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La jarretière de la mariée


À Auguste Aubry.

Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-là, son principal créancier, le père Salomé, encore plus revêche et plus intraitable que de coutume.

– Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre ! Assez comme ça ! Vous vous moquez de moi, c’est clair comme le jour ! Eh bien, je n’aime pas qu’on se moque de moi !

– Je vous assure bien, monsieur Salomé, que telle n’a jamais été mon intention, jamais !

– Allons donc ! Enfin j’ai besoin d’argent : vous ne pouvez pas m’en donner, n’est-ce pas ?

– Je ne le puis pas, effectivement.

– Alors d’ici même je m’en vais chez l’huissier ! Je m’en vais vous poursuivre, faire vendre... Il faut en finir, à la fin des fins !

– Faites ! conclut Roger en étouffant un bâillement et d’un ton qui ne laissait aucun doute sur la complète inefficacité de cette menace.

– Je vous avais cependant proposé un moyen..., un moyen bien simple de vous libérer, reprit le vieux Salomé, agacé et démonté par l’imperturbable calme de son interlocuteur... Oui, si vous m’aviez écouté...

– Quoi donc ?

– Vous seriez marié !

– Grand merci ! J’aime mieux vous devoir !

– C’est ça ! Toute la vie ! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de moi !

– Marié ! Marié par vous ! Moi ! Vous n’y songez pas, monsieur Salomé !

– Je vous demande bien pardon, j’y songe, monsieur le comte. Ou plutôt, j’y songeais ! Et permettez-moi d’ajouter que vous pourriez l’être plus mal que par moi, marié ! Oui, ne vous en déplaise ! J’avais justement si bien votre affaire !

– Votre petite paysanne ? Votre vigneronne de la Champagne ? Encore !

– Oui, monsieur le comte, encore ! Ma petite vigneronne, comme vous dites ! Une jeune personne tout à fait digne de vous... Six cent mille francs de dot, plus un million à la mort du père, sans compter le reste, les oncles, les tantes... Avec cela, belle à ravir, gracieuse et distinguée comme une petite reine ; instruite, mais sans exagération ; excellente musicienne... Elle sort du couvent, et son rêve serait d’habiter Paris et de s’entendre appeler Mme la comtesse...

– Voyez-vous ça !

– Quelle aubaine ! Nous serions illico, vous tiré d’embarras, moi payé, et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une véritable perle ! Je ne lui connais qu’un défaut, un seul...

– Vous devez vous tromper, monsieur Salomé. Elle est absolument intacte et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique placidité.

– Non, malheureusement ! Elle... elle boite.

– Vous avez dit ?

– Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de... claudication. Oh ! très légèrement ! C’est à peine visible !

– Ah çà, vous plaisantez ? C’est vous qui vous moquez de moi, monsieur Salomé !

– Pas le moins du monde ! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte. Je vous ai fait voir les avantages de l’affaire, le beau côté de la médaille ; à présent, je vous en dévoile le revers, car il y a un revers, il y en a toujours un...

– Au dire même de M. de la Palisse !



Cependant M. Justius Salomé insista si vigoureusement cette fois, se montra si éloquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgré son scepticisme et son indifférence, consentit à se laisser conduire à une partie de chasse au château de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le grand fabricant de vin de Champagne, et à entrevoir Mlle Clotilde, la jeune « vigneronne ». Il en revint tout surpris et enthousiasmé.

– Mais il a raison, ce diable de Salomé ! Elle est charmante, ravissante, cette petite ! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus le million du papa, les espérances... Tiens, tiens, mais !... Ce ne serait pas si bête...

Son infirmité ? Mais elle n’avait rien de pénible pour autrui, rien de désagréable...

– Au contraire ! était même presque tenté d’ajouter Roger. Elle lui donne presque un attrait de plus, un surcroît de grâce, comme à Mlle de la Vallière !

Bref, Clotilde lui plut si fort qu’il n’hésita pas à continuer ses démarches et bientôt à solliciter sa main.

Si Roger avait été séduit par la beauté, les charmes physiques et la dot de Mlle Martelot, celle-ci, de son côté, n’était pas demeurée insensible aux qualités du jeune comte, à ses élégantes manières, son cachet aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et de son titre. Aussi fut-il agréé d’emblée.

– Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est décidée, le mieux est d’en terminer tout de suite, déclara le brave M. Martelot. Nous approchons de Pâques... Le mariage pourrait avoir lieu dans la semaine de la Quasimodo.

– Parfaitement, mon cher beau-père. Les délais légaux seront expirés, et votre avis, votre proposition, s’accorde pleinement, d’ailleurs, avec mes plus vifs désirs : le plus tôt sera le mieux !

Le soir même de la cérémonie, comme tous les invités, au nombre d’une trentaine, étaient rassemblés autour d’une longue table dressée, vu la circonstance, dans le salon d’été du château, et qu’on venait, flûtes en mains, de boire à la prospérité du nouveau couple, un petit-cousin de Roger, Saturnin d’Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans, se glissa mystérieusement sous la table pour aller, selon l’antique coutume, dénouer et cueillir la jarretière de la mariée.

Mais soudain, en même temps que Clotilde se reculait en jetant un cri strident, Saturnin surgit tout défait, blême, effaré.

– Oh ! oh !... Mais c’est que... elle a une jambe de bois !

– Une jambe de bois ? se récria Roger en se levant d’un bond et en considérant sa femme avec stupeur. Vous avez une...

Clotilde courba la tête et se plongea le visage dans les mains.

– Me tromper de la sorte ! Oh ! !

– Mais je croyais que vous le saviez ! Elle aussi le pensait ! interrompit M. Martelot. Nous n’avons voulu tromper personne ! Comment donc !

– Une jambe de bois ! Oh ! oh ! !... répétait Roger tout indigné et consterné.

– Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous ! C’est un petit malentendu...

– Un petit ?... Par exemple ! je vous trouve superbe !

– Voyons, Roger !... Pas de scandale, mon enfant !... Remettez-vous ! Voyons !... J’augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il à voix basse et en forçant son gendre à se rasseoir.
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