Littérature russe








télécharger 267.77 Kb.
titreLittérature russe
page3/15
date de publication20.03.2018
taille267.77 Kb.
typeLittérature
ar.21-bal.com > histoire > Littérature
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   15

Le front asiatique.



Nous avons peut-être abusé de la patience du lecteur, en lui rappelant tous ces faits, mais nous avons voulu lui montrer avec précision les rapports qui unissent si intimement l’histoire de la Russie avec celle de l’Europe occidentale. Nous avons voulu souligner, comme il est dit plus haut, jusqu’à quel point les événements de l’une se confondent avec ceux de l’autre, en se complétant mutuellement et faire ressortir la ressemblance des différents stades de l’évolution, la similitude de la courbe qui représente la marche du progrès en Europe occidentale et orientale. Cependant, si nous représentons l’histoire russe rien que sur le plan que nous venons de tracer, nous risquons de ne montrer qu’un côté de la chose, en faussant l’ensemble. Pour que le tableau soit véridique et se rapproche autant que possible de la réalité des faits, il faut que le dessin de ce que nous appelons le front européen soit accompagné d’un croquis reproduisant le front pour ainsi dire asiatique qui se prolonge aussi sans interruption tout le long des mille ans de notre histoire. Il en résultera une modification profonde, le tableau cessera d’être unilatéral et nous verrons ressortir cette dualité dont nous avons parlé plus haut. Comment est-elle née ? Comment a-t-elle pu se produire ?

Absence de frontières naturelles.



Jetons un coup d’œil sur la carte d’Europe. Vers l’Ouest, dans sa partie centrale, la plaine russe se confond insensiblement avec la plaine allemande, tandis que dans sa partie méridionale elle descend vers la plaine du Danube qui en est le prolongement. C’est dans cette uniformité géographique que nous trouvons la raison des liens qui rattachent le peuple russe aux peuples de l’Europe occidentale et qui crée entre eux une parenté. Vers l'est la plaine de la Russie d’Europe, par les régions basses qui entourent la Mer Noire et la Mer d’Azov, se confond à son tour avec les plaines qui s’étendent au delà du fleuve Oural. Là non plus il n’y a pas de barrières, la voie y est plus large encore et elle ouvre le passage à toute invasion. La chaîne de l’Oural ne compte pas : elle ne ressemble ni aux Alpes ni aux Pyrénées, s’élevant, menaçantes, vers le ciel et barrant le passage ; ce n’est même pas une muraille, mais plutôt des ruines, les vestiges d’une muraille qui se prête à l’escalade : et au delà c’est la plaine immense de la Sibérie. Cette contiguïté topographique des territoires russes avec les pays asiatiques, cette absence de frontières naturelles a laissé une empreinte profonde et a été néfaste pour toute notre histoire étant la cause de sa dualité, de son dédoublement.

L'Asie — officina gentium.



Nous voyons par là que le sort de la Russie a été de vivre non seulement en contact immédiat avec les peuples européens, mais encore dans le voisinage de cette partie du monde asiatique qui était presque exclusivement constitué de peuplades nomades. Et la tribu nomade est, de par sa propre nature, en perpétuel mouvement. L’Asie, cette officina gentium, a toujours poussé ses fils à la conquête de l’Europe. Ils se ruaient en cavalcade désordonnée, comme le vent des steppes, sur les pays sans défense, massacraient la population, ravageaient et pillaient tout sur leur passage. Ensuite, satisfaits et repus, ils se retiraient en emportant leur butin. La nouvelle Europe chrétienne est née, comme l’on sait, sur les décombres du monde classique, qui s’était effondré, lors de la terrible invasion des Huns. Mais depuis la constitution des états germano-romains, le flux asiatique ne trouve plus en Europe occidentale l’étendue libre d’autrefois. C’est avec d’autant plus d’impétuosité que le torrent se précipite sur les jeunes tribus slaves, encore faibles et chancelantes. Les grandes portes de l’Europe, constituées par l’embouchure de l’Oural et du Volga étaient la route battue par les nomades venant d’Orient. Ce torrent inondait la Russie méridionale d’aujourd’hui et étalait ses eaux au loin, vers l’Occident. Le jeune état russe se constitua précisément au bord de ce torrent qui, à la longue, devait forcément compromettre sa stabilité. En continuant à parler au figuré, disons que les Russes qui ont vécu aux IX, X, XI et XII-e siècles étaient comme des hommes assis au bord d’une route et que chacun heurte au passage.

La poussée venant d'Orient.



La Russie n’était encore qu’un embryon, son peuple n’existait pas encore et ne constituait qu’une masse amorphe, perdue dans le chaos des peuplades disséminées sur la face de l’Europe orientale aux IV, V, VI et VII-e siècles, lorsque les Huns et les Avares s’imposaient déjà à son attention. Les premiers faibles vestiges d’une organisation d’état ne se montraient pas encore ; Riourik, ce précurseur de la future lignée d’hommes d’état n’avait pas encore fait son apparition, lorsque déjà les Khozar allongeaient la main pour se saisir des terres russes et imposaient le tribut aux peuples du Midi. Le premier prince de Kiev, Oleg, était à peine arrivé de Novgorod, que son premier soin était de consolider les frontières méridionales. Les Yas et les Kasog s’apprêtaient à remplacer les Khozar mais la route leur fut coupée par les Péčénĕg, qui, dans une bataille, donnèrent la mort au valeureux prince Svjatoslav. Saint-Vladimir ne fut pas seulement l’apôtre du christianisme : il fonda aussi des villes fortifiées sur les rives de la Desna, de la Vostra, de la Troubež, de la Soula et de la Stoughna, partout où l’invasion des nomades était à craindre et où on pouvait leur opposer de la résistance. On rapporte précisément à cette époque un certain nombre de légendes sur la lutte avec les Péčénĕg (Jan Oušmosvec et autres). Aux temps de Yaroslav le Sage nous trouvons la dernière mention des Péčénĕg, mais cela ne signifie pas que le pays russe fût délivré de ces hôtes importuns. Une vingtaine d’années plus tard les Péčénĕg sont substitués par les Polovci qui pendant deux siècles entiers tiennent dans la terreur les peuples de la Russie méridionale. Et voici ensuite une nouvelle poussée, encore plus formidable, de Mongols venant de l’Est : c’est ce qui marque le début de la domination tatare. Les régions épargnées tombent aux mains des Lithuaniens et des Polonais : tel est le sort de la Russie occidentale.

La défense.



Comme la statue géminée de Janus aux deux visages, la Russie fixait ses regards vers l’Occident et vers l’Orient : elle contemplait l’Europe et l’Asie. Une communauté de culture l’attirait dans le tourbillon de la vie européenne, à laquelle elle se sentait apparentée, tandis que l’Orient asiatique, nomade ou non, mais également étranger par son organisation et ses principes s’imposait à elle et l’entraînait dans son orbite. Ivan III mit fin, il est vrai, à la domination tatare, mais il ne réussit pas à liquider le péril tatare. À la place de la Horde d’Or apparaissent la Horde de Nogaj, les khanats de Crimée, de Kazan’ et d’Astrakhan’. Il est vrai que l’on respire plus librement, le joug est levé. La Russie se remet sur la défensive et varie désormais ses moyens de résistance : elle oppose non seulement la passivité de jadis, mais prend quelquefois l’offensive. Sur ses frontières méridionales elle s’entoure de remparts, de lignes de défense dites „zasečnyia“, où les tranchées et les fosses alternent avec des étendues de terrain recouvertes d’arbres abattus ; elle entretient des postes militaires avancés. Et puis c’est l’offensive : nous prenons Kazan’ et Astrakhan’, nous englobons dans les frontières de notre pays tous les territoires bordant la Volga. Au XVI-e siècle la Russie est déjà assez forte pour mettre fin à jamais aux incursions tatares.

Que gagnons-nous par là ? L’absence de frontières naturelles contribue à maintenir pour les régions orientales la menace de l’invasion. Au delà de la Volga ce sont toujours les mêmes steppes, les mêmes fleuves navigables, voies ferrées de l’ancien temps, et ce sont toujours les mêmes rencontres inévitables.

Les querelles interminables qui divisaient les peuples asiatiques forçaient en outre la Russie à intervenir. Un peuple civilisé ne peut pas assister avec indifférence aux luttes intestines entre les tribus barbares voisines, car la passivité risquerait d’entraver son propre progrès. Pour tenir ces forces en échec on accorde la protection aux uns, on prend les armes contre les autres, on construit des barrières pour garantir et protéger l’existence journalière de sa propre population paisible contre toute violation du cours normal de la vie. Et en effet la Russie, selon les circonstances, recourait au protectorat ou s’emparait des terres voisines, se limitant par places à une résistance passive temporaire.


La poussée vers l’Est.



Les portes de l’Orient s’ouvraient toujours plus larges devant le peuple russe et on aurait pu croire qu’une force irrésistible l’y poussât de force. Kazan’ venait d’être prise, lorsque, un peu plus de trente ans après, en 1586, on dut construire la ville fortifiée d’Oufa, au beau milieu d’une région habitée par les Baškir. Ivan le Terrible s’était depuis peu rendu maître d’Astrakhan’, quand la nécessité se fit sentir de construire une ville sur le Térek, car les habitants de la région imploraient défense et protection contre les montagnards sauvages du Caucase. La prise de Kazan’ avait ouvert la route de Perm’, contrée russe de tous temps, et cette marche avait entraîné la participation aux affaires sibériennes. Le cosaque Yermak franchit le „Kamennoj Poyjass“ (Oural) et fit don au tsar’, ou, ce qui revient au même, à la Russie du ,,Sibirskoje tsarstvo“.

Pendant ce temps se prolongeait la lutte trois fois séculaire avec le khan de Crimée, auquel la Russie, jusqu'à Pierre le Grand, eut à payer un tribut honteux, dont l'humiliation était à peine masquée par sa dénomination de „pominky“. Le lien qui nous rattache à l'Orient ne se relâche pas au cours des deux derniers siècles de notre histoire. Poussés par la nécessité de pénétrer dans les terres kirguizes, au delà de l'Oural, nous jetons les bases de ce qu'on appelle la „ligne des cosaques“ : Stary Orenbourg, Sibirsk, Isim. Après avoir, à la fin du XVII-e siècle, porté le coup de grâce au khan de Crimée et ayant ainsi mis fin au danger du côté des steppes qui entourent la Mer Noire, nous pénétrons dans les étroites vallées du Caucase et dans les steppes sablonneuses de l’Asie Centrale. La guerre avec les tribus caucasiennes est une lutte incessante, un corps à corps acharné qui dure plusieurs dizaines d'années, presque sans relâche. On construit la nouvelle ligne d'Orenbourg pour se protéger contre l’Asie Centrale, à l'est de l’ancienne ligne de ce nom ; on confie à Perovsky la malheureuse campagne de Khiva (1839) ; et vers la moitié du siècle dernier on entreprend une série de faits d'armes, dont nos anciens gardent encore le souvenir et qui nous rendent maîtres de Samarkand, Kokand, Kouldza et Merv.

„L’impérialisme“ russe.



Un coup d’œil superficiel sur les faits que nous venons d'exposer a souvent amené certains observateurs à des conclusions erronées : ils ont cru trouver là une preuve de l’impérialisme russe. Mais s'il en était ainsi, il faudrait nécessairement admettre que cet impérialisme fût un sentiment inné, qu'en naissant le peuple russe en portât déjà les germes dans le sang, car tout le long de son histoire millénaire, il n’a pas connu un seul jour, une seule heure, où il n’ait pas été forcé de repousser l’ennemi vers l'Est, afin de s'assurer, d’une façon ou de l'autre, une vie tranquille et pour s’affranchir du danger qui menaçait son existence. L’hypothèse de l’impérialisme inné est évidemment absurde. La marche du peuple russe vers l'Orient était une mesure de légitime défense, rien de plus. Ce n’est pas le pays de l’ennemi que l'on voulait avoir, c’était l'ennemi lui-même. Il fallait le repousser le plus loin possible pour qu’il ne nous dérangeât pas et ne nous empêchât pas de travailler à notre culture.

En effet, pendant les premières 700 ou 800 années de notre existence nous n'avons connu ni la Sibérie, ni l'Asie Centrale, ni même le Caucase et si, à l’aube de notre histoire, nous sommes pénétrés dans ce pays pendant une heure, c'est d’une façon tout à fait fortuite. Même la rive gauche de la Volga n'existait pas pour nous. Notre marche vers l'Est n'a commencé qu'au XVI-e siècle, une fois que nous nous sommes sentis assez forts pour ne pas nous borner à une résistance passive. Disons par conséquent que la période très prolongée, pendant laquelle notre territoire national s’est constitué a vu également l'éclosion et la formation graduelle de notre organisme politique et social. Non seulement on a jeté alors les bases du futur état, mais on a construit sur ces bases l’édifice lui-même. Plus tard on y a ajouté de nombreuses annexes, mais toutes, les plus petites comme les plus grandes, étaient d'ordre secondaire. Ce travail si compliqué et qui a laissé une empreinte si profonde dans la physionomie morale du peuple russe, en déterminant sa marche historique et le but ultérieur de son existence, s'est déroulé et parachevé non pas en Asie, mais dans la vaste plaine qui, depuis des temps immémoriaux, porte le nom d'Europe orientale.

La marche irrésistible vers l'Orient.



Il faut insister sur le caractère impétueux de ce mouvement, d’autant plus que les mesures, auxquelles le gouvernement a dû recourir pour affermir la puissance du pays, ont été souvent non pas imposées par les peuples asiatiques, mais suggérées par les Russes eux-mêmes. Nous assistons à un élan formidable du torrent national qui instinctivement cherchait une issue et se creusait un lit là, où la résistance était moins forte. N'oublions pas que les conditions difficiles, parmi lesquelles s'est constituée la structure de notre état ont exercé une influence sensible sur l’organisme social entier. Certains n’ont su s’y adapter et ont dû quitter le pays. Les uns étaient poussés par la misère, les autres chassés par l'injustice humaine ; celui-ci ne voulait pas accepter de réformes en matière de religion, celui-là cherchait à dépenser d'une façon ou de l'autre un surplus d'énergie exubérante qui ne pouvait tenir dans le cadre étroit des nouveaux rapports, imposés par la vie et déterminés par l'état.

Où aller ? Vers l'Occident, en Suède, en Pologne ? Là il n’y avait de place que pour quelques individus isolés ; les conditions sociales et politiques y étaient déjà parvenues à un degré si avancé que la vie imposerait nécessairement au fuyard les mêmes obligations qu’il avait quittées : il faudrait devenir le serviteur de l’état, d’un état inconnu, étranger, qu’il ne serait pas possible de fléchir et auquel il était impossible de se soumettre. Du côté de l’Orient c’était tout autre chose : il y avait là-bas tant de coins inexplorés ! Et puis la route qui y conduisait était large ouverte, chacun pouvait aller à la recherche de son bonheur, tous ceux surtout qui ne se sentaient pas à leur aise dans les frontières de la Moscovie. Mû par son propre intérêt c’est donc de ce côté-là que s’achemine le cultivateur, soit qu’on l’ait injustement privé du droit de changer de place le jour de la Saint-Georges, soit qu’il n’ait pas trouvé chez lui de terrain à cultiver ; là s’enfuit l'ancien-croyant, ne sachant se résigner aux innovations de l’église Nikonienne ; là cherche un refuge le criminel, fuyant la justice et le châtiment ; là s’en vont tous ceux qui sont en rupture de ban. Tous les mécontents, tous les insubordonnés, dont le nombre est grand, s’en vont également. Le commerçant entreprenant et débrouillard les suit de près : tous les chemins et tous les régimes sont bons pour ceux qui savent trafiquer. Venant du centre de la Moscovie les isolés se groupent, des bandes se forment. Ça et là se constituent des colonies, naissent des villages, des couvents, des villes, des postes de cosaques. Une centaine d’années après Yermak les „zemleprokhody“, comme on appelait alors les premiers pionniers sibériens, avaient déjà traversé ce pays d’un bout à l’autre, poussant jusqu’aux bords du Pacifique, et au XVII-e siècle déjà ils avaient provoqué des conflits avec la Chine.

Les fuyards entraînent à leur suite les autorités constituées.



Une fois la frontière dépassée, une fois entouré du flot indigène, pouvait-il, ce fuyard, briser à jamais les liens qui le rattachaient au foyer de ses pères ? Il avait conquis la liberté, il est vrai, mais cette liberté devait être à tout moment défendue contre l’indigène auquel il avait usurpé son bien et quelquefois cela dépassait les moyens dont il disposait. Qui pouvait lui venir au secours, si ce n’était Moscou ? Et en effet l’exilé se tournait souvent vers elle. À son tour, le gouvernement pouvait-il rester sourd à cet appel ? Bien sûr que non, et il y répondait d’autant plus volontiers qu’il y trouvait son avantage : d’un côté il remettait la main sur ceux qui avaient déserté le territoire national, les rattachait au pays par des liens qui s’étaient relâchés, et de l’autre il prêtait main forte à ceux-là mêmes qui avaient volontairement accepté de constituer un rempart vivant contre les incursions de l’ennemi. Du reste, les autorités n’avaient jamais renoncé à la poursuite de deux catégories, les sectants et les criminels, qui ne devaient pas être laissés en liberté : il s’agissait de sauvegarder le prestige du gouvernement et de paralyser l’influence néfaste qu’ils auraient pu exercer sur ceux qui étaient restés à Moscou, mais pouvaient être tentés de les suivre.

Le côté tragique de l’exode vers l’Orient.



Ce courant mi-spontané mi-forcé qui entraînait la Russie vers l’Est est plein d’une signification tragique. On dirait qu’un sort inexorable pesait sur la Russie : tout en abhorrant l’Orient, tout en faisant des efforts désespérés pour se délivrer de son emprise, pour dresser des barrières et l’empêcher d’avancer, les Russes allaient eux-mêmes au-devant de cet Orient. C’est un phénomène qui se répète tout le long de notre histoire millénaire. Comment aurait-il pu en être autrement ? La vie russe et la vie asiatique étaient nouées et serrées de plus en plus dans un même faisceau. Deux nations civilisées peuvent vivre côte à côte sur un même plan, mais deux nations, dont l’une est civilisée et l’autre barbare ne le pourront jamais. Tout d’abord la population russe avait supporté en silence les coups qui lui étaient portés ; ensuite, se sentant plus forte, elle avait cherché à repousser l’ennemi, à se retrancher et à le tenir en échec au moyen de colonies militaires, de „lignes“ formées de cosaques. Mais l’absence de frontières naturelles contribuait à ce que l’ennemi revînt toujours à la charge. Alors les Russes le poursuivaient jusque dans ses campements qu’ils occupaient en y établissant une nouvelle ligne de démarcation ; mais au delà de cette ligne c’était de nouvelles peuplades nomades qui ne vivaient pas seulement des produits de leur bétail, mais qui s’adonnaient à la rapine et faisaient de fréquentes incursions. On pénétrait un peu plus loin, on occupait leurs tentes, on les refoulait encore un peu plus, mais les résultats étaient les mêmes : un nouveau campement s’étendait à peu de distance, et ensuite un troisième, et un quatrième et ainsi de suite, sans fin.

En même temps que la vague populaire se répandait en Orient, aveugle et impulsive, la lutte avec l’Asie devenait toujours plus acharnée, plus prolongée et inévitable. Notre génération a assisté à l’émigration en masse de paysans provenant de la Russie d’Europe et se rendant en Sibérie. On a vu jusqu’à nos jours des chercheurs du „Bĕ1ovodjie“, cet Eldorado fantastique qu’on est toujours allé chercher au delà des frontières : une fois dans le pays des Sojoty, une autre dans la région de l’Altaj, ou quelque part du côté du lac Marco-Koul’, ou bien là-bas, dans le mystérieux et lointain Thibet.

Le rôle du monde slave.



Il y a un côté de la triste épopée que nous venons d’exposer, dont les Russes et avec eux tous les Slaves peuvent à bon droit se vanter et y voir une des pages éclatantes de leur histoire. „L’Asie“ s’avançait non seulement par les „portes d’Europe“, mais aussi par la voie du Levant. Les Russes, les Polonais, les Slaves du Sud, les Tchèques, les Moraves, les Slovaques, tous ont dû en faire la triste expérience : les uns ont eu à supporter le joug tatare, les autres la captivité turque, les troisièmes enfin l’oppression et la violence magyares. Tous les Slaves ont résisté à la poussée des hordes asiatiques et sont parvenus finalement à briser leur élan. Le monde slave dans son ensemble, c’est à dire les Slaves orientaux, méridionaux et occidentaux ont constitué les avant-postes de l’Europe occidentale ; ils ont soutenu le choc toujours renouvelé de l’ennemi et ont ainsi rempli la noble mission que l’histoire leur avait confiée pendant des siècles, celle de servir de rempart et de bouclier à la civilisation germano-romaine.

Le rôle de la Russie.



Peut-on dire que pour la Russie la lutte soit terminée ? Qui oserait répondre affirmativement ? Évidemment l’effort millénaire a servi à assurer l’existence et à affermir l’européisme de la Russie : dans le fleuve de la culture russe la vague asiatique ne risque plus d’inonder la rive européenne. Et pourtant les rapports avec l’Asie ne sont pas rompus, on peut même dire que de nos temps le nœud est plus serré que jamais. Mais cette pénétration dans l’Est a été un moyen de médiation entre l’Europe occidentale et l’Asie. Tout en marchant à la rencontre de la marée asiatique, en colonisant les terres d’Orient, le peuple russe, en poursuivant son propre but, a accompli une œuvre d’importance mondiale. L’immensité de la région occupée, les influences qui continuent encore à se faire sentir permettent de dire que la marche multiséculaire du peuple russe vers l’Orient n’est pas un événement d’intérêt local et particulier, mais assume une importance et une portée européennes : notre travail de colonisation, le „Drang nach Osten“ des Russes représente la victoire de la civilisation européenne sur l’Orient asiatique. Chaque tribu finnoise ou mongole qui se dissolvait dans la masse de la population russe en était engloutie et cette assimilation de l’élément asiatique d’une culture inférieure était une victoire pour la grande famille des peuples d’Europe, que la marche ascendante de l’histoire a placée à la tête du progrès de l’humanité, en lui confiant le double flambeau du christianisme et de l’instruction.

Un historien russe, Mr. Yesevski, dit qu’en assimilant les tribus étrangères, le peuple russe leur a communiqué une empreinte indélébile d’européisme et a mis à leur disposition la possibilité de participer au mouvement ascendant des peuples européens. Sous ce rapport l’ancienne Russie peut être considérée comme le champion de l’Europe, en lutte avec l’Asie ; il en fut ainsi, lors de la terrible invasion mongole, dont elle a eu à parer les coups.

Et en effet, aux temps d’André Bogoljoubski au XII-e siècle, sous Boris Godounov à la fin du XVI-e, sous Alexandre II à la moitié du XIX-e, partout le Russe apparaissait en qualité de citoyen, porteur de sa culture civique nationale ; il associait les populations indigènes, qui jusque là avaient vécu à l’écart, aux bienfaits du monde chrétien civilisé, tout en conservant sa physionomie européenne propre. Voilà pourquoi chaque pas que le peuple russe faisait dans l’intérieur de l’Asie constituait une victoire de la civilisation européenne. Les unités ethniques diverses se fondaient avec le groupe ethnique russe et acquéraient les qualités essentielles de la famille slave, c’est à dire participaient à la culture européenne générale. On voit par là que l’histoire a imposé au peuple russe une grande mission : celle de transmettre à l’Orient les fruits de la civilisation chrétienne au moyen du rapprochement et de l’assimilation de cet Orient lui-même. La tâche n’est pas encore terminée, mais les résultats sont tangibles depuis longtemps.

1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   15

similaire:

Littérature russe iconLittérature russe
«la vie musicale» de l’auteur, mais sur toute la «nouvelle école» dont IL fut le plus actif représentant et que la «saison russe»...

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe

Littérature russe iconLittérature russe








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com