de mes collègues du ministère de... – se trouvait dans ce dernier cas. Ce n’était pas un homme de parti pris ; il n’était par nature ni bienveillant ni malveillant ; en général, à première rencontre, il était froid, mais sans sécheresse ; poli, mais sans affectation. Ne se livrant pas du premier coup, il semblait attendre que quelque circonstance guidât son choix. En résumé, serviable et aimable, nul ne rendait plus obligeamment un service ; et si ses véritables amis n’étaient pas aussi nombreux que le sont ceux des hommes qui donnent ce titre à toutes leurs connaissances, du moins la société qu’il s’était choisie formait-elle un véritable cercle d’affection et de dévouement.

Avec ce caractère, on comprend que, de la part de Maurice, les manifestations de sympathie ou d’antipathie à première vue avaient d’autant plus de valeur qu’elles étaient plus rares : elles procédaient évidemment d’une influence à laquelle Maurice obéissait, sans que sa volonté en fût complice ; il subissait une coercition intime, alors que, contre sa manière d’agir ordinaire, il témoignait clairement qu’une attraction ou une répulsion se produisait en lui à l’égard d’un étranger.

En somme, j’avais reconnu pendant longtemps que ces manifestations, d’ailleurs, je le répète, fort rares, se trouvaient d’ordinaire justifiées par les circonstances ultérieures. La première fois que Maurice m’avait vu, il m’avait tendu la main ; et j’ose dire qu’il avait été bien inspiré. Car jamais amis ne furent plus intimes et ne méritèrent mieux l’un de l’autre. Ainsi pour quelques autres. Au contraire, il m’était arrivé de me lier précipitamment avec des hommes que Maurice avait accueillis froidement, durement même, qu’il avait toujours évités, en dépit de mes instances. Et j’avais dû reconnaître que son instinct ne l’avait pas trompé. De ces hommes, j’avais toujours eu à me plaindre, de quelques-uns même très gravement.

Je m’étais donc habitué à suivre ses avis et m’en étais bien trouvé. Cependant, en un point, nous n’avions pu tomber d’accord, et je dois faire une exception en ce qui concerne une troisième personne, Charles Lambert, qui, avec Maurice et moi, travaillait au même ministère – même division – même bureau et même pièce.

Maurice était commis principal ; Lambert de seconde et moi de troisième classe. Mais il est bien entendu que nous ne conservions entre nous aucune hiérarchie et que nous nous entendions à merveille. Quand je dis : Nous nous entendions, – ceci demande explication. Et ici deux portraits sont nécessaires. Je commencerai par Maurice, que nous appelions plaisamment notre doyen, quoiqu’il ne fût notre aîné que de quelques années.

Maurice Parent avait trente-trois ans : c’était un homme de taille moyenne, mince et non maigre ; ses traits ne présentaient aucun caractère saillant, à l’exception de la partie supérieure de son visage. Ses yeux, fortement enfoncés sous leurs orbites, étaient de cette couleur indécise que les Anglais appellent – grey eyes – yeux gris. Il étaient mobiles, vifs, mais offraient surtout une particularité remarquable. Lorsque Maurice portait son attention sur un objet quelconque, ce qui lui arrivait souvent, car il était rêveur et méditatif, il semblait que son regard devînt aigu, que l’iris et la pupille se contractassent de façon à former – si je puis, dire – une pointe, une sorte de vrille ou faisceau de rayons convergeant vers un point unique. En examinant de plus près ce qui me paraissait une sorte de phénomène, je constatai que dans ces périodes d’attention excessive ses yeux déviaient sous l’influence d’un strabisme temporaire, si bien que les rayons des deux yeux convergeaient, en effet, plus vivement qu’ils ne le font d’ordinaire sur l’objet examiné. Ce regard produisait sur celui qui le subissait un effet désagréable, comme si une pointe eût pénétré dans les chairs, et quand il se plongeait dans vos propres yeux, vous étiez obligé – involontairement – de cligner les paupières avec une sensation douloureuse.

Maurice était depuis dix ans dans l’administration ; son avancement n’avait pas été très rapide, mais cette lenteur ne pouvait être attribuée qu’à lui-même, et il le reconnaissait. Doué d’une immense facilité, il se débarrassait du travail de la journée en quelques instants et s’adonnait, pour sa propre satisfaction et pendant tout le reste de son temps, à des études personnelles, portant particulièrement sur les mathématiques et la chimie. Il avait, d’ailleurs, une certaine aisance et ne conservait sa place que pour avoir un centre, c’était son expression.

Il est naturellement inutile que je parle de moi, mon rôle se bornant à peu près à celui de narrateur ; je passe donc à notre camarade – ou mieux à mon camarade Charles Lambert.

Je fais cette distinction à dessein, et elle sera expliquée plus loin.

Il n’y a qu’un mot qui puisse bien rendre le sentiment que m’avait inspiré Lambert : C’était un garçon éminemment sympathique, – à moi bien entendu. Il était de taille élevée, de forte constitution, ses épaules étaient larges, sa poitrine était puissante. On devinait une nature éminemment vivace. La vitalité débordait en lui. Cependant, il y avait dans toute sa personne une sorte de nonchaloir, disons mieux, de prostration qui excitait à la fois, et l’inquiétude, et une sorte de pitié. Il ne se tenait pas droit, mais un peu voûté. On aurait cru – à première vue – que cette vitalité dût produire chez Lambert des efforts continuels vers la vie active. Loin de là, ce grand corps semblait, avec toute sa santé, avec son exubérance de puissance, succomber sous sa propre force. Ses mouvements étaient lents, ses manières extraordinairement douces, presque câlines. Mais, au-dessus de tout, Lambert était et paraissait doux et inoffensif. Sa tête était belle. Des traits parfaitement réguliers, barbe et cheveux d’un châtain clair, de beaux yeux d’un bleu limpide, bien fendus et se laissant voir jusqu’au fond.

Lambert réalisait, dans toute la force du terme, le type de l’employé modèle. Seul de nous trois, il était marié ; nous avions vu sa femme deux ou trois fois, c’était une charmante petite créature, à l’œil vif, aux cheveux noirs. Lambert vivait avec elle et sa mère ; mieux que cela, il les faisait vivre. Et que gagnait-il ? deux mille quatre cents francs par an, deux cents francs par mois. Bien peu pour un ménage sur lequel pèse une charge supplémentaire. Mais il n’avait pas d’enfant. Lambert était le premier au travail, et même, il faut avoir le courage de tout avouer, son assiduité était telle que bien souvent j’en avais abusé pour le prier de faire les travaux dont j’étais chargé, afin de pouvoir prendre dans la journée quelques heures de liberté. Lui ne se plaignait jamais, souriait si je lui demandais un service, et s’empressait de me le rendre. Il paraissait que son traitement modique lui suffît, car il n’avait pas de besoins, ne se permettait aucune dépense, passait toutes ses soirées en famille, en résumé, était un véritable modèle d’ordre et de régularité.

Du reste, gai, bon enfant, franchement rieur, et, ce dont je lui savais gré, ne jouant pas à la victime. Lorsque, Maurice et moi, nous racontions avoir assisté à une partie de plaisir, il nous écoutait de toutes ses oreilles et s’amusait de nos récits.

Tel était l’homme qui, depuis trois ans, était attaché à notre bureau. Je le répète, il m’était éminemment sympathique.

La première fois que Maurice l’avait vu, il l’avait longuement fixé, de ce regard dont j’ai parlé ; puis quand le soir Maurice m’avait pris le bras pour quitter le ministère :

– Eh bien ! homme d’intuition, lui avais-je demandé, que penses-tu de notre nouveau camarade ?

Maurice avait répondu brusquement :

– C’est un infâme coquin !

Je ne pus retenir un cri de surprise : j’avais, je l’ai dit, grande confiance dans le jugement de Maurice. Mais, cette fois, j’étais certain qu’il était absolument en défaut. Je ne voulus même pas discuter. J’attendis. Six mois se passèrent ; j’avais examiné Lambert avec le plus grand soin, et j’avais constaté ce que j’ai exposé plus haut. J’aimais et j’estimais ce courageux travailleur, qui ne songeait qu’à assurer le pain quotidien à sa famille ; je l’avais vu le dimanche passer gaiement dans les rues, sa petite femme au bras. J’avais été reçu chez lui ; je l’avais trouvé plein de tendresse pour sa femme et d’égards pour sa belle-mère.

Un soir donc, je posai de nouveau à Maurice la question à laquelle il avait déjà si étrangement répondu. Je restai stupéfait.

– Je te répète, me dit Maurice, que c’est un infâme coquin.

– Tu es fou.

– Préfères-tu une affreuse canaille ? je te laisse le choix.

– Mais sur quoi te bases-tu ?

– Je t’expliquerai cela un jour : cela est. Que cela te suffise.

– Que lui reproches-tu ? Connais-tu quelque grave secret dans son passé ?

– Il n’a pas plus de passé que nous. C’est un coquin... d’avenir, mais non de passé.

– Ah ! fis-je en riant ironiquement, bien que cette conviction, si fortement exprimée, me causât une douloureuse impression ; tu prédis l’avenir maintenant ?...

– Je ne prédis pas... je sais. Du reste, tu me feras plaisir en ne m’en parlant plus... avant que je t’en parle moi-même.

Notre situation était en réalité singulière. J’avais la plus grande affection pour Maurice et une amitié réelle pour Lambert. Quoique Maurice ne fît rien paraître de l’antipathie que lui inspirait notre collègue, cependant je me sentais gêné moi-même. Vingt fois dans la journée, je me surprenais à étudier le visage de mes deux amis et à me demander :

– Pourquoi Maurice déteste-t-il ce garçon ?

Je n’y comprenais rien. Naturellement Lambert, tout en faisant bonne figure à Maurice, n’était pas sans comprendre qu’il n’y avait pas de ce côté-là grande amitié pour lui. Mais il en avait pris son parti. Tout d’abord, il avait tenté de se concilier les bonnes grâces de notre compagnon. Mais Maurice lui avait répondu en riant, avec une sorte d’ironie dont seul je comprenais le sens.

Parfois, au beau milieu d’une conversation, Maurice, s’adressant à moi, s’écriait :

– Je dis que c’est un hideux coquin !

Je rougissais malgré moi ; je feignais de comprendre qu’il s’agissait d’une allusion à une personne absente. Lambert, d’ailleurs, le pauvre garçon, ne pouvait se douter qu’il fût question de lui. Je le considérais sans qu’il s’en aperçût. Et je le voyais toujours le même, avec sa physionomie placide, travaillant et piochant tout le jour.

Peu à peu, cependant, – et au prix de combien d’efforts ? – je parvins à briser la glace ; une certaine cordialité régna dans nos triples relations, et, pour la sceller, je proposai que désormais, tous les quinze jours, le mercredi, nous nous réunissions le soir pour boire un verre de bière et jouer aux dominos, dans un petit café situé à quelque distance du ministère.

Je dois dire un mot de ces parties de dominos. Maurice était d’une force exceptionnelle à tous les jeux, – mais à la condition expresse qu’il fît attention. La plupart du temps, il causait en poussant les dominos ou en jetant les cartes, et commettait erreurs sur erreurs. Nous nous moquions de lui ; le café dont je parle était très fréquenté par nos collègues, qui se mêlaient souvent à notre petite société. On jouait avec Maurice, on le faisait causer. Il perdait et on riait. Quelquefois il disait : « Je parie gagner la prochaine partie contre n’importe lequel d’entre vous. »

On acceptait. Maurice se mettait au jeu. En ce cas-là on pouvait lui parler, chercher à le distraire. Rien ne parvenait à l’émouvoir, son regard prenait cette singulière fixité que j’ai essayé de décrire, et il gagnait à coup sûr. Jamais, dans ces conditions, je ne l’avais vu perdre avant l’arrivée de Lambert. Mais, chose bizarre, ou plutôt très explicable sans doute, en ce sens que le nouveau venu était au moins d’égale force, il était rare que Maurice pût gagner une partie contre Lambert. Pour tout dire, ils se retiraient presque toujours ex aequo.

Je dis à Maurice :

– Je comprends que tu n’aimes pas Lambert, affaire d’amour-propre froissé, tu ne peux pas le gagner.

– Tu es un sot, me répondit sèchement Maurice ; avant les parties de dominos, je t’ai affirmé que cet homme était un coquin. Après, je l’affirme encore et plus certainement. Du reste, sois tranquille, je le gagnerai.

En effet, au bout de quelques mois, Lambert perdait comme nous tous ; d’où je conclus que Maurice avait compris sa manière de jouer.

J’ai dit que Lambert m’avait quelquefois emmené chez lui. Jamais il n’avait fait à Maurice la moindre proposition. Mais un jour, c’était à peu près à la moitié de la troisième année (et je parle de ce délai de trois ans parce que ce fut à l’expiration de cette période que nous nous trouvâmes séparés, par des circonstances dont je ferai plus loin mention), un jour donc, Lambert, venant au bureau avec un visage rayonnant, nous raconta que c’était la fête de sa femme, qu’il serait bien aise, si nous voulions accepter tous deux un dîner sans cérémonie et une tasse de thé dans la soirée. Pour mon compte, j’acceptai sans hésiter. Je regardai Maurice, qui, à ma grande surprise, déclara qu’il remerciait Lambert de cette invitation et qu’il m’accompagnerait. Il avait singulièrement appuyé sur le mot remerciait ; mais, en somme, il acceptait. J’en fus enchanté et je profitai d’un moment de tête-à-tête pour lui serrer la main, en le félicitant de s’être débarrassé de ses fausses préventions.

– Ah ! ah ! fit-il en riant, tu prends bien les choses !

Puis, redevenant tout à coup sérieux :

– N’oublie pas ce que je t’ai dit : Cet homme est un coquin !

– Alors pourquoi vas-tu chez lui ?

– Parce que c’est un coquin.

Je haussai les épaules. À six heures du soir, nous sonnions tous deux à la porte de Lambert, qui demeurait dans une modeste rue, à cinq minutes du ministère. C’était au quatrième étage, le dernier d’ailleurs de la maison. Je savais que le loyer était de quatre cents francs. L’appartement était petit, mais très convenable, et surtout d’une excessive propreté. Bien qu’il fût évident qu’on avait donné à toutes choses le petit coup de fion de la circonstance, on devinait que c’était là en tout temps un intérieur bien tenu, ou, pour tout dire, tenu par deux femmes.

Lambert vint à nous les mains ouvertes. La table était dressée dans la chambre à coucher, le lit étant dissimulé par des rideaux de perse.

Notre collègue présenta Maurice à sa femme. C’était, je l’ai dit, une gracieuse petite créature, alerte, pimpante, à l’œil brillant. Ce jour-là, elle était charmante. Ses cheveux noirs, relevés avec goût, faisaient ressortir la blancheur mate de son teint, et elle semblait tout heureuse de cette fête improvisée en son honneur.

La mère de Mme Lambert, qui se nommait Mme veuve Gérard, était une femme de soixante ans, un peu forte, à l’œil craintif, et paraissant, malgré son âge, timide comme une jeune fille. D’ailleurs, elle semblait aimer vivement son gendre, et je crois que jamais belle-mère n’avait mieux compris la
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