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V


Le lendemain matin, un mouvement inaccoutumé se produisit dans Quiet-House. Il fallait évidemment qu’un grand événement se fût accompli ou fût à la veille de se réaliser. Dès l’aube, la porte s’ouvrit et les deux savants sortirent.

Dame Tibby et l’enfant les reconduisirent sur le seuil de la porte : il était clair qu’il y avait eu réconciliation, car la mère avait l’air presque joyeux. Quant à Netty, toujours indifférente, elle regardait la route et les lueurs du soleil.

– Vous voyez bien, chère femme, disait Aloysius, que la science a toujours des secrets en réserve pour ses fervents serviteurs.

– Dieu vous entende ! murmura dame Tibby.

Aloysius et Truphêmus ne s’arrêtèrent pas à Hoboken ; là, ils louèrent une voiture et roulèrent droit vers la grande route. On les vit passer Jersey City, Harlem, Yorkville, longer le Parc, et, fait plus remarquable encore, s’engager dans Broadway. Ils allaient, ils allaient toujours. Arrivés à Union square, ils regardèrent autour d’eux. Ils semblaient aussi dépaysés que s’ils avaient habité une des extrémités de la terre. Mais leurs yeux rencontrèrent l’enseigne d’une agence de constructions. C’est là qu’ils se dirigèrent.

L’industriel les écouta avec le flegme qui convient, lança de nombreux jets de salive noire en mâchant son tabac, puis il prit un crayon, dessina un plan, inscrivit des dimensions, fit ses calculs, et finalement formula son prix.

Truphêmus tira de sa poche un lingot d’or. Le marchand le regarda, le pesa, l’essaya et signa un reçu, qu’il remit aux deux savants.

– Vous commencerez demain ? dit Aloysius.

– Demain.

– Et il vous faut ?...

– Huit jours.

– Bien.

Et c’est pourquoi la route qui passait devant Quiet-House s’anima par le passage d’ouvriers qui allaient et venaient ; et c’est pourquoi encore, trois mois après, Franz Kerry écrivait à un de ses amis la lettre suivante :

VI


Franz Kerry, à Edwards B..., à Baltimore.

« Cher ami, tu vas enfin être satisfait. Tant de fois tu m’as raillé pour n’être pas amoureux, que j’attends par le prochain courrier tes plus vifs éloges. Que veux-tu ; il fallait que l’heure sonnât, et en vain j’écoutais tomber une à une dans le passé les journées et les minutes, sans qu’aucun son vînt frapper mon oreille.

« Tu connais mon esprit : né d’une mère maladive et à qui le positivisme de mon père avait fait l’existence désespérée, j’ai sucé dès ma naissance le lait mortel de la fantaisie... Pauvre femme ! je m’en souviens encore, je la voyais, tout petit que j’étais, se pencher sur mon berceau, regarder de ses grands yeux bleus mes yeux qui venaient de s’ouvrir... on eût dit qu’elle cherchait à y plonger comme dans un monde inconnu, et moi j’écartais bien larges mes paupières pour lui laisser le champ le plus large possible... puis, comme en un miroir, je voyais dans sa pupille dilatée se dessiner des mondes inconnus, irradier des rayonnements étincelants, ou bien se développer, profonds et dans une perspective infinie, des paysages s’évanouissant en des ombres lointaines ; ou bien encore il me semblait que s’approchaient de moi, rapides comme si elles eussent des ailes, des formes admirables de contours et de couleurs.

« C’étaient mes premières excursions dans le pays du rêve : l’attraction commençait, attraction terrible, qui vous entraîne si loin, si loin, qu’il n’est plus de retour possible. Quand j’étais seul, je fermais les yeux et je regardais... Quoi ? La nuit, la nuit dont j’éprouvais l’amour, que je recherchais, que je désirais... Dans ces ténèbres volontairement formées pour moi seul, je créais par l’imagination un monde qui m’appartenait, et dans lequel nul n’avait pénétré et ne pénétrerait jamais. Jouissance égoïste que peuvent apprécier ceux-là seuls qui ont été assez maîtres d’eux-mêmes pour la savourer lentement, consciemment.

« Je grandis. Je me trouvai lancé dans le monde extérieur. Combien il me parut mesquin en comparaison de mon univers à moi ! Ce que vous appeliez le beau n’était qu’une déviation de cet idéal dont j’avais la pure notion ; vos couleurs étaient criardes, vos lignes irrégulières, vos monuments grotesques. En vain, je cherchai ; j’entendais quelqu’un d’entre vous parler avec éloge de tel spectacle, de tel bâtiment : aussitôt je me rendais au point indiqué : jamais je n’éprouvais d’autre sentiment qu’une profonde désillusion. Devais-je être plus heureux en contemplant l’homme qu’en étudiant ses œuvres ?

« Oh ! que là encore la beauté me parut froide ! Pas un front sur lequel resplendît la pensée de l’Infini : partout, au contraire, écrits en rides prématurées, les soucis de la vie actuelle, pratique ; sur les plus jeunes visages, des préoccupations mesquines ; sur les physionomies des vieillards, le regret du passé et non l’élan vers cet avenir, cependant si proche.

« Et, le dirai-je ? la matérialité me faisait horreur. Je ne comprenais pas qu’on se condamnât à vivre dans ce milieu glacé qu’on appelle la société et qui n’est qu’un immense cimetière, quand il était si facile de se créer une existence toute d’extase et de rêverie.

« Vint l’adolescence, ce que vous appelez l’âge des passions, comme si cette fougue n’était pas au contraire un effet de la matière, tendant à dominer l’âme et à en faire son esclave. Chez moi, la lutte fut rude. J’étais plein de vigueur, mon sang bouillonnait dans mes veines, mes tempes battaient. Mais peu à peu le sentiment vrai se dégagea ; ce qui parlait en moi, c’était une aspiration nouvelle vers l’idéal qui est la beauté.

« Il ne me suffisait plus de la contempler, de l’admirer : je voulais la posséder, m’identifier à elle, m’en imprégner en quelque sorte en me baignant dans ses effluves. Seulement je fis au préjugé une concession. J’admis la relativité dans la perfection, c’est-à-dire que j’aimai une femme. Elle était admirablement belle. Oh ! sur ma foi, jamais plus splendide manifestation de la vie n’avait pu être rencontrée.

« Vous la proclamiez tous le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, et les femmes elles-mêmes se retournaient sur son passage, s’irritant de l’hommage qu’elles étaient contraintes de lui rendre.

« Ah ! je me souviens... et j’en ris encore ; j’en ris, je te l’affirme. Je me souviens du débordement d’envie qui monta jusqu’à moi, lorsque la belle Thémia me choisit entre tous ses adorateurs. Pauvre femme ! elle m’aimait... j’en ai la conviction. Quand je lui parlais, elle s’efforçait de me comprendre et fixait sur moi ses grands yeux de velours comme si elle eût voulu lire dans ma pensée... Pauvre !... pauvre !... elle était belle comme votre marbre, comme votre diamant, marbre dont la plus belle pierre est striée, diamant qui reflète la lumière, et ne saurait de lui-même tirer un seul rayon !... Un jour, je partis en la maudissant et ne la revis plus.

« Alors je voyageai : il me semblait que la nature, avec ses dimensions surhumaines, serait enfin à la taille de mes créations imaginaires. Certes, je ne suis pas un profane, et je défends à tous de me refuser l’intelligence du beau : je comprends aussi bien que qui que ce soit les jouissances qu’un esprit, circonscrit dans ses aspirations, peut ressentir, notamment en présence de l’Océan, alors que la nuit on est seul, sur l’avant d’un navire à voiles. Le craquement des mâts est une harmonie qui rappelle la faiblesse de l’œuvre humaine en face de ce coin de l’œuvre créatrice... Il y a dans le souffle qui passe comme une expiration du Tout immense, l’horizon est si éloigné que l’œil peut à peine noter ses contours... Mais plus loin ! mais plus loin ! Colomb marchant vers l’Amérique avait un but auquel se heurtait sa pensée ; il pouvait être satisfait !... Mais pour celui qui a la conscience de l’infini, où est le but ?

« Le non-fini s’étend au delà de la conception, qui n’est elle-même qu’un relais, un temps de repos... la pensée n’étant qu’une émanation du cerveau, organe imparfait, puisque au-dessus, au delà de toute chose créée, il y a la chose, la force créatrice, la pensée donc procède de l’infirmité de son producteur. Qui sait ce que rêve la pierre lancée en avant par la fronde ! Elle se sent gravir les échelles de l’air, elle aspire aux espaces immesurés... mais la force de la fronde étant x, la force en avant de la pierre sera x. En un moment, elle retombe. La pensée, elle, s’accroche de par sa puissance spéciale au point qu’elle a atteint, et de là, fatigue réparée, elle s’élance vers des limites nouvelles... Oh ! la pensée ! seule joie de l’homme, seule force, seule puissance, essence réelle de l’humanité !... qui traverse d’un seul bond vos mondes grotesques, et n’y trouvant même pas un point d’appui, se demande : Où ? Comment ? Pourquoi ?

« Non, jamais tu ne connaîtras cette torture. Tu es raisonnable, toi, tu t’occupes de tes affaires. Je t’aime ! je ne saurais dire pourquoi. Toi seul me rattaches – ou mieux me rattachais – à l’humanité. Tu as une bonne nature, tu es franc, tu es loyal. Il y a aussi des profondeurs dans l’honnêteté ; la bonté tient de l’infini : tu me consolais de l’étroitesse des autres cœurs.

« Lorsque je revins, ayant visité ce que les hommes avaient visité avant moi, ayant en outre, et par orgueil, gravi des pics réputés inaccessibles, contemplé des sites sur lesquels nul œil humain ne s’était reposé, je consultai mon cœur : il était vide ; nulle joie n’était venue satisfaire cette faculté d’expansion qui entraînait tout mon être.

« C’est alors que je te fis part de mon projet. Je me trouvais entre deux alternatives : la mort ou l’étude. La mort ! Pourquoi ce mot me faisait-il peur ? pourquoi éprouvais-je en le prononçant une sensation semblable à un froid glacial ? Pourquoi la désagrégation de moi-même me paraissait-elle effrayante ?... Oh ! si j’eusse été sûr du moins que, dégagée des fibres matérielles qui l’enlacent comme un réseau d’acier, ma pensée aurait pu, libre, s’élancer vers l’immatérialité, plonger à jamais dans les vagues sans cesse renaissantes de l’infini... Mais où était la preuve de cette possibilité ?

« Avant tout, je voulus voir, savoir, pressentir cet avenir avant de m’y élancer, comme ferait le plongeur qui sonderait la mer avant de s’y jeter... Et puis ces facultés, dont je constatais l’existence en moi, ne pouvaient-elles pas par leur exercice me procurer les jouissances cherchées ? l’instinct qui me guidait n’était-il pas la preuve que cet instinct même pouvait être assouvi ?... L’homme qui ressentirait pour la première fois les attaques de la faim ne trouverait-il pas dans cette appétence même la preuve de l’existence des aliments ? Alors il marcherait pour chercher ce qui ne vient pas à lui ?

« Je résolus de me livrer à des études nouvelles ; et tu le sais, ami, muni de tous les instruments nécessaires, fort de mon ardeur et de ma volonté, je m’exilai volontairement de la ville pour m’installer sur la petite colline qui est au nord d’Hoboken... Là, depuis plusieurs mois, loin du monde, je ne regarde plus la terre ; mais sans cesse mes regards, tournés vers le ciel, interrogent cet espace immense dont les limites sont imperceptibles... Ah ! cher, cher, si tu savais quel enivrement splendide envahit tout mon être pendant ces longues contemplations ! le tourbillonnement de l’infini se répercute dans mon cerveau...

« Qui donc a parlé d’opium, de hachich, de toutes ces drogues empoisonnées qui surexcitent le cerveau pour lui donner une jouissance fiévreuse et dont il n’a même pas la conscience nette ! Moi, calme, froid, je regarde le ciel... Alors, l’hypnotisme de la profondeur sidérale s’impose à mes organes, et, dans une sorte d’immobilité cataleptique, je perçois des splendeurs innommées... Mes sens se décuplent... je vois dans ces éternités la vie des mondes qui se meut et se perpétue. Et quels mouvements ! les vastes cascades de lumière, tournant sur elles-mêmes, tombant et remontant sur un cercle sans limites : les écroulements de l’éther effleurant les masses sidérales, et parfois, épouvantement de ma faiblesse en face de cette force ! les anéantissant comme une balle de papier dans le fourneau d’un fondeur !

« Alors je retombe, brisé, écrasé ; l’ivresse est trop violente, les ressorts de mon être ont plié sous cette pression du splendide ! et la nature reprenant son empire, je m’évanouis.

« C’est pendant une de ces crises, il y a quelques jours, que se produisit le fait qui devait avoir sur mon existence une influence décisive.

« C’était dans une après-midi. Le ciel était pur ; seulement, quelques vapeurs nageaient dans l’air où la lumière semblait se noyer, comme dans un lac transparent. Je regardais, et bientôt se présentèrent pour moi les splendeurs cherchées.

« L’horizon me parut un immense anneau irisé, au milieu duquel, et par couches parallèles, se mouvaient des cercles concentriques formant des ondes lumineuses et changeantes, admirablement teintées. Ces ondes se multipliaient, et toujours l’espace laissé libre par les circonférences diminuait d’étendue. Au point central resplendissait un faisceau rayonnant... Tout à coup, au foyer même de cette éblouissante symphonie de lumière, parut un être... Je ne puis le décrire, les mots me manquent. C’était la synthèse de toutes les beautés, l’éclosion de toutes les grâces ; c’était l’ange, c’était l’idéale, la pensée prenant forme, le rêve s’animant... Elle me regarda ; ses yeux rencontrèrent les miens... je fus comme foudroyé !

« Naturellement, lorsque je revins à moi, ma première pensée fut que cette apparition n’avait existé que dans mon imagination... Et, d’ailleurs, où pouvait vivre semblable perfection ? Je m’étais assis sur la terrasse de ma maison, la tête dans mes deux mains, laissant errer mes yeux à l’aventure... Je me reposais de ces émotions en regardant la terre, quand un étrange spectacle frappa mes regards. Croirais-tu que depuis mon séjour dans cette habitation, je n’avais pas encore examiné les environs ?

« Je n’ai pas besoin d’insister pour te faire comprendre que mes yeux, exercés à la vision dès ma plus tendre enfance, sont doués d’une faculté de perception infiniment supérieure à celle que possèdent les yeux des autres hommes...

« Ce que j’apercevais distinctement, ce qui me frappait d’étonnement, était, à la distance de quatre milles environ, une sorte de palais de verre, de la dimension d’un kiosque oriental ; pas une parcelle de fer ni de bois ne s’apercevait. Chose curieuse, les plaques de verre sur lesquelles le soleil jetait ses rayons étincelants étaient, sans exception, de couleur violette, mais de ce violet qu’on ne trouve que dans le cristal nommé iolite.

« Le kiosque se trouvait au milieu d’un jardin dont, sans exception, les arbres, les branches et les feuilles elles-mêmes, présentaient cette même couleur ; la terre, le sol, étaient violets.

« Une porte s’ouvrit... et une jeune fille parut, vêtue de longs vêtements violets : ces vêtements étaient formés d’une gaze laissant circuler la lumière autour du corps le plus admirable que jamais sculpteur ait pu rêver. Ces formes divines n’empruntaient rien de leur perfection à l’humanité : c’était comme un moulage de vapeurs condensées, tant cette beauté était suave et pure ; un voile de même étoffe et de même couleur ombrageait le visage, dont les lignes étaient idéalement ravissantes... Je poussai un cri !...

« C’était elle, c’était celle qui, quelques minutes auparavant, m’était apparue toute rayonnante de splendeur et d’immatérialité, au milieu du ciel étincelant... C’était elle. Ah ! je compris alors que c’était l’Amour. Je compris cette envahissante sensation qui s’empare de toutes les forces de l’être, les secoue et les avive... Elle ! Pour la première fois je pouvais prononcer ce mot avec un indicible tressaillement, alors qu’il se répercutait comme un écho dans toutes les fibres de mon corps... Cette femme, cet enfant (car je ne savais rien... sur mon honneur ! le détail m’échappait), c’était ma pensée à moi, c’était mon infini... c’était ma vie... Enfin j’existais, je sentais, j’aimais ! Elle ! Elle !

« Puisque tu veux bien t’intéresser à ce qui me touche, je te tiendrai au courant de ce qui va se passer... Jusqu’ici, je n’ai pu arriver jusqu’à elle, mais je ne désespère pas d’y parvenir. Désespérer, quand toute ma vitalité est concentrée dans cette volonté ! quand elle m’attend, comme je l’attends, quand elle m’appelle, comme je l’appelle !

« À bientôt, ami, à bientôt ! »
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