Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la








télécharger 32.4 Kb.
titreMaintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la
date de publication17.03.2018
taille32.4 Kb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > histoire > Documentos
Mechanism
« Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter…

J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent,

Sons de la ville et sons hors de la ville, sons du jour et de la nuit. »
Walt Whitman, ‘Chanson de moi-même’ (1855)
Mechanism de Andrew Kearney présente une constellation théâtralement cadrée, avec des trajectoires et des ellipses se mêlant aux points cardinaux du plan architectural et de l’histoire du Centre Culturel Irlandais : entre la cour et les édifices communaux historiques abritant la Bibliothèque patrimoniale et sa collection extraordinaire de textes philosophiques et théologiques et de manuscrits médiévaux ; entre l’allée couverte et l’espace intérieur de galerie, et finalement entre la constellation elle-même et le monde ’du dehors’, qui est invité dans ce nouvel univers artistique à travers un voile argenté et transparent suspendu dramatiquement au-dessus de l’arc de l’entrée. Ce tournant théâtral dans l’art contemporain peut être compris comme une tentative de définir l’expérience de l’exposition comme un événement ‘pur’, engageant le spectateur dans une métaphysique de la présence et de l’immédiateté, mais aussi indiquant comment la vie elle-même semble super-théâtralisée, spectaculaire et performative – les expositions à cadre théâtral effectuent une sorte de geste autoréflexif qui reconnait la complexité actuelle des conditions de réception de tout art. Et vous voici, un acteur sur cette scène artistique, ici un ‘rouage’ dans le ‘mécanisme’ de Kearney, un performeur dont les actions et les paroles vont se disperser dans l’espace de la galerie par des algorithmes inconnus, vous recréant abstraitement, vous hantant avec les traces de votre présence dans la cour capturée seulement quelques minutes auparavant : une ‘hantologie’ qui oblitère le temps nécessaire pour vous situer dans un contexte spatial et temporel plus stratifié – pas de temps ici pour une poétique bachelardienne plus contemplative alors que vous pénétrez dans une mise-en-scène étrange et spécialement affective.
La nature palimpsestique de Mechanism nous rappelle les manuscrits gardés précieusement dans la Bibliothèque patrimoniale, dont la plupart résistent à l’idée d’un auteur singulier à travers leur création communale et le processus progressif de production - surcoder, décoder, recoder. Les sons et les fragments fantomatiques de voix créent des vagues de matériel sans cesse renouvelé, chaque couche semble s’ajouter à la précédente, sans l’effacer, mais plutôt en la multipliant et l’étendant comme si les feuilles du temps bougeaient en tandem. Il y a ici un fort accent bergsonien dans l’œuvre de Kearney - le temps n’est pas fixé d’une façon linéairement structurée par l’élan narratif, mais plutôt l’auditeur/spectateur est tiré d’avant en arrière dans un processus spatio-temporel plus compliqué où les sons du dehors (dans lesquels l’auditeur se sent impliqué en y ayant contribué lui-même) sont plongés dans de nouvelles vagues de particules soniques et de lumière présentes et passées - des affects pas tout à fait identifiables, plus semblables à ce qui, en philosophie, est appelé ‘percepts’, ou dans l’œuvre d’Alfred Whitehead - ‘préhension’. L’espace de la galerie se ressent comme profondément cinématique, autant que théâtral - La Jetée de Chris Marker dans sa rencontre avec la science-fiction, les ‘cicatrices’ de la mémoire et l’ingénierie post-apocalyptique, et le Je t’aime Je t’aime d’Alain Resnais (basé aussi sur des expériences qui essaient de résoudre ce qui étaient des tensions insolubles entre la mémoire, la perception et la connaissance scientifique) s’imposent à l’esprit.


La jetée de Chris Marker

On pourrait dire de Kearney qu’il fait partie d’une lignée d’artistes irlandais qui ont créé leurs propres ‘machines abstraites’ à Paris (un concept de Gilles Deleuze et Félix Guattari) – Beckett à travers ses expériences sur le langage et l’espace, et Lucien Bull avec ses expériences innovantes sur la photographie accélérée quand il était directeur du Marey Institute.


Lucien Bull

La machine de Kearney est un mécanisme constitutif - se régénérant sans cesse, jamais prédéterminant, constamment à la recherche de nouveaux apports - une machine d’une nature très différente de ces machines qui deviennent nihilistes par une détermination exagérée, comme la machine de Kafka dans La colonie pénitentiaire qui se détruit sous le poids de l’inscription moraliste et de l’autorité, la signification et la représentation finissant par créer leur propre état entropique.
L’installation lumineuse de Kearney pour Mechanism, une impressionnante structure suspendue semblable à un tunnel, semble communiquer avec un code ésotérique – un langage esthétique de rythmes et de lumières purs. Elle est présentée comme une ‘curiosité’ victorienne, une invention trouvée qui s’est échappée de l’histoire ou qui vient du futur, peut-être une machine à remonter le temps, certainement un mécanisme transmettant des secrets, mais aussi suggérant un potentiel matériel transfiguratif, qui transforme le son en lumière. Elle communique, mais d’un ‘dehors’ du langage, produisant des affects qui nous rappellent ce dehors du langage que Foucault a interpellé dans ses écrits sur Blanchot :
« Voilà que nous nous trouvons devant une béance qui longtemps nous est demeurée invisible : l’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la disparition du sujet. Comment avoir accès à cet étrange rapport ? Peut-être par une forme de pensée dont la culture occidentale a esquissé dans ses marges la possibilité encore incertaine. Cette pensée qui se tient hors de toute subjectivité pour en faire surgir comme de l’extérieur les limites... » i
Le moteur lumineux, avec son ensemble d’anneaux, et son contrepoint externe de l’orbe argenté suspendu dans la cour, semble saluer le tableau AL3 de Laszlo Moholy-Nagy, et son orbe se balançant sur une ligne diagonale, mais aussi son Light-Prop for an Electric Stage – une sculpture kinétique inspirée du Bauhaus conçue pour produire des effets lumineux, qui fut montrée pour la première fois à Paris en 1930. L’union faite par Moholy-Nagy entre la technologie et l’art a vu son aura se développer autour de cette œuvre, malgré le fait qu’elle n’ait pas été créée par Moholy-Nagy personnellement, mais par une équipe comprenant un architecte et un machiniste, avec l’aide de la compagnie électrique allemande AEG.



AL3 de Laszlo Moholy-Nagy Light-Prop for an Electric Stage de Laszlo Moholy-Nagy

La pratique de Kearney s’inscrit bien dans cette riche tradition d’expérimentation du Bauhaus, dans laquelle les installations lumineuses sont alignées avec les performances théâtrales d’avant-garde, amplifiées dans Mechanism à travers l’utilisation de rideaux argentés encadrant le moteur lumineux. L’orbe d’argent de Mechanism, se balançant d’avant en arrière dans la cour d’une institution qui a accueilli tant de philosophes, cosmologues, théologiens et artistes à travers les siècles (et sans doute bien des débats passionnés dans ses cours et son allée couverte), appelle le mouvement de la pensée elle-même et les processus spéculatifs créés par ces disputes, changeant sans cesse et au-delà d’un dénouement dialectique. Le concept d’orbes célestes (et l’orbe de Kearney a certainement un air céleste) a l’une des histoires les plus riches et les plus compliquées de l’histoire des idées - venant d’une mine de théories sur le cosmos, la nature de la matière et du mouvement et, finalement, notre réaction en tant qu’humains à la ‘grande inconnue’ de l’Univers dans laquelle nous tournons. Les idées qui émergent de la mécanique cosmologique médiévale sont devenues fondamentales pour la conceptualisation future de ce que l’on pourrait appeler le ‘mécanique’, avec les lois de la dynamique en évolution.

Au XIVème siècle le logicien et philosophe naturel Jean Buridan, Recteur de l’Université de Paris, écrit « Quand Dieu a créé les sphères célestes, il a commencé par mettre en mouvement, comme il l’a voulu, chacune d’entre elles ; et elles se meuvent encore à partir de l’impulsion qu’il leur a donnée, sans qu’il n’ait plus à les mouvoir ».ii L’orbe lumineux et motorisé de Mechanism, sans contrôle humain, nous rappelle les antagonismes séculaires entre les philosophies de l’immanence et de la transcendance.
La pratique artistique de Kearney semble trouver son affinité la plus frappante dans l’imagination d’Edgard Varèse. Pour le compositeur né à Paris, le son était de la matière vivante. Varèse cherchait à créer des ‘objets sonores flottant dans l’espace’ pour spatialiser le son. Mais c’est un projet inachevé spécifique de Varèse L’Astronome qui semble hanter Mechanism et que celle-ci dramatise avec efficacité (bien que fortuitement). La théoricienne de film et de son Frances Dyson est d’avis qu’aucune autre œuvre de la période suivant la première guerre mondiale « n’a adressé le son en tant qu’élément de composition… dans des thèmes techno-utopiens et dystopiens, plus que la collaboration de Varèse avec Antonin Artaud dans son projet inachevé L’Astronome commencé en 1928 ».iii Varèse a fourni à Artaud le brouillon d’un projet (un opéra) en 1932, à partir duquel Artaud écrit « Il n’y a plus de firmament », basé sur une histoire dans laquelle un astronome invente un instrument pour ‘la télégraphie céleste’ créant une communication instantanée avec l’étoile Sirius, ce qui précipite la radiation catastrophique de la Terre. Varèse, profondément influencé par la théorie de la matière de Bergson, qui la voit comme étant toujours en devenir, a voulu se joindre à Artaud dans son défi à la représentation même dans son œuvre Le Théâtre et son Double. Artaud imaginait un théâtre où les spectateurs sont plongés dans un environnement de lumière et de son qui peut produire un état de transe dans lequel « Le spectacle sera chiffré d’un bout à l’autre, comme un langage […] comme autant de traits de lumière ».
Kearney crée une installation dans laquelle la matière sonore se redéfinit à travers une machine qui défie les modèles linguistiques de représentation. C’est comme si Kearney, dans Mechanism, canalisait le rêve de Varèse de conjurer « des voix dans le ciel, comme si des mains magiques et invisibles tournaient les boutons de postes de radio fantastiques. Des voix emplissant tout l’espace, se croisant, se brisant, se superposant, se repoussant, s’écrasant, se broyant les unes contre les autres ». iv

Le thème intergalactique de L’Astronome, avec l’utilisation faite par son inventeur de codes numériques pour communiquer avec le cosmos, trouve son expression artistique contemporaine dans l’œuvre de Kearney, dans la constellation immersive de lumière et de son de Mechanism et son orbe cosmique énigmatique trajectant le temps et l’espace dans cette cour.

i ‘La Pensée du Dehors’ in Dits et Écrits 1 Gallimard 1994, p521.






ii Buridan, Questions sur les huit livres de la Physique d’Aristote. Livre VIII, Question 12.






iii Frances Dyson, Sounding New Media, Univ. of California, 2009, p33






iv Cité par Henri Miller dans Le Cauchemar climatisé. Folio, p. 186


Texte de Katherine Waugh, commissaire d’expositions, réalisatrice et écrivaine
Traduction par Chloe Versini





similaire:

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconNotes brutes
«Folklore Planétaire». L’unité plastique est reprise «composée de deux éléments géométriques qui s’emboîtent l’un dans l’autre, se...

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconI. Notion de système d’information : Une proposition de définition
«Un Système d’information (SI) est un ensemble organisé de ressources : matériel, logiciel, personnel, données, procédures… permettant...

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconRemarques
«sons et architecture» du thème 2 «son et musique» du programme de spécialité

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconRemarques
«sons et architecture» du thème 2 «son et musique» du programme de spécialité

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconCours de grammaire française
«u» ou «i»va servir à retranscrire, selon la position, des sons très différents

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconCours de grammaire française
«u» ou «i»va servir à retranscrire, selon la position, des sons très différents

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconCours de grammaire française
«u» ou «i»va servir à retranscrire, selon la position, des sons très différents

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconCours de grammaire française
«u» ou «i»va servir à retranscrire, selon la position, des sons très différents

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconCours de grammaire française
«u» ou «i»va servir à retranscrire, selon la position, des sons très différents

Maintenant je ne ferai rien d’autre qu’écouter… J’entends tous les sons qui courent ensemble, se combinent, se fusionnent ou se suivent, Sons de la iconRobert Arrigo & Sons Limited
«Malta Experience», un court métrage remarquable retraçant l’histoire de Malte jusqu’à nos jours








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com