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La rue des Trois Belles


À Eugène Pitou.



La petite ville de Popey-sur-Ornain ou Popey-en-Barrois, dont les maisons s’étagent sur les hauteurs et le flanc d’un coteau et se pressent au pied de ce monticule, dans une étroite vallée qu’arrose la maigre rivière d’Orne ou Ornain, se trouve tout naturellement divisée en deux parties, ville haute et ville basse. Cette dernière est de beaucoup la plus peuplée, la seule tant soit peu vivante, bruyante, commerçante. L’autre, avec son château aux pignons d’ardoise, sa grosse tour, ses vestiges de remparts, ses restants d’esplanade ou pâquis, aux ormes séculaires, ses larges voies bordées de vieux hôtels bourgeois à façades artistement ouvrées, agrémentées de gargouilles, de tympans et de mascarons, semble s’être endormie, il y a deux siècles, enveloppée dans son riche manteau de pierre comme dans un linceul.

Sans sa placide et pittoresque « Ville-Haute », Popey ne différerait guère d’un gros bourg aux rues banales et plates, non pavées, et, partant, tour à tour fangeuses et poudreuses, ayant marché couvert, salle de spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues de célébrités locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se dirigent d’emblée tous les touristes et curieux, de même que c’est sur ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de préférence les fonctionnaires retraités, les commerçants qui ont fait leur pelote et vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.

Parmi les rues de la Ville-Haute, la rue du Tribel, qui contourne en partie la crête du plateau et longe d’anciennes fortifications, est une des plus calmes, des plus discrètes, et aussi l’une des plus caractéristiques, des plus riches en beaux points de vue, en vastes jardins et hautes terrasses. C’est sur son parcours que se trouve « le parapet des Grangettes », d’où l’on domine presque toute l’étendue de la ville, le parc, la promenade du canal, le faubourg de Marbot, la coquette vallée du Naveton ; – où, de toutes parts, et comme tout près de vous, surgissent des massifs de collines : la butte boisée de Farémont, la côte avignée de Sainte-Catherine, les coupeaux de Mastrique avec leur verdoyant liséré, etc.

[Illustration : Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main... (Page 177.)]

Ce nom de Tribel a longtemps intrigué les rares archéologues et chorographes de l’endroit. Dans son Historique de la ville de Popey-en-Barrois, le très sagace et disert érudit Cyrille-Eudoxe Fessecahier fait dériver Tribel du grec, tria, trois, êlios, soleil, rue des Trois-Soleils, parce que, remarque-t-il avec sa puissante originalité accoutumée, « la situation de cette rue circulaire, dite jadis rue de la Tuerie, permet de contempler le roi des astres sous ses trois aspects : au levant, au midi et au couchant ».

Sans méconnaître l’importance d’une telle autorité, j’oserai m’inscrire en faux contre cette ingénieuse mais trop poétique explication. Tribel signifie trois belles, tout simplement, comme trident est mis pour trois dents ; tricorne, pour trois cornes, etc. En voici la preuve, étayée, ainsi que vous le constaterez, par une série de faits qui n’ont rien de surnaturel et dont maint habitant de Popey, parmi les anciens surtout, peut garantir la scrupuleuse authenticité.



Dans les derniers mois de 1815, le docteur Juvigny, qui avait pris part, en qualité de chirurgien et durant plus de vingt années, à nos campagnes militaires, se décida à postuler sa mise à la retraite et se retira dans sa ville natale, à Popey-en-Barrois. Républicain très ardent, imbu des idées du XVIIIe siècle, admirateur du Contrat social et de l’Émile aussi bien que de la Lettre sur les aveugles et du Système de la nature, disciple de Cabanis et de Bichat, lié, soit d’amitié, soit par des études et recherches professionnelles, avec Dupuytren, Larrey, Richerand, Corvisart, Roux, Flaubert, Boyer, Broussais, toute la grande pléiade chirurgicale du premier Empire, il avait bien consenti à servir Napoléon en souvenir de Bonaparte, mais prêter serment aux Bourbons, se rallier aux jésuites, jamais ! La patience et la modération n’étaient pas dans son tempérament ; il se fâcha tout rouge à cette insultante proposition, sacra, tempêta et envoya au diable son uniforme, Louis XVIII et la Congrégation.

Sur les confins de la Ville-Haute, dans la rue de la Tuerie, il trouva à acheter à bon compte une spacieuse et vieille maison, bien déchue de sa splendeur, toute lézardée et délabrée, à laquelle attenait un long jardin qui, grâce à une suite de terrasses formant escalier, descendait, dégringolait jusqu’au fond du vallon de Polval.

Jeune encore relativement, – il n’avait pas atteint la cinquantaine, – marié, père de trois filles qu’il faudrait doter bientôt, et ne possédant d’ailleurs, outre sa bicoque et ses quinze cents francs de pension, qu’un très chétif capital provenant de l’apport de sa femme, il aurait dû songer à utiliser son diplôme de docteur et se créer une clientèle. C’est bien ce qu’il fit, en effet ; mais, en véritable adepte de Jean-Jacques, n’obéissant qu’à ses croyances démocratiques et à son culte humanitaire, il recruta cette clientèle dans la basse classe, parmi tous les porte-guenilles et traîne-misère de la localité, si bien qu’en fait d’honoraires il ne reçut jamais que kyrielles de remerciements, los, actions de grâces et bénédictions, tous très glorieux témoignages, qu’il pouvait estimer suffisants, voire superflus, mais qui n’ajoutaient pas un maravédis à la dot de ses filles. Au contraire, bien souvent le brave docteur y mettait encore du sien et soldait de sa poche les frais de l’ordonnance qu’il venait de rédiger.

Sollicité par la municipalité et le département, il avait accepté, et à titre gracieux, bien entendu, les fonctions de médecin de l’hôpital et de la prison ; mais ici ce ne fut pas seulement des remerciements et congratulations qu’il récolta : en 1820, après l’attentat de Louvel, le docteur Juvigny, dénoncé par les ultras de l’endroit comme jacobin, robespierriste, athée et franc-maçon, vit un matin arriver chez lui le commissaire de police, M. Poustor, qui lui déclara solennellement qu’il était « suspect à l’autorité » et procéda en conséquence à une perquisition rigoureuse, de fond en comble. À l’issue de cette visite, pendant laquelle il avait failli plus d’une fois caresser à coups de botte l’échine du fonctionnaire, M. Juvigny s’empressa de rompre toute attache officielle, pour ne plus soigner que ses pauvres, – vignerons de Polval, bobineuses et tisserands du Jard ou de la rue de Véel, qui avaient préféré leur galetas à l’assujettissement et à la promiscuité de l’hôpital.

Sa consultation terminée, sa tournée faite, le docteur Juvigny s’occupait de bêcher et ensemencer les carreaux de son jardin, de tailler ses quenouilles, de lier ses espaliers et ses treilles ; ou bien, – besogne réservée pour les jours de mauvais temps, – il s’amusait à scier et à fendre sa provision de bois de chauffage, ses trois cordes de rondins ; ou encore, transformé en menuisier, serrurier, charpentier, etc., il s’ingéniait à rajuster et reclouer les montants de ses fenêtres, les ais et les gonds de ses contrevents et de ses portes, à raboter les lames de ses parquets, rafistoler ceci, cela, cela encore... Tout était à consolider et à refaire dans cette immense et vétuste baraque. Sous les tuiles d’un petit grenier, au-dessus de la chambre à four, il avait installé son atelier avec tous ses outils ; dans un autre coin de la maison, il s’était aménagé deux petites chambrettes qu’il avait meublées d’un bureau de bois noir, d’un antique canapé à fond de paille, d’un fauteuil et de quelques chaises de même style, et où il avait rangé le long des murs, sur des rayons de sapin par lui-même apprêtés et mis en place, les cinq ou six cents volumes de médecine, de philosophie, d’histoire et de littérature qui composaient sa bibliothèque. C’était là qu’il se retirait chaque jour après son second déjeuner, – ce repas de dix heures, onze heures ou midi, appelé dîner en Lorraine, – pour y fumer sa pipe, en relisant quelques pages de l’Essai sur les mœurs ou de la Gazette médicale, et y faire sa sieste.

Ses soirées se passaient auprès de sa femme et de ses filles, dans la vaste pièce, haute de plus de quatre mètres, qui servait de salon. Pendant que Mme Juvigny, qui, à l’âge de quarante ans, à la suite d’une maladie nerveuse, avait perdu la vue, manœuvrait les aiguilles de son tricot, – un invariable bas de coton blanc ; – que Mlles Denise, Claire et Gilberte ourlaient, rebordaient, reprisaient, ravaudaient, le docteur, assis dans une sorte de bergère recouverte d’une housse, sous le manteau de pierre sculptée de la cheminée, leur faisait la lecture de son journal, Le Constitutionnel. Très fréquemment, un coup de sonnette ou un brusque toc toc à l’un des contrevents l’interrompait et faisait tressauter la maman et les fillettes : c’était un voisin ou quelque famille amie qui venait – les dames munies de leur sac à ouvrage – tenir compagnie aux Juvigny.

Il y avait douze ans que l’ex-chirurgien-major avait planté sa tente à Popey et vivait de cette humble vie, toute semée néanmoins de bonnes œuvres, resplendissante de dignité, de charité, d’abnégation, lorsqu’une épidémie typhoïde ayant éclaté dans certains misérables quartiers de la ville, il prodigua ses forces, se multiplia, se dévoua, si bien qu’il finit par contracter les germes du mal et succomba, frappé ainsi, ce stoïcien et ce sage, comme il l’aurait souhaité si on lui en eût laissé le choix, au chevet de ses pauvres, sur son champ d’honneur.



Mlle Denise, l’aînée des filles du docteur Juvigny, avait alors vingt-sept ans. Quelques mois auparavant elle avait failli se marier : un aide-major, en garnison à Nancy, et que diverses circonstances avaient mis en relation avec l’ex-chirurgien, s’était épris d’elle et avait chargé une dame Huguet, vieille amie des Juvigny, de lui déclarer ses intentions et de lui demander si elle l’autorisait à solliciter officiellement sa main. Elle y consentit d’autant plus volontiers qu’intérieurement, secrètement, elle partageait cet amour. Survint la catastrophe, la soudaine mort du docteur : la démarche fut différée, le projet interrompu. Quand M. Firmin Vayeur, l’aide-major, rentra en pourparlers, Denise avait réfléchi et elle répondit par un refus.

Elle avait réfléchi et à la situation de sa mère aveugle et à l’avenir de ses sœurs, dont l’une, Gilberte, sortait à peine de l’enfance, et dont l’autre, Claire, âgée de vingt-deux ans, était une nature contemplative et mystique, inapte à la gouverne d’une maison, à toute besogne et préoccupation matérielles. Mariée à M. Firmin Vayeur, obligée de quitter la ville, d’accompagner son mari de garnison en garnison, qui donc la remplacerait ? Qui soignerait sa mère, si habituée à elle, ne voulant qu’elle pour la servir et la guider ? Qui veillerait sur Gilberte ? Qui défendrait les intérêts de la famille et dirigerait la barque ?

Elle resta, s’applaudissant de n’avoir pas aliéné sa liberté, sacrifiant pour jamais à ce qu’elle jugeait son devoir les aspirations de son cœur ; – seulement, durant près de quarante années, jusqu’à son dernier jour, on put voir, suspendu dans son alcôve, au chevet de son lit, à côté d’un petit bénitier en stuc et d’une image de Notre-Dame du Guet, un médaillon de plâtre, où, dans le fin profil du général Bonaparte, la vieille fille retrouvait une frappante ressemblance de l’aide-major, un souvenir toujours présent, mais compréhensible pour elle seule, de son unique amour.

Les ressources de la maisonnée avaient bien diminué depuis la mort de M. Juvigny. Au lieu des quinze cents francs qui étaient alloués au chirurgien-major comme pension de retraite, sa veuve n’en touchait plus que le tiers, cinq cents francs payables par trimestre. Denise et Claire, en attendant que la petite Gilberte put se joindre à elles, s’étaient procuré de l’ouvrage dans une fabrique de la Ville-Basse, une fabrique de corsets. Ces corsets, il s’agissait de les border, d’en fixer les baleines, de les piquer ou éventailler ; chaque samedi, une ouvrière qu’elles rémunéraient en conséquence leur apportait leur tâche à domicile, trois douzaines de corsets bruts, et remportait les trois douzaines piquées et parachevées du samedi précédent. En outre, mère et filles s’étaient arrangées pour n’occuper que le rez-de-chaussée de leur grande bicoque, et avaient, non sans quelque peine et délai, réussi à en louer le premier étage : encore deux cents francs à ajouter au budget annuel.

Quant au jardin, Denise s’en était chargée. Elle avait abdiqué toute coquetterie, toute juvénile prétention, et s’était hardiment et gaiement classée au rang des vieilles filles. Sans pitié pour la délicatesse de ses mains, pour le frais incarnat de ses joues, la laiteuse blancheur de son cou et de ses bras, elle sarclait les plates-bandes, promenait la raclotte dans les allées, maniait bêche, râteau, hoyau, sécateur ou cisailles, durant des matinées entières, alors que le jardin, situé au levant, n’avait pas un coin d’ombre.

Les exercices virils ne l’avaient d’ailleurs jamais épouvantée, au contraire. Elle avait été élevée en garçon, habillée même en garçon jusqu’à l’époque de sa première communion : le « major », encore en activité de service en ce temps-là, se plaisait à l’emmener avec lui à la caserne et dans les marches militaires, à la faire grimper sur son cheval et galoper à perdre haleine, à lui planter sur l’oreille son bonnet de police : « Voyez mon beau petit enfant de troupe ! »

Elle tenait de son père, au moral comme au physique. Elle avait sa vivacité, ses brusqueries, sa pleine indépendance et sa rude fierté de caractère, sa brutale franchise, son enthousiasme, ses engouements, voire ses opinions démocratiques et sociales, et ce culte d’universelle tolérance prêché par Voltaire, – bien que, selon la commune contradiction, le médecin-philosophe eût laissé instruire ses trois filles dans le dogme et les pratiques catholiques. Comme son père, elle était douée d’un admirable instinct d’affectivité et de dévouement, elle éprouvait l’irrésistible besoin de se prodiguer à tout ce qui peine et souffre, à tout venant. Comme lui aussi, elle avait les traits du visage vigoureusement dessinés, la lèvre inférieure un peu saillante, l’œil bleu, pétillant de malice et comme humide de bonté, le front large, proéminent ; et, pour la trouver belle, il fallait, – ce que faisaient sans doute les familiers de la maison, les vieux amis du docteur restés fidèles à sa veuve et à ses filles, lui tenir compte de ses qualités morales.

Des années s’écoulèrent. C’était toujours la même existence quiète, modeste, uniforme ; les mêmes journées remplies par les mêmes serviles travaux ; les mêmes soirées passées autour du guéridon du salon ou sur le banc de pierre du jardin, en compagnie des mêmes habitués, la plupart hommes d’âge ou dames à cheveux blancs, qui, presque à tour de rôle, venaient, après leur souper, sans façon, faire un brin de causette avec Mme Juvigny et « les Trois Belles », ainsi qu’ils avaient fini par désigner entre eux Mlles Denise, Claire et Gilberte.

Peu à peu cependant, entre les multiples objets où l’activité et la générosité de Denise avaient sans cesse besoin de s’épandre, une tâche s’imposa, un but prédomina. C’était assez d’elle pour veiller sur la maman, vaquer à l’entretien du jardin et aux soins du ménage, assez d’elle qui gardât le célibat.

Elle avait suffisamment pratiqué le monde, étudié la vie, pour constater tous les désavantages, les infériorités sociales, les mille chagrins et déboires inhérents à la condition de fille, de vieille fille surtout ; et, si elle avait dû l’accepter, la subir, cette condition, elle devait à tout prix l’épargner à ses sœurs.

Claire, la cadette, approchait de la trentaine, et aucun prétendant ne s’était encore révélé. Cet oubli, à vrai dire, ne la préoccupait guère ; son ardente piété la consolait de toutes les rigueurs du sort, et elle ne convoitait d’autre amour que l’amour de Dieu. Son royaume n’était pas de ce monde. Denise la sermonna, s’efforça de l’arracher à ses nuages, de la ramener sur le terre-plein de la réalité. Son ignorance des choses du ménage, son peu de goût pour ces serviles mais indispensables besognes, ne devaient pas être un obstacle ; cette science et ce zèle, elle les acquerrait comme par surcroît, les obtiendrait par grâce d’état, lorsqu’elle serait nantie d’un mari. Oui, il le faudrait bien ! – Claire pourvue, Gilberte aurait son tour.

Tel était le projet qui s’était emparé de l’esprit de Denise, qu’elle méditait et ruminait sans trêve ni relâche. La double entreprise n’était pas facile à mener à bonne fin, vu surtout l’absence de dot : l’aînée des Trois Belles ne s’illusionnait point : mais, baste ! en se remuant bien, et avec l’aide de Dieu !



Popey-sur-Ornain, dont la situation topographique, l’étroit vallon, resserré comme une gorge, et les pentes abruptes semblaient exclure toute garnison de cavalerie ou même d’infanterie, partageait alors avec la petite ville de Vitré, en Bretagne, le privilège de posséder une compagnie de sous-officiers vétérans. Ces braves, la plupart décorés ou médaillés, avaient pour caserne une ancienne halle de la Ville-Haute, et étaient particulièrement appréciés et choyés par les cabaretiers et les vieilles filles de l’endroit.

Tous ayant dépassé la quarantaine se trouvaient mûrs pour le mariage, avides d’avoir en propre un foyer où chauffer leurs tibias rhumatisants, un terrain de quelque cent verges avec baraque ou tonnelle, où l’été on s’en irait fumer sa pipe, boire sa canette et souper au frais, et une femme proprette, avenante, indulgente aux faiblesses et manies du quadragénaire. En outre, – irrésistible appât ! – chacun d’eux avait droit à une pension de retraite, réversible peut-être sur la tête de l’épouse survivante ! Aussi, pour tout ce qui avait coiffé sainte Catherine, ouvrières, domestiques, vigneronnes, boutiquières même et petites bourgeoises, « épouser un vétéran », c’était la grande ressource, le suprême espoir, le rêve le plus cher, le plus assidûment et ardemment caressé.

Un des officiers de ce corps d’élite, le lieutenant Césaire Debrolle, avait connu, douze ou quinze ans auparavant, le chirurgien-major Juvigny, et, dès son arrivée à Popey, il était allé présenter ses hommages à sa veuve et peu à peu avait pris place parmi les intimes de la maison. C’était le plus jeune d’entre eux : il n’avait que quarante-trois ans. Denise ne tarda pas à voir en lui un parti pour sa sœur cadette.

– Nous ne pouvons pas rester vieilles filles toutes les trois : c’est bien assez de moi ! répétait-elle sans cesse. Il faut un homme dans une maison. C’est indispensable ! Les femmes ont beau faire... Oui, oui, Clairette, crois-moi !

Elle manœuvra si bien, elle se monta si bien la tête, qu’elle finit par la monter à Clairette et lui persuader que M. Debrolle ne venait au logis que pour elle, était amoureux fou d’elle.

– Mais cependant, Denise, il ne me parle pas autrement qu’à toi ou à Gilberte, ne fait pas plus attention à moi qu’à vous... Tu exagères, tu t’abuses ?

– Non ! non ! Il n’ose pas, voilà tout ! Mais j’ai bien remarqué les coups d’œil qu’il te lance à la dérobée, quel embarras il éprouve lorsqu’il est assis près de toi. Tiens, hier soir, il se trouvait entre nous deux : tu n’as pas vu comme il était intimidé, ne sachant que faire de son chapeau, répondant tout de travers ?...

– En effet..., oui...

– Je suis certaine qu’il meurt d’envie de te déclarer sa flamme et de te conduire à l’autel !

– Oh !

– Il n’y a pas de oh ! qui tienne. Il faut te sacrifier, ma chatte ! C’est toi que le sort a désignée. Pour maman, pour moi, pour nous toutes... il faut te sacrifier !

Claire courba le front et laissa faire son aînée.

La semaine suivante, par une chaude après-midi de juillet, vers les quatre heures, Denise ayant à réparer, puis à amidonner et repasser un jupon, était demeurée seule dans la grande chambre de devant, tandis que sa mère et ses sœurs s’étaient réfugiées avec leur ouvrage dans un coin du jardin, sous un berceau de noisetiers, quand le lieutenant Debrolle vint à passer. Comme de coutume, il s’approcha de la fenêtre pour saluer ces dames et prendre de leurs nouvelles.

– Mais entrez donc ! Vous n’allez pas demeurer là, par ce soleil ?...

De prime saut, l’occasion lui parut on ne peut plus propice, faite à souhait pour l’entretien qu’elle voulait avoir avec le lieutenant. L’amener, le pousser à avouer son amour, se faire de gré ou de force sa confidente, lui laisser entendre que cette confidente ne demanderait pas mieux que de lui servir d’intermédiaire, le presser, le stimuler, lui promettre gain de cause, tel était le plan de Denise. Quels prodiges de tactique il lui fallut déployer pour attirer la conversation sur le chapitre du mariage, les inconvénients du célibat, les tristesses de l’isolement, le désolant spectacle d’une vieillesse solitaire ! Et cependant Césaire Debrolle s’y prêtait de la meilleure grâce du monde, acquiesçait à tout, enchérissait même parfois. Certes oui, il était las de cette vie de vieux garçon, de vieux mollusque, surtout depuis qu’il habitait Popey... oui, depuis qu’il avait l’honneur... d’être reçu chez Mme Juvigny..., l’inappréciable bonheur de fréquenter..., de contempler...

Il y venait de lui-même, l’excellent M. Césaire.

– Ah ! j’avais bien deviné ! repartit Denise avec un malicieux et encourageant sourire. Mais pourquoi n’avez-vous pas eu plus de confiance ? Pourquoi avoir attendu jusqu’à présent ? Et encore il a fallu que je vous arrache cet aveu mot par mot !

– Chère demoiselle Denise ! combien je vous sais gré... d’avoir eu pitié... balbutia Césaire, tremblant et rayonnant de joie. C’est depuis le premier jour... la première fois que je suis entré ici, que je vous ai vue... Vous étiez à cette même place, tenez... et j’ai éprouvé... j’ai... je vous ai aimée tout de suite !

Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main et y appuya pieusement et passionnément les lèvres.

– Moi !... moi ! s’exclama-t-elle aussitôt en le repoussant avec une fébrile vivacité. Mais non, non !... Il ne s’agit pas de... C’était... Oh !...

Et elle s’enfuit, toute consternée et affolée.



Claire n’eut pas de peine à abjurer les espérances que sa sœur lui avait insinuées et imposées, et à se résoudre définitivement au célibat. Elle prolongea les stations qu’elle faisait matin et soir à l’église dans la chapelle de Notre-Dame du Guet, puisant dans ses ardentes effusions toutes ses forces et ses joies, et se consacra entièrement et sans retour à Marie, cette tendre Mère, et à son divin Fils, l’incomparable époux.

Gilberte, pendant ce temps, la petite Gilberte, la plus jeune des demoiselles Juvigny, grandissait, vieillissait plutôt. Elle touchait à ses vingt-trois ans, lorsque Denise, de plus en plus convaincue des désagréments et crève-cœur réservés aux vieilles filles lui annonça qu’elle lui avait trouvé un mari.

– Oui, ma chourotte (un de ses petits noms d’amitié habituels que lui fournissait le patois local). Car je ne présume pas que tu aies l’intention de nous imiter, Claire et moi, n’est-ce pas ? Rien ne remplace un homme dans une famille, vois-tu, et il n’y a plus que toi sur qui nous puissions compter maintenant. C’est à toi, ma Béberthe, qu’il était réservé de nous assurer un protecteur pour nos vieux jours !

Bref, elle lui tint le même langage qu’elle avait tenu naguère à son autre sœur, et termina par les mêmes chaleureuses exhortations, les mêmes appels à l’abnégation et au sacrifice.

Gilberte, comme Claire, se soumit et donna carte blanche à Denise.

– Mais, au moins, apprends-moi qui tu as en vue ? Dis-moi le nom de l’heureux mortel ? J’ai beau chercher, me creuser la tête...

C’est qu’en effet les épouseurs n’abondaient pas à Popey, à la Ville-Haute surtout, malgré même l’appoint fourni par les braves vétérans. Les filles du peuple pouvaient, à la rigueur, trouver bague à leur doigt, petit vigneron, ouvrier tisserand, trameur ou corsetier ; mais les « demoiselles » de la classe bourgeoise, les maigres héritières de tel ancien inspecteur des postes, tel ex-contrôleur des contributions ou agent voyer principal, de tel capitaine ou chef de bataillon en retraite... Ah ! ce n’était pas chose facile de les pourvoir ! Les filles du docteur Juvigny en était la preuve. Outre qu’à Popey comme ailleurs, le « sans dot » n’est, auprès de nul galant, un titre de recommandation, il y avait disette de jeunes gens à la Ville-Haute. Leurs études terminées, leur diplôme de bachelier en poche, les fils de tous ces chétifs rentiers, de tous ces officiers et fonctionnaires retraités, s’en allaient, qui d’un côté, qui de l’autre, chercher leur gagne-pain, fournir leur carrière, – administrative ou militaire le plus souvent, – quitte plus tard, au bout de leurs trente ans de service, et suivant l’exemple paternel, à revenir manger leur pension et finir leurs jours sous ce même gai coin de ciel.

Gilberte, quoique n’ayant pas l’embarras du choix, tant s’en faut, était bien excusable de ne pas deviner quel époux la tendre prévoyance de son aînée avait réussi à découvrir et lui tenait en réserve. « L’heureux mortel » n’était à Popey que depuis trois jours, et c’était le matin même, pas davantage, que Denise l’avait aperçu pour la première fois. Il cheminait devant elle dans la Grand’Rue, comme elle remontait du marché, et elle avait eu tout loisir de remarquer sa prestance, son allure distinguée, l’élégante coupe de ses vêtements ; elle avait même pu entrevoir un instant, lorsqu’il s’était arrêté pour pénétrer dans la maison du receveur de l’enregistrement, les traits de son visage, ses fines moustaches noires, son intelligente et avenante physionomie.

– Quel est donc ce monsieur ? avait-elle aussitôt demandé à une voisine, vieille fille comme elle, qui revenait aussi de faire ses provisions. Ce monsieur qui entre là ?...

– C’est le successeur de M. Paradis, le nouveau receveur de l’enregistrement... M. Raymond Mansuy, qu’on l’appelle... Il prend ses repas à l’hôtel du Lion d’Or. Je crois même qu’il y couche, car il est garçon, faut vous dire...

– Ah !

– Une bonne recrue pour les demoiselles de la Ville-Haute, n’est-ce pas donc, mam’zelle Denise ?

– Pour les jeunes, oui ! mais pour les vieilles comme nous, ma pauvre Sophie !

– Oh ! nous, c’est bien fini !

« Le fait est, rumina Denise, lorsque sa voisine, Mlle Sophie Camus, l’eut quittée, le fait est qu’il paraît très convenable, tout à fait bien, ce monsieur... Raymond Mansuy. Il a je ne sais quoi de doux, de réservé, de timide presque, qui me plaît au delà de tout. Comme on voit tout de suite qu’il sort d’une excellente famille, qu’il a été parfaitement élevé ! Si je... Oui, si j’essayais ! Gilberte, elle aussi, est très bien ! »

Et, avec son exaltation accoutumée, croyant déjà le mariage en train, sinon décidé et conclu, elle s’empressa de faire part à sa jeune sœur de sa découverte et de lui garantir la réussite de son dessein. Puis, sans plus tarder, elle se mit en campagne et prépara les avenues.

Mme de Woimbey, veuve d’un ancien receveur des finances, et qui, malgré ses soixante-cinq ans et un commencement de surdité, aimait à s’entourer de jeunesses, à donner à dîner et à baller dans son hôtel de la rue des Clouyères, à la Ville-Basse, venait de convoquer à une sauterie son monde habituel. En qualité de dame de charité, Denise avait été fréquemment en rapport avec elle ; elle courut la voir, lui expliqua confidentiellement son plan et la pria d’adresser une invitation à M. Raymond Mansuy.

– Pour la lui remettre, on pourrait, ajouta-t-elle, se servir de M. Millot, un des pensionnaires du Lion d’Or, très lié déjà, m’a-t-on dit, avec M. Mansuy.

– C’est cela, parfait ! repartit l’obligeante Mme de Woimbey. Et je ferai en sorte – s’il accepte, car enfin !... – de vous le présenter moi-même... Je le placerai à côté de notre charmante petite Gilberte... Rapportez-vous-en à moi, chère demoiselle.

Ce qui fut dit fut fait. Le samedi suivant, à dix heures clochantes, Gilberte, chaperonnée par Denise, effectuait son entrée chez Mme de Woimbey, tandis que Claire, qui avait pour jamais renoncé à Satan et à ses pompes, était demeurée gardienne du logis en compagnie de Mme Juvigny.

M. Millot arriva bientôt, escorté de son nouvel ami, M. Raymond Mansuy, qui remercia d’autant plus vivement la maîtresse de la maison d’avoir bien voulu penser à lui, qu’il était étranger à la ville, tout nouvellement débarqué...

– Et comptez-vous faire un long séjour au milieu de nous ? demanda Mme de Woimbey avec son bon sourire habituel. Ces vilaines administrations déplacent si capricieusement leur personnel !

– Mon prédécesseur, M. Paradis, est resté deux ans à Popey ; je présume y être maintenu pendant ce même laps de temps, peut-être davantage...

– Je le souhaite pour nous, monsieur. Popey n’est pas une ville gaie et bruyante, tant s’en faut ! Vous avez dû vous en apercevoir déjà ? Vous vous y ennuierez, c’est certain... Ne vous récriez pas !... C’est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien venir me voir de temps en temps...

– Madame !

– Nous ferons de notre mieux pour alléger cet ennui. En outre, si vous êtes bon marcheur et aimez les promenades, les distractions ne vous manqueront pas, durant la belle saison tout au moins. Les bois du Haut-Juré, les friches de Savonnières, la gorge des Fourches ou de Misère, l’entonnoir de Resson, les étangs de Sainte-Geneviève, la vallée de la Saulx, Jeand’heurs, Trois-Fontaines, que sais-je encore ? offrent de très agréables buts d’excursion, de ravissants points de vue. Vous avez été à même déjà d’apprécier ces charmes, les seuls que Popey puisse légitimement revendiquer. Vous habitez la Ville-Haute, n’est-ce pas, dans la maison de M. Paradis ? La terrasse qui fait suite au jardin domine, si mes souvenirs sont exacts, toute la rue de Véel et le versant de Corotte, et l’on y jouit d’une fort belle vue.

– Fort belle, en effet, madame.

M. Mansuy n’était pas causeur, décidément, et affectait, malgré sa jeunesse, une retenue, une gravité, empreinte, il est vrai, de courtoisie, de respectueuse condescendance, mais fort gênante néanmoins pour Mme de Woimbey. Celle-ci, de dépit de se voir si mal secondée, changea de thèse, et, indiquant Denise et Gilberte assises à sa droite, reprit :

– Ces demoiselles sont vos voisines, précisément. M. Mansuy, receveur de l’enregistrement, ma chère demoiselle Denise. – Mlles Denise et Gilberte Juvigny, filles du docteur Juvigny, dont vous entendrez souvent parler à Popey, monsieur Mansuy : un savant et un homme de bien, qui était la providence de tous les indigents, et qui est mort pour eux. Un affreux républicain, par exemple ! acheva la vieille douairière avec un comique haussement d’épaules.

Ainsi retenu par Mme de Woimbey et sur son invitation, M. Mansuy prit place vis-à-vis d’elle et des demoiselles Juvigny. Denise dut bientôt soutenir à elle seule tout le poids de la conversation : la maîtresse du logis avait à s’occuper de ses hôtes et le receveur nouveau venu ne se départait pas de sa courtoise circonspection. « Oui, mademoiselle. – En effet ! – Sans doute ! – Certainement, mademoiselle. » La pauvre Denise s’intriguait, s’ingéniait, s’évertuait à lui extirper quelque détail personnel, quelque indice sur son passé, sur ses habitudes et ses goûts, et n’obtenait, en réponse, que de brèves locutions confirmatives, une exclamation ou quelque insignifiant lieu commun. Tout ce qu’elle parvint à savoir, au bout d’une demi-heure d’efforts et de ruses, c’est qu’il habitait la Flandre précédemment, qu’il arrivait de Valenciennes, trouvait Popey charmant et était sûr de s’y plaire.

Comme les sons de l’orchestre retentissaient autour d’eux et que le flot des danseurs avait envahi la pièce, M. Mansuy, arrondissant son bras, sollicita de son interlocutrice l’honneur de polker avec elle.

– Oh ! moi, mon temps est passé ! repartit allègrement Denise. Je suis une vieille femme, et j’aurais honte de ne pas vous épargner cette corvée.

En galant cavalier, M. Mansuy protesta et réitéra sa demande ; mais Denise tint ferme, et comme il se tournait vers Gilberte :

– Oui, faites danser ma sœur : c’est de son âge, à elle !

Un instant après, tandis que les deux jeunes gens tournoyaient, chastement enlacés l’un à l’autre, Mme de Woimbey rejoignit Denise.

– Eh bien ! où en sommes-nous ? Il paraît très bien, ce jeune homme, très distingué... Un peu sérieux cependant, n’est-ce pas ? un peu... un peu froid ?

– Oui, trop froid, trop fermé, mais fort bien, oh ! fort bien ! Gilberte qui aime les hommes graves !...

– Vous me tiendrez au courant, bien entendu ? Ne manquez pas ! Bonne chance ! acheva Mme de Woimbey en pressant sournoisement, – muette attestation de l’ardeur de ses vœux, affectueux témoignage de complicité, – la main de Denise.



Gilberte emporta de cette soirée un doux et réconfortant souvenir, une impression ineffaçable. Avec sa belle mine, son élégante et imposante distinction, son accorte et déférente discrétion qui décelait la haute sagacité de son jugement, des trésors d’expérience, et attachait à chacune de ses rares paroles un prix inestimable, Raymond Mansuy l’avait comme fascinée.

Sa sœur Denise, toujours absorbée par son unique pensée, sa mission matrimoniale, toujours généreuse, empressée, remuante, ardente et imprudente aussi, toujours prompte à s’épancher, à s’exalter et à « s’emballer », venait encore aviver cette flamme naissante, verser de l’huile sur le feu.

– Sais-tu bien qu’il fait sensation à Popey, ton monsieur Raymond ? D’un bout à l’autre de la ville, c’est à qui le prônera, l’encensera. Partout on le porte aux nues. Et, de fait, on n’est pas habitué à rencontrer un jeune homme aussi... aussi accompli ! Dépêchons nous, ma petite Gilberte, dépêchons-nous : qu’on ne nous le prenne pas !

Peu de jours après le bal de Mme de Woimbey, une après-midi, Denise reconduisait un fournisseur et venait d’ouvrir la porte de la rue, quand elle aperçut à trois pas d’elle, cheminant au milieu de la chaussée, M. Raymond Mansuy. En réponse au très gracieux et respectueux salut qu’il lui adressa, elle se risqua à l’arrêter au passage, lui demanda de ses nouvelles ; puis, d’un air tout souriant, enjoué, bon enfant, un air qui lui était habituel :

– Entrez donc un instant, sans façon, en qualité de voisin !... Vous ferez connaissance avec maman...

Il s’inclina en remerciant : « Vous êtes trop bonne, vraiment, mademoiselle », et suivit la vieille fille. Après l’avoir présenté à Mme Juvigny et à Claire, elle l’invita à visiter le jardin et le conduisit, escortée de Gilberte, jusqu’à la tonnelle de clématites et de houblon qui garnissait la plus haute terrasse.

Quand il se fut rassasié de contempler l’alpestre panorama déroulé devant lui, dans la fraîche et gaie lumière de ce soleil de mai, Denise fit un signe à Gilberte qui alla quérir une bouteille de bière mousseuse, – de double bière de mars, – ainsi que trois verres qu’elle apporta, rangés sur un plateau.

– Mais vous me gâtez, mademoiselle ! se récria M. Mansuy.

Et comme il faisait mine de refuser :

– Oh ! mais ce n’est pas à votre intention seule : j’en boirai volontiers ! riposta Denise toute guillerette.

Encore une chère et radieuse journée pour Gilberte, que Raymond, au dire de la vieille fille, n’avait cessé de reluquer, de dévorer des yeux !

Le dimanche suivant, c’était, – d’après le roulement établi par les dames Juvigny, à l’effet de ne pas laisser la maison seule durant le temps des offices paroissiaux, – c’était au tour de Claire et de la maman d’assister à la grand’messe, tandis que Denise et Gilberte devaient se contenter de la messe de onze heures. Leur mère et leur sœur revenues au logis, Gilberte et son aînée se dirigèrent vers l’église. Comme elles longeaient la Grand’Rue, elles aperçurent, arrêtée devant la maison du receveur de l’enregistrement, une voiture de déménagement toute chargée.

– Ce sont les meubles de M. Mansuy qui viennent d’arriver, sans doute ? remarqua Gilberte.

– Sûrement, va ! De qui voudrais-tu ?... En quittant Valenciennes il s’est fait expédier son mobilier par les messageries...

– C’est cela, évidemment !

Le banc des dames Juvigny se trouvait à l’entrée de l’église, sous les orgues. Les deux sœurs y prirent place, comme le prêtre terminait l’épître.

– Nous arrivons juste, murmura Denise. Un peu plus !...

Un peu plus, l’évangile était dit, et pas d’évangile, pas de messe valable.

L’œil fixé sur leur paroissien ou tourné vers l’officiant, elles ne se laissaient distraire par aucun bruit, aucun mouvement, et n’avaient à cœur que l’accomplissement de leurs dévotions.

À l’issue de la cérémonie, comme elles venaient de s’engager sous le porche latéral voisin de leur stalle et en descendaient les degrés, elles se heurtèrent à M. Mansuy, qui, lui aussi, sortait de l’église. Une dame jeune, svelte, bien prise, vêtue avec une élégante simplicité, s’appuyait sur son bras et donnait l’autre main à un petit garçon de quatre ou cinq ans.

Les deux sœurs se regardèrent, muettes de stupeur, bouche bée, les yeux écarquillés. En ce moment même, M. Mansuy leur décochait son plus galant coup de chapeau.

– Mesdemoiselles, Mme Mansuy, ma femme, qui est arrivée hier soir... Je vous l’amènerai très prochainement : elle se fera un plaisir... Mlles Juvigny, dont je t’ai parlé, mon amie...



Quoique Denise, dans sa constante bonne humeur et son inaltérable optimisme, n’eût pas tardé à se moquer elle-même la première de sa mésaventure et à se remettre en campagne, à la recherche d’un mari pour Gilberte, celle-ci suivit les traces de ses aînées, et prit rang peu à peu, illicitement d’abord, douteusement, puis sans conteste, dans le régiment des vieilles filles.

Mme Juvigny mourut. Un à un disparurent les anciens habitués de la maison ; d’autres, aussi fidèles, les remplacèrent, et, quoique les trois sœurs, plus ou moins courbées sous le poids de l’âge, fussent toutes grisonnantes, ces derniers venus, conservant la tradition de leurs prédécesseurs, disaient encore : les Trois Belles, la rue des Trois Belles, et, par corruption, du Tribel.

Voilà comment, n’en déplaise à l’historiographe Cyrille-Eudoxe Fessecahier, la rue de la Tuerie perdit son nom.

Table




Histoire d’un baiser 7

Duel à mort 22

Le mariage d’Hermance 54

Le bracelet 79

Les débuts de Brigodin 88

Le père de madame 101

La jarretière de la mariée 111

Une petite charité s.v.p. 118

Le justicier 132

Le père Galmiche 144

Miss Fauvette 158

Le bouquet de lilas 172

Feu Lavignon 179

La rue des Trois Belles 186

Cet ouvrage est le 446e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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