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VII


Maître Aloysius et maître Truphêmus sont dans leur laboratoire, c’est-à-dire dans la cave. Mais les fourneaux sont éteints, les cornues semblent mélancoliques, les alambics ont un air contrit.

Mais moins contrits et moins mélancoliques que ces objets inertes sont les deux êtres animés qui se saluent mutuellement du nom de docteur.

Ils sont assis, l’un en face de l’autre. La maigreur d’Aloysius est plus cadavérique que jamais ; Truphêmus s’est arrondi. Leurs bras pendent dans une attitude de découragement : ils se regardent et semblent hésiter à parler.

– Dame ! fait enfin Truphêmus.

– Parbleu ! répondit Aloysius.

– Cela devait être...

– Évidemment.

– Les forces humaines ont leurs limites...

– Elles ont leurs limites...

– Ceci est indiscutable...

– Indiscutable...

– Certain...

– Sûr...

Puis le silence se rétablit. Aloysius est appesanti, Truphêmus est accablé.

– Pourtant !...

– Cependant... insiste Aloysius.

– La théorie est juste...

– Indiscutable...

– Indiscutable...

– Certaine...

– Sûre

Nouveau silence.

Truphêmus reconquiert le premier son sang-froid : il ramène ses deux mains sur son ventre, qu’il tapote :

– Là ! là ! fait-il, ne nous laissons pas abattre... et surtout ne perdons jamais de vue la méthode ; si vous le permettez, mon savant compagnon, nous allons étudier logiquement toutes les faces du problème.

– Faites, dit Aloysius, dont l’indifférence semble acquise par avance au raisonnement de son associé.

Celui-ci ne se laisse pas facilement troubler : c’est l’orateur de ce duo.

– Donc, reprenons un à un les chaînons de nos déductions, et voyons si d’aventure nous n’avons pas péché en quelque point essentiel. Primo, ceci était acquis : votre fille Netty semblait dépérir, quoique nous l’eussions mise à double dose d’azote et d’albumine. Ceci est-il vrai ?

– Vrai ! répondit Aloysius, qui ne peut se refuser à cette première concession.

– L’enfant était chétive, ses membres ne se développaient pas suffisamment, et j’ai parfois souvenance de la colère que dame Tibby...

– Dieu veuille avoir son âme ! murmura Aloysius : ce qui nous apprend incidemment la mort de la mère de Netty.

La malheureuse avait succombé à une anémie mortelle.

– Dieu veuille avoir son âme ! répéta Truphêmus. Je disais donc...

Et il chercha un instant dans sa mémoire. Cette invocation inopportune à la Divinité avait fait obstacle à la certitude de son argumentation.

– Ah ! je disais que le nouveau problème était celui-ci : faire marcher de pair le développement du corps avec sa nutrition... C’est ce que j’eus l’honneur de vous exposer, un soir, s’il vous en souvient, qu’après un repas succulent, nous nous étions enfermés dans notre laboratoire... Or, et c’est ici que je revendique, s’il m’est permis de le faire, une certaine originalité d’invention, j’attirai votre attention sur un phénomène que l’expérience nous avait démontré... il est de règle, en fait de science, qu’on ne peut procéder que du connu à l’inconnu... Quel était le connu ? Voici : une plante, un être végétal soumis à l’action de la lumière violette, croît avec une rapidité infiniment plus grande que le même végétal soumis à l’action des rayons blancs. Le fait est-il acquis, oui ou non ?

À cette mise en demeure si péremptoire, Aloysius répondit par une inclination de tête, le nutus des anciens. Ce qui suffit d’ailleurs au positif Truphêmus, qui reprit avec une nouvelle ardeur :

– Bon ! quel était alors l’inconnu ? L’X à découvrir ou à vérifier ? Car, d’ores et déjà, l’analogie parlait. Voici quel était l’inconnu : Le même phénomène se produirait-il, s’il s’agissait non plus d’êtres placés au second échelon de la nature, mais d’être mobiles, munis des organes de la locomotion ; en un mot, lorsqu’il s’agirait des animaux... lorsqu’il s’agirait de l’homme ? Quand je vous ai communiqué cette pensée, que je n’hésiterai pas, malgré toute ma modestie, à qualifier de trait de génie, votre intelligence supérieure a été aussitôt frappée de tout ce qu’elle présentait d’ingénieux et surtout de l’immense horizon qu’elle ouvrait à la science. Fûtes-vous frappé, oui ou non ?

– Je fus frappé, dit Aloysius docile.

– Or, l’occasion se présentait justement de faire immédiatement une expérience concluante. Je me rappelle encore mes paroles : « Maître, vous ai-je dit, le savant n’a rien qui lui appartienne en propre ; le chercheur n’est ni propriétaire, ni possesseur, ni père. Votre fille Netty est rachitique, malingre, petiote. Tentons sur elle l’expérience qui a tant de fois réussi sur les plantes. – À quoi vous m’avez répondu par cette phrase éminemment pratique, et qui prouve que le sentiment ne perd jamais ses droits : « Une jeune fille n’est-elle pas une fleur ? » Je vous fis observer que là justement gisait le problème, et d’un commun accord nous convînmes de soumettre la jeune Netty à l’action constante des rayons violets. En hommes vraiment intelligents, nous ne voulûmes pas retarder l’exécution de notre plan, et en quelques jours nous avions fait construire le pavillon violet ; j’avais enduit de même couleur les arbres et modifié leur sève. Vous-même prépariez un sable destiné à changer la teinte de la terre. Restait la question de costume : et dame Tibby, qui avait adopté notre idée avec enthousiasme...

– Dieu veuille avoir son âme !

– Dieu veuille avoir son âme ! Je disais que dame Tibby confectionna de ses propres mains le vêtement qui devait couvrir l’enfant. Tout cela est indéniable, indéniable, indéniable...

– Indéniable ! répéta Aloysius.

– Or, trois mois se sont passés. Pendant tout ce temps, la jeune Netty a été soumise à l’action des rayons violets ; elle a vu violet, pensé violet, mangé violet... elle s’est imprégnée, imbibée de violet... et il a été clair pour nous que nos déductions ne nous avaient pas un seul instant égarés... car...

– Elle a grandi, murmura Aloysius.

– Grandi ! grandi ! dites qu’elle a poussé plus rapidement que le plus vivace des cryptogames ; au bout de quinze jours elle avait crû d’un demi-pied ; un mois plus tard elle mesurait trois pieds trois pouces... Aujourd’hui il y a temps d’arrêt, elle est à quatre pieds huit pouces, taille absolument normale pour la femme. En trois mois, d’une enfant nous avons fait une créature admirablement constituée parvenue à son entier développement. La science a vaincu la nature, elle l’a contrainte à l’obéissance, le résultat obtenu est admirable, au delà de ce que nous pouvions espérer. Cependant...

– Cependant ?... fit Aloysius en secouant la tête.

– Comme rien n’est parfait en ce monde, il y a une ombre à notre parfaite satisfaction ; ombre d’autant plus grave, je l’avoue, qu’elle trouble complètement certaines notions précédemment acquises...

Aloysius, qui avait écouté patiemment jusque-là, se leva si subitement, que toutes ses articulations craquèrent à la fois. On eût dit le heurt de cinquante osselets.

– Elle est idiote ! s’écria-t-il en levant les yeux au plafond avec l’expression d’un profond désespoir.

Ici encore Truphêmus sut conserver son calme et reprit doucement :

– Idiote, idiote... Il s’agit peut-être de s’entendre sur l’expression, qui me paraît impropre...

– Dites stupide, niaise, bête... dites ce que vous voudrez, continua Aloysius, mais il n’en est pas moins réel que l’intelligence lui manque absolument.

– J’ai dit : « Entendons-nous. » Mais pour cela, il me paraît inutile de crier. S’il faut élever la voix, ce qui est cependant incompatible avec le calme que comporte une dissertation toute scientifique, je répondrai sur la tonalité la plus aiguë que me fournira mon larynx : « Non, non, trois fois non ! elle n’est pas idiote, elle n’est ni stupide, ni niaise, ni bête !... »

– Qu’est-ce alors ?

– Elle a cinq ans par l’intelligence, tandis qu’elle a vingt ans par le corps...

– Expliquez-vous. Vous me parlez hébreu !

– Rien n’est cependant plus simple, continua Truphêmus en reprenant son attitude professorale : le système nerveux céphalo-rachidien est le siège de la sensibilité et la source du mouvement volontaire ; l’action de l’encéphale est indispensable à la perception des sensations et à la manifestation des volontés... Mais où nous sommes arrêtés, c’est lorsqu’il faut décider si l’appareil encéphalique est le producteur de la pensée, ou seulement le metteur en œuvre de facultés provenant d’une source autre que le jeu du système. Quand je vous disais tout à l’heure que ce qui se produit aujourd’hui me déroute quelque peu, c’est que jusqu’ici j’étais partisan du premier de ces systèmes, c’est-à-dire de la production de la pensée par l’appareil cervical. – Dans le cas qui nous préoccupe – chez Netty – l’appareil s’est développé, mais la pensée est restée stationnaire. Avez-vous compris ?

– J’ai compris... dit Aloysius. Alors que faire ?

– Je n’en sais rien, reprit Truphêmus. Et vous ?

– Je n’en sais rien, reprit Aloysius.

Au même instant on entendit un grand bruit au dehors, comme de nombreux morceaux de verre qui se brisent.

Les deux savants se précipitèrent hors de la maison, dans le parc.

– Où est Netty ? cria Aloysius.

Le pavillon violet était construit au milieu du jardin ; c’était une cage de grandes dimensions, dans laquelle on avait disposé quelques meubles indispensables, tous couverts en étoffe de même couleur.

C’est là que vivait l’enfant sur lequel les deux chimistes avaient tenté leur grave expérience. C’est de là qu’était venu le bruit. Un grand panneau de verre était brisé.

Mais où était Netty ? En vain les deux hommes regardaient de tous côtés. Personne. Ils se mirent alors à faire avec précaution le tour du jardin, chacun d’un côté, se baissant pour inspecter chaque touffe de feuillage.

– La voilà ! cria Truphêmus.

Et d’un taillis sous lequel elle s’était dérobée, le savant attira par la main Netty, la fille d’Aloysius.

Certes, qui l’eût vue trois mois auparavant, n’aurait pu admettre qu’il avait devant les yeux la même créature. Netty, l’enfant malingre, était devenue, sous l’influence du système Truphêmique, une grande jeune fille paraissant avoir atteint au moins l’âge de dix-huit ans. Et de fait, c’était une créature admirablement belle. C’était bien elle qu’avait aperçue le jeune rêveur du haut de son observatoire aérien, et son enthousiasme était justifiable. Son corps était un assemblage de toutes les perfections physiques ; c’était la vie dans sa manifestation la plus complète et la plus régulière.

Ainsi surprise, la jeune fille se courba pour résister à l’étreinte de Truphêmus et, en vérité, on devinait qu’il lui eût suffi d’un geste brusque pour se dégager. Mais sous l’influence de la honte et de la peur, et elle se mit à pleurer en jetant des cris perçants :

– Non ! non ! ce n’est pas moi ! ce n’est pas moi !

Aloysius accourut de ses deux jambes cliquetantes.

– Ne lui faites pas mal ! cria-t-il à Truphêmus.

– Mais je ne l’ai pas touchée ! répondit le gros homme en lâchant la main de la jeune fille.

Celle-ci, se sentant libre, courut aussitôt se blottir dans un coin du pavillon, s’accroupit, et élevant son coude à la hauteur de son front, continua à gémir et à protester.

– Voyons ! voyons ! ma petite Netty ! disait Aloysius. Il ne faut pas te désoler comme cela ! Eh bien ! après tout, c’est un malheur... On ne te mangera pas pour cela...

Et il cajolait ses cheveux blonds du bout crochu de ses doigts osseux. Elle leva vers lui ses grands yeux bleu d’acier.

– Tu ne me battras pas, bien vrai ?

– Mais non ! mais non !... Allons, viens avec moi...

La prenant par la main, Aloysius l’emmena doucement vers le parc, la regardant et songeant aux théories de Truphêmus sur le système nerveux céphalo-rachidien.

– Comment le malheur est-il arrivé ?

– Je ne sais pas, papa. Je n’étais pas là... je n’ai rien vu...

– Ne mens pas ! une fille de ton âge... c’est-à-dire non, une grande fille comme toi !...

Netty se reprit à pleurer de plus belle, en criant :

– Je n’ai pas menti !... ce n’est pas moi !

Rien n’était plus singulier que l’aspect de son visage quand elle prononçait ces paroles. Ces lignes, parfaites dans leur régularité, se déformaient dans les contorsions d’un désespoir plus apparent que réel. C’était la grimace de l’enfant sur le visage de la femme, quelque chose qui ressemblait au masque de la Folie.

Aloysius la contemplait avec une expression de profond découragement.

Truphêmus se rapprocha de lui et lui frappa sur l’épaule :

– Un mot ! fit-il.

– Je suis à vous, murmura le docteur.

Et s’écartant un peu de la jeune fille, il s’approcha du gros Truphêmus.

– Peut-être, dit celui-ci, y aurait-il un moyen !

– Prenons garde ! prenons garde ! s’écria Aloysius avec une indicible expression de terreur. Nous n’avons déjà voulu que trop tenter la nature. Elle se venge, ajouta-t-il en désignant du doigt Netty, qui, étendue à terre, faisait de petits tas de sable avec ses mains.

– Est-ce bien le docteur Aloysius que j’entends ? reprit Truphêmus. Est-ce là cette intelligence supérieure pour laquelle la science n’avait pas de secrets, et qui n’admettait l’insolubilité d’aucun problème ? Et ne comprenez-vous pas que toute œuvre humaine a besoin de perfectionnement ? N’avons-nous rien obtenu ? Ce corps n’est-il pas l’œuvre la plus admirable que jamais la science ait produite ? Je ne me dissimule pas que l’âme laisse à désirer ; mais le mal est évidemment réparable. Que diriez-vous d’une opération délicate et dont l’idée vient de me frapper il n’y a qu’un instant ? Il est évident que la matière cervicale qui remplit le crâne de Netty est insuffisante ou mal conformée. Voilà ce dont, à mon humble avis, il importe de s’assurer. Le moyen est facile : il suffirait de pratiquer avec un instrument tranchant une incision circulaire qui détache une partie de la boîte osseuse de votre fille...

– Vous tairez-vous, bourreau ! tortionnaire ! hurla Aloysius, qui, hors de lui, se jeta sur Truphêmus.

Celui-ci, effrayé, roula de quelques pas en arrière... Au même instant, on frappa violemment à la porte de la rue.

VIII


Franz Kerry à Edouard B..., à Baltimore.

« Cher ami, je ne sais si je suis fou ou si je rêve ; mais, en vérité, j’éprouve des sensations nouvelles, et dont rien, jusqu’ici, dans ma vie, ne m’avait donné la plus faible perception. Est-ce donc l’amour qui s’est emparé de moi ? À toi de donner un nom à cette transformation de moi-même. Une seule pensée absorbe toutes mes pensées. L’infini me paraît nul auprès de ce fini qui s’appelle la bien-aimée, la lumière sombre auprès de cette lumière !

« Dans ma dernière lettre, je te mandais que j’avais en vain tenté de me rapprocher de celle qui était devenue toute ma vie, toute mon espérance. Voici ce qui était arrivé. Pour la première fois, depuis mon arrivée à la colline d’Hoboken, j’étais sorti de ma Thébaïde. Et m’orientant d’après les observations faites du haut de ma terrasse, je m’étais dirigé vers les Champs-Élysées. Là, rencontrant quelques passants, je leur demandai des indications. Mais j’oubliais d’abord que je me trouvais en face de natures bornées, incapables de comprendre les sensations qui m’oppressent.

« Je parlais comme si je t’avais écrit. Nul ne comprenait. Par bonheur, je me souvins que la science me donnait un moyen sûr de déterminer exactement la situation du palais de verre. Je retournai chez moi, et à l’aide du sextant, je fis un calcul minutieux qui me fixa à quelques yards près sur la position du point vers lequel je tendais...

« Je revins alors. Mes calculs ne m’avaient pas trompé. Je reconnus les murs du parc, et la maison qui faisait face à la route. Te le dirai-je ! moi qui ai la hardiesse inouïe de me lancer à âme perdue dans les abîmes de l’éther tournoyant, je me sentais, en face d’une simple porte, le plus timide et le plus faible des enfants...

« Je voulus d’abord savoir quels étaient les habitants de la maison. Je m’enquis auprès des rares voisins – voisins assez éloignés d’ailleurs – qui pouvaient me fournir quelques renseignements. Il paraît qu’en général je fus considéré comme assez mal venu. Je ne pus obtenir que des détails vagues ; je crus d’abord qu’on se raillait de moi.

« La maison au sujet de laquelle je posais des questions avait dans le quartier une réputation diabolique, et il était facile de voir, à l’air de mes interlocuteurs, qu’ils auraient infiniment préféré n’avoir point à en parler.

« Il était évident qu’elle inspirait à tous une terreur indicible : quant à ses habitants, il m’était impossible d’obtenir quelque information précise. On me désignait, comme occupant seuls la propriété, deux vieillards considérés comme les démons de cet enfer inconnu, et une petite fille de deux ou trois ans. En vain je parlai à termes couverts (tant je craignais de profaner l’ange de mon rêve !) de la jeune fille que j’avais aperçue. Le plus hardi m’affirma que jamais il n’avait existé de jeune fille dans la maison, à moins, ajouta-t-il, que quelque diablesse ne fût venue se mettre de la partie...

« Ce qui restait pour moi hors de doute, c’est que sur tout ceci planait une ombre mystérieuse et je n’en devenais que plus ardent à la percer.

« Je résolus, avant de me présenter directement à Quiet House (c’est le nom de l’habitation), de tout tenter pour m’instruire par moi-même. Alors je me glissai sous les murs du parc. Quelques arbres à forme étrange laissaient leurs branches dépasser le faîte de la muraille qui, n’étant pas en bon état, offrait à l’escalade une aide facile. C’est là que je projetai d’établir mon poste d’observation.

« La première fois que mes pieds et mes mains m’aidèrent à cette pénible ascension, mon cœur battait avec une telle violence que je me crus impuissant à atteindre mon but. Mais relevant la tête, je crus revoir dans l’azur céleste la forme adorable de Celle qui m’appelait, et je redoublai d’efforts... Enfin j’atteignis le couronnement de la muraille, et je plongeai mes regards avides dans le parc...

« Je ne m’étais pas trompé... le palais de verre existait... C’était bien cette couleur violette, à la fois douce et pâle, qui luisait aux rayons du soleil... et enfin, je la vis... elle !

« Mais dans quelle attitude ? J’avoue qu’à ce moment je crus n’être plus maître de ma raison, et aujourd’hui encore je me demande si ce que j’ai vu n’était pas un jeu de mon imagination. Elle était assise au pied d’un arbre, penchée en avant, de telle sorte que ses admirables cheveux blonds traînaient à terre. De ses doigts effilés, elle grattait le sable, et à mesure qu’elle avait formé un petit tas, elle le prenait à poignées et le jetait dans un seau de zinc, qui se trouvait auprès d’elle. Puis elle renversait le seau à demi-plein sur le sol, se levait, piétinait sur la terre, s’asseyait de nouveau et recommençait à faire ses tas de sable et à remplir le seau.

« Innocente occupation, mais dont l’étrangeté me frappa d’abord. Je restai là une heure, espérant qu’on s’apercevrait enfin de ma présence. Vaine illusion ! Le sable allait toujours du sol au seau, pour retomber du seau sur le sol. Je la contemplais. Ah ! mon ami, combien elle était plus belle encore que tout ce que j’avais rêvé ! Quelle pureté de formes, quelle diaphanéité dans cet être charmant ! Cependant la position dans laquelle je me trouvais ne laissait pas que d’être fort incommode. Je m’étais juché sur la plus grosse branche d’un des arbres touchant au mur, et après cette longue pause, le bois meurtrissait mes chairs, je sentais l’engourdissement s’emparer de tout mon individu, mes mains avaient peine à retenir le bois qui me servait de point d’appui... Il fallait en finir ! Mais, j’avais si grand-peur de l’effrayer, cette chère et parfaite créature qui rêvait toujours en macérant sa poussière !... Je l’appelai une première fois, elle n’entendit pas. Alors, m’enhardissant, je m’écriai :

« – Ange échappé du ciel, créature adorable que l’humanité n’a pas le droit de compter parmi ses créatures imparfaites !...

« Cette fois, elle avait entendu. Elle leva la tête... Et quel visage, ami ! Non, alors que je marchais, comme a dit un poète, dans mon rêve étoilé, alors que s’ouvraient à moi les perspectives éblouissantes de l’infini sidéral, non, jamais beauté plus profonde, plus enivrante ne s’imposa à mon être... J’étais ébloui, fou d’admiration et d’amour.

« C’est évidemment cet état de surexcitation qui troubla mes esprits au point de me jeter en proie à l’hallucination la plus grotesque qui se soit jamais produite... Aussi ne crois pas ce que tu vas lire. Cela n’est pas, cela ne pouvait pas être.

« Il me sembla... (j’insiste sur l’illusion évidente), il me sembla que, me regardant d’un air à la fois surpris et effrayé, elle contracta tout son visage dans une grimace burlesque, et que, portant sa main à son nez dans un geste vulgaire que je ne veux pas décrire, afin de ne lui pas faire injure, elle... elle me tira la langue ! ! !

« N’est-il pas évident que la fatigue avait oblitéré les facultés de la vision ? Mais comment se peut-il faire que notre faible nature soit assez peu maîtresse d’elle-même pour se créer de semblables fantômes ?... Je sentis que je faiblissais. Je fermai à demi les yeux, et je me laissai retomber de l’autre côté du mur. Puis je courus, de toute la vitesse de mes jambes, m’enfermer chez moi. J’avais peur de l’aliénation mentale, dont les doigts de fer commençaient à serrer mon cerveau. J’avais soif de repos, je voulais tomber dans un anéantissement momentané qui détendît mes nerfs... le sommeil vint. À mon réveil, j’étais sauvé...

« J’étais sauvé, j’avais repris mon calme. Et le premier effort de mon raisonnement me prouva l’insanité de ce que j’avais cru voir... Elle, grimacer ! Autant supposer que le ciel, que les astres, que les mondes se livreraient à des contorsions d’épileptique. C’était une erreur, née dans un cerveau maladif... et je le sentis si bien, si profondément, que je me mis à deux genoux, les bras tendus vers le pavillon de verre, et que je demandai pardon à l’ange insulté.

« Puis j’ai un remords. De quel droit m’étais-je permis de jouer ce rôle d’espion ? pourquoi avoir tenté de surprendre la bien-aimée ? Mes intentions n’étaient-elles donc pas pures comme le ciel dont elle est une émanation visible ? Je devais réparer ma faute et entrer par la porte dans cette maison où j’avais cherché à m’introduire comme un malfaiteur. Aussi, dès que la nuit eût rafraîchi mes sens, ma résolution fut prise ; je m’habillai de mon mieux et me rendis à Quiet-House.

« Je frappai violemment à la porte ; il me semblait que chaque coup de marteau retentît douloureusement dans mon âme. »

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IX


– On frappe ! dit Truphêmus, à peine remis de l’effroi que lui avait causé le brusque mouvement d’Aloysius.

Celui-ci ne répondit pas. Les coups redoublèrent.

– On frappe ! répéta Truphêmus. Dois-je ouvrir ?

– Allez au diable ! s’écria Aloysius.

Truphêmus avait le caractère si bien fait, qu’il accueillit ces paroles comme un consentement. Il faut avouer encore qu’il n’était pas fâché de trouver un prétexte pour rompre un entretien si mal commencé. Le hasard le servait à point, puisque le fait d’une visite ne se produisait jamais à Quiet-House, et il avait hâte de profiter de ce hasard.

Mais il avait compté sans une circonstance toute particulière. Il y avait si longtemps que la porte n’avait été ouverte, gonds et ferrures étaient si complètement rouillés, qu’il s’évertuait en vain à tirer le battant à lui. Le visiteur frappait toujours.

– Voilà ! voilà ! criait Truphêmus sur une note appartenant à une octave non encore notée.

Il avait saisi à deux mains la poignée intérieure de la porte et les pieds arc-boutés sur le sol, le corps en arrière, il tirait, tirait toujours, mais vainement.

Cependant Aloysius, revenu de son accès d’exaspération, entendait tout le tapage. Il lui prit fantaisie d’en connaître la cause. Du premier coup d’œil, il devina l’embarras de Truphêmus.

– Tenez ferme ! lui cria-t-il.

Et passant ses bras longs et décharnés autour du ventre de son compagnon, il tira sur Truphêmus qui tirait sur la porte.

– Poussez ! cria-t-il encore au visiteur.

Le visiteur donna dans la porte un vigoureux coup de pied, le panneau s’ouvrit, les gonds tournèrent ; mais ce mouvement fut si vif, que Truphêmus tomba en arrière sur Aloysius, qui fut renversé. Dans leur chute, ils entraînèrent deux énormes dames-jeannes, heureusement vides, qui se brisèrent, entraînant à leur tour tout un attirail de cornues. Ce fut un cliquetis et un bouleversement inexprimables d’hommes et de tessons de verre...

Que regardait, profondément étonné, Franz Kerry, le blond habitant de la colline d’Hoboken.

Tomber est facile. Se relever est plus compliqué, moins pour Aloysius cependant que pour son compagnon. Aloysius parvint encore à se redresser assez rapidement ; mais Truphêmus, vu sa rotondité, se trouvait dans la situation de la tortue qu’un maladroit a placée sur le dos. En vain Aloysius le tirait par le bras, le dos du savant glissait et aucune saillie ne lui servait de point d’appui. Il poussait de petits cris plaintifs et désespérés.

– Attendez, dit Franz à Aloysius, je vais vous aider.

Il saisit l’autre bras, et plaça son pied contre l’un des pieds de Truphêmus. Aloysius l’imita, et tous deux, poussant un « Han ! » vigoureux, parvinrent à replacer la boule sur son axe. Elle oscilla un instant, puis resta immobile. C’était fait.

Puis les trois personnages se regardèrent, sans mot dire.

Truphêmus était décidément une forte nature : il reprit le premier son sang-froid, et, s’inclinant devant le jeune homme :

– Je vous remercie, monsieur ! lui dit-il ; donnez-vous la peine d’entrer, je vous prie, et veuillez nous faire connaître l’objet de votre visite ?

Franz rendit le salut qui lui était adressé, et suivit les deux savants.

– Je désirerais vous entretenir, dit-il, d’une affaire de la plus haute importance.

– Passons dans mon cabinet, fit Aloysius.

Chaînes et poulies grincèrent, à la grande surprise de Franz, et un instant après les trois hommes se trouvèrent dans la caisse particulière d’Aloysius.

– Parlez, monsieur ! dit le savant.

– Je ne suis point de trop ? demanda Truphêmus.

– Oh ! reprit Aloysius en s’adressant au jeune homme, je n’ai plus de secrets pour mon compagnon.

Franz n’était pas sans éprouver quelque embarras. Ce qui le surprenait le plus, c’est que sa bien-aimée dépendît, par lien de famille ou autrement, de l’un de ces deux êtres peu séduisants.

– L’un de vous, dit-il enfin, est sans doute le père d’une charmante, d’une adorable jeune fille qui habite cette maison ?

– C’est moi, dit Aloysius.

– Eh bien ! monsieur, je viens, en honnête homme, vous demander la main de votre fille. Je me nomme Franz Kerry, je suis riche, ma position est indépendante, et tout le bonheur de ma vie est entre vos mains...

Il allait continuer, mais il en fut empêché par un fait bizarre. Aux premiers mots de sa demande, Truphêmus avait serré les bras et fermé les yeux, puis de petits cris stridents, ressemblant à des sifflements, avaient commencé à s’échapper de sa poitrine. Une sorte de grondement sourd avait ronronné dans la gorge d’Aloysius. Ces deux sons s’étaient mariés, dans une tonalité différente, avaient grandi... ç’avait été tout à coup une explosion... Les deux savants riaient, riaient. Le ventre de Truphêmus s’enflait et se désenflait comme une outre sur laquelle eût bondi un clown ; tout le corps d’Aloysius tressautait et se heurtait en ses diverses parties comme un jeu de castagnettes multiples...

Et Franz les regardait, interdit, hébété, se demandant ce qu’il y avait de si violemment gai dans le fait d’un amant de l’infini demandant à s’unir à la plus belle création des forces naturelles...

Mais, patient, il attendit. Quelques paroles commençaient à s’échapper des lèvres haletantes des deux savants.

– En mariage ! disait Aloysius.

– À son âge ! répétait Truphêmus.

– Mariée !...

– Cinq ans !...

Tandis que les deux chimistes se remettaient de cet ébranlement nerveux, et que Franz se disposait à écouter les explications nécessaires, voici que tout à coup...

X


Les faits qui se passaient en bas avaient un caractère qui présentait un intérêt tout particulier.

Lorsque Truphêmus, entendant frapper à la porte, était rentré dans la maison, suivi quelques minutes après par Aloysius, Netty, qu’ils avaient laissé pleurant à chaudes larmes et criant à pleins poumons, avait immédiatement levé la tête, et, regardant à travers ses doigts écartés, s’était convaincue que l’affaire des carreaux cassés n’aurait pas de suite. Alors elle se mit à rire et à exécuter une de ces danses naïves, rudiments de l’art chorégraphique, que seuls peuvent imaginer les enfants. Puis, passant l’index de la main droite sur l’index de la main gauche, étendu dans la direction de la maison, elle manifesta par ce geste plusieurs fois répété le peu d’importance qu’elle attachait à la colère paternelle, en admettant même qu’elle existât.

Ensuite, sans doute pour donner issue à l’exaspération à laquelle elle se trouvait elle-même en proie, elle se mit à courir à travers le jardin, arrachant les fleurs, les jetant en l’air, puis les piétinant ; elle revint vers le kiosque où elle déchira quelques tentures. Mais ces exercices salutaires ne paraissaient pas suffire à lui rendre le calme perdu.

Tout à coup son visage prit une indicible expression de satisfaction ; son regard était à ce moment tourné vers la maison... Or, pour la première fois depuis trois mois, la porte, par un oubli qu’il faut attribuer à l’état troublé d’Aloysius, était restée ouverte...

Netty s’approcha sur la pointe des pieds et tendit le cou en avant. C’était au moment où les poulies entraînaient les savants et le jeune homme dans la caisse en question.

Certes le spectacle que la jeune fille avait sous les yeux n’avait rien de séduisant, et en la voyant s’arrêter hésitante sur le haut de l’escalier qui conduisait au fond de la cave, on eût dit une exilée d’un monde céleste, regardant curieusement l’antichambre d’un lieu infernal.

Elle écouta. Pas un bruit. Elle était seule. Certes, elle ressentait bien une certaine crainte ; mais la curiosité était si forte ! si souvent elle avait désiré pénétrer dans ces salles hermétiquement fermées ! Bref, elle se décida... La voici, hasardant un pied, puis l’autre, toujours l’oreille au guet... Elle se trouvait enfin au laboratoire. À cet instant, Truphêmus et Aloysius commençaient à rire.

Netty regardait autour d’elle. Tous ces objets nouveaux l’embarrassaient au plus haut point. Ce n’étaient que bonbonnes, que cylindres, que matras. Les mélanges les plus bizarres remplissaient les flacons de verre. Puis l’immense fourneau sur lequel mijotaient des préparations nouvelles, mélanges, amalgames ou combinaisons encore inachevées... Elle sauta devant le tableau dont les boutons indicateurs correspondaient aux moteurs de chaînes. Elle approcha sa main, puis la recula, puis enfin toucha rapidement les divers boutons, comme elle eût fait sur le clavier d’un piano... Mais aussitôt elle recula en poussant un cri d’effroi...

Toutes les mécaniques étant mises en jeu simultanément, les chaînes grincèrent, les poulies tournèrent follement, le système des contrepoids, perdant leur équilibre, n’agissait plus, les caisses descendaient avec une rapidité vertigineuse, puis remontaient d’un vigoureux élan, comme si elles eussent acquis une force nouvelle.

Netty courait, et, comme un oiseau qui a pénétré dans une chambre par une fenêtre entrouverte, se heurtait à tous les coins, à tous les angles. Elle trébucha, se retint à quelque chose... C’était le moteur de la grande machine électrique. Et voilà que l’immense disque de verre se mit à glisser entre des coussins... Un torrent d’étincelles s’échappa dans l’air comme un faisceau d’étoiles, avec un crépitement toujours plus fort.

Netty est affolée. Elle veut fuir... elle veut parvenir à la porte ; mais elle heurte tout sur son passage : cornues, flacons, alambics, bonbonnes se brisent... les liquides se répandent, les gaz reprennent leur liberté.

Alors les combinaisons les plus inouïes se réalisent... les éléments chimiques sont en présence... c’est la lutte des forces essentielles de la nature.

Les caisses montent et descendent toujours, secouant les malheureux, dont l’un était venu chercher le bonheur dans Quiet-House.

Aux lueurs étranges et sans cesse changeant de teintes, Netty court encore...

L’asphyxie la saisit à la gorge et la terrasse...

Puis une effroyable détonation...

Et tout s’écroule...

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Ainsi périrent les habitants de la Maison Tranquille, et voici comme Franz Kerry ne trouva pas le bonheur qu’il avait rêvé.
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