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Duel à mort


À Pontsevrez.

Il y avait quinze jours que Félix-Séraphin Cabrillat était entré, en qualité de troisième élève, à la pharmacie Pichancourt, la plus importante de Chèvremont-en-Bresse, quand, un soir d’octobre, le timbre de la porte retentit, et une jeune fille, une mignonne petite blonde aux yeux bleus et aux joues roses, apparut tout essoufflée sur le seuil de l’officine. Cabrillat, qui était en train de découper des étiquettes, s’élança, comme c’était son devoir, à la rencontre de cette cliente. Mais le premier élève, Nestor Richefeu, qui, en principe, ne se dérangeait jamais, à moins qu’il ne s’agît, comme à présent, de quelque frais minois, avait déjà planté là le traité de chimie organique dans lequel il paraissait plongé, et s’inclinait le plus galamment du monde devant la jeune personne.

– Mademoiselle ! Vous désirez, mademoiselle ?

– Monsieur... Je viens... C’est pour mon père, monsieur... Il a pris froid... Il était parti dès le matin pour la chasse, et il est revenu avec une douleur à l’épaule..., une douleur très vive, qui le tient là, comme cela, dans le haut du dos, dans tout le bras... Il ne peut se remuer, et il souffre, il crie...

– Rhumatisme aigu, insinua Richefeu.

– Nous l’avons frictionné avec de l’alcool camphré...

– Pas mauvais... oui..., opina l’aspirant apothicaire.

– Mais cela n’a rien fait, monsieur, rien du tout. Alors j’ai couru chez le docteur Morel, notre médecin... Par malheur, il n’est pas chez lui. Et comme j’allais rentrer, j’ai pensé que... peut-être... vous pourriez me..., me donner quelque chose qui soulagerait mon pauvre papa.

– Certainement, mademoiselle ! Rien de plus facile ! Je vais vous préparer ce que le docteur Morel lui-même aurait ordonné. C’est tout comme si vous l’aviez vu... Une lotion infaillible, un baume souverain !

– Combien je vous remercie !

– Dans une petite demi-heure ce sera prêt, mademoiselle. Je vous enverrai cette lotion... À moins que vous ne préfériez attendre ?

– Oh ! non, monsieur ! J’ai hâte d’être de retour. Ne manquez pas surtout, n’est-ce pas, monsieur ?

– Oh ! n’ayez crainte !... Mademoiselle, j’ai bien l’honneur...

Et Nestor Richefeu, qui avait reconduit la jeune fille jusque sur le trottoir, referma la porte.

Soudain il se frappa le front.

– Imbécile que je suis ! Triple brute !

– Quoi donc ? Keski te prend ? demanda le deuxième élève, Théodule Lardenois, qui, retenu dans le laboratoire attenant à la pharmacie, n’était arrivé qu’au milieu de l’entretien.

– Son adresse ? Où demeure-t-elle, cette petite ? Cabrillat ! Vite, nom d’un chien, cours après !

– Pas la peine, Cabrillat. Voilà ce que c’est, mon vieux, tu perds la tête dès qu’un cotillon entre ici ! répliqua Lardenois. Comment, tu ne la connais pas ? Et tu avais l’air si à l’aise avec elle, tu la couvais d’un œil si...

– Enfin, qui est-ce, cette jeune fille ? interrompit Richefeu avec impatience. Où habite-t-elle ?

– C’est la petite Desormeaux, Mlle Adrienne Desormeaux, dont le père, un veuf encore vert, malgré son rhumatisme, possède un grand chantier de bois et une scierie à l’extrémité du faubourg Saint-Étienne ; – ce qui ne l’empêche pas d’habiter tout près de nous, rue Haute..., cette longue maison basse, précédée d’une cour avec grille...

– Ah ! comment ! C’est là ?

– Oui, c’est là. Je m’étonne qu’il faille te l’apprendre. Je croyais bien que...

– Mais toi-même, comment es-tu si bien renseigné ?

– Belle malice ! exclama Lardenois. Mlle Desormeaux passe tous les matins avec sa bonne... ; oui, tous les matins !... depuis deux mois au moins, époque de sa sortie du couvent, j’imagine..., entre huit et neuf heures, là, devant la pharmacie, pour se rendre à la messe. Alors, l’ayant aperçue, je me suis informé ; j’ai interrogé la femme de chambre de la patronne, entre autres, cette grande bringue d’Ernestine... Et voilà tout le mystère !

– C’est étonnant ! s’écria naïvement Richefeu. Je ne l’avais pas encore remarquée, moi !

– Il y a commencement à tout, ma vieille ! repartit le jeune Lardenois dans sa profonde sagesse.

– Et... inutile de te demander si... si tu en tiens pour elle ?

– Oui, inutile, parce que je ne le sais pas encore bien moi-même. Cela viendra peut-être ! conclut avec la même remarquable judiciaire Théodule Lardenois.

Tout en écoutant son compagnon et discourant avec lui, Nestor Richefeu s’était mis en devoir de confectionner le plus efficace des liniments, l’irrésistible baume annoncé. Quand la besogne fut terminée, le goulot du flacon dûment entouré de sa coiffe verte, soigneusement ficelée et cachetée, le flacon lui-même enveloppé d’un papier blanc comme neige, Nestor, au lieu de le confier au garçon de peine, à ce satané petit flandrin de Vincent, si pertinemment baptisé l’Endormi, glissa la bouteille dans sa poche, s’esquiva sans mot dire du laboratoire par la porte ouvrant sur le corridor, et gagna la rue.

– Dis donc, Cabrillat ! fit Lardenois, à qui ce manège n’avait pas échappé, – tu n’as pas vu ?

– Quoi donc ?

– Tu ne te demandes pas où est passé cet animal de Richefeu ?

– Non. Pourquoi ?

– Parce que monsieur le joli cœur, au lieu d’envoyer Vincent chez les Desormeaux, n’a pu résister au désir d’y aller lui-même. Voilà ! J’en suis certain : j’ai entendu grincer la porte du couloir.



Située dans le plus riche quartier de Chèvremont, au coin de la place de la Mairie et de la Grand’Rue, la pharmacie Pichancourt, avec ses deux longues façades garnies, selon la coutume, de gigantesques bocaux rouges et bleus, jaune de chrome et vert d’émeraude, sa double plinthe de marbre noir et sa double enseigne en lettres d’or : Pichancourt, ex-interne des hôpitaux de Paris, avait tout à fait belle apparence. Elle n’aurait pas déparé les boulevards de « la capitale », on était unanime à le reconnaître à Chèvremont-en-Bresse, et à la proclamer même le plus élégant et le plus cossu des magasins de la ville.

Sur chacune des deux immenses glaces de la devanture, une inscription se détachait en légende : Anticoryza, – marque déposée – premières médailles d’or. C’était cette « spécialité » précisément qui obligeait M. Pichancourt à se pourvoir de trois aides ou élèves, tandis que les autres pharmaciens de la localité se contentaient généralement d’un seul, qui jouissait même de nombreux loisirs.

Fanfaré par toutes les trompettes de la réclame, répandu à profusion dans toutes les officines de France et de Navarre, universellement connu et employé, sans pour cela, j’en ai une vague crainte, que sa réputation fût des plus méritées, l’anticoryza était, pour son inventeur tout au moins, une excellente affaire. M. Pichancourt avait dû construire, pour la fabrication de ce remède, un laboratoire spécial, une véritable usine, à cinq kilomètres de la ville, au Val d’Ambly, près de la frontière suisse. Toutes ses journées se passaient dans cet établissement, à surveiller ouvriers et ouvrières, comptables et expéditionnaires, camionneurs et garçons de peine ; et comme le contre-choc de cette lourde charge se faisait inévitablement ressentir jusqu’à la boutique de la place de la Mairie, jusqu’à la « maison mère », le pharmacien avait été contraint d’abord d’obvier à son absence et se faire remplacer, ensuite de prendre un second élève ; total : trois « potards ».

Nestor Richefeu, le plus ancien, celui à qui M. Pichancourt avait délégué ses pleins pouvoirs, était un solide gaillard de vingt-quatre ans, trapu, courtaud, largement râblé, joufflu et rubicond comme une pomme d’api.

Le second, Théodule-Alcide Lardenois, qui avait un an de moins, était tout aussi solidement étoffé et à peu près aussi mafflu et rougeaud que son supérieur. Comme lui, il appartenait à une famille de paysans bressans.

Le troisième, Félix Cabrillat, entrait dans sa vingt-deuxième année et avait pour père un maître d’armes de Besançon. Il était de taille moyenne, pâlot et maigrelet, avait l’air doux, réservé, distingué, somme toute, et, depuis deux semaines qu’il faisait partie du personnel de la pharmacie Pichancourt, ne s’était pas encore regimbé contre les inévitables exigences de ses deux aînés.

Il y avait près d’une année que ceux-ci vivaient côte à côte, et, jusqu’à cette soirée d’octobre, à part quelques piques insignifiantes, la meilleure intelligence n’avait cessé de régner entre eux. Mais, comme la poule du fabuliste, Mlle Adrienne Desormeaux survint,

Et voilà la guerre allumée

entre nos deux coqs, Nestor Richefeu et Théodule-Alcide Lardenois.



Le lendemain matin, sur les neuf heures, à son retour de la messe, Mlle Desormeaux, escortée de sa gouvernante, pénétrait de nouveau dans la pharmacie. Il faut croire que le baume « souverain » n’avait produit que fort peu d’effet, car la jeune fille tenait, pliée dans son livre de prières, une ordonnance du docteur Morel.

Cette fois, ce fut Théodule Lardenois qui s’avança. Nestor Richefeu, « monsieur le joli cœur », était à son tour absent de la boutique et occupé dans le laboratoire.

– Monsieur votre père ne va donc pas mieux, mademoiselle ?

– Non, monsieur, hélas ! Il n’a pu fermer l’œil de la nuit. Toujours son rhumatisme dans l’épaule ! Et puis la fièvre qui s’est déclarée, une grosse fièvre... M. Morel est venu dès le matin...

– Heureusement que c’est sans gravité ! crut devoir alléguer Lardenois pour la tranquilliser.

– C’est ce qu’assure aussi M. Morel. Il n’y a aucun danger, rien de sérieux à redouter. N’empêche que papa souffre bien... Nous avons eu beau le frictionner, Naïs et moi, avec ce que le... ce que votre... le monsieur qui était là, nous a apporté hier soir, rien n’y a fait. M. Morel a même déclaré qu’il aurait mieux valu ne rien faire du tout et attendre sa visite. Aussi vous serai-je infiniment reconnaissante de préparer l’ordonnance sans tarder...

– Mais tout de suite, mademoiselle, à l’instant même ! Et je vous la porterai moi-même aussitôt !

– Vous serez bien aimable, monsieur.

Juste au moment où Adrienne et sa gouvernante Naïs quittaient la pharmacie, Richefeu y entrait par la porte opposée à celle de la rue, la porte du laboratoire.

– Tiens, mais... c’est Mlle Desormeaux qui était ici ?... Ah ! veinard !

– Oui, elle-même, avoua Lardenois, qui était déjà en train d’exécuter l’ordonnance du docteur Morel.

Lorsqu’il eut fini, il mit la fiole et les deux petits paquets de drogues dans sa poche, et, comme avait fait Richefeu la veille, s’apprêta à sortir, mais ostensiblement, par la porte du magasin et non par celle du corridor.

– Où vas-tu donc ? demanda le remplaçant de M. Pichancourt.

– Porter l’ordonnance Desormeaux.

– Et Vincent, à quoi sert-il alors ? C’est la besogne du garçon de laboratoire, et non celle des élèves, de porter les ordonnances à domicile.

– Tu y es bien allé hier, toi, porter celle de Mlle Desormeaux !

– Moi, je suis allé ? Qu’en sais-tu ? Ça n’est pas vrai d’abord !

– Tu as un fier toupet ! s’écria Lardenois. Nous t’avons vu, Cabrillat et moi, te faufiler... Et puis Mlle Desormeaux vient encore de me le confirmer à l’instant !... Même que le docteur Morel a trouvé que tu aurais mieux fait de te tenir tranquille plutôt que de te mêler de soigner ses malades !...

– Je te dis que tu ne sortiras pas ! rugit Richefeu.

– Je te dis que je sortirai !

– Je te dis que non, moi !

– Je te dis... Au revoir, Nestor ! À tout à l’heure, ma vieille !



Pour rien au monde, Nestor Richefeu n’eût omis de se trouver à la pharmacie le lendemain, à l’heure de la messe. Calculant que Mlle Desormeaux profiterait très probablement de sa sortie matutinale pour apporter, comme la veille, une nouvelle ordonnance du docteur, il s’était embusqué derrière les bocaux de la montre, et il épiait sa venue, son passage tout au moins. Mais Théodule Lardenois, lui aussi, était fidèle au poste et guettait sa proie. Lorsqu’il la vit entrer, il se précipita...

– Monsieur Lardenois, faites-moi donc le plaisir d’aller au laboratoire surveiller votre décoction de salsepareille. Voilà trois quarts d’heure qu’elle est sur le réchaud.

– Monsieur, je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous !

– Je vous demande mille pardons, monsieur, vous avez des ordres à recevoir de moi. M. Pichancourt vous l’a déjà dit ; il vous le répétera, s’il le faut. Et puis, pas de discussion devant les clients, n’est-ce pas, je vous prie : filez au laboratoire, allons ! acheva Richefeu.

Comme Nestor Richefeu l’avait devancé auprès de Mlle Desormeaux et s’était emparé déjà du carré de papier – l’ordonnance – qu’elle tenait à la main, l’infortuné Lardenois n’avait plus qu’à se soumettre à cette humiliante injonction, – à céder la place à son rival, et c’est ce qu’il fit rageusement, tout furibond et fulminant.

Mais, aussitôt la jeune fille partie, il se rua du laboratoire dans la pharmacie, apostropha Richefeu, l’accabla d’insultes, donna libre cours à tout son dépit et son exaspération.

Richefeu ne manqua pas de se rebiffer, comme bien on pense. Les gros mots, ainsi que des volants de raquettes, rebondirent de part et d’autre ; de part et d’autre, les menaces retentirent, les provocations, criées à tue-tête, firent trembler tous les bocaux de l’officine et se répercutèrent jusqu’à l’extrémité de la place de la Mairie.

« Je t’apprendrai, moi ! – Ah ! je le montrerai, moi !... – Oui, tu sauras !... – Voyez donc le joli merle ! – Regardez donc ce grand serin !... – Ne m’échauffe pas les oreilles plus longtemps, ou bien !... – N’achève pas, sinon !... – Je ne réponds plus de moi, Lardenois, je t’en avertis !... – J’en ai assez, Richefeu, je te préviens !... »

Bref, ils faillirent en venir aux mains, et, sans l’intervention de leur collègue Cabrillat, ils eussent très certainement passé des paroles aux actes et transformé la pharmacie en champ d’honneur.

Cabrillat leur fit comprendre tout le danger et tout le ridicule de leur conduite. Mme Pichancourt, dont l’appartement était situé au premier étage, au-dessus même du magasin, pouvait les entendre. Alexandrine, la cuisinière, attirée par le bruit, venait de se glisser dans le laboratoire, pour écouter tout à son aise.

– Oui, messieurs, elle était là il y a un instant. Que le patron ait vent de l’affaire, et... vous devinez ce qui en résultera pour vous deux ? Et tenez, tous ces gamins rassemblés devant la porte... C’est à vous qu’ils en ont, c’est pour assister au spectacle... Quel scandale !



La querelle s’apaisa donc ce jour-là, mais pour reprendre de plus belle le lendemain et se continuer de plus belle encore les jours suivants. En vain Richefeu invoquait-il ses pouvoirs et s’efforçait-il d’imposer silence à son rival : celui-ci haussait les épaules, l’envoyait promener, lui et son autorité, le narguait, le défiait, lui montrait le poing.

– Approche donc !... Viens donc un peu ici, que je te rabatte le caquet !

– Monsieur Lardenois, vous ferez tant que je me verrai dans la nécessité de...

– D’aller moucharder auprès du patron, n’est-ce pas ?

– De l’instruire de ce qui se passe et de le mettre en demeure de choisir entre vous et moi, monsieur Lardenois !

– Et moi, je lui raconterai, au patron, de quelle jolie manière vous justifiez la confiance qu’il a en vous, et à quoi vous employez votre temps et consacrez vos prérogatives. Quand il saura que c’est à courtiser et accaparer toutes les clientes de la maison, nous verrons la mine qu’il fera et s’il tiendra tant que ça à ne pas se priver de votre précieux concours, monsieur Nestor Richefeu !

Le fait est que Nestor Richefeu, ne se sentant pas la conscience absolument nette, était peu disposé à porter plainte contre son subordonné. Comme, malgré tous les baumes, lotions et frictions, le rhumatisme de M. Desormeaux s’obstinait à ne pas déguerpir, Mlle Adrienne continuait ses visites à la pharmacie avec la même fréquence et la même régularité, et il ne se passait pas de jour, pas d’heure même pour ainsi dire, que Félix Cabrillat ne se trouvât contraint de rappeler ses collègues, ses « anciens », à l’ordre et au calme, voire d’arrêter les mains et mettre le holà entre eux.

– Battez-vous une bonne fois, finit-il par leur conseiller en sa qualité de fils de maître d’armes ; décidez-vous pour le fleuret, l’épée ou le pistolet ; mais, de grâce, plus de disputes, plus de criailleries, – la paix !

– Eh bien, c’est cela ! Oui, Cabrillat a raison ; battons-nous ! clama Lardenois.

– Battons-nous ! Oui, il le faut ! Un de nous est de trop sur terre ! Battons-nous ! glapit à son tour Richefeu, qui, en présence du zèle et de la fougue de son adversaire, ne pouvait décemment paraître reculer.

Mais ni l’un ni l’autre n’avait jamais tenu un pistolet, jamais manié fleuret, sabre ou épée.

– À coups de poing ! La boxe ! vociféra Lardenois tout enflammé.

– Comme des goujats, des ivrognes ?... Fi donc ! repartit Cabrillat. C’est pour le coup que M. Pichancourt trouverait que vous causez préjudice à son établissement, que vous déshonorez la corporation tout entière ! Non, pas de pugilat, mes amis !

– Cependant...

– Mais alors ?...

– Eh ! mordienne, pas n’est besoin d’avoir hanté les salles d’escrime ni les tirs pour être à même d’appuyer le doigt sur la gâchette d’un pistolet !

– Sans doute, mais...

– Il s’agit de viser ! objecta Richefeu.

Il ne put les convaincre.

Le soir même une nouvelle altercation ayant éclaté, Cabrillat revint à la charge et somma les deux adversaires d’en finir, une fois pour toutes.

– Ou sinon c’est moi qui aviserai le patron ! C’est insoutenable, cette vie-là, c’est à devenir fou, ma parole ! Si vous ne voulez pas vous aligner sur le terrain, tirez au sort celui de vous deux qui devra disparaître, se loger une balle sous le menton, avaler une pilule de cyanure ou de strychnine, ou s’ouvrir le ventre à la japonaise ! Comme bon vous semblera ! Mais pour Dieu ! terminons-en !

– Tiens, mais...

– C’est une idée ! acheva Richefeu.

– Oui, nous tirerons au sort, reprit Lardenois. Tu nous prépareras deux pilules, Cabrillat...

– Ah ! vous vous décidez pour les pilules ?

– Oui ! Il y en aura une d’inoffensive ; l’autre renfermera un poison des plus énergiques et dont tu nous tairas le nom, afin que nous ne puissions découvrir sur-le-champ l’antidote, tu comprends ?

– Parfaitement, répondit Cabrillat. Quoique... Vilaine besogne dont vous me chargez là ! C’est à moi que la justice s’en prendra, moi qui serai responsable...

– Ne t’inquiète pas, interrompit l’enragé Lardenois. Nous aurons soin de mentionner par écrit que c’est volontairement que nous nous donnons la mort. Tant mieux pour celui qui survivra !

– Alors, comme ça, soit ! Néanmoins, ajouta Gabrillat, je crois qu’il serait bon..., afin d’éviter les commérages et d’empêcher que le nom de Mlle Desormeaux ne fût mêlé là-dedans..., qu’il serait préférable que l’affaire eût lieu hors de la ville, ou même de l’autre côté de la frontière...

– En effet ! répliqua Richefeu.

– Je ne demande pas mieux, dit Lardenois.

– L’un de vous pourrait, par exemple, se rendre à Genève, l’autre à Berne ou à Lausanne... De cette façon, le résultat de... du duel causera moins de rumeur ici ; l’origine, le réel motif, en sera moins facile à démêler...

– Il a raison ! s’écrièrent ensemble les deux prétendants.

– Tu n’as plus maintenant qu’à confectionner les pilules : je suis prêt ! clama Lardenois.

– Et à nous faire tirer au sort : j’en grille d’impatience ! acheva Richefeu.



Le dimanche suivant, qui était précisément le jour de sortie de MM. Nestor Richefeu et Théodule Lardenois, nos deux potards montaient en wagon à une demi-heure d’intervalle et se dirigeaient le premier sur Genève, l’autre sur Berne. Tous deux emportaient, soigneusement enfouie dans une poche de leur portefeuille ou au fond de leur porte-monnaie, une microscopique boîte ronde contenant la susdite pilule, – la vie ou la mort.

À Genève, aussitôt hors de la gare, Richefeu, qui, malgré ses très légitimes appréhensions, se sentait un impérieux appétit, s’achemina vers un des plus confortables hôtels de la rue du Mont-Blanc, y retint une chambre et s’assit à la table d’hôte, où il fit amplement et magnifiquement honneur au déjeuner. Il alluma un cigare ensuite, un pur havane, et alla s’installer sur la terrasse d’un café du Grand-Quai.

Après s’être d’abord dit, s’être fermement et irrévocablement promis, qu’aussitôt descendu du train, il se débarrasserait de sa terrible incertitude et liquiderait son sort, il s’efforçait à présent de chasser cette anxieuse idée, de se donner le change et s’étourdir : il était résolu de reculer le plus possible l’épouvantable échéance.

Il faisait un temps inespéré, un clair et gai soleil de l’été de la Saint-Martin. Réconforté, malgré lui pour ainsi dire, et ragaillardi par la fine bouteille de pomard dont il avait arrosé son dessert, par la tasse de moka et les petits verres de chartreuse qu’il venait d’absorber, aussi bien que par cette radieuse après-midi, ces pimpantes toilettes qui défilaient sous ses yeux, ces sveltes tailles, ces minois provocants, par ce lac superbe, cette immense nappe d’azur et d’argent qui miroitait en face de lui, par tout ce réjouissant spectacle et ce féerique panorama, Nestor Richefeu s’abandonnait à une sorte d’ivresse guillerette et fringante, savourait tout le bonheur de vivre.

De temps à autre pourtant, ses sourcils se fronçaient soudain, un frisson le secouait : l’horrible pensée lui était brusquement revenue à l’esprit, lui avait traversé le cœur comme un coup de poignard.

– Baste ! nous verrons ce soir, après le dîner... J’ai encore le temps !... À quoi bon se tourmenter d’avance ?... C’est stupide !... N’y songeons plus... Voyons, secouons-nous ! Hop !

Et, pour faire diversion, il se leva, se mêla à la foule des promeneurs et erra, le cigare aux lèvres, le long des quais.

Vers les sept heures il regagna l’hôtel, et, bien qu’il ne se sentit pas grand’faim, prit place à table, et, toujours pour se remonter le moral, se donner des forces, se contraignit à manger et fêta de son mieux les plats et les vins.

Il quitta le dernier la salle à manger, se disant que cette fois il n’y avait plus à barguigner, que le moment était venu de s’enfermer dans sa chambre et de...

Mais, tout en délibérant de la sorte, il avait franchi le seuil de l’hôtel et se trouvait déjà de l’autre côté de la rue.

Une affiche de spectacle frappa ses regards. Par extraordinaire... La Vie parisienne... jouée par les acteurs du théâtre des Variétés, de Paris...

– Si j’y allais ? Je puis bien encore attendre jusqu’à ce soir... Voilà tout, j’en serai quitte pour ne rentrer à Chèvremont que par un train du matin... Pour une fois, le père Pichancourt n’aura rien à dire... À moins que... que ce ne soit moi qui... ai la déveine ? Brrr !...

Au théâtre, il fit la connaissance de deux aimables dames, à qui il offrit des grogs durant un entr’acte, et qui, à la fin de la représentation, lui proposèrent d’aller souper avec lui.

Il ne rentra à son hôtel que très tard, ou très bonne heure pour mieux dire, puisque les premières blancheurs de l’aube moutonnaient à l’horizon.

Il avait la tête lourde, le cerveau congestionné, fiévreux, tout brûlant, comme si on lui eût versé dans le crâne du plomb en ébullition. Cependant il se souvenait... La petite boîte était là, dans une pochette de son portefeuille. Il fallait s’exécuter... Autrement, que penseraient de lui ses collègues Lardenois et Cabrillat ? Il avait juré d’ailleurs... Il devait tenir son serment, montrer qu’il n’était pas un lâche !

Non, il n’avait pas peur, et la preuve !...

Il saisit la pilule et l’avala.



Une heure plus tard, Nestor Richefeu, qui s’était jeté tout habillé sur son lit et n’avait pas tardé à succomber au sommeil, fut réveillé par des crampes affreuses, d’atroces douleurs d’entrailles.

Aussitôt la mémoire lui revint... La vérité surgit brusquement...

– Ah ! mon Dieu ! C’est moi ! Empoisonné ! Fichu ! Ah ! mon Dieu !

Et il se mit à hurler comme un possédé.

Les gens de l’hôtel accoururent. Vite on envoya quérir un médecin.

Les souffrances du malade paraissaient augmenter, son état empirer rapidement. Quand le docteur arriva, Nestor Richefeu gisait presque sans connaissance, secoué de moments en moments par de violents soubresauts, les lèvres spumeuses, la respiration saccadée, le front et le visage et tout le corps trempé de sueur.

Un des garçons raconta que « ce voyageur était rentré au petit jour, qu’il l’avait entendu trébucher dans l’escalier, comme quelqu’un qui n’a ni les jambes ni la tête bien solides, que c’était simplement une... une indigestion ».

– Une forte indigestion, oui, ajouta le docteur ; mais compliquée d’intoxication, certainement !

Et, jugeant à divers symptômes que ce toxique devait être l’opium, il prescrivit les révulsifs et antidotes indiqués.

Une insurmontable torpeur s’était emparée de Richefeu, et ce n’est que dans l’après-midi du lendemain qu’il commença à sortir de cet état comateux et à recouvrer ses esprits.

« Il était dans une chambre d’hôtel... à Genève... à cause de... du duel... pour Mlle Desormeaux... de la pilule préparée par Cabrillat... Oui ! C’était lui qui avait eu la malchance, sans aucun doute... Il n’était pas mort pourtant !... »

Il garda le lit ou la chambre trois jours encore ; puis, le samedi matin, le docteur lui ayant rendu sa liberté, il s’achemina, encore flageolant, vers la gare, et reprit la route de Chèvremont-en-Bresse.



M. Pichancourt était debout sur le seuil de sa porte, discutant, clamant et gesticulant, le dos tourné vers la rue, au moment où Nestor Richefeu arrivait devant la pharmacie et se préparait à réintégrer le bercail.

Involontairement, à la vue de son patron, il fit mine de se dérober, voulut rebrousser chemin ; mais le père Pichancourt l’avait aperçu.

– Ah bon ! Voilà l’autre, à présent ! Quand je vous disais qu’ils s’étaient donné le mot ! J’avais bien deviné : mes gaillards ont décampé tous deux ensemble, s’en sont allés de conserve tirer une bordée, et les voici qui nous reviennent, toujours de compagnie ! Entrez donc, Richefeu, ne restez pas sur le trottoir, mon garçon !

Richefeu obéit, et aperçut dans la boutique, non seulement son pseudo-complice Lardenois, mais Félix Cabrillat et trois autres potards déjà installés derrière les comptoirs et intronisés dans leurs fonctions.

M. Pichancourt continua :

– Vous auriez dû m’avertir au moins, que diantre !... C’est ce que j’étais justement en train de dire à Lardenois... J’aurais pris mes dispositions en conséquence. Je ne vous ai jamais refusé de congé : au besoin je serais venu moi-même vous suppléer... Mais déguerpir ainsi, laisser ainsi une maison en plan ! Ce sont des procédés ! des procédés ! !... inqualifiables ! ! ! Aucun de mes confrères, personne au monde ne tolérera jamais de pareilles escapades. Toute une semaine ! huit jours de bamboche ! Ah ! vous allez bien, vous, quand vous vous y mettez !

– Pardon, monsieur, mais je... je vous vous assure, monsieur..., bégaya Richefeu.

– Permettez-moi, monsieur, de... de vous... Monsieur, je... je vous certifie... bredouilla Lardenois.

– Quoi ? Que pouvez-vous invoquer pour votre défense ? Je me le demande ! Il y a un fait, un fait incontestable : c’est que vous avez tous les deux, simultanément, sans me prévenir, planté là le magasin, et que votre absence à tous les deux a duré huit jours. Vous n’allez pas me répondre que vous êtes tombés malades l’un et l’autre...

– Si, monsieur ! J’ai été malade, bien malade..., interrompit Lardenois.

– Moi aussi, monsieur ! ajouta Richefeu.

– Ah ! vous aussi ? En même temps ? Comme ça ? Faudrait cependant mettre un peu de variété dans vos... vos contes en l’air, mes bons amis. Je n’aime pas qu’on se moque de moi ! Puisque vous me quittiez, j’ai dû pourvoir à votre remplacement. Voilà vos successeurs, reprit le père Pichancourt en indiquant à MM. Lardenois et Richefeu les nouveaux potards. Ah ! oui, ils sont trois, continua-t-il. C’est que Cabrillat, lui aussi, s’en va... Lui, c’est autre chose !... Je ne le congédie pas... C’est lui qui se retire, – pour se marier. Il épouse Mlle Desormeaux et devient l’associé de son beau-père, le marchand de bois... Vous avez joliment raison, allez, Cabrillat, fichu métier que la pharmacie ! En voilà la preuve ! On n’est jamais tranquille, on n’est jamais sûr de... ce qui se passe chez vous quand vous n’y êtes pas... Toujours esclave, à l’attache !



Lorsque Nestor Richefeu et Théodule Lardenois se retrouvèrent dans la rue et purent librement échanger leurs impressions, ils reconnurent, mais non sans indignation ni fureur, que les émotions et les mésaventures survenues à Genève à l’un d’eux, l’autre les avait à peu près identiquement éprouvées à Berne. En d’autres termes, ils avaient été tous les deux abominablement joués par leur jeune collègue Cabrillat, qui s’était empressé de mettre à profit leur absence pour faire avec Mlle Adrienne plus ample connaissance, gagner les bonnes grâces du papa Desormeaux en le guérissant de son rhumatisme, – en un mot, pour leur couper l’herbe sous le pied.

Ils jurèrent de se venger ; et, le soir venu, comme le garçon de peine achevait de boulonner les volets de la devanture, et que Cabrillat, avant de monter se coucher, allait, selon son habitude, fumer un cigare et boire une chope au café de la Mairie, ils surgirent devant lui, armés de cannes, et tout disposés à lui faire un mauvais parti.

Cabrillat eut le temps de rétrograder et de saisir un énorme gourdin oublié dans le porte-parapluie par quelque paysan des environs. Alors décrivant un artistique moulinet :

– Attention, mes braves ! méfiez-vous !... Ce ne sera pas à la pilule avec moi... Je suis fils de maître d’armes, n’oubliez pas !

Et l’extrémité du gourdin passa si près du nez de Lardenois que ce dernier se hâta de battre en retraite et de gagner le large, entraînant avec lui l’autre assaillant, le bouillant Nestor.

Tous deux songèrent ensuite à intenter un procès à leur mystificateur pour « préparation et distribution de substances médicamenteuses, sans prescription ni formule émanant d’un docteur en médecine ou d’un officier de santé » ; mais Nestor Richefeu ayant retrouvé une place de premier élève dans une pharmacie de Lyon, et Théodule Lardenois découvert pareille aubaine à Dijon, ils se désistèrent de leurs vindicatifs desseins et abandonnèrent le traître Cabrillat à ses remords et à son bonheur.
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