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XXVII


« L’eau-de-vie ! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon oreille ; et après si longtemps – oh ! si longtemps – je ne songe point sans terreur à cette nuit d’angoisses sinistres et d’éblouissements lugubres. De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau ! Des griffes de fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que je ressentis.

« J’avais deviné ce qu’était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre conscience de mes actes. J’avais vu ces brutes ivres, que l’alcool a rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d’eau-de-vie, branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite, l’œil fixe et terne.

« Je pressentais que je serais ainsi : je me voyais glissant sur la pente déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du delirium tremens.

« Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l’ébriété, retomber mes regards... il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j’imaginai.

« Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et lourd. À ce timbre muni d’un marteau fut adopté un mécanisme d’horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze ; le son éclatait, vibrant et fort, puis s’étendait en nappes larges pour s’éteindre peu à peu, comme s’efface sur la mer le sillage d’une énorme vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait : Songe à ta vengeance.

« Et je saisis le flacon d’eau-de-vie.

« J’étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles ; je pouvais avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol... c’était dans l’accès même que l’idée de la vengeance-type devait surgir.

« Je bus.

« Mêmes effets d’abord qu’avec le vin. Un engourdissement, le bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête était libre, l’intelligence vivace, l’oreille nette, le bruit du timbre lui parvenait clair et régulier.

« Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif contractait mon gosier... le monstre eau-de-vie posait sa main de fer sur mon être tout entier.

« Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et de ma main tremblotante, j’étais obligé de chercher sur la table le flacon qui me fuyait... Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté ?

« Non, tout à coup... bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas... mais si faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d’abord d’où venait ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils ? Je ne le crois pas. Car, il me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le temps se doublait, comme l’espace qui me séparait du son.

« Et le moi physique était dans un tel état de fatigue et de surexcitation, que l’âme restait sourde, muette, sans pensée, sans dessein... Je bus encore.

« Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de plomb qui l’écrasait, comme les damnés du Dante... je voyais, j’entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin qu’à l’état sain, les murs s’étaient reculés. J’entendais plus précipité le tintement du timbre ; évidemment, ce n’étaient plus deux minutes qui s’écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. Bôm ! Bôm ! Bôm ! Et ce n’était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur mon crâne, et les effluves de l’eau-de-vie, montant violemment, frappent en dedans mon crâne, qui s’ébranle sous cette double pression...

« Je tourne sur moi-même. Pourquoi ? je ne le sais pas. Je suis quelque chose qui m’échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, mes pieds ne touchent pas la terre... Oh ! non, je ne sens pas le sol, je ne pèse point sur le parquet... Je marche sur de l’étoupe qui s’enfonce sous moi. Sorte d’enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain mouvant... et mes pieds sont trop lourds... je trébuche et je tombe.

« Immobilité ! apaisement ! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué... non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas ! oh ! je sais ce que cela veut dire ! La vengeance ! la vengeance ! Il me faut trouver des moyens ignorés, des tortures inconnues... C’est là ce que je cherche, c’est pour cela que j’ai bu de l’eau-de-vie... c’est pour cela que je suis effroyablement ivre...

« Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J’ai fermé les yeux pour me recueillir. Ce n’est plus du sang qui coule dans mes veines, c’est du feu... du feu ! du feu partout ! la flamme m’environne, elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine... d’immenses vagues de flammes m’entourent et m’emprisonnent ; elles ont la couleur de l’eau-de-vie.

« De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le timbre, le timbre ! Bôm ! Bôm ! Vengeance ! Oui, c’est cela, voici que du milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des fourches de fer, des tridents rougis... Comme cela trouerait bien des chairs et déchirerait hideusement un corps humain... Puis des roues à dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants... Puis d’énormes moutons de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant dans l’air et tombent, se relèvent et retombent... sur quelque chose de spongieux comme la chair humaine. C’est un clapotement... il doit y avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme !

« Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des pointes qui déchirent... Je suis au milieu de tout cet arsenal de tortionnaire... S’il m’allait toucher, si l’un de ces engins diaboliques effleurait mon corps... J’ai peur... et je bois pour n’avoir plus peur. Et j’entends le glas : Bôm ! Bôm !

« Ah ! que n’est-il là ! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas trop vite... Oui, c’est là la torture, c’est là la mort horrible que je n’ai pas entrevue dans mes rêves.

« Un dernier verre : je me dresse, raide, automatique... et de toute ma hauteur je tombe sur le parquet.

« Nuit horrible ! Délire inutile ! Comme le vin, l’eau-de-vie a été muette... J’ai menti tout à l’heure : non, il n’y a pas une seule de ces tortures que je n’aie rêvée...

« Et ce n’est point cela qu’il me faut !

« L’ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l’horrible ! Si fait ! Il reste encore une tentative à faire.

XXVIII


« C’est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l’horrible, dans laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse atteindre. Et cependant, il le faut. Oh ! dois-je encore me rappeler les horribles souffrances que cet homme m’a fait endurer ? Faut-il me souvenir de ce que je suis et de ce que j’aurais pu être si elle m’avait aimé, moi. Et pourquoi ne m’a-t-elle pas aimé ? En vérité, la question vaut qu’on l’étudie. Elle ne m’a pas aimé, parce que lui s’était emparé d’elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne comprenait pas la richesse, il s’est hâté de mettre entre lui et moi une barrière infranchissable... Mais après qu’il l’eût seulement regardée, après qu’il eût murmuré à son oreille les premiers mots d’amour, est-ce que le vol n’était pas consommé... est-ce que, dès lors, je n’étais pas trahi ? Lui disait qu’il m’aimait. Mensonge ! Aimer un ami, c’est s’identifier tellement à lui que l’on ressent en soi-même les impressions qu’il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son profit. Lorsqu’il la vit pour la première fois, est-ce qu’il n’aurait pas dû comprendre qu’il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de fidéicommis qui m’appartenait et me devait être restitué...

« Il n’a pas fait cela... il m’a volé, volé sciemment, avec préméditation ; il ne peut exciper de son ignorance ; puisqu’il se dit mon ami, il devait sentir mon âme palpiter dans la sienne... il a feint de ne rien voir, de ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l’épargnerais ! Non, non, je veux qu’il souffre, je veux qu’il crie, je veux qu’il sache bien que ces tortures viennent de moi...

« L’heure est propice. Jamais il n’a été plus heureux, le temps a effacé sur son cœur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l’amertume de ses souvenirs. Il est plus riche que jamais : tout lui a réussi. Ses découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est estimé, honoré... Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l’ombre l’ennemi qui veille, silencieux, implacable, l’ennemi dont la haine grandit de toute l’étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une joie âpre à se répéter tout bas : Quand je le voudrai, tombera ce bonheur, tombera tout cet échafaudage d’orgueil.

« Mais comment ? Comment ? Le moyen d’assouvir ma haine ! Je ne le vois pas, je ne le pressens pas, je ne le devine pas.

XXIX


« Engourdissement délicieux ! Plénitude de l’être adorablement ressentie ! Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies... Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n’oublie rien, non, mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche... J’entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées ; leur accent est plein d’encouragement et de promesses...

« Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de paillettes d’argent... tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré d’un indicible repos.

« Salut à toi, liqueur bénie, qui m’a rendu à moi-même ; salut, antidote de la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la fleur endolorie.

« Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte ; tu m’as souri de tes lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n’es pas la vierge froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur qui l’attend et les joies qu’elle peut donner... Non, je te reconnais, tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve une force toujours nouvelle pour étreindre l’amant qui l’adore... D’autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans fraîcheur ; moi, j’y retrouve la trace de brûlures enfiévrées... C’est la passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et dans tes yeux dont l’atonie promet l’éclair, comme le nuage sombre que va tout à l’heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs endormies... Viens, pythonisse de l’amour, tu dois connaître des secrets ignorés ; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n’a entendus... tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la poitrine de l’homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s’en est jamais souvenu.

« Salut ! je t’appelle, je te veux, je t’adore ! À moi, ce verre à demi plein d’absinthe, et quand j’y trempe mes lèvres, je sens que je m’abîme tout entier dans ce baiser d’amour...

« Merci ! Maintenant la scène change... Tu t’es élancée devant moi, souple et bondissante ; tu m’as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens emporté avec toi à travers les espaces immenses... Tantôt nous perçons le ciel au-dessus des plus hautes cimes ; tantôt, nous précipitant dans les abîmes insondés, nous roulons à travers l’infini sans limite... Où sommes-nous ? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, tressées de filigranes d’or... ce sont des lignes si fines, si fines que l’œil en peut à peine suivre les contours... et les arches d’or succèdent et se superposent aux arches d’argent étincelant... De toutes parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour desquelles s’enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières ensoleillées... éclatement de lumière, tourbillon de splendeur... au fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité stupéfiante... puis ces rayons prennent un corps ; incarnations de clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent en avant leurs bras enguirlandés... des fleurs tombent, fleurs étoilées, pluie de rubis et de saphirs... puis la fleur se fane... rien !... il reste encore sur l’arbuste des feuilles d’un vert étincelant... elles jaunissent. Non... ceci n’est pas l’effet de l’automne ! Que se passe-t-il donc ?

« Encore un verre. À moi, fée adorable ! Me voici, répond sa voix. Mais elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains... des mains ? non pas, ce sont des branches. Terreur ! tout le corps se fond en une teinte noirâtre... je touche sa robe... non, c’est une écorce ! Qu’est ceci ? la fée s’est faite arbre... ! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense dont les racines s’accrochent au sol et dont les branches déchirent le ciel... Il fait nuit ! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur agonisante.

« Il y a quelque chose au bout de cette branche... cela pend, cela est noir... c’est un corps humain... Ah ! je me souviens ! le nègre ! le nègre ! Oui, j’entends les clameurs du peuple qui, d’en bas, jette des cris de haine et grince des dents... la loi de Lynch ! Je me souviens ! Pourquoi m’as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet ?...

« Quelqu’un est auprès de moi... je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. Il me semble que l’arbre du pendu a un visage et me regarde en ricanant... Une de ses branches se fait bras et me montre l’homme qui m’accompagne... pourquoi ? Je n’ose le regarder, mais je sens son bras sur le mien ; il m’entraîne et en m’entraînant me dit :

« – Mais s’il n’était pas mort !... si on l’enterrait vivant ?

« L’arbre ricane plus fort... des bouches s’ouvrent à toutes ses branches et répètent deux mots :

« – Enterré vivant ! enterré vivant !

XXX


« C’est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai accordés.

« Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me regarde et je suis étonné de constater combien peu j’ai changé. Pas une ride, pas un cheveu blanc. C’est que je n’ai pas vécu ; je me suis renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable... Seule, ma tête a vieilli : le cerveau a tant travaillé ! Quels efforts et quelles recherches ! Mais tout cela est oublié, tout cela s’est évanoui. Il me semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve au lendemain de cette nuit terrible... cette nuit où elle est devenue sa femme.

« Ma haine a-t-elle diminué, s’est-elle amortie ? Non, oh ! non. Je la sens vivace, jeune. Elle n’a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n’ai pas faibli, et l’homme d’aujourd’hui est digne de venger les injures de l’homme d’autrefois.

« Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux ; cette nature s’est épanouie dans la vie ; l’activité a aidé à son double développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure noire s’est rayée de quelques lignes d’argent... Il est revenu d’un long voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en plein son visage ; il consulte et classe les notes recueillies ; ses traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l’ai si bien regardé... Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la parole et m’explique ses plans, me raconte ses projets.

« Ses projets ! Va, parle, songe à l’avenir, songe aux années qui vont suivre... Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle ton pied trébuchera ; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle tu seras précipité... par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, qui te hais !...

« Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur son visage ! Comment se peut-il faire que mon œil ne trahisse pas la pensée intime de mon cerveau ? que cet œil soit calme alors que l’idée bouillonne dans mon crâne ?

« Trois mois ! trois mois encore ! et tout sera fini. L’échéance fatale approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j’ai tirée sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.

XXXI


« J’ai trouvé le moyen, reste à préparer l’exécution. J’ai bien raisonné. Du reste, l’expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera complète, odieuse, effroyable. Oh ! je n’ai rien négligé, il souffrira autant qu’il m’a fait souffrir... il mourra... mais comme je comprends que meure l’ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne sera pas un passage brusque de la plénitude de l’existence à l’inanité du néant, du jour splendide à la nuit muette.

« Il mourra... Mais j’y songe, sa disparition n’étonnera-t-elle pas ses amis, tous ceux qui s’intéressent à lui ?... j’ai dit sa disparition et je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il faut que lui-même me serve d’interprète auprès d’eux...

« Comment agir ? N’oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de vie, plein de santé, souriant... vivant pour tout dire, puis tout à coup, il sera sous les yeux de tous à l’état de cadavre, immobile, insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu’elle étonne...

« Ah ! j’ai trouvé.

XXXII


« Cette nuit-là, Turnpike s’était endormi d’un sommeil profond ; nous avions beaucoup marché ; j’avais mon projet, je voulais qu’il dormît bien...

« Il est là, dans la chambre attenante à la mienne... Minuit, il y a deux heures qu’il n’a pas remué... rien à craindre. J’entrouvre sa porte, doucement, oh ! si doucement, que moi-même je n’entends pas le bruit des gonds qui roulent.

« Rien !... le silence... J’ai là sous la main les fleurs les plus odorantes, aux parfums les plus subtils ; je les ai choisies moi-même. Ma main ne tremble pas. Je suis calme. Qu’est-ce que cela, auprès de ce que je ferai dans trois mois ? Jeu d’enfant. Je jette les fleurs sur le tapis de sa chambre gerbe par gerbe... tout est bien fermé. J’y ai veillé moi-même. Des fleurs, des fleurs encore ! Je regarde par la porte entr’ouverte l’amas parfumé, qui s’élève, s’élève. Encore, encore. Il y en a assez...

« Puis je referme la porte, et debout, l’oreille collée au bois, j’écoute. Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh ! si j’osais regarder ! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point d’observation... Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine... je vois le drap se soulever sous l’oppression qui gonfle son sein... C’est bien cela, il respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau. Ses yeux se sont ouverts. Voit-il ? Non, ils sont fixes, ils sont mornes. Son front est horriblement pâle... des gouttelettes de sueur le mouillent et brillent sous la lueur de la lampe...

« Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant... puis il retombe. Un ronflement sourd s’échappe de sa gorge, quelque chose comme un râle.

« Oh ! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures... Le poison, quel enfantillage ! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je veux que tu meures dans une affreuse torture...

« Assez ! assez ! il ne bouge plus. Oh ! si j’avais trop tardé ! s’il m’échappait ! Pensée horrible ! J’attire la porte vivement, insoucieux du bruit. Il ne m’entend pas ! Hors d’ici, fleurs maudites ! Ah ! cette fenêtre ! de l’air, de l’air !

« Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l’eau. En voici. Je suis sauvé ! il a tressailli !

« Alors, j’ai réussi !

« – Qu’y a-t-il ? me demande-t-il d’une voix faible. Je ne sais ce que j’éprouve...

« – Mon ami, lui dis-je (oh ! comme ma voix doit sonner sympathiquement à son oreille), votre teint est livide. Qu’avez-vous ? que ressentez-vous ?

« Il se dresse, me regarde :

« – Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées... Ce sont tous les symptômes de la congestion...

« Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d’un coup de sang, qu’il était absolument rétabli...

« Il a le cou si court, disaient les niais.

« Et moi je murmurais :

« – Je puis le tuer, maintenant.

XXXIII


« – Écoutez, me dit Turnpike, l’accident du mois dernier m’a causé quelques inquiétudes, non pour moi... car je ne crains pas la mort !... Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.

« – Que veux-tu dire ?

« – Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est considérable, tu le sais, retournerait à l’État... Je n’ai pas d’héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n’ai pas vécu seul, si mon existence ne s’est pas écoulée dans l’isolement, après le malheur terrible qui m’a frappé, c’est que j’avais auprès de moi un ami sûr, sincère, au dévouement infatigable... Cet ami, c’est toi.

« – Ne mérites-tu pas d’être aimé ! Et les douleurs qui t’ont accablé t’ont rendu à mes yeux encore plus digne d’affection.

« – Je sais que tu es bon, et que ton cœur est plein de délicatesse... Laisse-moi donc achever. Je n’ai point peur, tu le sais. J’admets parfaitement que l’indisposition à laquelle je faisais allusion tout à l’heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l’homme vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J’ai donc résolu de faire mon testament.

« – Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien songer à la mort ?

« – Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu’elle songeât à moi, reprit-il en souriant. Ma résolution est d’ailleurs irrévocable et, pour te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d’affaires et que j’ai déposé entre ses mains l’acte qui te constitue mon seul et unique héritier... ? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée... Je veux qu’elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés sur cette terre...

« Je protestai. Point n’est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à moi ? Était-il sûr que je n’en fusse pas indigne ? Et puis, pouvais-je bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de mon amitié ?...

« Il persista. Je n’en avais jamais douté. Ainsi l’homme qui allait mourir par moi avait jusqu’à la dernière minute une profonde confiance en moi seul... et j’étais heureux d’avance en songeant à ce que serait le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais : Tu m’aimes et je te hais. Tu m’appelles ton ami et je suis ton assassin !

« Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j’ai ressentie dans ces mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent aujourd’hui si insignifiantes...

XXXIV


« Est-ce que j’hésiterais au moment suprême ? Mes nerfs seraient-ils moins forts que ma volonté ? Non, cela n’est pas possible ! Et cependant, si, pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là sous ma main... ; que j’ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins d’eau, et le problème est résolu. Peu d’eau, et il meurt... il tombe foudroyé. Beaucoup d’eau... et je le tiens sous ma main de tortionnaire, il est à moi âme et corps... nul ne peut me l’arracher...

« J’ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prières la nuit qui précède l’exécution... Je ne prie pas, moi, mais j’érige un autel sur lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans cette contemplation j’abîme toutes les facultés de mon âme...

« Allons !

XXXV


« C’est fait... la maison est pleine de cris, de gémissements et de sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike. Âmes basses et serviles qui n’ont jamais eu la force de haïr le maître... sous ce prétexte qu’il était bon... À chaque minute tinte la cloche de la grille... Green-House est encombré de visiteurs... Chose bizarre ! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu’ils ressentent est bien réelle...

« – Un caractère si élevé ! dit l’un.

« – Une si grande intelligence ! répond l’autre.

« – Et qui a rendu tant de services à la science...

« – Mais de quoi est-il mort... si subitement ?

« – Une congestion cérébrale, évidemment...

« – En effet, il y a trois mois déjà...

« Oui, il travaillait trop... la lame a usé le fourreau. C’est une grande perte.

« Moi, je me suis assis au pied du lit où il est étendu. Son visage est découvert, je le regarde... la mort a donné à ses traits la rigidité marmoréenne. La mort !... ce mot m’effraie. Est-ce que ?... non, je suis certain de ce que j’ai fait, je n’ai rien à craindre... et, pensant cela, je couve des yeux ce corps qui m’appartient, ce corps dans lequel ils croient qu’il n’y a plus d’âme... car seul je sais...

« Je suis seul en ce moment... voyons ses bras... ils ont la raideur tétanique du cadavre... j’applique mon oreille sur sa poitrine. Oh ! ce cœur est bien immobile, pas le moindre tressautement...

« On frappe. « Entrez ! » C’est le médecin. Je le reconnais, il est expéditif, c’est déjà lui qui a constaté le décès de celle... À cette seule pensée, tout mon sang se porte à mon cœur, et je regarde le cadavre... le cadavre de l’assassin. Car c’est lui qui l’a tuée, comme il m’avait tué moi-même...

« – Docteur, dis-je au médecin, un triste soin vous amène encore dans cette demeure.

« – Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup d’œil distrait.

« – La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami...

« Le médecin prend un air entendu :

« – Monsieur, l’afflux de sang dans un organe, sain d’ailleurs, provient d’un trouble permanent ou momentané dans le centre d’impulsion circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus souvent ce phénomène... Ici (et il se baisse sur le cadavre) la congestion de sang a eu lieu dans l’encéphale. C’est ce que nous appelons apoplexie... Chez le sujet le tempérament était sanguin, pléthorique ; la tête était volumineuse, le col ouvert...

« Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans paraître y prendre garde, de la même voix monotone :

« – L’excès des travaux intellectuels est aussi une cause déterminante de l’apoplexie sanguine... Quoiqu’elle soit ordinairement soudaine, la maladie est souvent annoncée par des maux de tête, des éblouissements...

« Je lui glisse dans la main les vingt pièces d’or ; il prend un morceau de papier, l’enflamme au feu d’une allumette, le fait négligemment passer sous les narines du cadavre.

« – Hélas ! lui dis-je, il n’y a aucun espoir ?

« Il me regarda d’un air étonné :

« – Hélas ! cher monsieur, aucun. La mort remonte déjà à plus de douze heures...

« – En effet !

« Et je le reconduis jusqu’à la porte. Je lui serre la main. De par la science Turnpike est mort.

XXXVI


« L’heure fatale a sonné. On a couché le cadavre dans sa bière, une bière luxueuse, en vérité, et d’un travail admirable. Sa tête repose sur un coussin de satin noir. Turnpike paraît dormir.

« Belle tête, dit un des hommes.

« Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l’adaptent au corps du cercueil.

« Ils se retirent en disant : Dans une heure.

« Ils sont partis. J’écoute à la porte si leurs pas s’éloignent. Puis je m’élance vers un petit meuble, j’ouvre un tiroir, je saisis un tournevis, et rapidement je donne deux tours... le couvercle est soulevé d’un millimètre... Oh ! d’un millimètre à peine. C’est assez... l’air circulera.

« Une heure après, dans la chapelle du parc, où se trouve un caveau souterrain, le cercueil est placé auprès de celui qui renferme les restes de la femme qu’il a aimée.

« Les nombreux amis s’éloignent, après m’avoir serré la main en m’adressant d’excellentes paroles de consolation...

« Je suis seul... enfin ! Je suis maître, je me sens grandir... toutes les forces vitales se doublent en moi... Je vais me venger !

XXXVII


« Il y a six heures que le cadavre... a été renfermé dans le caveau... six heures ! La crise a commencé il y a justement trente-deux heures... Comme j’ai bien calculé ! Il y a cette nuit même dix ans que je pleurais et me rongeais les poings. Au jour de l’échéance, je suis venu... et je vais être payé... je tiens mon débiteur et je serai créancier impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grâce d’une obole.

« Trente-deux heures. J’ai encore huit heures devant moi. La nuit est venue, je me promène dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques sont congédiés... je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre tête-à-tête.

« Je rôde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est là, dans sa mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie est lente ! Que je voudrais abréger ces instants, si longs au gré de mon impatience !...

« J’ai la clé. Oui. Mes outils sont là en un paquet bien ficelé. Je n’ai rien oublié. Combien de temps cela durera-t-il ? Je ne sais pas. Mais peu m’importe. J’ai amassé dix années de force pour ce moment suprême...

« Et si cela n’était pas ! Si cette heure que j’appelle de toutes les voix de ma haine ne m’apportait point ce que j’attends d’elle ! Si ma science du mal m’avait trompé ! Si le poison... Oh ! non ! ce n’est point possible ! Je n’y veux point songer...

« En vérité, je deviendrais fou, et me briserais la tête sur les dalles...

XXXVIII


« Minuit... oui, douze ! Je ne me suis pas trompé. Vite, plus vite... à mon poste.

« Me voici l’oreille collée à la porte de la chapelle, à demi courbé. Oh ! comme j’écoute ! Comme j’aspire à ce premier son qui doit vibrer dans mon âme comme le premier signal de la vengeance !...

« Rien !... rien encore ; le vent dans les arbres. La lune s’est dégagée des nuages, et des ombres noires m’environnent, tranchant avec netteté sur la lumière pâle et blanche...

..................................................................

XXXIX


« Chut ! oh ! taisez-vous, murmures de la nuit ! taisez-vous, bruissement des ténèbres...

« Écoutez... Ha !... non, cet Ha ! n’est pas un cri ordinaire... non, ce n’est pas la voix de la nuit... c’est sa voix... à lui... à lui ! Cri long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamné au fond de l’in pace... cri lugubre à toute autre oreille que la mienne, cri joyeux pour moi...

« J’ai bien entendu... Voilà la troisième fois qu’il crie !

« Oh ! je le savais bien, lorsque je lui ai inoculé le poison ! Je savais bien qu’il se réveillerait, mais trop tard, lorsque la science l’aurait frappé de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleuré sur lui, lorsque tous se seraient éloignés, lorsqu’il m’appartiendrait tout entier et à moi seul.

« Ah ! tu espérais être mort ! Tu croyais que tout était fini pour toi !... Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterré !... comprends-tu ?... tu es enterré vivant... seul, je le sais, je suis là pour achever l’œuvre. En ce moment tu t’éveilles. L’engourdissement serre encore ton cerveau ; tu n’as pas encore compris, mais tu sens une lourdeur insupportable peser sur tout ton être... c’est la lourdeur du linceul serré autour de toi. Tu as voulu l’écarter de tes bras, dans un mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtées à quelque chose... ce quelque chose, c’est le cercueil...

« Tes yeux n’ont rencontré que l’obscurité, tu as levé la tête, et ton front s’est heurté au couvercle de la bière... c’est alors que tu as crié : Ha !

« Ce Ha ! c’est la révélation, c’est la lumière qui se fait, c’est le frissonnement horrible dans tout ton être... c’est cette pensée qui te cingle le cerveau comme un coup de fouet...

« Enterré vivant !

« ... Et c’est le début de mon œuvre sinistre.

XL


« Premier mouvement : La terreur, terreur effroyable, immense... être enterré vivant. Au réveil, comprendre cela et se dire : Je suis perdu : je vais périr lentement, misérablement, dans des tortures indicibles, paralysé, étouffé... la faim va crisper mes entrailles... Se souvenir que des êtres, précipitamment inhumés, se sont rongé les bras, et frémir tout entier à cette hideuse pensée...

« Deuxième mouvement : La résistance folle, irraisonnée... la protestation contre cette hideuse erreur... protestation de la pensée, protestation de la chair... se débattre instinctivement, sans raisonner, chercher à arracher le suaire, à briser le cercueil... Folie, impuissance.

« Troisième mouvement : La prostration. Inutile de résister. La tombe ne rend pas sa proie... Ne pouvoir remuer... se sentir emprisonné, incapable d’un effort violent... Alors retomber sur soi-même et se dire : C’est la fin ! attendons !

« Quatrième période : L’espoir : Si je criais ! La voix n’est pas prisonnière... elle peut porter au dehors... au loin. Dans le parc, le hasard peut amener quelqu’un... sinon tout de suite, dans une heure, dans six heures... demain !

« Et l’enterré crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle étouffe son intensité : c’est une ululation longue, lugubre...

« Sois tranquille ! ta voix a été entendue... mais par nul autre que par moi !... Je mets la clef dans la serrure... c’est une vieille porte de fonte exposée à la pluie, à l’humidité... la serrure est rouillée et rouillés sont les gonds... Je tourne la clef bien lentement... je tiens à ce que le fer grince. C’est la première réponse à son appel... puis je pousse la porte... lentement, toujours. Les gonds crient avec un hurlement aigu.

« Lui s’est tu. Il n’a pas cru d’abord que ce fût un vrai son parvenant à son oreille... si tôt et si vite... au premier appel. Mais si ! c’est bien réel. C’est bien le bruit de la clef... c’est bien la porte qui tourne.

« Le mort n’ose pas crier encore... il retient son souffle ! Puis involontairement, quand il s’est bien persuadé que le bruit n’était pas une illusion, un nouveau Ha ! s’échappe de sa poitrine...

« Oh ! comme le son s’est modifié ! C’est un mot articulé... Il a dit : À moi ! au secours !

« Je n’ai rien répondu... je l’écoute. Et dans cette voix j’étudie les modulations de sa pensée... je me suis arrêté tout à coup... j’ai abandonné la porte. Aucun bruit ! Lui crie plus fort : À moi ! à moi !

« Même silence. J’ai produit l’effet désiré. De ce premier espoir, il va retomber dans les profondeurs du désespoir muet... et, tranquille, je tire la porte à moi, je mets la clef dans ma poche... et je me donne une heure pour faire le tour du parc.

« Dans une heure, je reviendrai !

XLI


« L’heure est écoulée... j’approche du mausolée sur la pointe des pieds... si légèrement que le sable même ne craque pas. Je me penche en avant. Que fait-il maintenant ? Que pense-t-il ?... Pas un bruit, pas un souffle. S’il s’était échappé ? Non, la porte est bien close, la serrure intacte. Il est là ! Mais s’il était mort ! Si l’horrible réalité l’avait tout à coup écrasé comme un poids trop lourd !...

« Je ne puis rester dans cette perplexité... De la clef, je frappe sur la porte, qui rend un son éclatant... trois fois, pour qu’il soit bien prouvé que ce heurt n’est pas l’effet du hasard. Puis j’écoute... Évidemment il a dû tressaillir...

« Trois fois encore ! Ah ! il a entendu ! Il a crié d’une voix forte, comme si dans cet appel il avait concentré tout ce qui lui reste de vitalité et d’énergie... Il est vivant bien vivant, toujours.

« Je rouvre la porte qui grince ; mais, cette fois, je ne m’arrête pas. J’entre résolument et d’un pas sonore dans la chapelle...

XLII


« Évidemment, dans l’horrible situation où il se trouve, nul bruit ne peut être plus suave à l’oreille que celui d’un pas humain... Aussi, ne serai-je pas si cruel que de le priver immédiatement de cette jouissance.

« La bière est là, devant moi, au milieu du caveau... Un espace libre règne alentour... et je marche, je marche, frappant du talon la dalle qui résonne. Je me suis ordonné de faire douze tours, je les ferai, mais sans précipitation. Je veux qu’il compte les pas, un à un. Comme cela doit lui paraître étrange ! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va pas vers lui, et qui cependant retentit bien réellement... qui provient certainement du fait d’un être vivant ; ce pas qui tourne, tourne toujours égal. Ne s’arrêtera-t-il jamais ? L’homme peut-il ne pas avoir vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris ? Ce n’est pas possible... Toutes ces pensées doivent bouillonner dans son cerveau, oppressé par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie. Mais, dans cette explosion atroce du désespoir, le cri est rauque... comme le râle d’un catarrheux.

« Je marche encore... cette monotonie doit être sinistre.

« Ah ! il s’impatiente. Voilà que ses cris deviennent plus précipités. Il veut être fixé, cette incertitude est plus terrible que la réalité... Pas si vite ! Je m’arrête brusquement en retenant mon souffle, je m’assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je l’entends qui se tord dans sa boîte sépulcrale, il cherche à se raccrocher à ce dernier espoir... il a entendu quelqu’un. Il n’a pas entendu la porte se refermer. Donc, le sauveur est proche.

« Moi, je comprends cette torture... et je ne bouge point.

XLIII


« Il me vient d’horribles imaginations... Quelle force me donnent ces dix années d’attente ! Tandis qu’il est là, dans cette boîte carrée, tandis que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là et je songe aux niches que je puis lui jouer... je joue avec cette effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle ? Combien de temps résistera-t-il à cette torture ?... Quoi qu’il en soit, je ne ferai rien pour hâter le dénouement...

« Alternative terrible d’espoir et de désespérance. À chacun de mes mouvements, toutes les fois qu’un bruit frappe son oreille, il suppose que le salut est proche... et j’emploie le même moyen qui ne s’use point. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre... Un moment j’ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me suis muni. Là il ne peut plus douter ; évidemment la bière va s’ouvrir, c’est la liberté... c’est la vie !

« En effet, il doit le croire. J’ai mis le tournevis dans les vis qui retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le couvercle se soulève et s’abaisse comme la poitrine d’un homme qui respire... Tantôt par l’entrouverture, sa voix me parvient claire et nette... puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une mâchoire qui se ferme, et je n’entends plus qu’un murmure étouffé ; ou bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort... il s’arc-boute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse avec ses mains la planche qui suit un peu l’impulsion. Mais l’effort est vain... le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du chêne... et voilà qu’il passe dans la fissure ses doigts crispés et enveloppés du suaire blanc...

« En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli, creusé, convulsé... Oui, sa souffrance est horrible !

« Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée... le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir, le cercueil va s’ouvrir... Non, j’ai mesuré mon effort... et le bois est solide.

« Souffre, souffre, misérable ! Qu’as-tu dit ? « J’ai faim ! » Ah ! le monstre torture tes entrailles maintenant... Il devient fou. Les dents grincent, sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui voudraient être des mots...

« Allons ! il faut en finir.

« – Turnpike, dis-je à haute voix.

« Il se tait. Il croit avoir mal entendu.

« – Turnpike ?

« Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d’un ami...

« – Sauvé ! sauvé ! Vite, vite, mon bon Simpson... ouvre, ouvre cette boîte infâme... J’étouffe, je meurs... Oh ! si tu n’étais pas venu ? Hâte-toi, hâte-toi donc !

« – Pauvre ami ! Comment ! tu es enterré vivant ! Ah ! l’horrible chose !

« – Ne parle pas... mais fais vite ! Déjà la mort... une mort effrayante... me saisit à la gorge !... Il doit y avoir des instruments, là, sur les dalles, à côté de toi ! Vite... vite !

« – Des instruments ! mais je n’en vois pas ! je ne puis ouvrir la bière !

« – Tu ne peux pas... Oh ! ce n’est pas possible ! Cherche, là, à tes pieds !

« – Oui, oui, tu as raison... Voici le tournevis.

« – Vite ! vite !... Mais tu ne te hâtes pas... Voyons, je t’ai laissé toute ma fortune... Si tu te hâtes, je t’en donne la moitié... de mon vivant !

« – Ah ! ah ! excellent ami !

« À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s’empare de moi ; je m’élance sur la bière, je m’y accroupis... Je place l’instrument dans les pas de vis, et je commence à serrer... mais lentement, bien lentement...

« Il s’en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille.

« – Tu te trompes ! Pas dans ce sens-là ! Tu fermes... je suffoque.

« Le couvercle s’abaisse lentement et je m’écrie :

« – Et tu vas mourir ! comprends-tu ? mourir... tué par moi, torturé, puni... Ah ! tu m’as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur... et tu comptes sur ma pitié... En vérité, c’est à n’y pas croire !

« Il pousse un dernier râle... le dernier que j’entendrai. Les vis se serrent... les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j’entends encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe mes genoux et dont je ris... sur ma parole...

« Puis plus rien... un frissonnement... et l’immobilité...

« Je me relève... c’est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent... Je suis vengé !

.....................................................................

« Il y a vingt ans de cela. Je meurs content... J’ai gardé ce souvenir de vengeance comme l’avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes héritiers.

« Ainsi finit le testament d’Arthur Simpson. »

XLIV


Les héritiers sont pâles, atterrés.

Georgy Simpson n’entend plus, ses bras pendent le long de son corps. Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux fermés ; il est insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d’un air hébété. Steney soutient miss Stroke qui s’est évanouie...

– Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hériter de l’homme que l’on a assassiné, Arthur Simpson n’étant pas l’héritier légal de Turnpike, la fortune de ce dernier revient à ses héritiers naturels, ou, à leur défaut, à l’État.

Les héritiers entendent cela, c’est le dernier coup. Pris de vertige, ils se précipitent vers la porte et roulent à travers l’escalier, se heurtant et se bousculant... Tiresome pousse Georgy qui entraîne miss Stroke revenue à elle. Steney bouscule Smithlake qui trébuche...

Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux autorités compétentes...

Table




Les fous 14

Le clou 122

Maison tranquille 194

La chambre d’hôtel 281

La peur 397

Le testament 426

Cet ouvrage est le 489e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Carrefour mal famé de New-York, comme l’ancienne place Maubert, à Paris, ou les Seven Dials, à Londres.

1 Faubourg de New-York.

1 Formule chimique de l’albumine.

1 L’auteur indique un vin inconnu en France ; c’est évidemment avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits, possédant les qualités dont suit l’énumération.

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Préface iconEssai préface de Vittorio prodi

Préface iconPreface by Sam pitroda (to be confirmed)

Préface iconPréface du catalogue Bernard Moninot Galerie nationale du jeu de paume Paris 1997

Préface iconPreface™ Système d’aide à la décision pédagogique et opérationnel...








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