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Le mariage d’Hermance


À Daniel Riche.

Ce fut surtout après avoir perdu sa mère qu’Hermance Desrigny sentit s’accroître son désir de se marier et se jura de ne pas mourir vieille fille. Elle avait vingt-neuf ans déjà, et si son père, ancien agent voyer cantonal, décédé sept ou huit ans auparavant, si Mme Desrigny, avec sa prévoyance et sa tendre sollicitude, n’avaient pas réussi à l’établir, malgré leur modeste aisance et la dot qu’ils étaient tout disposés à lui servir, c’est que la pauvre Hermance n’était pas bâtie comme tout le monde et d’un placement facile : elle était bossue. Mais cette difformité ne l’empêchait pas d’avoir un petit cœur rempli de généreuses aspirations, gonflé de sève, embrasé de juvéniles ardeurs et de légitimes convoitises, – des trésors d’affection et de dévouement à prodiguer. Et sur qui verser ce baume, épandre cette lave ?

Seule, dans sa jolie et quiète maison de la rue des Remparts, au chevet de Saint-Alban, l’élégante église romane qui forme la principale ou plus justement l’unique « curiosité » de Châtillon-sur-Meurthe, elle songeait mélancoliquement à l’avenir qui l’attendait, s’épouvantait de ce perpétuel isolement.

Depuis la mort de Mme Desrigny, elle avait pris à demeure la femme de ménage qui venait précédemment chaque matin vaquer aux grosses besognes de la maison ; mais, si obligeante, probe et fidèle qu’elle fût, la mère Toinette, avec ses soixante-six ans et malgré les fines moustaches qui lui étaient poussées, ne pouvait guère lui tenir lieu de mari, tout au plus lui servait-elle de chaperon et de porte-respect.

Où le trouver, cet époux si secrètement mais si instamment appelé ? À qui recourir, oser s’adresser ?

Hermance savait bien qu’elle ne possédait pas la taille élancée d’une Diane chasseresse, pas plus que l’ampleur et l’imposante prestance de Junon ; mais de là à se croire contrefaite, à s’avouer qu’elle était bossue ! Elle se reconnaissait « un peu » trop petite, dans son for intérieur, toute mince, fluette et mignonne, avec une épaule, oui, l’épaule droite, peut-être « un peu »... un peu différente de l’autre : – il n’y avait pas à en douter, pas moyen ! et certaines phrases chuchotées parfois derrière elle le lui avaient appris, – « un peu » plus haute et trop... anguleuse. Voilà ce que c’est que de ne pas surveiller le maintien des enfants lorsqu’ils sont encore au berceau et à la lisière, de leur laisser prendre de mauvaises postures ! Et puis d’ailleurs s’il n’y avait pour convoler que les Vénus ou les femmes colosses, il y a bel âge que le monde aurait cessé de se recruter.



Un soir qu’elle parcourait son journal habituel, Le Petit Lorrain, « journal de Meurthe-et-Meuse et des départements limitrophes », Hermance Desrigny rencontra, au bas d’une colonne de la troisième page, l’annonce suivante :

« Institut matrimonial de France, fondé par Mme de Saint-Elme, pour faciliter, entre les familles honorables les alliances les mieux assorties au point de vue physiologique et social. – Dots de 10 000 francs à plusieurs millions. – Rue de la Chaussée d’Antin, 65, Paris. – De une heure à cinq. – Correspondance. »

Le lendemain le regard d’Hermance tomba encore sur cette annonce, le surlendemain encore...

« Si j’écrivais à cette dame ? » finit par se dire Mlle Desrigny.

Et elle lui écrivit.

Par retour du courrier elle reçut un mirifique prospectus, lithographié sur papier rose, et destiné à expliquer, prôner et célébrer « le but moral de l’Institut matrimonial de France ».

« L’Institut matrimonial de France n’est point une agence », déclarait catégoriquement et dédaigneusement Mme de Saint-Elme, en tête de son épître.

« En le fondant, je me suis proposé d’offrir aux familles mon concours maternel et dévoué ; d’être pour elles plus et mieux qu’un intermédiaire et un trait d’union : – une mère ! une mère vigilante, prévoyante, douée d’un flair providentiel, d’une expérience consommée, d’un tact accompli, avant tout d’une inviolable discrétion, et n’ayant en un mot d’autre souci que d’assurer le bonheur de ses enfants.

« Je crois remplir ainsi une véritable mission, un devoir imposé par les circonstances présentes, aujourd’hui que notre société, ébranlée dans sa base, a besoin de se reconstituer et de trouver des cœurs généreux prêts à aider à ce mouvement de régénération qui s’accomplit, etc. »

Comme conclusion, Mme de Saint-Elme invitait ses correspondants à lui adresser la modique somme de vingt francs, prix d’abonnement au Voile nuptial, « moniteur officiel de l’Institut matrimonial de France », où, chaque mois, une nombreuse liste de beaux et brillants partis, tous garantis bon teint, était régulièrement enregistrée et soumise au choix éclairé, offerte à la juste et sainte impatience des lecteurs et lectrices. Pour figurer sur cette liste, mériter d’être admis parmi cette élite, il suffisait d’ajouter cinquante francs au prix de l’abonnement.

Hermance acquitta cette double taxe et expédia en outre à Mme de Saint-Elme, conformément à une recommandation insérée dans l’éloquent prospectus, une de ses photographies, – un petit portrait-carte exécuté l’an passé et où apparaissait seulement sa fine tête, pleine d’expression et de grâce, et son cou, jusqu’à la naissance des épaules.

Mais, au milieu de tous ces futurs conjoints, dans cette longue et interminable séquelle de brèves annonces qui remplissait Le Voile nuptial, qui choisir, où se fixer ?

Grand était l’embarras d’Hermance.

Après avoir pointé au crayon d’abord une vingtaine de ces courts entrefilets, puis réduit ce nombre à quinze, puis à dix, puis à huit, et s’être alors demandé s’il ne valait pas mieux s’en référer au jugement de Dieu et tirer au sort parmi ces huit postulants, elle finit, de guerre lasse, par s’arrêter au numéro 12 818, ainsi libellé :

« Employé d’administr. habit. province, appointem. 3500, avec chances d’avanc. assur. 38 ans, bonne santé, goûts simples, désire épouser demois. ou veuve, ayant âge, fortune et caract. en rapport. »

« Goûts simples », il se pourrait bien que ce fussent ces deux petits mots qui, au milieu de son inextricable perplexité et en fin de compte, avaient déterminé Hermance.

Elle fit part de ce résultat à la maternelle directrice de l’Institut matrimonial, et, moyennant un nouveau versement de cinquante francs, elle reçut communication de la photographie du numéro 12 818, accompagnée d’une fiche relatant les nom, prénom, qualité, résidence, etc., du candidat.

Il se nommait Adrien Bastide et était receveur de l’enregistrement au fond de la Bretagne, dans le petit bourg de Kernorven. Il était représenté en pied sur son portrait-carte, et, malgré l’épaisse barbe qui s’étalait en éventail et frisottait sur sa large poitrine, il n’avait pas du tout l’air terrible ; sa physionomie souriait au contraire et était empreinte d’aménité et d’accortise.

Mais quelle taille, mon Dieu ! quelle gigantesque taille !

On eût dit d’un tambour-major en civil, ou d’un maître sapeur sans sa hache, son tablier et son bonnet à poil. Quel contraste à côté de la pauvre petite maigrichonne d’Hermance !

– Ah ! il est bien trop bel homme pour moi ! murmura-t-elle en soupirant.



Mais il n’y avait plus à reculer. En même temps qu’elle transmettait à Hermance cette carte photographique et ces indications, Mme de Saint-Elme, toujours attentive aux intérêts de sa clientèle, c’est-à-dire aux siens propres, et pressée de toucher des deux côtés à la fois, avisait le numéro 12 818 de la distinction dont il était l’objet, lui expédiait la note signalétique et le portrait de Mlle Desrigny, et celle-ci recevait le lendemain même une lettre signée Adrien Bastide et ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Bien que n’ayant pas l’honneur d’être connu de vous, j’ose prendre la liberté de vous adresser ces lignes : je ne puis résister au besoin de vous exprimer la profonde émotion qui m’a saisi au seul aspect de votre image, et par quelle toute-puissante, quelle providentielle sympathie, je me sens attiré vers vous. Oui, il me semble que j’obéis à une voix du ciel, qu’une inspiration surnaturelle me guide et me pousse... Il est impossible qu’avec un regard si pur, si ouvert, si franc, des yeux à la fois si pétillants d’esprit et si remplis de mansuétude et de bonté, vous n’ayez pas un cœur généreux, compatissant et aimant.

« Mademoiselle, voulez-vous, avant que je prenne les dispositions nécessaires pour vous aller voir, voulez-vous m’autoriser à vous écrire, et consentiriez-vous à répondre à mes lettres ? Ce serait, me paraît-il, un moyen tout simple de faire connaissance ensemble, une connaissance préalable.

« C’est du fond de l’âme, de toutes mes forces, que je vous conjure de m’accorder cette grâce. Vous ne repousserez pas ma prière, non ! Vous êtes bonne : je l’ai vu dans vos yeux, j’en ai la certitude, et c’est en attendant le bonheur de vous lire que j’ose me dire,

« Mademoiselle,

« Votre très humble et très respectueux serviteur,

Adrien Bastide,

« Receveur de l’enregistrement,

« à Kernorven (Finistère). »

En fille avisée et bien élevée, Mlle Desrigny estima convenable, avant d’aquiescer à cette proposition, de compléter les renseignements que lui avait fournis Mme de Saint-Elme, et elle pensa qu’elle ne pouvait mieux s’adresser pour cela qu’à M. le curé de Kernorven.

Sauf certain paragraphe, la réponse qui lui parvint était entièrement rassurante. M. Adrien Bastide jouissait dans tout le canton d’une excellente réputation ; il était sobre, rangé, plein d’exactitude et de courtoisie dans l’exercice de ses fonctions, d’une probité et d’une moralité au-dessus de tout soupçon. Il sortait peu, principalement depuis le décès de sa mère, survenu l’an passé, ne voyait pour ainsi dire personne en dehors de ses heures de bureau, et occupait ses loisirs à jardiner et à pêcher à la ligne.

« Le seul reproche que je me permettrai de formuler contre lui, ajoutait le consciencieux pasteur, c’est qu’il ne témoigne pas assez de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs religieux. M. B. n’assiste guère à la sainte messe que trois ou quatre fois l’an, aux grandes fêtes, et je ne l’ai jamais vu s’approcher des sacrements. »

Cette restrictive considération n’alarma pas Hermance outre mesure. « Baste ! une fois mariés, je le convertirai ! » songea-t-elle sans doute ; et elle manda à M. Adrien Bastide qu’elle agréait volontiers son offre, que cette idée de correspondre ensemble, en attendant leur entrevue prochaine, de s’étudier d’abord à distance et se révéler l’un à l’autre, lui paraissait très judicieuse et d’autant plus acceptable qu’ils n’étaient plus des enfants, qu’ils se trouvaient tous les deux en pleine maturité d’âge et de raison.

Un commerce de lettres, de plus en plus actif, se noua donc entre eux. Ils se contèrent, avec des détails chaque jour plus abondants et plus intimes, ce qu’ils avaient fait jusqu’ici, quelles avaient été leur enfance et leur jeunesse, quels [étaient] leurs rêves d’avenir, et comment et pourquoi tous deux avaient eu recours à l’entremise de Mme de Saint-Elme.

Le même motif les y avait poussés : le manque de relations, l’isolement où ils vivaient l’un et l’autre.

Une entière confiance, un charmant abandon, s’établit ainsi entre eux par degrés. Bientôt Adrien fit emplette d’une bague qu’il adressa à Hermance comme gage de fiançailles ; Hermance alors de lui broder bien vite un élégant porte-cigares pour le jour de sa fête, le 5 mars.

L’entrevue des deux soupirants ne devait plus d’ailleurs être longtemps retardée. Adrien Bastide avait annoncé son intention de profiter de la semaine de Pâques pour solliciter un congé auprès de son directeur départemental et se rendre à Châtillon.

Bref, l’affaire était en si bonne voie, les choses s’emmanchaient si bien, que Mlle Desrigny s’avisa qu’il était temps de prévenir deux amis de son père, M. Maucourt, le pharmacien, et M. le capitaine en retraite Larsonnier, afin qu’ils voulussent bien lui servir de témoins ; et si, après réflexion, elle différa cette démarche, ce fut simplement par excès de réserve. Que risquait-elle d’attendre quelques jours encore, jusqu’à l’arrivée de son fiancé ? – Son fiancé ! Ah ! comme ce mot lui était doux à prononcer, faisait délicieusement battre son cœur ! – De la sorte, elle n’irait pas seule chez ces messieurs ; son Adrien l’accompagnerait ; et quelle joie de l’avoir à son bras, quel triomphe et quelle ivresse de l’exhiber !



Enfin le grand jour se leva. C’était le matin même du dimanche de Pâques qu’Adrien Bastide devait débarquer à Châtillon, et Hermance était avertie qu’il se présenterait chez elle aussitôt après, sur les deux heures de l’après-midi.

La coquette petite maison de la rue des Remparts avait été nettoyée de fond en comble, à l’occasion de cet événement, le corridor lavé à grande eau, le parquet du salon énergiquement ciré et frotté, transformé en miroir, les allées du jardin minutieusement désherbées, et ratissées et peignées comme l’arène d’un cirque.

– J’attends quelqu’un, Toinette !

– Mademoiselle me l’a déjà assez dit ! Ce n’est pas pour le lui reprocher !...

– Vous aurez soin de ne pas faire languir à la porte, comme cela vous arrive souvent...

– Oh ! peut-on...

– ... et d’introduire aussitôt ce... cette personne dans le salon, acheva Hermance.

– Bien sûr, mademoiselle ! Où voudriez-vous ?... N’ayez crainte : je m’embusque dans le corridor, et, au premier coup de sonnette...

Il retentit, ce coup de sonnette. Hermance, assise devant la cheminée du salon, tenait un livre à la main, par contenance, et tremblait, tremblait...

La porte s’ouvrit ; le bel homme, le tambour-major à longue barbe apparut, mais traînant la patte, armé d’une forte canne ressemblant à une béquille ; il boitait, le bon géant.

– Mademoiselle Desrigny ? fit-il.

– C’est moi, monsieur... ? monsieur Bastide ? balbutia la petite bossue, en laissant échapper son livre.

– Vous ?... Mais... Mademoiselle Hermance Desrigny ?... qui m’écriviez ?...

– Oui...

Et ils demeuraient plantés l’un devant l’autre, lui boiteux, elle avec sa bosse, tous deux ébaubis, interdits, bouche bée, et se considéraient stupidement.

– Mais, mademoiselle, vous ne m’aviez pas... vous auriez dû me... m’avouer que...

– Comment, monsieur !

– Il fallait me... Non, mademoiselle, non, ce n’est pas ainsi que l’on... Si j’avais su...

– Si vous... vous m’aviez dit, monsieur...

Et Hermance, les joues empourprées, tremblait de plus en plus, se sentait près de défaillir.

– Oui, j’aurais dû... c’est vrai, mademoiselle ! Mais vous, vous aussi...

– Monsieur, je ne... Moi ? Oh !... Non... Adieu, monsieur !...

Et la pauvre petite bossue, toute confuse, désorientée, affolée, les yeux remplis de larmes, et sur le point d’éclater en sanglots, s’enfuit brusquement, abandonnant la place à son visiteur, – son ex-fiancé.

Le bon géant boiteux patienta quelques instants, trois ou quatre minutes ; puis – que faire ? – il ouvrit la porte du salon, celle du corridor ensuite, et s’en retourna clopin-clopant vers l’hôtel où il était descendu, l’hôtel du Cygne.

Sur son chemin, il rencontra la pittoresque promenade des Quinconces, qui se déroule au pied d’un contrefort des Vosges, surplombe la rivière, et commande une immense et agreste vallée.

Un pâle soleil évoluait dans l’azur sans nuage, et, malgré la saison peu avancée, l’air avait tiédi déjà, et l’on pressentait l’éveil des bourgeons et l’éclosion du renouveau.

Sous les arbres des Quinconces, de nombreux promeneurs vaguaient par couples ou par groupes, à petits pas, douillettement, paresseusement, et savouraient de leur mieux cette première belle journée.

Adrien Bastide s’assit à l’écart, sur un des lourds bancs de pierre, et, les yeux machinalement fixés au loin, le regard perdu dans les sinuosités de la vallée ou les brumes de l’horizon, se prit à méditer sur son aventure, sa mésaventure plutôt, et s’abandonna à toutes les réflexions qu’elle lui suggérait.

Bossue ! Elle était bossue, cette demoiselle Hermance Desrigny, et elle ne lui en avait rien dit ! Ah ! ce n’était pas de jeu, cela, c’était de la fourberie, une indigne tricherie ! Et Mme de Saint-Elme, la « maternelle » directrice de l’Institut matrimonial de France, est-ce qu’elle n’aurait pas dû mieux connaître ses enfants, et les avertir ?... Voilà ce que c’est que de s’adresser à ces charlatans et ces filous !

Mais lui-même, est-ce qu’il n’avait pas sa... son infirmité ? Il s’était bien gardé d’en parler cependant ! Il avait donc voulu tricher, lui aussi ? Non, ce n’était pas tout à fait ce motif. Il n’avait pas osé. C’était une sorte de... de honte, qui l’avait retenu. Mais pourquoi Mlle Desrigny n’aurait-elle pas obéi aux mêmes scrupules que lui ? Oui, c’était sans doute aussi la timidité, la honte, qui l’avait empêchée...

– À moins que... à moins qu’elle n’ignorât son état, sa bosse ? Il y en a, des bossus, qui ne se doutent pas de leur conformation, qui, par conséquent, ne peuvent jamais avouer... Ah ! n’importe ! Bossue ! Elle que, d’après son portrait, j’avais crue si séduisante ! une perfection ! Non, ça ne se fait pas ! J’ai beau boiter, moi... Si elle n’était que boiteuse, passe encore ! Mais bossue ! bossue !



Adrien Bastide avait eu le malheur d’être élevé par une mère tellement idolâtre de lui qu’elle l’avait toujours gardé sous sa coupe, tenu accroché à ses jupes, – jalouse de toutes les femmes qui pouvaient approcher de ce fieu chéri et le ravir à sa folle tendresse.

Quand, à l’âge de vingt-deux ans, par suite d’une griève chute de cheval, il perdit le libre usage de sa jambe gauche, cette incomparable maman, au milieu de ses larmes et de son désespoir, fut presque tentée de se réjouir. Oui ! Au moins son Adrien ne la quitterait plus, se trouverait rivé près d’elle... Oh ! elle avait bien l’intention de le marier, certainement ! Elle saurait bien, tôt ou tard, lui découvrir une avenante petite femme, bien douce, bien docile, grassement dotée surtout. C’était son devoir de mère, et elle n’y faillirait point, bien sûr ! En attendant les mois et les années s’écoulaient, et elle ne découvrait rien. Elle mourut sans avoir mis la main sur cette perle fine.

Cependant Adrien se voyait monter en graine et songeait qu’il était temps, grand temps de se décider, de faire choix d’une compagne qui remplaçât cette chère et inappréciable maman. Mais où choisir ? De quel côté se tourner ? Sa timidité naturelle, encore développée et aggravée par l’éducation qu’il avait reçue ; l’appréhension, le trouble, la douloureuse gêne que sa claudication lui causait, l’empêchaient de chercher autour de lui ; et une réclame de journal lui ayant révélé l’existence de Mme de Sainte-Elme et du providentiel et patriotique établissement qu’elle avait créé, il s’enhardit, – il est si aisé d’être brave à distance et plume en main ! – et demanda à prendre rang dans la brillante et éblouissante phalange du Voile nuptial : – coût cinquante francs d’insertion, plus vingt francs d’abonnement.

Lorsqu’il reçut avis du désir exprimé par Hermance, avec communication de son portrait, et apprit qu’elle figurait dans le susdit livre d’or sous le numéro 19 724 : « Orpheline, 29 ans, physiq. agréab., bien élevée, disting. musicien. 40 000 fr., habitant province, jolie maison avec jardin et cours d’eau, épous. monsieur honor. de préférence empl. d’administr. » il fut à son tour immédiatement séduit, d’abord par la délicate et ravissante expression de sa physionomie, ainsi qu’il s’était hâté de le lui mander ; puis, il faut bien le dire aussi, par les 40 000 francs et par cette « jolie maison avec jardin et cours d’eau », où ses goûts d’horticulteur et de pêcheur à la ligne trouveraient à s’exercer librement, sans dérangement, à son aise et à ses heures.

Et de même qu’Hermance avait consulté M. le curé de Kernorven, il jugea prudent de se renseigner, lui aussi, d’écrire à son collègue, à M. le receveur d’enregistrement de Châtillon-sur-Meurthe. Celui-ci comprit, sans doute, qu’il s’agissait d’un prêt à faire, ou d’une hypothèque à prendre sur la jolie maison avec jardin ; et il fournit sans retard les attestations les plus circonstanciées et les plus favorables sur l’honorabilité et la solvabilité de Mlle Desrigny (Hermance).

Tout était donc pour le mieux, c’était parfait, et l’on pouvait sans risque aller de l’avant.

Hélas ! il n’y avait qu’un point d’omis dans l’annonce du Voile nuptial, aussi bien que dans la lettre de Mme de Saint-Elme et dans celle du collègue de Châtillon : c’est qu’elle était contrefaite, qu’elle était bossue, cette orpheline.

Mais lui, est-ce qu’il ne différait pas aussi quelque peu du commun des mortels, est-ce qu’il n’avait pas aussi sa tare ? Et puis, elle semblait si affectueuse, si prévenante, dévouée, remplie de généreux sentiments, cette petite Hermance ; elle lui écrivait de si gentilles lettres, si cordiales, bien tournées, spirituelles... On devait être si heureux dans la pimpante et proprette maison de la rue des Remparts, le jardin paraissait si bien exposé, le petit cours d’eau si poissonneux !

En tous cas, il ne fallait pas tourner bride et détaler sans se revoir et se mieux expliquer. Que diantre ! on ne fait pas deux cents lieues pour toucher barre simplement et rebrousser chemin au galop.

– Ce ne serait pas raisonnable ! Maintenant que le premier moment de surprise est passé, que la glace est rompue, il faut deviser un brin...



Hermance, pendant ce temps, était en train de se tenir un langage analogue.

Ce n’était pas si facile d’agripper un mari ; elle en savait quelque chose avec ses vingt-neuf ans ! Raison de plus pour ne pas laisser s’envoler celui qu’elle avait trouvé, qu’elle était sur le point de saisir.

Il était boiteux ; mais enfin, elle, elle avait bien l’épaule un peu... un peu pointue ?

– Rien, songeait-elle avec tristesse et aussi avec toute apparence de justesse, rien ne retient plus M. Bastide ici. Il va se hâter de partir, et comme il n’y a que trois trains par jour pour Paris, deux dans la matinée et un le soir, il n’attendra pas jusqu’à demain ; c’est ce soir même, par l’express de quatre heures, qu’il s’en ira... Je devrais bien tout au moins tâcher de l’apercevoir, de me trouver sur le chemin de la gare, comme par hasard...

Et vite, elle mit son chapeau, s’enveloppa de sa mante, et sortit. Mais, à deux pas de chez elle, – il est vrai que la rue des Remparts conduisait directement à la station, – elle se jeta dans le bon géant, le colosse boiteux.

– Monsieur Adrien... Vous partez ?

Et elle avait la mine si contrite, les yeux encore si rouges, si prêts à se mouiller derechef... que le géant s’inclina vers elle, lui prit la main timidement et respectueusement.

– Je vous demande pardon, mademoiselle Hermance... pardon de... de tout à l’heure... Vous étiez si émue... Moi aussi... Mais je ne voudrais pas m’en retourner comme ça... Me permettez-vous de rentrer avec vous ? À présent que nous nous connaissons, nous causerons plus posément...



Il y a deux heureux maintenant dans la petite maison de la rue des Remparts.

Sur l’un des vantaux de la porte, est fixé un écusson en zinc verni et de forme ovale, où se détache, en lettres noires cette inscription : Bureau de l’Enregistrement. Quelques mois après son mariage, Adrien Bastide a obtenu, en effet, de permuter avec son collègue de Châtillon.

Et ils sont heureux, les deux disgraciés, bien heureux, dans leur paisible et gaie solitude.

Mais quelle drôle de noce que la leur ! Cette naine et ce géant, ce boiteux et cette boscotte ! On s’en souviendra longtemps, de cette cérémonie, à Châtillon-sur-Meurthe.
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