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Une petite charité s.v.p.


À Albert Rousseau.

C’est à la suite d’un échec matrimonial que Maurice Chantenay, professeur d’histoire au collège de Saint-Aubin, sollicita son changement de résidence et parvint, grâce à ses deux volumes sur les colonies grecques et les colonies romaines, à se faufiler dans les bureaux du ministère de l’instruction publique.

M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous les tons et sur tous les toits qu’il donnait cent mille francs de dot à sa petite-fille Renée, – cent mille francs comptant ! recta ! pas un centime de moins ! – avait trouvé ridicule, irrévérencieux et insultant même qu’un simple licencié, gagnant tout au juste deux mille huit cents francs et ne possédant d’autre avoir que son latin et ses diplômes, osât se mettre sur les rangs, prétendre à un aussi brillant parti.

– Il a du toupet, vrai, ce petit pion !

Renée, qui était orpheline et avait été élevée par ses grands-parents, avait dû se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l’aimait, « ce petit pion ». Son unique réconfort avait été de s’épancher auprès de sa grand’maman, tendre et excellente femme, mais à qui aucune manifestation de volonté n’était permise, et qui, depuis longtemps, depuis le lendemain même de son mariage, avait été assujettie et annihilée par son maître et seigneur.

Arrivé à Paris, Maurice s’était installé avec sa mère dans un très modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris là sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d’occuper et surmener son esprit, de le contraindre à oublier son rêve impossible. Et puis qui sait ? Il avait en tête, sur le chantier même déjà, un grand ouvrage consacré à la géographie ancienne, et il lui tardait de mener cette œuvre à bonne fin. Peut-être, avec beaucoup de démarches, beaucoup de remuements et de protections, réussirait-il à décrocher quelque récompense académique ; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur son front : on verrait bien alors, là-bas, à Saint-Aubin, qu’il n’était pas un âne, et peut-être alors le père Baudelot regretterait-il de l’avoir repoussé, de l’avoir méconnu.

Et Maurice, stimulé par cet espoir, alléché par ce gentil brin de laurier, vivait confiné dans sa retraite, terré comme un bénédictin dans ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller à son bureau, à dix heures du matin, et, dès que quatre heures avaient sonné, reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentré, aussitôt le dîner terminé en tête à tête avec sa mère, quelle bonne et longue soirée, tout entière remplie par de passionnantes investigations à travers les écrivains latins et leurs interprètes et glossateurs !



Pour se rendre à son ministère, Maurice Chantenay suivait invariablement le même chemin : rue Saint-Placide, rue du Bac, rue de Varenne et rue de Bellechasse ; pour en revenir, les mêmes voies en sens inverse.

Or, il advint qu’un matin, à l’angle de la rue Saint-Placide et de la rue de Vaugirard, un mendiant l’accosta.

– Un petit sou, m’sieu, si vous plaît !... si vous plaît, m’sieu !

Maurice se laissa toucher par l’air dolent et minable du pauvre hère, et lui bailla une modique aumône.

Mais, à dater de ce jour-là, tous les matins, immanquablement, à l’heure où il débouchait dans la rue Saint-Placide, notre bureaucrate était certain de voir ce même mendiant surgir de son coin de porte, de son embuscade habituelle, tomber sur lui, l’escorter en geignant, soupirant et roulant des yeux désespérés : « M’sieu... je vous en prrrie !... M’sieu... ayez pitié !... J’ai neuf enfants... Ma femme est à l’hôpital... M’sieu !... M’sieu... je vous en prrrie !... » s’agripper férocement à ses grègues, et ne le lâcher qu’après avoir empoché son obole.

Maurice finissait par être impatienté de cette poursuite aussi méthodique et inévitable qu’acharnée et implacable, et de cet impôt forcé.

– Je ne suis plus libre à présent !... Plus moyen de passer mon chemin tranquillement... Ah ! non, non, il faut que je me débarrasse de ce crampon !

Et, cette résolution prise, il modifia son itinéraire, de façon à éviter l’embuscade susdite.



À quelque temps de là, comme il sortait de son bureau et venait de s’engager dans la paisible rue de Varenne, il fut abordé par une vieille femme, une pauvresse, qui vaguait d’un trottoir à l’autre, guignant les passants bien mis et de physionomie paterne, ainsi que les équipages qui s’arrêtaient devant les portes d’hôtel.

– Une petite charité, mon bon monsieur, s’il vous plaît !

Maurice eut l’air de ne pas entendre, ne broncha point et doubla le pas.

– Je vous en prie, monsieur ! Une petite charité !... Je suis bien malheureuse, mon bon monsieur... Ça vous portera bonheur !...

Il avait beau ne rien répondre, filer droit et presto, la pauvresse ne le quittait pas, trottinait à ses côtés, en continuant de moduler ses larmoyantes implorations.

– Une charité, monsieur !... Une petite charité !... Si peu que ce soit, monsieur !... Je vous en sssupplie !... Je vous en ssssupplie !...

– Non, ma brave femme, non ! répliqua durement Maurice agacé. Parce que, si je vous donne aujourd’hui, il faudra vous donner encore demain et tous les jours que Dieu fasse. Je ne pourrai plus passer dans cette rue sans que vous me poursuiviez... Je ne donne jamais en rue. C’est un parti pris chez moi. Je ne connais que le bureau de bienfaisance ; adressez-vous à votre mairie...

– Mais, monsieur, je m’y suis adressée. On m’accorde trois livres de pain par semaine. On ne peut faire plus, qu’ils m’ont dit, ces messieurs du bureau... Pour lorsss, faut bien que j’aie recours aux âmes charitables... Je suis bien malheureuse, allez, mon bon monsieur ! Je viens d’être malade... Voilà plus d’un mois que je ne sors pas... Je vous promets, je vous laisserai tranquille quand vous passerez. Je n’abuserai pas...

– Est-ce bien vrai ?... Vous me le promettez ?... Vous ne me relancerez pas ?...

– Non, monsieur, non, bien sûr !

– Eh bien, tenez !

Et il lui mit quelques gros sous dans la main.

– Merci bien, mon bon monsieur, merci bien ! Ça vous portera bonheur.

Le lendemain, à la même heure, la pauvresse était encore au même endroit, en train de faire sa chasse. En apercevant de loin un monsieur en chapeau haut de forme et pardessus, elle courut à lui ; mais, dès qu’elle eut reconnu son bienfaiteur de la veille, elle s’arrêta net, esquissa un timide salut et traversa la chaussée pour aller emboîter le pas à une élégante dame accompagnée d’une nounou et de son bébé.

Les jours suivants, même jeu de la part de la mendiante, qui décidément avait choisi la riche et aristocratique rue de Varenne pour champ d’opérations : elle se dirigeait d’abord droit vers Maurice, puis, à trois pas de lui, ayant constaté à qui elle allait s’adresser, elle effectuait une discrète volte-face et partait jeter le grappin de l’autre côté de la rue.

– Allons, tenez, lui dit Maurice un soir, après avoir fouillé dans sa poche et en souriant malgré lui dans sa barbe, puisque vous êtes si fidèle à votre parole...

– Je vous remercie bien, monsieur ! Que le bon Dieu vous protège !

Et bientôt, peu à peu, ce fut l’employé qui, au lieu de laisser la pauvresse venir au-devant de lui, prit l’habitude d’aller à elle et de lui donner chaque jour un petit sou. Cet impôt, qu’il avait d’abord esquivé et repoussé, parce qu’on voulait l’en frapper sans son aveu et pour ainsi dire malgré lui, maintenant qu’on ne le lui réclamait plus, qu’on ne cherchait plus à le lui extorquer ou le lui soutirer à force d’insistance, d’importunité et d’astuce, il se faisait un devoir et un plaisir de l’acquitter. Il se serait plutôt détourné de sa route à présent, s’il l’eût fallu, pour rencontrer « sa » mendiante et lui verser son minuscule tribut accoutumé.

– Merci bien, merci bien, mon bon monsieur ! Le Seigneur tout-puissant vous le rendra plus tard !...



Maurice avait fini par prendre intérêt à cette indigente, et un jour que Mme Chantenay voulait se débarrasser de quelques défroques hors d’usage, il songea à cette vieille femme et lui demanda de pousser jusque chez lui.

– Venez de bonne heure, entre huit et neuf... Vous n’oublierez pas : nº 37, rue Notre-Dame-des-Champs, M. Chantenay ?

– Et je monterai directement au troisième ?

– Oui, cela vaudra mieux... C’est afin que la concierge ne sache pas... Elle trouverait peut-être que ces vieux effets auraient dû lui revenir...

– N’ayez crainte, je ne soufflerai mot... Et puis elle ne verra pas ce que j’emporte.

Trois semaines environ après cette visite matinale, Maurice fut tout étonné, à sa sortie du ministère, de ne pas voir sa mendiante dans les parages habituels.

– Tiens ! que se passe-t-il donc ?

Le lendemain, elle ne s’y trouvait pas non plus.

– Elle a donc changé de quartier ?... À moins qu’elle ne soit tombée malade ?...

Mais comment s’en assurer ? Il ignorait son nom. Il savait seulement qu’elle habitait dans la rue du Cherche-Midi, du côté du boulevard Montparnasse.

Elle paraissait avoir bien définitivement déserté son poste.

– Et sans rien dire ?... aussi soudainement ?... C’est drôle !

Il avait néanmoins presque oublié déjà cette pauvresse, quand un soir il reçut une lettre signée du commissaire de police de son quartier, par laquelle ce magistrat l’invitait à passer sans retard à son cabinet.

Il s’y présenta le lendemain matin, et aussitôt le commissaire donna l’ordre de l’introduire.

– Vous êtes bien M. Chantenay ?

– Lui-même, monsieur. Voici la lettre que vous m’avez expédiée. Voici une quittance... des cartes...

– Vous avez connu une dame Tabourin, domiciliée rue du Cherche-Midi, 150 ?

– Tabourin ? Non, monsieur, je ne connais personne de ce nom.

– Une vieille femme, une vieille mendiante, qui rôdait toujours par ici...

– Ah ! bien ! bien ! Elle s’appelle Tabourin ? Je la rencontrais d’ordinaire rue de Varenne...

– C’est ça ! Et vous ne la rencontrez plus maintenant ? Elle est décédée, monsieur.

– Ah !

– Et elle vous a institué son héritier.

– Moi ?

– Vous-même. J’ai dû avant-hier pénétrer chez elle. Le concierge était venu m’informer qu’on la croyait morte dans sa chambre, qu’une odeur de plus en plus fétide emplissait l’escalier, se répandait dans toute la maison. J’ai fait ouvrir sa porte, – une porte de mansarde, de soupente... un taudis sans nom... Elle gisait, à demi décomposée déjà, sur la paillasse et les hardes qui lui servaient de lit. Il a fallu enlever le corps immédiatement. Eh bien, monsieur, sous ces hardes, dans ce tas de guenilles où couchait la mère Tabourin, j’ai découvert des valeurs, des billets de banque, une fortune... Cent douze mille trois cents francs, monsieur !

– Cent douze mille... Et c’est à moi qu’elle lègue... ?

– À vous, oui, monsieur. Son testament, rédigé sur une demi-feuille de papier à lettres, mais en bonne et due forme, était soigneusement placé derrière un crucifix pendu au mur. Elle y déclare que, n’ayant plus ni parents, ni alliés, personne au monde, elle nomme héritier de tout ce qu’elle possède M. Chantenay fils, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, nº 37, qui a toujours été très bon pour elle...

– Pauvre vieille !

– ... Qui lui faisait l’aumône chaque jour, malgré la méfiance et la terreur que lui inspirent les mendiants des rues...

– C’est vrai !

– « Mais je lui disais bien que ça lui porterait bonheur ! » Ce testament, du reste, est actuellement entre les mains de Me Hurteau de la Hurteaudière, notaire, boulevard du Palais, qui est chargé de vous le remettre et qui vous attend.



Un mois plus tard, Maurice Chantenay était l’époux de Renée Baudelot. Le mariage avait été pompeusement et magnifiquement célébré à Saint-Aubin : – le grand-père Baudelot n’entendait pas être accusé de faire chichement les choses, lui qui donnait cent mille francs de dot à sa petite-fille, cent mille francs comptants, là, recta, rubis sur l’ongle !

La première visite des jeunes époux, en arrivant à Paris, fut, on le devine, pour la tombe de la mère Tabourin. Pas de couronnes trop grandes, pas de bouquets trop beaux pour elle. Ils lui ont acheté une concession à perpétuité, et l’ex-guenilleuse pauvresse de la rue de Varenne repose, comme une opulente douairière défunte, dans un caveau particulier, sous une dalle de marbre blanc surmontée d’une croix sculptée...

C’est le moins qu’ait pu faire pour elle son héritier improvisé.
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