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V


Après la déposition de M. de Lespériot, commissaire de police, dont les constatations ne présentent aucun intérêt nouveau, on appelle la fille Gangrelot (Annette).

Vive émotion dans l’auditoire ; plusieurs personnes montent sur les bancs pour voir l’héroïne. On crie de toutes parts : « Assis ! assis ! » Les huissiers ont peine à rétablir l’ordre. Le président rappelle l’assistance aux convenances, et menace, au cas où semblable tumulte se renouvellerait, de faire évacuer la salle.

Annette Gangrelot, dit la Bestia, est âgée de vingt-huit ans. C’est une grande fille, assez forte, aux allures décidées. Elle est très brune. Ses cheveux sont plantés bas sur le front. Le visage est commun, quoique assez beau. Elle a de grands yeux, la bouche épaisse, le nez fort et les narines ouvertes. On voit sur ses lèvres des rudiments de moustaches.

Elle est vêtue d’une robe de soie, à carreaux rouges et noirs. On voit qu’elle s’est mise en toilette. Un chapeau à peine visible est campé en avant sur son crâne, et laisse déborder un chignon monstrueux. Elle ne porte pas de gants, ses mains, assez blanches d’ailleurs, sont couvertes de mitaines de dentelle noire. De taille élevée, elle porte en outre de hauts talons effilés et, en approchant de la barre, elle trébuche. Ses souliers découverts laissent voir un bas très blanc et un pied un peu fort. Un caraco de soie noire complète cette toilette de mauvais goût. L’accusé, en la voyant s’approcher, ne peut réprimer un sourire. Quant à elle, elle paraît, malgré son assurance, un peu décontenancée et, pour la prestation de serment, elle lève d’abord la main gauche, puis les deux mains à la fois. Enfin, les formalités remplies, le président l’interroge.

D. – Veuillez, mademoiselle, de la façon la plus nette, et en respectant les convenances, expliquer à MM. les jurés la nature des relations qui vous unissaient à la victime.

Un huissier lui ayant indiqué où se trouve le jury, elle tourne absolument le dos à l’accusé. Puis elle garde le silence. Le président se voit dans la nécessité de procéder par voie d’interrogatoire :

D. – Depuis combien de temps connaissez-vous Beaujon ?

R. – Depuis deux mois à peu près.

D. – Où avez-vous fait sa connaissance ?

R. – À Bullier, où il était avec son ami.

D. – Quelle est la circonstance qui vous a mis en relation avec ces messieurs ?

R. – Oh ! rien de particulier : ça s’est fait tout bonnement.

D. – N’est-ce pas Beaujon qui a été le premier votre amant ?

La femme semble hésiter et chercher à rassembler ses souvenirs ; puis :

– Je ne me rappelle pas trop bien. Pourtant, je crois que c’est Beaujon.

D. – Ne vous rappelez-vous aucune circonstance, par exemple une partie de piquet dont vos faveurs auraient été l’enjeu ?

R. – Oh ! pour ça, non. Je n’aurais pas voulu d’abord. Ç’aurait été m’insolenter.

Le président, s’adressant alors à l’accusé.

– Vous voyez. Le témoin dément votre récit.

Beaujon. – Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la Bestia ; elle n’aura pas compris.

Le président, à la fille Gangrelot. – Ces messieurs ne jouaient-ils pas au piquet ?

R. – Je crois que oui ; mais ils jouaient la consomm.

Beaujon, vivement et en souriant. – Tout compris.

Le président. – Voyons, mademoiselle, continuez.

La Gangrelot, avec colère. – Tout ça, c’est très désagréable. Est-ce que je sais rien de rien dans toutes ces affaires-là ? C’est pour faire arriver des désagréments à quelqu’un qui ne leur a rien fait...

Le président. – Je vous prie de vous calmer. Beaujon ne vous témoignait-il pas une grande affection ?

R. – C’est vrai ; il était bien gentil.

D. – Et Defodon ?

R. – Oh ! très gentil aussi.

D. – N’aviez-vous pas une préférence pour l’un ou pour l’autre ? Je regrette d’être obligé d’entrer dans de semblables détails, mais messieurs les jurés comprennent toute l’importance de ce témoignage. Donc, fille Gangrelot, répondez franchement. Nous faisons la part de votre embarras. Cependant, il est nécessaire que vous ne cachiez aucune des circonstances qui ont marqué ces relations ?

R. – Beaujon était plus aimable que Defodon. Il me disait toujours qu’il m’aimait bien : même une fois il m’a donné une bague. Pour Defodon, il était un peu ours, et puis c’était pas un homme.

D. – Qu’entendez-vous par là ?

R. – Une mauviette ; pas plus de méchanceté qu’un mouton. Il avait comme qui dirait un tremblement continuel...

D. – Beaujon ne vous a-t-il pas paru être jaloux de vos complaisances pour Defodon ?

R. – Dame, quelquefois ça ne lui allait pas. Mais moi, je fais ce que je veux, et ce n’est pas un homme qui me mènera.

D. – Ne l’avez-vous pas entendu proférer des menaces contre Defodon ?

R. – Non, jamais... si, pourtant ! une fois, dans le café, où il a voulu me ficher des coups, il voulait tout casser.

D. – Parlait-il de Defodon ?

R. – Je ne me rappelle pas bien ; mais s’il l’avait eu sous la main, il lui aurait tordu le cou comme à un poulet.

Quelques murmures éclatent dans l’auditoire.

D. – Les deux jeunes gens s’étaient-ils disputés en votre présence ?

R. – Oh ! plusieurs fois ; mais, vous savez, pour des bêtises. D’abord, il y avait Beaujon qui me faisait toujours des scènes et se moquait de moi.

Le président, à l’accusé. – Il y a loin de ces affirmations à vos déclarations d’indifférence.

Beaujon. – La malheureuse ne comprend pas l’importance de ses paroles. Elle me charge sans le vouloir.

La Gangrelot, vivement. – Comment ! Comment ! Je ne comprends pas ! Pourquoi dis-tu toujours que je ne suis qu’une bête ? Je suis aussi maligne que toi, et, de plus, je n’ai tué personne.

Le président l’invite au calme, puis poursuit cet interrogatoire, d’où il semble ressortir que Beaujon lui a souvent témoigné une jalousie exagérée. Quant à Defodon, il était très doux et n’a jamais prononcé une parole malsonnante.

La fille Gangrelot va s’asseoir au banc des témoins, très satisfaite d’elle-même et paraissant attribuer à la sympathie qu’elle inspire les marques de curiosité railleuse de l’auditoire.
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