I un principe de dénomination








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II – KASIMIR MALEVITCH (1878~1879 - 1935)

Malévitch est un artiste fondateur de l’avant-garde en Russie. Il participe à la première vague de l’avant-garde qui correspond au cubo-futurisme (1911 – 1915), puis choisira de s’engager dans l’abstraction. L’évènement historique marquant en Russie est la révolution d’Octobre de 1917, la révolution bolchevique. Avec l’ère industrielle, on voit apparaître une nouvelle classe sociale. Il s’agit des marchands industriels installés à Moscou qui vont dominer la noblesse de Saint-Pétersbourg. C’est eux qui vont prendre le pouvoir économique. Certains vont investir dans l’acquisition d’œuvres d’art. Deux industriels, des marchands mécènes, vont constituer une collection internationale. Il s’agit de Chtchoukine et de Morozov. Liés à de marchands français aussi importants que Vollard, Bernheim et Kahnweiler, ils achètent des œuvres parmi les plus belles de Matisse, Cézanne et de Picasso.


  • Le suprématisme de Malévitch


Avec Malévitch, va naître une abstraction qui ne procède pas par élimination progressive du référent nature, contrairement à Kandinsky. L’idée de l’abstraction est comme retournée. Dépouiller et épurer des données présentes dans le visible pour atteindre l’abstraction ne correspond pas au cheminement de Malévitch.

ŒUVRE : EXPOSITION "0,10. Dernière exposition futuriste", PETROGRAD, 1915, document d’archive
Il s’agit d’une exposition où Malévitch expose plusieurs de ses œuvres dont le fameux carré noir sur fond blanc, situé en haut de la pièce, dans un angle. Cette position dans l’espace renvoie à la place de l’icône dans les maisons en Russie. Le public comprenait donc le sens de cette nouvelle abstraction. Malévitch crée l’icône de la modernité. L’abstraction est donc au départ un art démocratique. Pourquoi la mention du chiffre 0, 10 dans le titre de l’exposition ? 0 car il s’agit d’un départ à zéro après la dernière exposition futuriste, et 10 car les œuvres de dix artistes étaient exposées dans le cadre de cette exposition.
OEUVRE : Malévitch, Carré noir sur fond blanc, 1915, peinture
Attention ! Il ne s’agit pas d’un monochrome car un monochrome est une peinture réalisée avec une seule teinte sans aucune variation. La peinture de Malevitch présente deux teintes, le noir et le blanc, les deux non-couleurs. Le carré central peint en noir est bordé de quatre marges égales peintes en blanc, et ce sur une toile de format carré. Le carré noir est tendu, dense, et ne semble pas plus avancer que reculer dans l’espace. Cela donne une vibration puissante à cette peinture. Une tension intense fait vibrer la toile. Ce qui intéresse Malévitch, c’est la relation de la forme à l’espace qui l’entoure. Le carré noir est une table rase posée sur toute la peinture qui a existé avant. Pour Malévitch, il faut rompre avec toutes les conventions, avec la peinture qui entretient un quelconque rapport avec la mimesis. Il faut libérer totalement la peinture du passé et des ses traditions mortifères. Cette sensibilité radicale correspond au nihilisme russe. C’est un ascétisme sans la grâce. Il n’y a pas de compromis possible. Une négation radicale du monde tel qu’il est, doit avoir lieu. Malévitch ne peut admettre l’injustice du monde et sa souffrance. Il aspire à un monde nouveau. La révolution bolchevique l’incarnera un temps. Dostoïevski l’incarne dans ses romans. L’icône est conçue selon un fond d’or qui représente un fond de nulle part, mais aussi, et surtout, l’absolu. Le fond blanc correspond à l’absolu de la modernité. Le blanc c’est l’infini de l’espace dans lequel le regard peut s’engouffrer. Le suprématisme résulte d’un désespoir qui fuit l’absurde pour aller vers une utopie. Le rapport avec la nature est pour Malévitch une illusion. Avec le Carré Noir, Malévitch s’éloigne radicalement du réel sur lequel il pose une plaque de silence où s’inscrit la pure absence de l’objet.

OEUVRE : Carré blanc sur fond blanc, 1918, peinture conservés au Museum of Modern Art, New York
Cette œuvre n’est pas non plus un monochrome, car elle est réalisée avec deux teintes de blanc. C’est aussi un tableau de format carré. On remarque un carré légèrement basculé et décalé par rapport aux limites du support. Seule la légère inflexion de la touche et la nuance du blanc permet d’en saisir la visibilité. Il demeure difficile de saisir les limites de la forme. Les deux teintes du blanc engendrent une luminosité extraordinaire qui éblouit. Le blanc devient l’incarnation de la pure énergie. Il s’agit aussi d’une forme d’abstraction radicale.
Entre 1915 et 1918, Malévitch réalise de nombreuses peintures faites de surfaces-couleurs, de plans de couleur. Il donne un nom à cette abstraction géométrique : le suprématisme, une peinture née de la table rase. Le carré noir permet la renaissance, et du carré noir vont naître de nouvelles formes, géométriques, pures, lumineuses, vives en intensité, qui semblent flotter dans la pure énergie du blanc, dans l’absolu du plan. Les plans de couleurs sont totalement libres dans le suprématisme.
ŒUVRE : Malévitch, Construction suprématiste, 1915, peinture
Le suprématisme correspond au dépassement du monde des objets pour aller vers un espace illimité où les couleurs vivent dans la simplicité de leur forme et détiennent une existence autonome et originale. L’espace blanc est espace infini. Eparpillés ou groupés, juxtaposés et tangents, ces plans de couleur sont disposés selon des directions obliques ou parallèles ou divergentes. Il existe un ou plusieurs foyers. Les plans sont articulés selon une diagonale qui exprime le mouvement. Le blanc structure, les formes flottent.
Avant le Carré blanc sur fond blanc, Malévitch crée une œuvre où la traversée de la couleur la ramène au blanc, l’origine de toutes les couleurs.



  • Ecrits de Malévitch


Malévitch est un très grand écrivain. Il a écrit des textes poétiques d’une rare beauté que l’on a souvent comparé à Mallarmé. Il faut en lire des passages…

1916, Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le Nouveau réalisme pictural

Pour Malévitch : « le carré n'est pas un carré mais le sentiment de l'absence de l'objet ». Il faut créer « le monde sans objet »
1918, Déclaration (Manifeste blanc)
1920, Introduction à l'Album lithographique suprématisme

OEUVRE : Malévitch, Suprématisme : autoportrait en deux dimensions, 1915, peinture
Les formes se rencontrent, se croisent, puis semblent repartir dans leur direction première. Cela engendre un dynamisme important dans l’espace blanc.
OEUVRE : Malévitch, Peinture suprématiste : aéroplane volant, 1915, peinture
Les formes se chevauchent. Dans les textes de Malévitch, il existe des références à un monde de spoutniks, d’aéroplanes, etc. Ce monde sans objet pointe parfois un monde supra planétaire.
OEUVRE : Malévitch, Supremus n° 56, 1916, peinture
Malévitch va vers la complexité. Les formes grouillent. L’éparpillement des formes occupent l’espace de la toile. De petites formes se superposent aux plus grandes.
OEUVRE : Malévitch, Suprématisme jaune, 1917, peinture
La forme jaune présente un contour moins circonscrit. Elle semble donc disparaître dans le blanc infini.

Malévitch adhérera un temps à la révolution bolchevique que son art semble annoncer. Puis il réalisera la dimension utopique menaçante de cette révolution, et adoptera une autre attitude artistique.

5. MARCEL DUCHAMP : UN DANDY FRANC-TIREUR

Marcel Duchamp (1887-1968) est un artiste dandy qui a toujours refusé d’appartenir à un collectif. Il est erroné de l’intégrer dans le mouvement DADA. Il a œuvré seul et a bouleversé le regard sur l’œuvre d’art. Baudelaire dans son texte Peintre de la vie moderne a écrit un texte sur l’artiste en dandy. Il peut être appliqué mot pour mot à Marcel Duchamp (A LIRE !). Le dandy met en retrait ses émotions, ses affects, car il souhaite adopter une attitude de réserve par refus de l’excès émotionnel (le pathos) et de la sensiblerie. Mais il ne faut pas confondre la mise en retrait d’émotions et l’absence d’émotions. Marcel Duchamp est un iconoclaste, et de ce point de vue, il s’inscrit dans une grande tradition de l’Histoire de l’Art, mais c’est un iconoclaste avant-gardiste au temps de l’ère industrielle. Il a été un très grand peintre, avant de concevoir les ready-mades. Il réalise aussi les premières performances (le corps de l’artiste devient un matériau à part entière). Avec Marcel Duchamp, l’humour advient dans l’appréhension de l’œuvre d’art. Il s’agit de désacraliser pour mieux saisir le lieu d’existence de la création artistique.

1 - De Puteaux au Scandale du Nu descendant un escalier

Marcel Duchamp naît dans une famille bourgeoise de province. Son père, Eugène Duchamp, est notaire d’un village près de Rouen. Il a deux frères ainés, et trois sœurs, dont sa jeune sœur Suzanne. Ses deux frères deviendront aussi artistes. Il s’agit de Jacques Villon, peintre, et de Raymond Duchamp-Villon, sculpteur. Ses deux frères lui ouvriront la voie. Il ne rencontrera pas de grande difficulté pour être artiste, mais c’est aussi parce que son père le laisse faire ce choix sans contrainte. Suzanne, sa sœur préférée, peint aussi. Duchamp part à Paris en 1904 où ses deux frères vivent déjà. Jacques Villon gagne sa vie comme caricaturiste pour des journaux illustrés. Duchamp va faire de même. Il a beaucoup d’humour. Il lit Rabelais et Alfred Jarry. Ses dessins concernent essentiellement les mœurs de la séduction nouvelle entre hommes et femmes, traitent du féminisme naissant (la femme-homme, les femmes en tailleur pantalon). Il visite le salon d’Automne en 1905, et c’est la révélation devant les peintures de Matisse : "C'est au Salon d'Automne 1905 qui m'est venu l'idée de pouvoir faire de la peinture". Il faut noter que jamais Duchamp ne fréquentera les peintres de l’avant-garde, pas plus Matisse, que Picasso, mais il en connaît extrêmement bien les développements.

OEUVRE : Duchamp, Le Buisson, 1910-1911, peinture
C’est la première peinture que l’on connaisse de Marcel Duchamp. Du point de vue iconographique, il s’agit de deux femmes nues, l’une plus jeune à genoux. Cela renvoie à la cérémonie du baptême mais sur le mode lesbos. C’est une parodie d’un thème cher aux académiques. On note un corps architecturé pour la femme qui est debout, un renflement au niveau du ventre. Cet élément, apparemment anecdotiques, est important eu égard au développement futur de l’œuvre. La grande plage de couleur bleue pointe de manière ironique la libération de le couleur advenue dans le fauvisme. Il s’agit aussi de désigner un halo, l’idée du Buisson Ardent de la Bible. Duchamp est intéressé ici à la notion de passage (avec le baptême, on passe d’un état à un autre), qui le passionnera toute sa vie.
- La découverte du Cubisme
Ses frères faisaient partie du groupe de la Section d'Or (c’est un groupe de cubistes qui comprend Metzinger et Gleizes). Le groupe organisait des discussions à Puteaux où les peintres cherchent à se positionner par rapport à Picasso et Braque. Duchamp y participera un temps, plus par sympathie pour ses frères, que par conviction.

OEUVRE : Duchamp, Yvonne et Magdeleine déchiquetées, 1911, peinture
Yvonne et Magdeleine sont les deux sœurs de Duchamp, mise à part sa sœur Suzanne qui est donc sa préférée. Il ne s’agit pas du cubisme stricto-sensu, mais d’une interprétation du langage du cubisme à portée parodique. Il faut noter la simultanéité des points de vue, et le rapport au temps (les sœurs à différents âges de la vie). Le nez est très marqué, trop marqué. Duchamp fait ainsi un pied de nez à Picasso. Cette peinture procède de la provocation.
OEUVRE : Portrait des joueurs d'échecs, 1911, peinture
On note une Construction par facettes, une simultanéité et un chromatisme réduit. Les deux joueurs apparaissent dédoublés. Le joueur ne montre jamais à son adversaire son vrai visage susceptible de révéler sa stratégie. Il s’interroge aussi sur la stratégie de l’autre joueur. Chaque joueur apparaît donc dédoublé car il se demande ce que fait l’autre : il est à la fois lui-même et l’autre. Duchamp pratiquait dans sa famille les échecs depuis son adolescence. Il les a pratiqués toute sa vie. C’était une philosophie de la vie.
OEUVRE : Nu descendant un escalier, 1912, peinture
Le sujet iconographique est un nu. Ce thème peut sembler traditionnel au premier abord, mais le thème du nu dans sa version classique renvoie au nu féminin, très souvent allongé. On n’a jamais vu un nu féminin descendant un escalier ! Cela laisse entendre qu’une personne descende nue un escalier, ce qui est choquant pour les mœurs de l’époque, irrévérencieux, et en plus, ce sujet est transposé dans le monde de la peinture. Duchamp cherche toujours à désacraliser l’art. Le mouvement syncopé révèle l’intérêt de Duchamp pour la chronophotographie, mais il faut savoir que ce n’est pas via le futurisme que son intérêt se manifeste, mais à titre personnel. Duchamp, on ne le soulignera jamais assez, possède une culture impressionnante. Il en sera ainsi sa vie durant. Les photographies de Etienne Jules-Marey et de Muybridge circulaient beaucoup, et il est naturel que Duchamp en ait eu connaissance. De cette peinture, représentant une femme en mouvement dans un lieu fixe, il dira : "J'ai voulu créer une image statique du mouvement... Le mouvement de la forme dans un temps donné nous fait entrer fatalement dans la géométrie et les mathématiques, c'est la même chose que lorsqu'on construit une machine". C’et un nu mécanomorphe, ce qui est totalement nouveau, et en rupture avec la tradition. C’est un nu sans chair, anti-humaniste. La décomposition de la machinerie automatique occupe tout l’espace du tableau.



  • La rencontre avec Picabia en 1911


Francis Picabia s’intéresse au dessin industriel qui propose une représentation où les affects n’interviennent pas. Il transpose ce savoir faire de l’ingénieur dans le monde de la création artistique, et fait intervenir le langage qui crée un suspens entre image et langage. Les titres créent ainsi un décalage. Il ne faut pas chercher à interpréter l’œuvre par les titres, mais il convient d’appréhender cet espace en suspens qui déconcerte et déplace l’esprit vers des lieux inattendus. Les œuvres de Picabia intéressent énormément Duchamp qui adopte le processus de transposition des processus et des sigles du dessin industriel vers la création artistique. En témoignent plusieurs peintures dont Moulin à café.

ŒUVRE : Duchamp, Moulin à café, 1911, peinture
Son frère Duchamp-Villon lui demande de réaliser une peinture spécialement pour mettre dans sa cuisine. Duchamp représente une machine à café. La machine est un thème cher aux avant-gardes car il se situe dans le droit fil de l’ère industrielle. Plutôt que de représenter le mouvement (c’est le cas dans Nu descendant un escalier), Duchamp choisit de le désigner par une simple flèche, un signe issu du langage du dessin industriel. C’est encore un geste de désacralisation, mais aussi de démocratisation du savoir-faire, et le désir de revendiquer un monde ludique, chargé d’humour et d’esprit alerte.


  • Le Salon des Indépendants en 1912


Duchamp veut présenter le Nu descendant un escalier au Salon des Indépendants. Il sait avoir conçu et réalisé une peinture de très haute qualité, voire un chef d’œuvre. Il le sait, et souhaite tout naturellement montrer sa création au public, et espère la reconnaissance de son talent. Mais dans le comité de sélection se trouvent des peintres de la section d’Or, dont ses frères. Ils vont craindre que la peinture de Duchamp ne dévalorise leur propre recherche sur le cubisme si ils acceptent de la présenter. Ils vont donc décider de refuser de l’exposer. Mais n’ayant pas le courage de le dire à Duchamp, car ils savent en eux-mêmes, que la peinture proposée par le jeune artiste, est de grande qualité tant dans la réalisation plastique, le métier de peintre que dans la conception, ils vont demander à ses frères de le convaincre de ne pas présenter le Nu descendant un escalier au Salon. La blessure sera très grande. Duchamp est blessé car il vit une injustice (on ne lui permet pas d’avoir le succès mérité) et parce que sa déception eu égard à l’éthique humaine sera immense. Il se mettra alors en retrait. La réussite lui semble entachée de médiocrité, de fausseté, d’humiliation à l’égard d’autrui. Il restera solitaire afin de ne plus jamais subir de telles blessures. Sa posture d’artiste dandy se renforce beaucoup à ce moment-là. Duchamp décide de se mettre hors jeu mais il se promet aussi un jour d’avoir sa revanche. Ce sera bien sûr le célèbre scandale de l’Armory Show, à New York, en 1913, où il obtiendra un succès de scandale.

Après cette blessure, il interrompt un temps sa création personnelle, mais continue à s’intéresser à toute forme de création artistique. Il lit beaucoup, va voir des expositions, des spectacles de théâtre, de danse, etc. Plusieurs évènements vont alors se révéler essentiel à son nouveau départ après l’échec du Salon.


  • Juin 1912 : Découverte d’un spectacle de Raymond Roussel

En compagnie d'Apollinaire et de Picabia, ses deux amis, Duchamp se rend à une représentation théâtrale de Impressions d’Afrique, une pièce de Raymond Roussel. Il apprécie beaucoup cet auteur, son écriture chargée d’humour et de verve, la spécificité du langage. Mais c’est surtout la mise en scène qui va alors retenir son attention. Sur scène, il n’y a pas d’acteurs à proprement parler. On y trouve des mannequins articulés, ce qui évite de donner au théâtre une connotation psychologique. On y trouve aussi une machine à faire de la peinture. Tout cela séduit Duchamp car il s’agit de valoriser la passion froide et la mise à distance des affects et de la sensiblerie. Duchamp et Roussel partagent une même sensibilité à l’ironie d’affirmation, qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’ironie de négation. Il n’y a pas de nihilisme chez Duchamp.



  • été 1912 : voyage à Munich

Duchamp sait que Munich est une ville fondamentale pour le déploiement des avant-gardes européennes. Il décide donc de s’y rendre et d’y séjourner. Il va lire Le Spirituel dans l’Art de Kandinsky. On observera que Duchamp saisit les nouvelles avancées artistiques au moment même de leur émergence, ce qui est fort rare. Il est très attentif à ce qui se passe, car il veut être un franc-tireur, mais surtout pas un suiveur. Cependant, cet ouvrage ne l’intéressera pas plus que cela. Le contenu est fort loin de sa sensibilité et de ses centres d’intérêt. L’abstraction ne lui apparaît pas un langage plastique adapté au monde en ses mutations actuelles. Il ne s’y attardera pas, pas plus qu’il ne s’est vraiment attardé sur le fauvisme et le cubisme. Ce voyage accompagne de manière concrète sa mise en retrait. Duchamp en ressortira libéré, et convaincu de la pertinence de ses propositions artistiques.
De retour à Paris, il reprend sa création artistique. Il va réaliser sa célèbre et remarquable peinture Mariée. En parallèle, il prend un emploi à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris qui lui permet d’assouvir sa faim de connaissances. Il lit énormément, tant dans le domaine de l’histoire de l’art, que de la science, que de la littérature, que de la philosophie, etc. C’est à ce moment-là qu’il s’intéresse plus particulièrement à Léonard de Vinci, à sa vie, à son œuvre. Il lit absolument tout ce qu’il trouve sur cet artiste, et se passionne pour les machines volantes conçues par l’artiste de la Renaissance.

OEUVRE : Duchamp, Mariée, 1912, peinture
En 1911, sa sœur préférée, Suzanne, s’est mariée, avec un pharmacien. Il s’agit d’un mariage tout à fait traditionnel, pour ne pas dire bourgeois. Elle abandonne le désir de devenir artistes à part entière, même si elle continuera un temps de peindre. Duchamp en est bouleversé, il se sent trahit. C’est une blessure affective. Mais il ne faut pas oublier qu’à cette époque-là, au début du XXe siècle, il est très difficile pour une femme de devenir artiste. Les femmes resteront longtemps interdites de cours de nu dans les Académies pour des questions de mœurs. Cela peut se comprendre en partie, mais cela leur enlève aussi la possibilité d’apprendre un savoir faire à hauteur de la chance qui est donnée aux hommes. Par ailleurs, le milieu artistique est un milieu dur pour une femme dans ces années-là. Elle renonce donc. C’est aussi pour accomplir sa vie de femme, de mère et d’épouse. On peut le comprendre, mais Duchamp ne le comprend pas. Il s’agit d’une blessure affective très importante. Il ne faut pas oublier qu’il avait avec sa sœur des rapports de jumelléité. Mais cet évènement vient rencontrer ses préoccupations artistiques, et c’est cela qui est le plus important, au-delà de l’anecdote du vécu. Le mariage est un passage, un rite de passage pour la tradition bourgeoise, celui du passage de la vierge à la mariée. La défloraison est alors vécue au moment de la nuit de noces pour les jeunes filles de bonne famille, comme on disait alors. Duchamp dira : "L'idée de la mariée me préoccupait...". La peinture Mariée ne représente pas, à première vue, une mariée. Que voit-on ? Des formes viscérales, des entonnoirs, des tubulures, mais aussi des assemblages de bielles, de pistons, d’engrenages, etc. Il s’agit pour l’artiste de revisiter le genre traditionnel du nu. C’est donc un nu, mais vu de l’intérieur. C’est un gros plan sur les viscères et les organes. Il faut ici se souvenir de la tradition des écorchés qui donnaient lieu à des représentations remarquables dans le domaine de la science. Duchamp a beaucoup regardé ce type d’images. Le nu écorché représentait un genre académique que l’artiste revisite pour lui donner la forme de la modernité, celle d’un nu mécanomorphe qui traduit la rencontre de l’homme et de la machine au temps de l’ère industrielle. L’alliance de la mécanique et de l’organique fonde la dimension symbolico-érotique de l’œuvre de Duchamp. C’est aussi l’union du conceptuel et du pictural. Cela relève d’une pensée froide correspondant à une dissection froide du mécanisme sexuel. Qu’est-ce qui se passe dans le corps humain au moment du passage de la vierge à la mariée ? C’est en se confrontant à cette question que Duchamp en vient à réaliser Mariée. Il ne répond pas à cette question par une rêverie, mais par un point de vue distancié très personnel qui lui permet de créer une œuvre tout à fait unique dans l’histoire de l’art. Qui plus est, elle est d’une grande qualité dans la réalisation. Duchamp se réfère à nouveau au clair-obscur géométrisé du cubisme mais pour le détourner. Au nu de Picasso, Duchamp répond par celui-ci, et fait passer son aîné pour un artiste dépassé. Mariée est en effet bien loin des femmes cubistes de Picasso. La dimension érotique n’est pas la même chez les deux artistes, mais elle est bien présente. Au centre de cette peinture, il faut noter la forme d’un entonnoir qui rappelle celle de la peinture Moulin à café. Il renvoie à l’entonnoir des alchimistes et à leur monde fait de spéculations. Le monde artistique de Duchamp allie la pensée froide qui dissèque et analyse, à que la pensée spéculative qui pose des hypothèses et laisse vagabonder le fantasme. Mariée pose les prémisse de l’épopée symbolico-sexuelle qui se poursuivra dans Le Grand Verre.
Par ailleurs, à partir de 1914, Duchamp commence à écrire des « notes » qui constitueront plus tard « la boîte verte », une boîte fort spécifique où seront réunies toutes ces notes, valant comme autant de partitions de l’œuvre. Cette « boîte verte » verra une parution en 1934 à 300 exemplaires. Lire les écrits de Duchamp, très importants, c’est rentrer dans son monde d’une rare intelligence, d’une rare culture et doté d’un humour sans pareil, en toute liberté, sans entraves.

2 - Contre la peinture : un art anti-rétinien
Duchamp a montré quel grand peintre il était. La valeur de son œuvre future ne peut et ne doit se comprendre que mise en relation avec son immense talent de peintre. Il décide d’abandonner la peintre après avoir réalisé des œuvres exceptionnelles, telles Le Nu descendant un escalier et Mariée qui révolutionnent l’histoire de la peinture, tant au niveau iconographique, que plastique, que du contenu. Mais Duchamp est un iconoclaste avant tout. Et c’est ainsi qu’il faut comprendre son abandon de la peinture. Un processus de désacralisation est en jeu eu égard à sa propre peinture. Le métier de peintre, avec l’odeur de la térébenthine, les pinceaux à nettoyer, etc., ne le séduisait par ailleurs que fort peu, tout dandy qu’il était. Il en a assez de cela. Pourquoi l’artiste devrait-il se soumettre à cela ? Il abandonne donc en priorité le métier de peintre, mais aussi l’idée que la peinture pour exister doit s’adresser à la rétine, à qui elle offre une jouissance qui ne peut être une fin en soi pour un artiste aussi ambitieux que Duchamp. Affirmer sa sensibilité iconoclaste va le conduire à créer un art anti-rétinien, un art qui ne procure pas à la rétine cette jouissance physique, perceptive, particulière. Il cherche un ailleurs, une autre modalité de regard. Comme il l’écrira : ‘L’art doit s’adresser à la matière grise, à notre appétit de compréhension ». Avant d’être une simple délectation esthétique vouée à l’œil du spectateur, ce qui est trop restrictif, et trop bourgeois.

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Marcel Duchamp : "Je considère la peinture comme un moyen d'expression et non comme un but. Un moyen d'expression entre bien d'autres et non pas comme un but destiné à remplir toute une vie. Il en est ainsi de la couleur qui n'est qu'un des moyens d'expression et non le but de la peinture. En d'autres termes, la peinture ne doit pas être exclusivement visuelle ou rétinienne. Elle doit intéresser aussi la matière grise, notre appétit de compréhension..."
Il va donc renoncer à l’esclavage manuel et à la soumission rétinienne. Il va substituer à la pratique manuelle la réflexion intellectuelle. Il dira avoir la haine de la térébenthine. Duchamp s’achemine pas à pas vers un langage de l’indifférence, en ce sens que c’est un langage plastique qui se voudra limité en terme de choix. La question fondamentale n’est pas celle du choix, mais celle d’une attitude artistique novatrice qui renouvelle la relation de l’artiste à son œuvre, mais aussi celle du spectateur envers l’œuvre. La réception de l’œuvre ne dépendra plus exclusivement de la réception sur la rétine, mais engagera une pensée. Le regard superficiel ne permettra pas d’avoir accès à l’œuvre, il faudra engager œil et esprit. Duchamp adopte donc une attitude de retrait dans la pratique artistique même.

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