Littérature russe








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La présence d’éléments antigouvernementaux.


L’état est une assemblée d’hommes chez qui la force centripète qui a la tendance d’unifier et de rapprocher réussit à prévaloir sur la force centrifuge en l’empêchant de briser et d’interrompre cette union, obtenue et établie grâce à l’œuvre de nombreuses générations passées. Si l’état possède une culture, s’il satisfait aux besoins impérieux des masses et sait aller au devant de leurs vœux, les éléments antigouvernementaux qui opposent de la résistance à la force centripète apparaissent respectivement plus faibles et numériquement négligeables et le déséquilibre entre le pouvoir et la société est alors insignifiant. La société représente dans cet antagonisme les intérêts privés, ceux d’un individu, d’un ordre social ou d’une classe, tandis que le pouvoir constitue la manifestation de l’esprit d’organisation et il impose des sacrifices au nom de l’idée d’union politique qui lui est propre et au nom des intérêts d’un Tout Unique.

Pour ce qui concerne la Russie Moscovite, sa situation géographique et les caractéristiques essentielles de sa structure sociale, dues à cette situation, ont, dans une certaine mesure, préparé le terrain à ces éléments antigouvernementaux, ce qui a donné à notre histoire une empreinte particulière.

Nous avons vu que vers la moitié du XVI-e siècle l’état russe était déjà constitué, mais l’esprit politique était loin d’être l’idée prédominante. Il y avait beaucoup de gens, surtout parmi ceux qui avaient une existence difficile et dure, auxquels l’état qui imposait de lourds sacrifices donnait en échange trop peu de compensations et l’étendue des sacrifices ne contrebalançait pas les pertes. Et alors, à quoi bon s’y soumettre ? N’était-il pas mieux de s’esquiver d’un organisme politique qui demandait à l’individu plus qu’il ne lui donnât ?

Et alors on cherchait à se soustraire par tous les moyens possibles aux obligations imposées par l’état, on avait recours au zakladničestvo, (c’est à dire à la mise en gage de ses terres et de soi-même), on se faisait cosaque, on cherchait un refuge dans le „Dikoje pôle“ (dans la steppe libre), on fuyait au delà de la Volga, on se fourrait dans les bois obscurs du septentrion, dans la „tajga“ sibérienne, partout où on pouvait espérer que les autorités ne sauraient retrouver ni pourraient rejoindre le fuyard. La vie quotidienne commençait à ressembler singulièrement à la vie déréglée faite de brigandage. Et pendant ce temps le centre du pays était déserté ; les obligations imposées par l’état devaient être réparties parmi les hommes qui étaient restés sur place et dont le nombre décroissait toujours, c’est à dire parmi les seuls qui fussent restés fidèles aux principes politiques : elles incombaient uniquement à ceux qui constituaient l’élément gouvernemental.

Il est superflu de dire que de par ce fait la croissance de l’état, si lente par elle-même, était retardée encore davantage. Mais faut-il rappeler que si l’état russe a atteint un haut degré de développement et de prospérité il en est redevable précisément à cet élément „gouvernemental“ qui n’a pas hésité à charger sur ses épaules le lourd fardeau que les éléments „antigouvernementaux“ ont refusé de partager ?

VIII. L’ÉLOIGNEMENT DE LA RUSSIE DE TOUS LES CENTRES EUROPÉENS ET CONSÉQUENCES DE CET ÉLOIGNEMENT.



Dans le puissant torrent des peuples qui vers les premières années de l’ère vulgaire se sont précipités d’Asie en Europe, les Slaves sont apparus lorsque l’Europe Occidentale et Centrale étaient déjà occupées, de sorte que les Slaves méridionaux seuls ont réussi à trouver une place dans des localités avoisinantes celles qui avaient subi l’influence immédiate de la culture classique : la Dalmatie, la Thrace, Misène et la Dacie. Du reste cette influence s’y était exercée d’une façon beaucoup plus faible que dans les pays de l’ancienne Gaule, l’Ibérie et Carthage. Pour ce qui concerne les tribus russes, elles se sont trouvées dans l’Orient le plus éloigné, où la culture n’avait presque pas eu d’accès. Il est vrai que sur divers points du littoral de la Mer Noire les Grecs avaient laissé leur empreinte, mais au moment de l’apparition des Slaves russes dans les plaines de l’Europe Orientale cette empreinte était déjà presque effacée : le pays civilisé le plus proche, Byzance, était au delà de la mer et des steppes. Voilà pourquoi le monde ancien n’a jamais exercé une influence considérable, directe ou continue sur le développement de l’histoire russe.

En Europe Occidentale les choses présentent un autre aspect. Il serait superflu de répéter ici ce qui a été dit plusieurs milliers de fois et précisément que les tribus germaniques, en s’établissant dans les territoires de l’Empire Romain d’Occident, ont donné naissance aux peuples romans qui se rapprochent davantage par leur esprit des Romains du temps de César et le Dioclétien que de leurs propres ancêtres du temps de Tacite. Il est inutile de rappeler que même là, où le type germanique s’est conservé inaltéré, ayant subi peu ou point l’influence de Rome, que même dans ces pays le christianisme venu de Rome a attiré l’Angleterre, l’Allemagne et la Scandinavie dans l’orbite toujours de cette civilisation romane dont dérivaient les peuples néo-latins.

Cette différence dans la situation générale et la position géographique de la Russie et des autres pays nous explique pourquoi la culture des états de l’Europe Occidentale est considérablement plus riche et plus multiforme. Dès les premiers instants de leur existence les nouveaux états occidentaux ont eu à leur disposition un riche patrimoine de connaissances, accumulées par les générations précédentes. La Russie, par contre, est née dans un pays qui présentait sous ce rapport „tabula rasa“ ; de là la lenteur de son développement et la pauvreté relative de sa culture.

Les peuples de l’Europe Occidentale, occupant les terres qui faisaient partie de l’Empire Romain, en se mélangeant aux peuples autochtones et en assimilant leur culture, constituent une dérivation vivante et ininterrompue des anciens Romains. Dans le domaine intellectuel la tradition d’Occident n’a jamais cessé d’exister : elle s’est ralentie par instants, mais n’a pas été interrompue. L’esprit humain, avide de connaissances, y est toujours resté vivant. Le monde classique a laissé en partage aux peuples qui ont occupé l’Europe Occidentale toute son érudition, ses institutions et sa langue si riche. Cette hérédité vraiment considérable n’a pas créé du coup la richesse intellectuelle et morale des jeunes héritiers, mais elle les a placés aussitôt dans des conditions exceptionnellement favorables à leur développement ultérieur. Le latin est devenu la langue de l’église et de l’école et de cette façon il a facilité le contact avec les chefs-d’œuvre de la littérature antique. Ceci a créé pour l’Occident une succession du monde classique ; l’inspiration et les éléments indispensables au travail de l’esprit avaient été fournis par un passé relativement récent : l’étincelle couvait sous les cendres et n’attendait qu’un souffle d’air pour se convertir en flamme.

Dans l’ancienne Russie, au contraire, c’était le feu sacré qui manquait et pour le produire il a fallu mettre en œuvre des efforts considérables et effectuer un travail énorme. Ni le latin, ni le grec n’étaient pour les Russes une langue maternelle : de ce fait rares étaient ceux qui pouvaient venir directement en contact avec la pensée des anciens : il a fallu longtemps se contenter des traductions. Mais à ce temps là les traductions n’étaient ni exactes, ni fidèles et elles nécessitaient une grande dépense d’énergie et un travail assidu. Le patrimoine d’érudition, c’est à dire la nourriture de l’esprit que le peuple russe avait à sa disposition était ainsi infiniment plus pauvre que celui dont pouvait se servir l’homme occidental. La pensée n’avait pas l’occasion de s’appliquer à un travail indépendant, de sorte que dans le domaine de l’esprit il a fallu que le peuple russe suivît longtemps la route tracée par d’autres.

Conclusions.


Et maintenant résumons :

1. La Russie constitue une partie de l’Europe qui, au point de vue géographique et ethnographique, en vertu de la conformité de race avec les autres peuples, ne saurait être conçue à part.

2. Les bases de la culture russe concordent avec celles de la culture occidentale.

3. Dans son développement la culture russe a passé par les mêmes étapes que l’Europe Occidentale.

4. La situation que la Russie occupe à la périphérie du monde civilisé et son éloignement du centre constituent un obstacle et entravent ses rapports avec les autres membres de la grande famille européenne dans le domaine de la culture.

5. La nature du pays a contribué à augmenter les désavantages provenant de cet éloignement des centres civilisés.

6. Un troisième élément qui rend plus défavorables encore les conditions dans lesquelles la culture russe s’est développée consiste dans le voisinage immédiat où la Russie se trouve avec l’Asie nomade.

7. De là les obligations que le milieu dans lequel le peuple russe a dû travailler à son ascension lui a imposées : 1. vaincre l’énorme espace qui le séparait du foyer de la culture ; 2. trouver en soi-même les forces nécessaires pour y participer ; 3. briser la chaîne qui le maintenait dans cet éloignement.

8. L’absence de limites géographiques étroites (renfermant l’état), en contribuant à la dispersion des forces du peuple, les a empêchées de se creuser un lit définitif. Même de nos jours on ne peut pas dire que le peuple russe soit complètement tassé : nous le voyons encore de temps en temps quitter en masse un endroit habituel pour aller en chercher un autre ailleurs, qu’il suppose plus favorable et ceci tout comme aux temps d’Andrej Bogoljoubskij ou d’Ivan Kalita. Ce n’est pas une émigration dans le sens européen du mot : c’est l’état d’un maître qui n’a pas encore achevé de construire sa maison.

9. L’immense étendue de bois et de steppes, les territoires sans bornes ont contribué à conférer à la psychologie du peuple russe ce pli caractéristique qu’on connaît sous le nom de „širokaja russkaja natoura“. Cette „âme“ renferme des traits opposés : nous y découvrons le penchant à l’anarchie à côté de la soumission la plus aveugle ; l’audace et la témérité à côté d’un morne abattement. La bête humaine y loge à côté du principe divin.

10. Dans cette immensité de bois et de prairies l’homme était abandonné à lui-même. Il y a un dicton russe qui dit : „Le bon Dieu est placé bien haut, le tsar’ est placé bien loin.“ Cet abandon ne pouvait pas constituer une bonne école : et en effet une idée nette des droits et des devoirs et la discipline de l’intelligence ne sont pas des vertus russes. Ces qualités sont souvent remplacées par une appréciation entièrement subjective des actions humaines et des prétentions qu’on a vis-à-vis des autres et de soi-même.

11. La dispersion des forces du peuple a déterminé à l’avance pour des siècles le caractère extensif et non intensif du travail, qui s’est propagé en étendue et non pas en profondeur. Ce n’est que quelque temps avant la révolution qu’on a réussi à vaincre cet inconvénient.

12. Les circonstances que nous venons d’énumérer n’ont pas contribué au développement de la fermeté et de la persévérance, indispensables à la réussite. L’énergie dont on disposait était absorbée presque entièrement dans la lutte pour défendre les positions acquises, elle était nécessaire pour la résistance passive et il n’en restait plus pour l’offensive et le travail actif.

13. Sur cette plaine immense sans frontières déterminées, en présence de cette dispersion de forces, la société russe devait forcément se constituer sur des bases démocratiques, vu l’absence de délinéation et de barrières séparant les ordres et les classes. Les différentes couches sociales et les barrières infranchissables que l’Europe Occidentale a connues au moyen âge et qui ont subsisté jusqu’au XIX-e siècle entre le paysan, le seigneur et le prêtre ne sont apparues en Russie que beaucoup plus tard et ont assumé un caractère moins frappant qu’en Occident.

14. L’élément d’antagonisme toujours présent dans la vie russe, cette situation intermittente qu’elle a occupé entre l’Europe et l’Asie a exercé aussi une forte influence sur la formation du caractère et de la psychologie du peuple russe. Les contrastes de la vie n’ont pas contribué à lui donner de la confiance en soi, mais ils ont, au contraire, causé le déséquilibre, en privant l'homme d’une certaine dose de fermeté et de force de décision au moment de l’action et en apportant l’incertitude dans les opinions et l’instabilité avec de brusques passages d’un extrême à l’autre. Dès le début du XVII-e siècle et peut-être même avant nous trouvons chez lui une étonnante facilité à renoncer à ce qui fait partie de son propre patrimoine national : il se laisse attirer, comme le papillon de nuit, par tout ce qui luit. En même temps des traits „asiatiques” avec leur obstinée négation de l’Europe remontent à une époque encore plus reculée. C’est de là que vient cette inaptitude à la vie, cette désillusion et cette incohérence dont la littérature russe nous donne tant d’exemples avec tous ces Péčorine, ces Hamlet du district de Sčigrov, ces Oblomov et tous les héros de Čekhov et leurs semblables.

15. D’autre part, cette incohérence même a placé la Russie face à face avec deux mondes, dont l’un présente pour elle des affinités et l’autre lui est complètement étranger. Ceci a enrichi son champ d’observations, a élargi son horizon, a contribué à approfondir sa pensée. On peut dire que la situation qui en est dérivée n’est pas sans avoir exercé une influence bienfaisante sur la vie créatrice de l’esprit russe. C’est précisément cela qui explique jusqu’à un certain point la profondeur de compréhension, la largeur de vues et la puissance de pénétration, toute cette multiplicité dans le domaine de la création que nous admirons chez nos grands artistes et les fondateurs de la culture russe, soit qu’il s’agisse des recherches scientifiques d’un Lomonosov ou des compositions musicales d’un Rimskij-Korsakov, ou de la merveilleuse poésie d’un Pouškine ou des œuvres d’un Léon Tolstoj et d’un Dostojevskij, ou, enfin, des créations du pinceau d’un Vroubel, qui représentent tous les efforts dramatiques et passionnés de l’homme pour trouver la synthèse introuvable entre la Terre et le Ciel.

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 28 juillet 2014.
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Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous les signaler.

1 Pouškine A., „Aux détracteurs de la Russie“.

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