Littérature russe








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LETTRE DEUXIÈME.


On peut demander comment, au milieu de tant de secousses, de guerres intestines, de conspirations, de crimes et de folies, il y a eu tant d’hommes qui aient cultivé les arts utiles et les arts agréables en Italie, et ensuite dans les autres États chrétiens ; c’est ce que nous ne voyons pas sous la domination des Turcs.

Voltaire, Essai sur les mœurs.
Madame,

Vous avez vu dans mes lettres précédentes7 combien il est important de bien concevoir le mouvement de la pensée dans la succession des âges, mais vous avez dû y trouver aussi une autre pensée : lorsque l’on est pénétré de cette idée fondamentale qu’il n’est point d’autre vérité dans l’esprit de l’homme que celle que Dieu y a déposée de sa main alors qu’il le tira du néant, on ne saurait guère envisager le mouvement des siècles de la même manière que l’envisage l’histoire vulgaire. On découvre alors que non-seulement une providence ou une raison parfaitement sage préside au cours des événements, mais qu’elle exerce encore une action directe et constante sur l’esprit de l’homme. En effet, si l’on admet une fois qu’il a été nécessaire que la raison de l’être créé, pour se mettre en mouvement, ait primitivement reçu une impulsion qui ne provenait pas de sa propre nature, que ses premières idées, ses premières connaissances, n’avaient pu être autre chose que des communications miraculeuses de la raison suprême, ne s’ensuit-il pas que, dans le cours même de son progrès, la puissance qui l’a ainsi constituée a dû continuer à exercer sur elle la même action dont elle a fait usage au moment où elle lui imprimait son premier mouvement ?

Cette manière de concevoir l’être intelligent dans le temps et son progrès doit vous être devenue d’ailleurs parfaitement familière, si vous avez bien saisi, Madame, les choses dont nous sommes convenus précédemment. Vous avez vu que le pur raisonnement métaphysique démontre parfaitement la perpétuité d’une action extérieure sur l’esprit de l’homme ; mais il n’était pas même besoin dans ce cas d’avoir recours à la métaphysique ; la conséquence est rigoureuse par elle-même, on ne saurait la nier qu’en niant les prémisses dont elle se tire. Or, si l’on réfléchit sur le mode même de cette action continue de la raison divine dans le monde moral, on trouve qu’outre qu’elle devait être, comme nous venons de le voir, conforme à son action initiale, elle devait encore avoir lieu de telle manière que la raison humaine restât parfaitement libre et pût exercer toute son activité. Il n’y a donc rien de surprenant qu’il y ait eu un peuple au sein duquel la tradition des premières communications de Dieu se soit conservée plus pure que parmi les autres, et que de temps à autre des hommes aient apparu, dans lesquels se renouvelait en quelque sorte le fait primitif de l’ordre moral. Ôtez ce peuple, ôtez ces hommes privilégiés, il faudra supposer que chez tous les peuples, à toutes les époques de la vie générale de l’homme, dans chaque individu, la pensée divine se révélait également pleine, également vivante : ce serait, vous le voyez, détruire toute personnalité et toute liberté dans le monde intellectuel, ce serait anéantir la chose donnée. Il est évident qu’il n’y a de personnalité ni de liberté qu’autant qu’il y a diversité d’intelligences, diversité de forces morales, diversité de connaissances. Au lieu qu’en supposant dans quelques individualités seulement, dans une nation, dans quelques esprits isolés, spécialement chargés de la garde de ce dépôt, un degré extraordinaire de soumission aux traditions primitives ou une latitude particulière à l’égard de la vérité originairement infuse dans l’esprit humain, on ne fait absolument rien que poser un fait moral parfaitement analogue à celui qui se passe incessamment sous nos yeux, à savoir, peuples et individus en possession de certaines lumières, dont d’autres peuples et d’autres individus sont dépourvus.

Dans le reste du genre humain ces grandes traditions s’entretenaient aussi plus ou moins pures, selon les différentes situations des peuples ; et l’homme n’a marché dans la voie qui lui a été prescrite qu’au flambeau de ces vérités puissantes qu’une autre raison que la sienne avait engendrées dans son cerveau ; mais il n’y avait qu’un seul foyer de la lumière sur la terre. Ce foyer ne brillait pas, il est vrai, à la manière des lumières humaines ; il ne répandait pas au loin un éclat trompeur ; concentré sur un seul point, lumineux et invisible à la fois, comme tous les grands mystères du monde ; ardent, mais caché comme le feu de la vie, tout s’éclairait de cette lumière ineffable, et tout tendait à ce centre commun, tandis que tout semblait reluire de son propre éclat, et se diriger vers les fins les plus opposées8. Mais quand vint le moment de la grande catastrophe du monde intellectuel, toutes les vaines puissances que l’homme avait érigées s’évanouirent à l’instant même, et il ne resta debout, au milieu de la conflagration générale, que le seul tabernacle de la vérité éternelle. Voici comment se conçoit l’unité religieuse de l’histoire, et comment cette conception s’élève à une véritable philosophie des temps, qui nous montre l’être intelligent surbordonné à une loi générale tout autant que le reste des choses créées. Je voudrais pour beaucoup, Madame, que vous pussiez arriver à cette manière abstraite et profonde de ressentir l’histoire ; rien n’agrandit notre pensée et n’épure notre âme comme cette vue d’une providence qui domine les siècles et conduit le genre humain à ses destinées finales.

Mais cherchons d’abord à nous faire une philosophie de l’histoire qui répande sur toute la vaste région des souvenirs humains une lumière qui soit pour nous comme l’aurore de la vive clarté du jour. Nous tirerons d’autant plus de fruit de cette étude préparatoire de l’histoire, qu’elle pourra faire à elle seule un système complet dont à la rigueur nous pourrions nous contenter, si par aventure quelque chose venait à nous arrêter dans notre progrès ultérieur. Du reste, veuillez vous rappeler, Madame, que ce n’est point du haut de la chaire que je vous adresse ces réflexions, et que ces lettres ne font autre chose que continuer nos entretiens interrompus, entretiens où j’ai recueilli tant de doux moments, et qui, j’aime à le redire, avaient été pour moi de véritables consolations à une époque où j’en avais grand besoin. Ne vous attendez donc pas à me trouver cette fois plus didactique qu’à l’ordinaire, et vous-même, Madame, veuillez comme à l’ordinaire suppléer de votre propre fonds à ce qu’il y aura d’incomplet dans cette étude.

Vous vous êtes déjà aperçue sans doute, Madame, que la tendance actuelle de l’esprit humain le porte naturellement à revêtir toute espèce de connaissance d’une forme historique. En méditant sur les bases philosophiques de la pensée de l’histoire, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’elle est appelée aujourd’hui à s’élever à une portée infiniment plus élevée que celle où elle s’est tenue jusqu’ici ; on peut dire que l’esprit ne se plaît plus aujourd’hui que dans la région de l’histoire ; qu’il ne fait plus que se replier incessamment sur le temps écoulé, et ne cherche plus à se donner des forces nouvelles qu’en les résumant d’après ses souvenirs, la contemplation de la carrière parcourue, l’étude des puissances qui ont dirigé sa marche à travers les siècles. C’est là assurément une tournure fort heureuse que la science a prise. Il est temps de concevoir que la force puisée par la raison humaine dans l’étroit présent ne la constitue pas tout entière, et qu’il est en elle une autre force qui, en ramassant dans une seule pensée et les temps écoulés et les temps promis, fait son être véritable, et la place dans sa véritable sphère d’activité.

Mais ne trouvez-vous pas, Madame, que l’histoire racontée est nécessairement incomplète, et qu’elle ne contiendra jamais que ce qui en reste dans la mémoire des hommes ? Or tout ce qui arrive n’y reste pas. Il est donc évident que le point de vue historique actuel ne saurait satisfaire la raison. Malgré les utiles travaux de la critique, malgré les secours que les sciences naturelles se sont plu à lui prêter en dernier lieu, vous le voyez, elle n’a pu arriver encore ni à l’unité ni à cette haute moralité qui dériverait d’une vue distincte de la loi générale du mouvement des temps. L’esprit humain a toujours aspiré, dans sa contemplation des siècles écoulés, à ce grand résultat ; mais l’instruction facile qui se tire de tant de manières des études historiques, ces leçons de philosophie banale, ces exemples de je ne sais quelles vertus, comme si la vertu s’étalait sur le grand théâtre du monde, cette moralité triviale de l’histoire qui n’a jamais fait un seul honnête homme, mais une foule de scélérats et de fous, et qui ne sert qu’à perpétuer la pauvre comédie du monde, tout cela a détourné la raison des véritables instructions que les traditions humaines sont destinées à lui offrir. Tant que l’esprit chrétien dominait la science, une pensée profonde, quoique mal articulée, répandait sur ces études quelque chose de la sainte inspiration dont elle émanait ; mais à cette époque la critique historique était encore si peu avancée, tant de faits, ceux surtout des temps primitifs, se conservaient encore d’une manière si défigurée dans les souvenirs du genre humain, que toutes les clartés de la religion ne pouvaient dissiper ces ténèbres profondes, et l’histoire, quoique éclairée par une lumière supérieure, n’en marchait pas moins terre à terre. Aujourd’hui une manière rationnelle d’envisager la matière historique produirait un résultat bien autrement positif. C’est une philosophie de l’histoire toute nouvelle que requiert la raison du siècle ; une philosophie qui ne ressemblerait pas plus à sa philosophie actuelle que les analyses savantes de l’astronomie de nos jours ne ressemblent aux séries d’observations gnomoniques d’Hipparque et du reste des astronomes anciens. Il faut seulement remarquer qu’il n’y aura jamais assez de faits pour tout démontrer, et qu’il y en avait plus qu’il n’en fallait pour faire tout pressentir dès le temps de Moïse et d’Hérodote. Quelque accumulation que l’on en fasse, ils n’amèneront donc jamais à une complète certitude qui ne peut résulter que de la manière dont ils seront groupés, conçus, ordonnés. C’est ainsi, par exemple, que l’expérience des siècles, qui avait enseigné à Képler les lois du mouvement planétaire, n’avait point suffi à lui dévoiler la loi générale de la nature ; et que c’est à une espèce de révélation extraordinaire d’une pieuse méditation que cette découverte, comme l’on sait, fut réservée.

Et d’abord que signifient, je vous prie, ces rapprochements de siècles et de peuples qu’entasse une vaine érudition ? Toutes ces généalogies de langues, de peuples et d’idées ? Une philosophie aveugle ou entêtée ne saura-t-elle pas s’en débarrasser toujours, par son vieil argument de l’uniformité générale de la nature humaine ; de tout ce merveilleux entrelacement des temps, par sa théorie favorite du développement naturel de l’esprit humain sans trace de providence, sans autre cause que la propre force dynamique de sa nature ? L’esprit humain n’est pour elle, on le sait, que la boule de neige qui grandit en roulant, voilà tout. Du reste, ou elle voit partout un progrès et un perfectionnement naturels qui, selon elle, sont inhérents à l’être humain, ou elle ne trouve qu’un mouvement sans motif et sans raison. Selon les différentes trempes d’esprit sombre et désespéré, ou tout en espérances et en compensations, tantôt elle ne voit l’homme que se trémousser imbécile comme le moucheron au soleil, tantôt s’élever et monter toujours par l’effet de sa sublime nature, mais toujours c’est l’homme et rien que lui. Volontairement ignorante, le monde physique qu’elle s’imagine connaître ne lui apprend rien, sinon ce qu’il offre à la vaine curiosité de l’esprit et aux sens. Les grandes lumières que ce monde épanche sans cesse de son sein n’arrivent pas jusqu’à elle ; et si enfin elle se décide à reconnaître un plan, un dessein, une raison dans la marche des choses, à y soumettre l’intelligence humaine et à accepter toutes les conséquences qui en résultent relativement au phénomène universel de l’ordre moral, cela lui est impossible. Il ne sert donc de rien ni de lier les temps, ni de travailler perpétuellement sur le matériel des faits ; il faut chercher à caractériser moralement les grandes époques de l’histoire ; il faut chercher à déterminer sévèrement les traits de chaque âge, selon les lois de la raison pratique. D’ailleurs, si l’on y regarde bien, l’on trouvera que la matière historique est à peu près épuisée ; que les peuples ont récité à peu près toutes leurs traditions, que si des époques reculées peuvent encore être mieux éclaircies un jour (et encore ne sera-ce point par cette critique qui ne sait que remuer les vieilles poussières des peuples, mais par quelques procédés purement logiques), pour des faits proprement dits il n’y en a plus guère à exhumer ; enfin, que l’histoire n’a plus autre chose à faire aujourd’hui qu’à méditer.

Ceci admis, elle se placerait naturellement dans le système général de la philosophie, et en ferait dorénavant un élément intégrant. Nombre de choses s’en détacheraient alors, comme de raison, qu’on abandonnerait aux romanciers et aux poètes ; mais il y en aurait bien plus encore qui surgiraient alors de l’atmosphère nébuleuse où elles gisent encore, pour se placer aux sommités les plus apparentes du nouveau système. Ces choses ne recevraient plus leur caractère de vérité uniquement de la chronique ; mais, de même que ces axiomes de la philosophie naturelle que l’expérience et l’observation ont découvertes, mais que la raison géométrique a réduites en formules et en équations, ce serait désormais la raison morale qui leur imprimerait le cachet de la certitude. Telle est, par exemple, cette époque si peu comprise encore, selon nous (et cela non faute de données et de monuments, mais faute d’idées), où aboutissent tous les temps, où tout se termine, où tout commence, dont on peut dire sans exagération que tout le passé du genre humain s’y trouve confondu avec tout son avenir, je veux dire les premiers moments de l’ère chrétienne. Il viendra un jour, je n’en doute pas, où la méditation historique ne pourra plus se détacher de ce spectacle imposant de toutes les anciennes grandeurs des hommes réduites en poussière, de toutes leurs grandeurs futures venant à éclore. Telle est aussi la longue période qui a suivi et continué cet âge du renouvellement de l’être humain, période dont le préjugé et le fanatisme philosophique se faisaient naguère une si fausse image, où de si vives lumières se cachaient au fond des plus épaisses ténèbres, où tant de puissances de tout genre se conservaient et s’alimentaient au milieu de l’immobilité apparente des esprits, et qu’on n’a commencé à concevoir que depuis la nouvelle direction que les études historiques ont prise.

Puis de gigantesques figures, perdues à cette heure dans la foule des personnages historiques, sortiront de l’ombre qui les enveloppe, tandis que mainte renommée à laquelle les hommes ont prodigué trop longtemps une coupable ou imbécile vénération s’abîmera pour jamais dans le néant. Telles seront entre autres les nouvelles destinées de quelques-uns des personnages de la Bible, méconnus ou négligés par la raison humaine, et de quelques sages païens qu’elle a entourés de plus de gloire qu’ils n’en ont mérité ; par exemple, de Moïse et de Socrate, de David et de Marc-Aurèle. On saura une fois pour toutes que Moïse a donné le Dieu véritable aux hommes, tandis que Socrate ne leur a légué que le doute pusillanime ; que David est le modèle parfait du plus saint héroïsme, tandis que Marc-Aurèle n’est au fond qu’un exemplaire curieux d’une grandeur artificielle et d’une vertu d’apparat. On ne se rappellera plus aussi Caton déchirant ses entrailles que pour apprécier à leur juste valeur la philosophie qu’inspirait cette vertu forcenée et la misérable grandeur que l’homme s’était faite. Parmi les gloires du paganisme, je crois que le nom d’Épicure se trouvera dégagé du préjugé qui le flétrit, et qu’un intérêt nouveau s’attachera à son souvenir. D’autres grandes renommées subiront de même un sort nouveau. Le nom du Stagyrite, par exemple, ne sera plus prononcé qu’avec une sorte d’horreur, celui de Mahomet qu’avec un respect profond. Le premier sera considéré comme un ange de ténèbres, qui avait comprimé pendant nombre de siècles toutes les puissances du bien parmi les hommes ; le second comme un être bienfaisant, l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’accomplissement du plan formé par la sagesse divine pour le salut du genre humain. Enfin, le dirai-je ? une espèce d’infamie s’attachera peut-être au grand nom d’Homère. Le jugement que l’instinct religieux de Platon lui fit porter sur ce corrupteur des hommes ne sera plus regardé comme une de ses saillies utopiques, mais comme une de ses anticipations admirables des pensées de l’avenir. Il faut qu’il vienne, le jour où l’on ne saura plus que rougir au souvenir de l’enchanteur coupable qui a contribué d’une si effrayante manière à dégrader la nature humaine ; il faut que les hommes se repentent un jour avec douleur de l’encens qu’ils ont prodigué à cet adulateur de leurs plus viles passions, qui, pour leur plaire, a souillé la tradition sacrée de la vérité et rempli leur cœur d’ordure. Toutes ces idées, qui n’ont fait jusqu’ici qu’effleurer l’esprit humain, ou qui tout au plus gisaient sans vie dans quelques cerveaux indépendants, se placeront désormais irrévocablement dans le sentiment moral du genre humain, et deviendront autant d’axiomes du sens commun.

Mais un des enseignements les plus importants de l’histoire, conçue dans cette pensée, consisterait à fixer dans les réminiscences de l’esprit humain les rangs respectifs des peuples qui ont disparu de la scène du monde, et à remplir la conscience des peuples existants du sentiment des destinées qu’ils sont appelés à remplir. Chaque peuple, en concevant clairement les différentes époques de sa vie passée, concevrait aussi le présent de son existence dans toute sa vérité, et saurait pressentir jusqu’à un certain point la carrière qu’il a à parcourir dans l’avenir. De cette manière, chez tous les peuples, se trouverait constituée une véritable conscience nationale qui se composerait d’un certain nombre d’idées positives, de vérités évidentes déduites de leurs souvenirs, de convictions profondes dominant plus ou moins tous les esprits et les poussant tous vers une même fin. Pour lors les nationalités, qui n’ont fait jusqu’à cette heure que diviser les hommes, dépouillées de leurs aveuglements et de leurs intérêts passionnés, se combineraient les unes avec les autres pour produire un résultat harmonique et universel, et l’on verrait peut-être les peuples se tendre la main dans le sentiment vrai de l’intérêt général de l’humanité, qui ne serait plus que l’intérêt bien compris de chaque peuple.

Je sais que cette fusion des intelligences est promise par nos sages à la philosophie et au progrès des lumières en général. Mais si l’on réfléchit que les peuples, quoique des êtres composés, sont en effet des êtres moraux comme les individus, que par conséquent une même loi préside à la vie intellectuelle des uns et des autres, on trouvera, je crois, que l’activité des grandes familles humaines dépend nécessairement de ce sentiment personnel qui fait qu’elles se conçoivent comme séparées du reste du genre humain, comme ayant une existence propre et un intérêt individuel ; que ce sentiment est un élément nécessaire de l’intelligence universelle, et constitue pour ainsi dire le moi de l’être humain collectif ; que, dans nos espérances de futures félicités et de perfections indéfinies, on ne saurait donc abstraire les grandes personnalités humaines pas plus que les autres moindres dont elles se composent, et qu’il faut par conséquent les accepter absolument comme des principes et des moyens donnés pour arriver à un état plus parfait.

L’avenir cosmopolitique de la philosophie n’est donc qu’une chimère. Il faut d’abord s’occuper à rédiger une morale domestique des peuples différente de leur morale politique ; il faut que les peuples apprennent d’abord à se connaître et à s’apprécier tout comme les individus ; qu’ils sachent leurs vices et leurs vertus ; qu’ils apprennent à se repentir des fautes qu’ils ont commises, à réparer le mal qu’ils ont fait, ou à persister dans le bien dont ils suivent la voie. Voilà, selon nous, les conditions premières d’une véritable perfectibilité pour les masses tout comme pour les individus : c’est en se repliant sur leurs existences écoulées que les uns et les autres apprendront à remplir leurs destinées ; c’est dans la compréhension claire de leur passé qu’ils trouveront la puissance d’agir sur leur avenir.

Vous voyez que la critique historique ne serait plus ainsi réduite à satisfaire seulement une vaine curiosité, mais qu’elle se trouverait être la plus auguste des magistratures. Elle exercerait une justice implacable sur les illustrations et les grandeurs de tous les âges ; elle scruterait scrupuleusement toutes les renommées, toutes les gloires ; elle ferait raison de tout fantôme, de tout prestige historique ; elle ne s’occuperait plus qu’à détruire les fausses images dont la mémoire des hommes est encombrée, afin que, le passé s’offrant à la raison dans son jour véritable, elle puisse en déduire quelques conséquences certaines relativement au présent, et porter ses regards avec assurance dans les espaces infinis qui se déroulent devant elle.

Je crois qu’une immense gloire, la gloire de la Grèce, s’évanouirait presque tout entière ; je crois qu’un jour viendra où la pensée morale ne s’arrêtera plus que pénétrée d’une sainte tristesse sur cette terre de déception et d’illusion, d’où le génie de l’imposture a versé si longtemps sur le reste de la terre la séduction et le mensonge ; on ne verrait plus alors l’âme pure d’un Fénelon se nourrir mollement des imaginations voluptueuses enfantées par la plus effrayante dépravation où l’être humain soit jamais tombé, et de puissantes intelligences
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