Cours de Jean derive, octobre 1998-février 1999








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L’ÉPOPÉE LITTÉRAIRE


Les mythes et les épopées tendent à justifier l’ordre des choses : le mythe tend à justifier l’ordre naturel et la condition humaine, par rapport à la transcendance ; l’épopée, elle, tend à justifier l’ordre socio-politique.

L’épopée a cependant plus une fonction d’exaltation : nous sommes ce que nous sommes grâce à une histoire glorieuse.

Mais quelle est la relation entre l’épopée « traditionnelle », orale, et l’épopée littéraire ?
Le terme « épopée » a connu dans certains pays une extension à l’écrit. Il y a deux cas de figures :

1) L’épopée est créée de toutes pièces par un écrivain. C’est une histoire inventée, qui ne correspondait pas à une histoire orale antérieure, ni à une tradition dans la culture de l’auteur. Toutefois, cette œuvre est bâtie en partie sur les modèles structuraux de l’épopée traditionnelle.

2) L’écrivain prend pour source une épopée traditionnelle qui existe dans sa société. Il va la faire passer du monde de la culture orale dans celui de la culture écrite, à partir de la connaissance qu’il a de ce cycle (cf. le Maître de la Parole, qui est une re-création d’une épopée connue). Toutefois, même en restant fidèle à la structure narrative, le poème perd beaucoup de ses formes initiales.
Ces œuvres sont appelées « épopées », mais elles ne sont pas directement assimilables à l’épopée traditionnelle. Voyons les deux cas de figures plus en détails :
1) La création littéraire.
C’est le cas, par exemple, de l’Énéide, histoire de la fondation de Rome par un Troyen, Énée (cf. cours de littérature latine). Cette épopée littéraire écrite par Virgile a été faite sur une commande de l’empereur. Il n’existait pas, au I° s. av. J.-C., de chronique racontant que les Romains descendraient d’une branche de la société troyenne. Le I° s. av. J.-C. marque le début de l’hellénisation de la société romaine (ex : la constitution du panthéon romain calqué selon le modèle grec). La Grèce est alors un peu le modèle de la culture. Le souci des Romains est alors de se trouver un modèle et une origine qui soient à la hauteur de la culture grecque. Se donner une ascendance troyenne, c’est se faire l’alter ego des Grecs (dans l’Iliade, Grecs et Troyens sont mis au même niveau). Mais cette ascendance est une invention de Virgile ! Avant lui, personne n’avait raconté l’histoire d’Énée arrivant dans le Latium pour fonder la société romaine...

La source d’inspiration de Virgile, ce sont les manuscrits homériques. L’Énéide est composée de douze livres. La critique a distingué les Chants I à VI, qui sont une imitation de l’Odyssée d’Homère (cf. Didon, qui retient Énée comme Calypso avait retenu Ulysse, etc.), et les livres VII à XII, qui se déroulent après l’arrivée dans le Latium, selon le modèle de l’Iliade (Énée doit affronter les peuples présents). La deuxième partie de l’Énéide est donc l’histoire d’Énée et de ses compagnons (qui ne sont pas au complet, Énée en ayant laissé beaucoup au cours du voyage). La guerre contre les Rutules finit en duel contre le chef des Rutules (d’où un parallèle avec le combat entre Achille et Hector). L’Énéide est toutefois inachevée...

L’œuvre, calquée sur Homère, va montrer une cohérence plus grande que l’épopée homérique. En effet, il y avait des lecteurs qui connaissaient la mythologie grecque, mais le lecteur moyen ne baignait pas dans le cycle iliadique autant que les Grecs. C’est ce qui fait que Virgile a dû écrire une histoire complète, qui peut se lire sans beaucoup de connaissances antérieures hors du texte. L’Énéide a été écrite avec un certain didactisme, sans beaucoup de références extérieures au texte.

L’épopée écrite a donc en quelque sorte l’ambition d’embrasser un tout, et elle présente une histoire complète et cohérente. Il y a beaucoup plus de détails descriptifs (descriptions physiques, cadre, etc.) — alors que dans l’épopée traditionnelle, les motifs psychologiques sont absents, par exemple.

Dans l’Énéide, par une sorte de subterfuge, l’histoire va partir du XII° siècle avant J.-C. pour arriver jusqu’à l’époque de Virgile (l’histoire est supposée se passer au XII° s. av. J.-C., mais lorsque Énée descend aux Enfers, il rencontre son père Anchise qui va lui montrer sa descendance — ce qui est un cours d’histoire !). Virgile va dérouler presque toute l’histoire romaine, et l’Énéide va devenir de moins en moins légendaire et de plus en plus historique. La distance entre le temps de l’histoire et le temps de l’énonciation est supprimée, ce qui ne se retrouve dans aucune épopée traditionnelle (on raconte toujours l’histoire du temps où elle est supposée se passer...). L’objectif, dans une épopée écrite, est différent. Au lieu d’un texte allusif, on a un texte cohérent, et un souci de vraisemblance et de cohérence beaucoup plus grand (ex : le duel d’Énée et de Turnus, où il est expliqué pourquoi Turnus est vaincu).
Il existe d’autres œuvres de ce genre. Exemple : la Franciade de Ronsard, au XVI° siècle (mais il n’a publié que les quatre premiers Chants). Le mot « Franciade » est une façon d’imaginer : la France aurait été fondée par un certain Francus, lui aussi Troyen. Dans les milieux cultivés du Moyen-Âge, gardant des traces avec l’Antiquité grecque, on a bien des références à un certain Francus (cf. Jean Lemaire des Belges, qui a écrit Illustrations de la Gaule et singularité de Troie). Mais Ronsard n’utilise cette tradition légendaire que comme un prétexte (l’épopée doit avoir une dimension populaire, non savante). Il n’existe en effet pas de réelle tradition selon laquelle notre culture serait issue de Troie.

La Franciade est une imitation plat et servile de l’Énéide. On retrouve le même procédé : un personnage, la fille de Dicée, qui avait accueilli Francus après un naufrage (comme Nausicaa avec Ulysse), connaît les destinées et dévoile à Francus sa descendance (histoire allant du XII° s. av. J.-C. au XVI° s.), avec l’ambition d’embrasser un champ assez vaste. Ce point de vue panoramique de l’épopée littéraire est différent de l’épopée traditionnelle (centrée sur un héros).

Stylistiquement, on ne retrouve plus le style formulaire (car l’épopée est alors faite pour être lue, et non plus récitée). Chez Virgile, on va retrouver des épithètes formulaires, mais uniquement dans le but d’imiter Homère.
On a souvent parlé d’épopée au XVIII° siècle, avec l’Henriade de Voltaire. C’est un poème en dix Chants, avec comme héros le roi Henri IV ­— celui qui a mis fin aux guerres de religion en acceptant de se convertir au catholicisme, ce qui fait que Voltaire ne peut que l’admirer. Il en fait le personnage principal de ce qu’il appelle une épopée. Mais son poème n’est qu’un prétexte à faire de l’histoire en vers (le merveilleux disparaît, ainsi que d’autres éléments). On a appelé ce poème un poème épique uniquement parce qu’il a un héros, Henri IV.
Au XIX° siècle, il y a la Légende des siècles de Victor Hugo. Celui-ci avait le projet de faire une histoire de l’humanité, avec une ambition multi-culturelle (une Histoire des hommes, allant de la Bible jusqu’au XIX° siècle). Cela va à l’encontre de l’épopée traditionnelle, qui valorise une société particulière et qui exalte les valeurs d’une communauté. Le cadre agonistique devient un épiphénomène, qui n’est plus véritablement dans un cadre. Ce n’est pas un poème continu, mais ce n’est pas ce caractère qui fait sa différenciation (il peut y avoir des poèmes morcelés, éclatés, mais qui se rapportent à une même époque — cf. le tableau comparatif). Ce qui le singularise par rapport à l’épopée traditionnelle, c’est qu’il n’y a plus focalisation sur un héros particulier (les reprises de vers, au point de vue stylistique, ne se retrouvent pas non plus).
Il y a d’autres exemples, issus d’autres cultures. Au XVI° siècle, il y a eu l’Orlando Furioso de l’Arioste, s’inspirant très vaguement du cycle de Charlemagne (le titre signifie Roland furieux, c’est-à-dire possédé par l’amour), et qui est davantage un poème galant et héroï-comique qu’une épopée.

Le Tasse a écrit Jérusalem délivrée, un poème héroïque qui raconte l’histoire de la première croisade qui a permis la conquête de Jérusalem par les croisés. Le Tasse en a écrit une version remaniée, Jérusalem conquise (1580-1593). On n’a pas trouvé de manuscrit mettant par écrit la tradition orale des croisades. Mais le texte du Tasse a des caractéristiques proches de l’épopée traditionnelle, avec l’intervention du merveilleux (merveilleux chrétien), la conservation d’une même époque pour le récit, etc. Mais il y a beaucoup plus de cohérence, de motifs psychologiques : le texte se comprend en lui-même (mais le style formulaire disparaît là encore).
L’homme a donc cherché à maintenir le genre oral et le recréer dans la culture écrite. Cela reste quand même poétique, mais ce genre n’a pas les mêmes propriétés que l’épopée traditionnelle...
2) La re-création littéraire.
C’est le cas d’un écrivain, qui est souvent un romancier connu (comme Kamara Laye), et qui a souhaité à un moment donné écrire une épopée déjà connue.

Le Maître de la Parole est une version de l’épopée de Sunjata. Mais il y en a eu d’autres avant. En Afrique du Sud, au début du siècle, Thomas Mofolo a écrit une histoire de Chaka, le fondateur du royaume Zoulou au XIX° siècle, tout comme Sunjata était le fondateur du royaume mandingue. Il l’a écrite dans sa langue zoulou, le sotho, en s’appuyant sur les épopées orales antérieures. Après lui, des chercheurs s’y sont intéressés — elle est toujours récitée de nos jours, mais sa version écrite est plus complète. Elle a été traduite en anglais, sous le nom de Chaka, an historical romance (le mot « épopée » n’a donc pas été utilisé pour traduire le titre...).
Comparaison entre l’Aigle et l’Épervier et le Maître de la Parole.
À la seule lecture de l’Aigle et l’Épervier, on ne comprend pas tout, on a du mal à pénétrer le texte. En effet, le poème n’est pas aussi complet que la version mise en roman. Mais le malien, lui, issu de la culture en question, n’a aucun problème de compréhension...

Le Maître de la Parole propose une histoire cohérente, qui a l’ambition de donner toute cette histoire (il prend en compte 20 à 25 poèmes épiques, outre l’Aigle et l’Épervier). Kamara Laye cite un griot de référence, mais cela n’est pas tout-à-fait exact (il a entendu d’autres versions dites par d’autres griots) : il fait une synthèse de poèmes allusifs et d’autres poèmes.

Kamara Laye essaie d’embrasser la totalité de l’histoire, ce qui la rend intéressante pour des étrangers (et un peu moins pour les gens de sa propre culture). La façon même de concevoir l’histoire est relativement différente entre le Maître de la Parole et l’Aigle et l’Épervier, dans la composition de la morphologie, de l’histoire :

— le récit n’est plus en vers, il est passé en prose (dans l’épopée, les vers correspondaient à des pauses de l’artistes, devenues inutiles). On voit bien que c’est la même histoire qui est racontée, avec les mêmes personnages (même si les noms diffèrent légèrement). La trame narrative est équivalente. L’Aigle et l’Épervier va un peu plus loin à la fin (le roi fait d’autres conquêtes, qui ne figurent pas dans le Maître de la Parole).

— Comparons un passage (l’épisode des feuilles de baobad, dans lequel Sunjata se lève) vu sous les deux aspects (l’Aigle et l’Épervier pages 36 à 43, le Maître de la Parole pages 137 à 149). On s’aperçoit déjà que les épisodes ont plus d’ampleur, sont plus développés dans le Maître de la Parole ; il y a des descriptions physiques appuyées (les personnages, le baobab...). La psychologie, dans l’Aigle et l’Épervier, est comprise par le comportement des personnages (une psychologie extérieure et rudimentaire — l’épopée est un genre apsychologique). Dans le Maître de la Parole, la psychologie est quasiment romanesque (l’expression « sans doute » revient souvent : le narrateur spécule sur la réalité, il y a des interrogations sur la psychologie — qui sont absentes dans l’épopée traditionnelle). De plus, Kamara Laye fait des digressions où il commente l’action. Les sentiments semblent compter plus que les actions dans le roman. On est tombé dans la motivation psychologique, avec un souci de vraisemblance qui n’existe pas dans l’épopée traditionnelle.
En conclusion, on a souvent appelé « épopées » des textes où il y a des exploits de héros (impliquant des hyperboles et parfois du merveilleux). Mais cela ne suffit pas tout-à-fait pour qu’elles soient véritablement des épopées.

Le terme « épopée » recouvre donc deux cas de figures. Car la littérature amène le créateur à passer à une autre logique.





Bibliographie 1
INTRODUCTION GÉNÉRALE 1
LA QUESTION DE L’ÉPOPÉE 1

L’Iliade 2

L’Odyssée 2
LE MODÈLE GREC 3
LES DÉCOUVERTES RÉCENTES 4
LES CRITÈRES DE L’ÉPOPÉE 6
MYTHE ET ÉPOPÉE 9
LE STYLE DE L’ÉPOPÉE 10

Un genre versifié 10

Le style formulaire 12

Le style hyperbolique 18
LE SYSTÈME ACTANCIEL DE L’ÉPOPÉE 19

Le héros épique 19

L’entourage du héros épique 22
LE SCHÈME TRIFONCTIONNEL 25
LES ACTEURS DE LA TRANSCENDANCE 27
LE RAPPORT À L’HISTOIRE 28
L’ÉPOPÉE LITTÉRAIRE 30






Page 1/y — Bibliographie.
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