Littérature russe








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9 se laisser envahir par les inspirations sensuelles de Platon ; mais au contraire, les vieilles pensées presque oubliées des esprits religieux, de quelques-uns de ces forts penseurs, véritables héros de la pensée, qui, à l’aurore de la société nouvelle, traçaient d’une main la voie qu’elle devait parcourir, tandis qu’ils se débattaient de l’autre contre le monstre agonisant du polythéisme et les prodigieuses conceptions de ces sages, à qui Dieu avait commis la conservation des premières paroles proférées par lui en présence de la créature, trouveront alors des applications aussi admirables qu’inattendues. Et comme vraisemblablement, dans les visions singulières de l’avenir, dont quelques esprits privilégiés avaient été favorisés, on verra surtout alors l’expression de la connaissance intime de la liaison absolue des temps, on trouvera que ces prédictions dans le fait ne se rapportent à aucune époque déterminée, mais que ce sont des instructions qui regardent indifféremment tous les temps, et bien plus qu’on n’a en quelque sorte qu’à regarder autour de soi pour voir leur perpétuel accomplissement s’opérer dans les phases successives de la société, comme des manifestations journalières et lumineuses de la loi éternelle du monde moral, de sorte que le fait de la prophétie se trouvera être alors aussi sensible que le fait même des événements qui nous emportent10.

Enfin, voici la plus importante leçon que dicterait selon nous l’histoire ainsi conçue, et dans notre système, cette leçon, en nous faisant comprendre la vie universelle de l’être intelligent qui seul donne le mot de l’énigme humaine, résume toute la philosophie des temps. Au lieu de se complaire dans le système insensé de la perfectibilité mécanique de notre nature, si manifestement démentie par l’expérience de tous les âges, on saurait qu’abandonné à lui-même, l’homme n’a jamais marché au contraire que dans la voie d’une dégradation indéfinie, et que s’il y a eu de temps à autre des époques de progrès chez tous les peuples, des moments de lucidité dans la vie universelle de l’homme, des élans sublimes de sa raison, des efforts prodigieux de sa nature, ce que l’on ne saurait nier, rien ne démontre un avancement permanent et continu de la société en général, et que ce n’est réellement que dans celle dont nous sommes les membres, et qui n’a point été faite de mains d’hommes, qu’on aperçoit un véritable mouvement ascendant, un principe réel de progression continue comme de durée. Nous avons, sans doute, recueilli ce que l’esprit des anciens avait trouvé avant nous, nous en avons fait notre profit, et nous avons ainsi refermé l’anneau de la grande chaîne des temps brisé par la barbarie ; mais il ne s’ensuit nullement que les peuples seraient arrivés à l’état où ils se trouvent aujourd’hui sans le phénomène historique, parfaitement isolé de tout antécédent, parfaitement en dehors de la génération naturelle des idées humaines dans la société, et de tout enchaînement nécessaire des choses, qui sépare le monde ancien du monde nouveau.

Si alors, Madame, l’œil de l’homme sage se retourne vers le passé, le monde, au moment où une puissance surnaturelle lui imprima une direction toute nouvelle, se retracera à son imagination dans sa couleur véritable, corrompu, sanglant, menteur. Il reconnaîtra que ce progrès des peuples et des générations qu’il a tant admiré ne les avait conduits en effet qu’à un abrutissement infiniment au-dessous de celui des peuples que nous appelons sauvages ; et ce qui fait bien voir combien les civilisations de l’ancien monde étaient imparfaites, il trouverait sans doute qu’il n’y avait non plus nul principe de durée, de permanence en elles. Sagesse profonde de l’Égypte, grâces charmantes de l’Ionie, vertus austères de Rome, éclat éblouissant d’Alexandrie, qu’êtes-vous devenus ? se dira-t-il. Comment, brillantes civilisations, vieilles de tout l’âge du monde, bercées par toutes les puissances de la terre, associées à toutes les gloires, à toutes les grandeurs, à toutes les dominations du monde, et enfin au pouvoir le plus énorme qui jamais pesa sur la terre11, à la souveraineté universelle, comment avez-vous pu être anéanties ? À quoi donc tendaient tout ce travail des siècles, tous ces efforts superbes de la nature intelligente, si des peuples nouveaux, venus de je ne sais où, qui n’y avaient participé en aucune façon, devaient un jour détruire tout cela, renverser ce magnifique édifice, et faire passer la charrue sur ses ruines ? L’homme n’avait-il donc édifié que pour voir un jour tout l’ouvrage de ses mains réduit en poussière ? N’avait-il tant accumulé que pour tout perdre en un seul jour ? Ne s’était-il élevé si haut que pour descendre plus bas ?

Mais ne vous y trompez pas, Madame, ce ne sont pas les barbares qui détruisirent le monde ancien. C’était un cadavre pourri ; ils n’ont fait que jeter sa poussière au vent. Ces mêmes barbares n’avaient-ils pas attaqué avant cela les sociétés anciennes sans pouvoir seulement les entamer ? La vérité est que le principe de vie qui avait fait subsister jusque-là la société humaine était épuisé ; que l’intérêt matériel, ou, si l’on veut, l’intérêt réel, qui avait seul déterminé jusque-là le mouvement social, avait pour ainsi dire rempli sa tâche et consommé l’instruction préliminaire du genre humain ; que l’esprit humain, tout désireux qu’il soit de sortir de sa sphère terrestre, ne peut s’élever que de moment en moment aux régions supérieures où réside le véritable principe de l’être social, et qu’il ne saurait par conséquent donner à la société sa forme définitive.

On a trop longtemps été habitué à ne voir dans le monde que des États séparés ; c’est là ce qui fait que l’immense supériorité de la société nouvelle sur l’ancienne n’a pas encore été convenablement appréciée. On ne songeait pas que, pendant une suite de siècles, cette société avait formé un véritable système fédéral, et que ce système n’a été dissous que par la réformation ; que les peuples de l’Europe ne se considéraient antérieurement à ce déplorable événement que comme faisant un seul corps social géographiquement divisé en différents États, mais n’en faisant qu’un seul au point de vue moral ; qu’il n’y eut longtemps parmi eux d’autre droit public que les décrets de l’Église ; que les guerres étaient alors regardées comme des guerres intestines ; enfin qu’un seul et unique intérêt animait tout cet univers, qu’une seule tendance le mettait en mouvement. L’histoire du moyen âge est, littéralement parlant, l’histoire d’un seul peuple, du peuple chrétien. Le mouvement de la pensée morale en fait tout le fond ; les événements purement politiques n’y occupent que le second plan, et ce qui le démontre surtout, ce sont précisément ces guerres d’opinions dont la philosophie du siècle passé avait une si grande horreur. Voltaire remarque fort bien que l’opinion n’a causé de guerres que chez les chrétiens ; mais il ne fallait pas s’en tenir là, il fallait remonter à la cause de ce fait unique. Il est clair que le règne de la pensée ne pouvait pas s’établir autrement dans le monde, qu’en donnant au principe même de la pensée toute sa réalité. Et si aujourd’hui l’apparence des choses a changé, c’est là le résultat du schisme qui, en brisant l’unité de la pensée, a brisé aussi l’unité de la société ; mais le fond est encore le même, sans aucun doute, et l’Europe est encore la chrétienté, quoi qu’elle fasse et quoi qu’elle dise. Sans doute elle ne reviendra plus à l’état où elle s’était trouvée à son âge de jeunesse et de croissance, mais on ne saurait douter aussi qu’un jour, les lignes qui séparent les peuples chrétiens ne s’effacent derechef, et que sous une forme nouvelle, le principe primitif de la société moderne ne vienne à se produire encore une fois avec plus d’énergie que jamais. Pour le chrétien, c’est chose de foi ; il ne lui est pas plus permis de douter de cet avenir que du passé sur lequel se fondent ses croyances ; mais pour tout esprit sérieux c’est une chose démontrée. Qui sait même si ce jour n’est pas plus proche qu’on ne le croirait ? Il y a un prodigieux travail religieux aujourd’hui au fond des esprits, il y a des mouvements de retour dans la marche de la science, puissance suprême du siècle, je ne sais quoi de solennel et de recueilli dans les âmes ; qui sait si ce ne sont point là les précurseurs de quelques grands phénomènes sociaux qui doivent déterminer dans la nature intelligente quelque mouvement universel, qui ferait remplacer par des certitudes de la raison commune ce qui n’est aujourd’hui que croyances de la foi ? Grâce à Dieu, la réformation n’a pas tout détruit ; grâce à Dieu, la société était tout édifiée déjà pour l’éternité, lorsque le fléau s’abattit sur le monde chrétien.

C’est donc dans cette grande société qui forme la famille européenne, qu’il faut étudier le véritable caractère de la société nouvelle, et non dans tel ou tel pays particulier ; c’est en elle que se trouve le véritable élément de stabilité et de progrès qui distingue le monde nouveau du monde ancien ; c’est elle qui contient toutes les grandes lumières de l’histoire. Nous voyons, par exemple, que, malgré toutes les révolutions que la société nouvelle a subies, non-seulement elle n’a rien perdu de sa vitalité, mais que tous les jours elle croît en forces, que tous les jours de nouvelles puissances se produisent en elle. Nous voyons, par exemple, que les Arabes, les Tartares, les Turcs, non-seulement n’ont pu l’anéantir, mais qu’ils n’ont fait au contraire que la consolider. Il faut remarquer que les deux premiers de ces peuples l’avaient assaillie antérieurement à l’invention de la poudre à canon ; que par conséquent ce ne sont point les armes à feu qui l’ont préservée de la destruction, et que l’un d’eux envahissait en même temps les deux sociétés de l’ancien monde qui survivent encore12.

On aime à attribuer la chute de l’empire romain à la perte des mœurs et au despotisme qui en est résulté. Il ne s’agit point seulement de Rome dans cette révolution universelle ; ce n’est point Rome qui a péri, c’est la civilisation tout entière. L’Égypte des Pharaons, la Grèce de Périclès, la seconde Égypte des Lagides, et toute la Grèce d’Alexandre, qui s’étendait par delà l’Indus, enfin le judaïsme lui-même, depuis qu’il s’était hellénisé, tout cela s’était fondu dans la masse romaine et ne faisait plus qu’une seule société, qui représentait toutes les générations antérieures depuis l’origine des choses, qui contenait tout ce qu’il y a eu de forces morales et intellectuelles développées jusque-là dans la nature humaine. Ce n’est donc point un empire, c’est la société humaine qui a été anéantie et qui a recommencé de ce jour. Depuis que le globe a été comme entouré par l’Europe, qu’un nouveau monde sorti de l’Océan a été reconstruit par elle, que le reste des populations humaines lui sont devenues tellement assujetties qu’elles n’existent plus en quelque sorte que sous son bon plaisir, il est facile de comprendre ce qui se passait sur la terre, alors que s’abattait le vieil édifice et que le nouveau s’élevait miraculeusement à sa place : c’était l’élément moral de la nature qui recevait une nouvelle loi, une nouvelle organisation. Les matériaux de l’ancien monde ont sans doute servi à l’édification du nouveau, car la raison suprême ne saurait détruire l’œuvre de ses propres mains, et il fallait nécessairement que la base matérielle de l’ordre moral restât toujours la même ; d’autres matériaux humains, tout nouveaux, tirés d’une carrière que la civilisation ancienne n’avait pas exploitée, furent fournis par la Providence ; les capacités vigoureuses et concentrées du Nord se sont combinées avec les puissances expansives du Midi et de l’Orient : on dirait que tout ce qu’il y avait de forces intellectuelles répandues sur la terre est venu se produire et se confondre en ce jour pour enfanter des générations d’idées, dont les éléments avaient été jusque-là ensevelis dans les profondeurs les plus mystérieuses du cœur humain. Mais ni le plan de l’édifice, ni le ciment qui a lié ces divers matériaux, n’étaient œuvre humaine ; c’est la pensée de vérité qui a tout fait. Voilà ce qu’il nous importe de concevoir, et voilà le fait immense que le raisonnement purement historique, en s’entourant de tous les ressorts humains qu’il trouve dans cette époque, ne saurait jamais faire concevoir de manière à satisfaire l’esprit. Voilà le pivot sur lequel tourne la sphère entière de l’histoire, et ce qui explique parfaitement tout le phénomène de l’éducation du genre humain. Rien que la grandeur de l’événement, sa liaison intime, nécessaire, avec ce qui l’a précédé et suivi, certes, suffiraient pour le placer hors du cours ordinaire du fait humain, qui ne saurait jamais être dénué d’un certain arbitraire et de quelque chose de volontaire ; mais l’effet immédiat de cet événement sur l’intelligence, les forces nouvelles dont il l’a tout à coup enrichie, les besoins nouveaux qu’il lui a tout à coup créés, et au-dessus de tout cela ce nivellement admirable des esprits, opéré par celui qui fait que l’homme est devenu désireux de la vérité et apte à la connaître, dans quelque condition qu’il se trouve placé d’ailleurs ; voilà ce qui rend ce moment de l’histoire tout empreint d’un caractère surprenant de providence et de raison suprême. Aussi, voyez si depuis, la raison humaine, malgré ses fréquents retours vers les choses qui ne sont plus, qui ne doivent et qui ne peuvent plus être, ne s’est point toujours rattachée dans le fond à ce moment ? Voyez si la conscience de la raison prédominante ne se trouve pas aujourd’hui tout entière dans l’ordre moral nouveau, et si cette portion de l’intelligence universelle qui entraîne tout le reste de sa masse, ne date pas bien réellement du premier jour de notre ère ? Je ne sais ; peut-être la ligne qui nous sépare du monde ancien n’est-elle pas visible à tous les yeux, mais certainement elle est bien sensible à tout esprit, instruit par le sentiment moral, à concevoir quelque peu ce qui divise les éléments de la nature intelligente et ce qui les unit. Il viendra un temps, croyez-moi, où l’espèce de retour vers le paganisme effectué au quinzième siècle, et qu’on a appelé fort improprement la renaissance des lettres, ne se conservera plus dans la mémoire des peuples modernes, que de la même manière que se conserve dans la pensée d’un homme revenu au bien, le souvenir de quelque fol et coupable enivrement de sa jeunesse.

Remarquons aussi, je vous prie, que par une espèce d’illusion d’optique, on se figure l’antiquité comme une succession d’âges sans fin, tandis que la période moderne semble n’avoir commencé que d’hier. Or, l’histoire du monde ancien, en remontant par exemple jusqu’à l’établissement des Pélasges en Grèce, n’embrasse qu’un espace de temps ne surpassant que d’un siècle tout au plus la durée de notre ère ; mais les temps historiques n’ont pas même cette étendue-là. Eh bien, dans ce court espace de temps, que de sociétés ont péri dans l’ancien monde, tandis que dans l’histoire des peuples modernes, vous ne voyez que les limites géographiques des États se déplacer, tandis que la société même et les peuples restent intacts ! Je n’ai pas besoin de vous dire que des faits tels que l’expulsion des Maures en Espagne, la destruction des populations américaines, l’anéantissement des Tartares en Russie, ne font qu’appuyer notre raisonnement. C’est ainsi que la chute de l’empire ottoman, par exemple, qui déjà retentit à nos oreilles, va encore offrir le spectacle d’une de ces grandes catastrophes que les peuples chrétiens ne sont pas destinés à jamais éprouver ; ensuite viendra le tour des autres peuples non chrétiens, qui touchent aux extrémités les plus reculées de notre système. Tel est le cercle de l’action toute-puissante de la vérité ; tantôt refoulant les populations, tantôt les embrassant dans sa circonférence, il s’élargit incessamment et nous approche des temps annoncés.

C’est une chose admirable, il faut l’avouer, que l’indifférence avec laquelle on a longtemps envisagé la civilisation moderne. Vous voyez pourtant que si l’on arrive à la bien concevoir, on vient à résoudre en même temps tout le problème social. C’est pour cela que dans les considérations les plus vastes et les plus générales de la philosophie de l’histoire, il faut revenir, bon gré, mal gré, sur cette civilisation. En effet, ne renferme-t-elle pas le produit de tous les âges écoulés, et les âges à venir seront-ils autre chose que le produit de cette civilisation ? Or l’être moral n’est rien que l’être fait par les temps et que les temps doivent achever. Jamais la masse des idées répandues sur la surface du monde ne s’est trouvée aussi concentrée que dans la société actuelle ; jamais, dans aucun temps de la vie générale de l’être humain, une seule pensée n’a si bien embrassé l’activité tout entière de sa nature comme au jour où nous sommes. Nous sommes d’abord positivement les héritiers de tout ce qui a été jamais dit ou fait par les hommes ; il n’y a pas ensuite un seul point sur la terre qui soit soustrait à l’influence de nos idées ; enfin il n’y a plus dans l’univers entier qu’une seule puissance intellectuelle ; ainsi toutes les questions fondamentales de la philosophie morale sont nécessairement comprises dans la seule question de la civilisation moderne. Mais lorsqu’on a proféré les grands mots de perfectibilité humaine, de progrès de l’esprit humain, on croit avoir tout dit, tout expliqué : on dirait que l’homme n’a fait de tout temps que marcher en avant, sans jamais s’arrêter, sans jamais reculer ; que dans le mouvement de la nature intelligente, il n’y a jamais eu ni de temps d’arrêt ni retour, rien que développement et progrès. S’il en était ainsi, pourquoi ces peuples, dont je vous parlais tout à l’heure, ne bougent-ils plus depuis que nous les connaissons ? Pourquoi les nations de l’Asie sont-elles devenues stationnaires ? Pour arriver à l’état où elles se trouvent aujourd’hui, il leur a bien fallu faire comme nous, chercher, inventer, découvrir. D’où vient donc qu’arrivées à un certain point, elles se sont arrêtées, et n’ont su depuis rien imaginer de nouveau13 ? La réponse est toute simple ; c’est que le progrès de la nature humaine n’est nullement indéfini, comme on se l’imagine ; il y a une limite qu’il ne dépasse jamais. Voilà pourquoi les civilisations de l’ancien monde n’ont pas marché toujours. Voilà pourquoi l’Égypte, depuis qu’Hérodote l’avait visitée, n’avait plus fait de progrès jusqu’au temps de la domination grecque ; voilà pourquoi le monde romain, si beau, si brillant, où tout ce qu’il y avait de lumières répandues depuis les colonnes d’Hercule jusqu’au Gange, était venu se fondre, était arrivé, au moment où une idée nouvelle vint illuminer l’esprit humain, à cet état d’immobilité qui termine nécessairement tout progrès purement humain. Pour peu qu’on réfléchisse sur ce moment si fécond en résultats, sans superstition classique, on verra qu’outre l’excessive dépravation des mœurs de cette époque, outre la perte de tout sentiment de vertu, de liberté, d’amour de la patrie, outre une véritable décadence dans quelques-unes des branches des connaissances humaines, il y avait encore une stagnation complète dans toutes les autres, et que les esprits étaient arrivés à ne pouvoir plus marcher que dans un certain cercle étroit, d’où ils ne sortaient que pour se précipiter dans un dérèglement stupide. La vérité est que l’intérêt matériel satisfait, l’homme n’avance plus : heureux s’il ne recule point ! Il ne faut pas s’y tromper, en Grèce tout comme dans l’Hindoustan, à Rome tout comme au Japon, tout le travail de l’esprit, quelque prodigieux qu’il ait pu être ou qu’il soit encore, n’a jamais tendu et ne tend qu’à une même chose : poésie, philosophie, art, tout cela n’y a été ou n’y est encore destiné qu’à satisfaire l’être physique. Ce qu’il y a de plus exalté dans les doctrines et dans les habitudes intellectuelles de l’Orient, bien loin de contredire ce fait général, le confirme au contraire ; car qui ne voit que tous ces débordements désordonnés de la pensée que nous y trouvons, n’y proviennent que des illusions et des prestiges de l’homme matériel ? Seulement, il ne faut pas croire que cet intérêt terrestre, mobile éternel de toute activité humaine, soit borné aux seuls appétits des sens. C’est tout simplement le besoin général de bien-être qui se manifeste de toutes sortes de manières selon l’état plus ou moins avancé de la société, selon différentes causes locales, sous les formes les plus variées, mais qui jamais pourtant ne s’élève jusqu’au besoin de l’être purement moral. Il n’y a que la société chrétienne qui soit animée véritablement par l’intérêt de la pensée, et c’est là précisément ce qui constitue la perfectibilité des peuples modernes, où se trouve le mystère de leur civilisation. De quelque manière que l’autre intérêt s’y produise, vous trouverez qu’il y est toujours subordonné à cette force puissante, qui s’y empare de toutes les facultés de l’âme, qui y met à contribution toutes les capacités de la raison et du sentiment, et qui ne laisse rien dans l’homme sans le faire servir à l’accomplissement de sa destinée. Cet intérêt-là, assurément, ne saurait être jamais satisfait : il est par sa nature infini. Il faut donc que les peuples chrétiens avancent toujours. Et, bien que la fin vers laquelle ils tendent, n’ait rien de commun avec l’autre bien-être, le seul que les peuples non chrétiens peuvent se proposer, ils le trouvent sur leur route et en font leur profit ; les jouissances de la vie que les autres peuples recherchent uniquement, ils les obtiennent aussi, selon cette parole du Sauveur : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît14. L’énorme déploiement de toutes les puissances intellectuelles que suscite l’esprit qui les domine, les comble ainsi de tous les biens temporels aussi bien que des spirituels. On ne saurait douter d’ailleurs, qu’il n’y aura jamais parmi nous, ni immobilité chinoise, ni décadence grecque ; un anéantissement total de notre civilisation est encore moins imaginable. On n’a qu’à regarder autour de soi pour s’en convaincre. Il faudrait que le globe entier fût bouleversé de fond en comble, qu’une seconde révolution, semblable à celle qui lui a donné sa forme présente, se répétât, pour que la civilisation actuelle fût détruite. À moins d’un second cataclysme universel, on ne saurait se figurer une destruction totale de nos lumières. Que l’un des deux hémisphères, par exemple, s’engloutisse tout entier, ce qui restera de notre civilisation dans l’autre suffira pour renouveler l’esprit humain. Jamais, non, jamais la pensée qui doit conquérir l’univers ne s’arrêtera ni ne périra, à moins qu’un décret particulier de Celui qui l’a établie dans l’âme humaine, ne vienne à la frapper d’en haut. Ce résultat philosophique de la méditation de l’histoire, est plus positif, plus évident et plus instructif, si je ne me trompe, que tous ceux que l’histoire banale tire à sa manière du tableau des siècles, en mettant à contribution, sol, climats, races d’hommes, etc., et surtout la théorie de sa perfectibilité nécessaire.

Il faut avouer pourtant que si l’influence du christianisme sur la société, sur le développement de l’esprit humain et sur la civilisation moderne, n’est point encore suffisamment appréciée, la faute en est en grande partie aux protestants. Vous savez qu’ils ne voient que du papisme dans les quinze siècles qui ont précédé la réformation, ou du moins depuis que le christianisme primitif a été, selon eux, anéanti ; ils ne se trouvent donc pas intéressés à suivre sa marche à travers le moyen âge ; c’est pour eux un vide dans le temps : comment donc concevraient-ils l’éducation des peuples modernes ? Rien n’a tant servi à défigurer le tableau de l’histoire moderne que le préjugé du protestantisme. C’est lui qui s’est tant plu à exagérer l’importance de la renaissance des lettres, qui, à proprement parler, n’a jamais existé, puisque jamais les lettres n’avaient été totalement perdues ; c’est lui qui a imaginé une foule de causes diverses de progrès, qui dans le fond n’ont agi que d’une manière fort secondaire ou qui ne dérivent que de la cause principale. Heureusement, une philosophie moins partiale, plus haute en ses vues, par un retour sur le temps passé, est venue de nos jours rectifier nos idées sur cette intéressante période. Grâce à elle, tant de choses nouvelles se sont tout à coup révélées, que la malveillance la plus obstinée ne saurait plus résister à ces lumières, et il nous sera permis, je crois, de dire que s’il entre dans le plan de la Providence que les hommes soient éclairés par cette voie, le moment n’est pas éloigné où une grande lumière va jaillir de l’obscurité qui couvre encore en partie l’histoire de la société moderne15.

Nous ne saurions ne pas revenir encore une fois sur cet entêtement des protestants à ne plus retrouver de christianisme dès le second, ou tout au plus dès le troisième siècle. À les en croire, il n’en est resté depuis ce temps, que tout juste ce qu’il fallait pour qu’il ne fût pas entièrement détruit ; la superstition ou l’ignorance de ces onze ou douze siècles leur semblent telles, qu’ils n’y voient qu’une idolâtrie plus déplorable encore que celle des peuples païens ; à les en croire, s’il n’y avait pas eu de Vaudois, le fil de la tradition sacrée aurait été rompu entièrement, et si Luther n’était survenu, quelques jours encore, et c’en était fait de la religion du Christ. Or, je vous le demande, comment reconnaître le cachet divin dans cette doctrine sans force, sans perpétuité, sans vie, qu’ils font du christianisme, dans cette doctrine passagère et menteuse, qui, au lieu de régénérer le genre humain et de le pénétrer d’une vie nouvelle comme elle l’avait promis, n’a paru un moment sur la terre que pour s’éteindre, n’était née que pour mourir aussitôt ou pour ne servir que d’instrument aux passions des hommes ? Le sort de l’Église n’a donc tenu qu’à l’envie qu’eut Léon X d’achever la basilique de Saint-Pierre ? Qu’il n’eût pas fait vendre des indulgences en Allemagne à cet effet, et à l’heure qu’il est, à peine y aurait-il vestige de christianisme. Je ne sais s’il y a quelque chose qui fasse mieux voir le vice radical de la réformation que cette manière étroite et mesquine d’envisager la religion révélée. N’est-ce pas contredire le propre dire de Jésus-Christ et toute la pensée de sa religion ? Si sa parole doit durer plus longtemps que le ciel et la terre, et lui-même être incessamment au milieu de nous, comment donc le temple édifié par ses mains avait-il pu être au moment de crouler ? Et comment, pendant un aussi long temps, avait-il pu rester vide, comme une maison abandonnée prête à tomber en ruine ?

Il faut pourtant l’avouer, ils ont été conséquents. S’ils ont mis d’abord toute l’Europe en feu, s’ils ont ensuite rompu les liens qui unissaient les peuples chrétiens et en faisaient une seule famille, c’est que le christianisme était sur le point de périr. En effet, ne fallait-il pas tout immoler pour le sauver ? Mais voici le fait : rien ne démontre mieux la divinité de notre religion que son action perpétuelle sur l’esprit humain, action qui, pour s’être modifiée selon les temps, pour s’être combinée avec les différents besoins des peuples et des siècles, ne s’est jamais ralentie, bien loin de cesser totalement. C’est ce spectacle de sa souveraine puissance, constamment agissante au milieu des obstacles infinis que ne cessaient de lui susciter et le vice de notre nature et le funeste héritage du paganisme, qui satisfait le mieux la raison à son égard.

Que signifie donc cette assertion que l’Église catholique avait dégénéré de la primitive Église ? Les Pères, dès le troisième siècle, ne déploraient-ils pas la corruption des chrétiens ? Et toujours, dans chaque siècle, à chaque concile, les mêmes plaintes n’avaient-elles pas été répétées ? Toujours la piété véritable n’a-t-elle pas élevé sa voix contre les abus et les vices du clergé, et quand il y avait lieu, contre les usurpations du pouvoir hiérarchique ? Rien n’est plus admirable que les lumières brillantes qui s’élançaient de temps à autre du sein de la nuit sombre qui couvrait le monde ; tantôt c’étaient des exemples des plus sublimes vertus, tantôt des effets merveilleux de la foi sur l’esprit des peuples et des individus ; l’Église recueillait tout cela et en faisait sa force et sa richesse ; ainsi s’édifiait la fabrique éternelle, de la manière qui pouvait le mieux lui donner sa forme nécessaire. La pureté primitive du christianisme ne pouvait naturellement se conserver toujours, il fallait qu’il traversât toutes les phases de corruption, qu’il portât toutes les empreintes que la liberté de la raison humaine dut lui imprimer. De plus, la perfection de l’Église apostolique était celle d’une communauté peu nombreuse, perdue dans la grande communauté païenne ; elle ne saurait donc être celle de la société universelle du genre humain. L’âge d’or de l’Église, on le sait, était celui de ses plus grandes souffrances, celui où s’opérait encore l’œuvre de douleur qui devait fonder l’ordre nouveau, où encore ruisselait le sang du Sauveur ; il est absurde de rêver le retour d’un état de choses qui ne résultait que des immenses misères qui accablaient les premiers chrétiens.

Or, voulez-vous savoir ce qu’a fait cette réformation qui se vante d’avoir retrouvé le christianisme ? Vous voyez que c’est une des plus grandes questions que l’histoire puisse se faire. Elle a replacé le monde dans la désunité du paganisme ; elle a de nouveau rétabli les grandes individualités morales, l’isolement des âmes et des esprits que le Sauveur était venu détruire. Si elle a accéléré le mouvement de l’esprit humain, elle a aussi enlevé à la conscience de l’être intelligent la féconde et sublime idée d’universalité ! Le fait propre de tout schisme dans le monde chrétien est de rompre cette mystérieuse unité, dans laquelle est comprise toute la divine pensée du christianisme et toute sa puissance. C’est pour cela que l’Église catholique jamais ne transigera avec les communions séparées. Malheur à elle et malheur au christianisme, si le fait de la division est jamais reconnu par l’autorité légitime ! Tout ne serait bientôt derechef que chaos des idées humaines, mensonge, ruine et poussière. Il n’y a que la fixité visible, pour ainsi dire palpable, de la vérité, qui puisse conserver le règne de l’esprit sur la terre ; ce n’est qu’en se réalisant dans les formes données de la nature humaine, que l’empire de la pensée trouve permanence et durée. Et puis, que devient le sacrement de la communion, cette merveilleuse découverte de la raison chrétienne, qui, s’il est permis de s’exprimer ainsi, matérialise les âmes afin de les mieux unir, si l’on ne veut pas d’union visible, si l’on se contente d’une communauté interne d’opinions, sans réalité extérieure ? À quoi bon s’unir au Sauveur, si l’on est séparé les uns des autres ? Que le féroce Calvin, l’assassin de Servet, que le spadassin Zwingli, que le tyran Henri VIII avec son hypocrite Cranmer aient méconnu les puissances d’amour et d’union que contient le grand sacrement, je ne m’en étonne pas ; mais que des esprits profonds et véritablement religieux de l’Église luthérienne, où cette spoliation de l’Eucharistie n’est pas dogmatique, et que son fondateur avait combattue avec tant d’ardeur, puissent se méprendre si étrangement sur son esprit et qu’ils s’abandonnent à la pensée morte du calvinisme, c’est ce qui ne se conçoit pas. Il faut convenir qu’il y a un goût étrange de ruine dans toutes les églises protestantes ; on dirait qu’elles n’aspirent qu’à s’anéantir, qu’elles ne veulent rien de ce qui pourrait les faire trop durer. Est-ce donc là la doctrine de Celui qui est venu apporter la vie sur la terre et qui a vaincu la mort ? Sommes-nous donc déjà au ciel, que nous puissions impunément rejeter les conditions de l’économie actuelle ? Et cette économie est-elle autre chose que la combinaison des pures pensées de l’être intelligent avec les nécessités de son existence ? Or, la première de ces nécessités, c’est la société, le contact des esprits, la fusion des idées et des sentiments ; ce n’est qu’en y satisfaisant que la vérité devient vivante, que de la région de la spéculation elle descend dans celle du réel ; que de pensée elle devient fait, qu’elle obtient enfin le caractère d’une force de la nature, et que son action devient aussi certaine que celle de toute autre puissance naturelle. Mais comment tout cela se ferait-il dans une société idéale qui n’aurait d’existence que dans des vœux et dans des imaginations ? Voilà ce qu’est l’Église invisible des protestants : invisible en effet comme le néant.

Le jour où toutes les communions chrétiennes se réuniront, sera celui où les Églises schismatiques se décideront à reconnaître en esprit de pénitence et d’humilité, dans le sac et sous la cendre, qu’en se séparant de l’Église mère elles ont repoussé loin d’elles l’effet de cette prière du Sauveur : Père saint, garde-les en ton nom, ceux que tu m’as donnés, afin qu’ils soient un comme nous sommes un16.

Que la papauté soit, comme on le voudrait, d’institution humaine, si les choses de cette proportion se faisaient de main d’homme, je le veux bien, mais elle dérive essentiellement de l’esprit du christianisme ; signe visible d’unité, et puisqu’il y a eu division, de plus signe de réunion. À ce titre, comment ne pas lui déférer supériorité sur toutes les sociétés chrétiennes ? Mais qui n’admirera ses singulières destinées ? Malgré toutes ses vicissitudes et tous ses désastres, malgré ses propres fautes, malgré tous les assauts de l’incrédulité, malgré son triomphe même, la voilà debout, plus ferme que jamais ! Dépouillée de son éclat humain, elle n’en est que plus forte, et cette indifférence où l’on est à son égard ne fait que l’affermir encore plus et que mieux garantir sa durée. Autrefois c’était la vénération du monde chrétien qui la faisait subsister, un certain instinct des nations qui leur faisait voir en elle la cause de leur salut temporel aussi bien que de l’éternel ; maintenant c’est son humble attitude au milieu des puissances de la terre. Mais toujours elle remplit parfaitement sa destination, elle centralise les pensées chrétiennes, les attire les unes vers les autres, rappelle à ceux mêmes qui ont renié l’unité, ce principe suprême de leur foi, et toujours, par ce caractère de vocation céleste dont elle est empreinte, plane majestueusement au-dessus du monde des intérêts matériels. Quelque peu que l’on ait l’air de s’en occuper aujourd’hui, que tout à coup elle vienne par impossible à disparaître de dessus la terre, vous verrez l’égarement où tomberont toutes les communautés religieuses, quand ce monument vivant de l’histoire de la grande communauté ne sera plus en leur présence. Cette unité visible, dont elles font si peu de cas maintenant, on voudra la retrouver partout, mais nulle part elle ne se montrera ; et chose certaine, la précieuse conscience de son avenir qui remplit maintenant la raison chrétienne, et qui lui donne cette vie supérieure qui la distingue de la raison commune, se dissipera pour lors nécessairement comme ces espérances que l’on a fondées sur le souvenir d’une existence active ; on les perd du moment que toute cette activité se trouve être sans résultat, et que pour lors la mémoire même de notre passé nous échappe inutile.

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