Littérature russe








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LETTRE TROISIÈME.


Madame,

Plus vous réfléchirez sur ce que je vous disais l’autre jour, plus vous trouverez que tout cela avait déjà été dit cent fois par des hommes de tous les partis et de toutes les opinions, et que seulement nous y mettons un intérêt que l’on n’y avait pas mis encore. Je ne doute pas cependant que si ces lettres venaient par hasard à voir le jour, l’on ne criât au paradoxe. Quand on appuie avec un certain degré de conviction sur les idées même les plus communes, toujours on les voit prendre pour des nouveautés singulières. Pour moi, je pense que l’âge du paradoxe et des systèmes sans base réelle, est si bien passé, que l’on ne saurait plus sans stupidité tomber dans ces vieux travers de l’esprit humain. Il est certain que si la raison humaine n’est aujourd’hui ni aussi vaste, ni aussi haute, ni aussi féconde qu’aux grands siècles d’inspiration et d’invention, elle est infiniment plus sévère, plus sobre, plus rigoureuse, plus méthodique, plus juste enfin qu’elle ne le fut jamais ; et j’ajouterai, et cela avec un sentiment de véritable bonheur, qu’elle est encore depuis quelque temps plus impersonnelle que jamais, ce qui est la plus sûre garantie contre la témérité des opinions particulières.

Si nous sommes arrivé, en méditant sur les souvenirs humains, à quelques aperçus qui nous sont propres et qui ne s’accordent pas avec le préjugé, c’est que nous croyons qu’il est temps de prendre son parti franchement à l’égard de l’histoire, comme on l’a fait dans le siècle passé à l’égard des sciences naturelles, c’est-à-dire de la concevoir dans toute son idéalité rationnelle, comme on a conçu celles-ci dans toute leur réalité empirique. Le sujet de l’histoire et les moyens de la connaître étant toujours les mêmes, il est clair que le cercle de l’expérience historique doit se refermer un jour ; les applications ne finiront jamais, mais la règle une fois trouvée, il n’y aura plus rien à y ajouter. Dans les sciences physiques, chaque nouvelle découverte ouvre une carrière nouvelle à l’esprit et découvre un champ nouveau à l’observation ; pour ne pas aller plus loin, le seul microscope n’a-t-il pas fait connaître un monde entier, inconnu aux naturalistes anciens ? Dans l’étude de la nature, le progrès est donc nécessairement infini ; mais dans l’histoire, c’est toujours l’homme que l’on étudie, et c’est toujours le même instrument qui nous sert dans cette étude. Ainsi, s’il y a une grande instruction cachée dans l’histoire, il faut que l’on y arrive un jour à quelque chose de fixe qui fera clore une fois pour toutes l’expérience, c’est-à-dire à quelque chose de parfaitement rationnel. Cette belle pensée de Pascal, que je vous ai déjà, je crois, citée une fois, que toute la suite des hommes n’est qu’un seul homme qui subsiste toujours, il faut qu’un jour elle ne soit plus l’énoncé figuré d’un principe abstrait, mais qu’elle devienne le fait réel de la raison humaine, qui, dès lors, sera pour ainsi dire forcée à ne plus opérer qu’en ébranlant à chaque fois toute l’immense chaîne des idées humaines qui s’étend à travers tous les temps.

Mais on se demande si l’homme pourrait jamais se donner à la place de la conscience toute personnelle, toute solitaire, qu’il trouve maintenant en lui-même, cette conscience générale qui ferait qu’il se ressentirait constamment, comme la portion d’un grand tout moral ? Oui, sans doute. Que l’on y songe ; outre le sentiment de notre individualité personnelle, nous portons en notre cœur celui de notre rapport avec la patrie, la famille, la communauté d’opinions dont nous sommes les membres ; ce sentiment est même souvent plus vif que l’autre ; le germe d’une conscience supérieure réside bien véritablement en nous, il forme l’essence de notre nature ; et le moi actuel, ce n’est nullement une loi inévitable qui nous l’inflige, mais nous l’avons mis nous-mêmes dans notre âme ; on verra que l’homme n’a pas d’autre destination dans ce monde, que ce travail d’anéantissement de son être personnel en lui substituant un être parfaitement social ou impersonnel. Vous avez vu que c’est la base unique de la philosophie morale17. Vous voyez que c’est aussi celle de la pensée historique, et vous pourrez voir encore que toutes les illusions qui voilent ou défigurent les différents âges de la vie générale de l’être humain, ne sauraient être considérées dans cette vue avec le froid intérêt de la science, mais qu’elles doivent l’être avec le sentiment profond de la vérité morale ; comment s’identifier avec une chose qui n’a jamais eu lieu ? Comment se lier avec le néant ? Ce n’est que dans la vérité que se produisent les forces attractives de l’une et de l’autre nature. Pour nous élever à ces hauteurs, il faut que dans l’étude de l’histoire nous prenions la coutume de ne jamais transiger avec les rêveries de l’imagination, ni avec les habitudes de la mémoire, mais que nous soyons aussi ardents à rechercher le positif et la certitude que l’on a toujours été à poursuivre le pittoresque et l’amusant. Il ne s’agit pas pour nous de remplir notre mémoire de faits, à quoi bon ? C’est erreur de se figurer que la masse des faits emporte nécessairement certitude. Comme, en général, ce n’est pas le défaut des faits qui fait l’hypothétique de la conception historique, ce n’est pas non plus leur ignorance qui fait l’ignorance de l’histoire, mais le défaut de réflexion et le vice du raisonnement. Si l’on ne voulait obtenir de certitude, ni arriver à une connaissance positive dans cette région de la science qu’à force de faits, qui ne voit qu’il n’y en aurait jamais assez ? Souvent un seul trait, s’il est bien saisi, éclaire et démontre mieux que toute une chronique. Voilà donc notre règle : méditons les faits que nous savons, et tâchons d’avoir dans l’esprit plus d’images vivantes que de matières mortes. Que d’autres se fatiguent, tant qu’ils veulent, à fouiller dans la vieille poussière de l’histoire, pour nous, nous avons autre chose à faire. Nous considérons donc la matière historique comme toujours complète ; c’est de la logique de l’histoire que nous nous méfierons toujours ; c’est elle qu’il nous faudra toujours scruter avec intelligence. Si nous ne voyons dans le flot des temps, comme les autres, rien que la raison des hommes, et que des volontés parfaitement libres, nous aurons beau entasser les faits dans notre esprit et les faire dériver le plus merveilleusement du monde les uns des autres, nous ne trouverons rien de ce que nous cherchons dans l’histoire ; nous n’y verrons jamais, de cette manière, que le même jeu humain que l’on y a vu de tout temps18. Ce sera toujours cette histoire dynamique et psychologique, dont je vous parlais tantôt, qui veut rendre raison de tout par l’individu et par un enchaînement imaginaire de causes et d’effets, par les fantaisies des hommes et les conséquences supposées inévitables de ces fantaisies, et qui livre ainsi l’intelligence humaine à sa propre loi ; ne concevant pas que, justement à raison de la supériorité infinie de cette portion de la nature totale sur l’autre, l’action d’une loi suprême y doit être nécessairement encore plus évidente qu’en l’autre19.

Et tenez, pour vous en citer quelque chose, voici, Madame, un des exemples les plus remarquables de la fausseté de certaines conceptions vulgaires de l’histoire. Vous savez que ce sont les Grecs qui ont fait de l’art une vaste idée de l’esprit humain. Or, en quoi consiste cette magnifique création de leur génie ? Ce qu’il y a de matériel dans l’homme a été idéalisé, agrandi, divinisé ; l’ordre naturel et légitime a été interverti ; ce qui devait se trouver originairement à la région inférieure du monde intellectuel a été mis au niveau des plus hautes pensées de l’homme, l’action des sens sur l’esprit a été augmentée à l’infini, la grande ligne de démarcation qui sépare le divin de l’humain dans la raison a été rompue. De là une confusion chaotique de tous les éléments moraux. L’intelligence s’est jetée avec la même passion sur les choses les moins dignes de l’occuper, comme sur celles qu’il lui importe le plus de connaître ; un attrait égal s’est répandu sur tout le domaine de la pensée ; à la place de la primitive poésie de la raison et de la vérité, une poésie des sens et du mensonge s’est introduite dans l’imagination, et cette faculté puissante, faite pour nous figurer l’infigurable et nous faire voir l’invisible, ne s’est plus employée dès lors qu’à rendre le palpable plus palpable encore, le terrestre plus terrestre encore ; en sorte qu’il est advenu que notre être physique a grandi d’autant que notre être moral a été rapetissé. Et si des sages, tels que Pythagore et Platon, ont lutté contre cette funeste tendance de l’esprit de leur temps, eux-mêmes plus ou moins envahis par cet esprit, leurs efforts n’ont servi de rien, et ce n’est qu’après que le christianisme eut renouvelé l’esprit humain, que leurs doctrines obtinrent une véritable influence. Voilà donc ce qu’a fait l’art des Grecs. C’est l’apothéose de la matière, on ne peut le nier. Eh bien, est-ce ainsi que la chose est conçue ? Il s’en faut de beaucoup. Les monuments qui nous en restent, on les regarde sans comprendre ce qu’ils signifient ; on se délecte à la vue de ces admirables inspirations d’un génie qui heureusement ne se trouve plus sur la terre, sans se douter seulement de ce qui se passe en même temps dans le cœur d’impur, dans l’esprit de faux ; c’est un culte, un enivrement, une fascination dans lesquels le sentiment moral s’abîme tout entier. Il ne faudrait pourtant que se rendre raison de sang-froid du sentiment dont on est rempli au milieu de cette admiration imbécile, pour reconnaître que c’est la portion la plus vile de notre être qui le produit en nous ; que c’est pour ainsi dire avec nos corps que nous concevons ces corps de marbre et de bronze. Et remarquez, toute la beauté, toute la perfection de ces figures ne provient que de la parfaite stupidité qu’elles expriment ; pour peu que le signe de la raison osât se produire dans leurs traits, l’idéal qui nous charme disparaîtrait à l’instant. Ce n’est donc pas même la figure de l’être raisonnable que nous contemplons, c’est celle de je ne sais quel animal humain, être fictif, espèce de monstre produit par le débordement le plus déréglé de l’esprit, dont l’image, bien loin de nous remplir de plaisir, devrait plutôt nous repousser. Voilà donc comment les choses les plus graves de la philosophie des temps sont défigurées ou obscurcies par le préjugé, par ces habitudes de l’école, par ces routines de l’esprit, par ce charme d’une illusion trompeuse qui font la conception historique vulgaire.

Vous me demanderez peut-être si, moi-même, j’ai toujours été étranger à ces séductions de l’art. Non, Madame, au contraire : avant même de les avoir connues, je ne sais quel instinct me les avait fait pressentir, comme de doux enchantements qui devaient remplir ma vie. Lorsqu’un des grands événements du siècle me conduisit dans la capitale où la conquête avait rassemblé momentanément tant de merveilles, je fis comme les autres, et plus dévotement encore, je jetai mon encens sur l’autel des idoles. Puis quand je les ai revues une seconde fois à la lumière de leur soleil natal, j’en ai encore joui avec délices. Mais il est vrai de dire aussi, qu’au fond de cette jouissance, quelque chose d’amer, semblable à un remords, se cachait toujours ; aussi, lorsque est venue la pensée de vérité, je n’ai regimbé contre aucune des conséquences qui en dérivaient, je les ai toutes acceptées aussitôt sans tergiverser.

Mais revenons, Madame, à ces grands personnages de l’histoire, dont je vous disais l’autre jour, qu’elle ne les mettait pas, à mon avis, aux places qui leur conviennent dans le souvenir humain. Vous n’auriez en ce cas qu’une idée incomplète à ce sujet, et commençons par Moïse, la plus gigantesque et la plus imposante de toutes les figures historiques.

Nous ne sommes plus au temps, grâce à Dieu, où le grand législateur des Juifs n’était, pour ceux mêmes qui se mêlent de réfléchir, qu’un de ces êtres appartenant à un monde fantastique, comme tous ces héros, demi-dieux, prophètes, que l’on trouve aux premières pages de toutes les histoires des peuples anciens, un personnage poétique dans lequel la pensée historique n’est tenue qu’à découvrir ce qu’il contient d’instructif comme type, symbole ou expression de l’âge où le placent les traditions humaines. Il n’y a personne aujourd’hui qui doute de la réalité historique de Moïse. Toutefois, il est certain que l’atmosphère sacrée qui entoure son nom ne lui est point favorable, et qu’elle empêche qu’il ne se trouve au lieu qui lui appartient. L’influence que ce grand homme a exercée sur le genre humain est bien loin d’être comprise et appréciée comme elle devrait l’être. Sa physionomie est restée trop voilée dans le jour mystérieux qui la couvre. Faute d’avoir été assez étudié, Moïse ne donne pas la leçon qui résulte de la vue des grands hommes de l’histoire. Ni l’homme public, ni l’homme privé, ni celui qui pense, ni celui qui agit, ne trouvent dans l’histoire de sa vie tout l’enseignement qui y est contenu. C’est l’effet des habitudes introduites dans l’esprit par la religion ; en imprimant aux figures de la Bible un air surhumain, elles les font paraître tout autres qu’elles ne sont en effet20. Il y a entre autres, dans la personne de Moïse, un certain mélange singulier de hauteur et de simplicité, de force et de bonhomie, et surtout de rudesse et de douceur, que l’on ne peut, je trouve, assez méditer. Il n’y a pas, je crois, un seul caractère dans l’histoire qui offre l’assemblage de traits et de puissances si opposés. Et quand je réfléchis à cet être prodigieux et à l’action qu’il a exercée sur les hommes, je ne sais si je dois admirer davantage le phénomène historique dont il a été la cause, ou le phénomène moral que je trouve en sa personne. D’une part, cette immense conception d’un peuple élu, c’est-à-dire d’un peuple revêtu de la mission suprême de garder sur la terre l’idée d’un seul Dieu, et ce spectacle des moyens inouïs dont il s’est servi pour constituer ce peuple de manière que cette idée se conservât au milieu de lui, non-seulement intacte, mais telle qu’un jour elle pût apparaître puissante, irrésistible, comme une force de la nature, en présence de laquelle toutes les forces humaines devront disparaître, à laquelle tout le monde intelligent devra un jour se soumettre ; de l’autre, l’homme simple jusqu’à la faiblesse, l’homme qui ne sait exhaler son courroux que par son impuissance, qui ne sait commander qu’en s’épuisant à convaincre, qui se laisse instruire par le premier venu : génie étrange, à la fois le plus fort et le plus docile des hommes ! Il crée les temps à venir, et se soumet humblement à tout ce qui s’offre à lui sous l’apparence de la vérité ; il parle aux hommes du milieu d’un météore, sa voix retentit à travers les siècles, il frappe les peuples comme une destinée, et il cède au premier mouvement d’un cœur sensible, à la première raison juste qui l’aborde ! N’est-ce pas là une grandeur étonnante, une leçon unique ?

On a cherché à rabaisser cette grandeur, en disant qu’il n’avait songé dans l’origine qu’à délivrer son peuple d’un joug insupportable, tout en lui faisant honneur de l’héroïsme qu’il avait déployé en cette œuvre. On a affecté de ne voir en lui que le grand législateur, et aujourd’hui, je crois, l’on trouve dans ses lois un libéralisme admirable. On a dit encore que son Dieu n’était qu’un Dieu national, et qu’il avait pris des Égyptiens toute sa théosophie. Sans doute il était patriote, et comment une grande âme, quelle que soit sa mission sur la terre, ne le serait-elle pas ? C’est d’ailleurs la loi générale : pour agir sur les hommes, il faut agir dans le cercle domestique où l’on est placé, sur la famille sociale dans laquelle on est né ; pour parler distinctement au genre humain, il faut s’adresser à sa nation, autrement on ne sera pas entendu, on ne fera rien. Plus l’action morale de l’homme sur ses semblables est directe et pratique, plus elle est certaine et forte ; plus la parole est personnelle, plus elle est puissante. Rien ne fait mieux connaître le principe suprême qui faisait mouvoir ce grand homme, que l’efficacité parfaite et la justesse des moyens dont il s’est servi pour effectuer l’œuvre qu’il s’était proposée. Il se peut aussi qu’il ait trouvé chez sa nation ou chez d’autres peuples l’idée d’un Dieu national, et qu’il ait fait usage de cette donnée, comme de tant d’autres qu’il aura trouvées dans ses antécédents naturels, pour introduire dans la pensée humaine son sublime monothéisme. Mais il ne s’ensuit pas de là que Jéhovah ne fût pour lui, comme il est pour les chrétiens, le Dieu de toute la terre. Plus il a cherché à isoler et à renfermer ce grand dogme dans sa nation, plus il a employé de moyens extraordinaires pour arriver à cette fin, plus on découvre à travers tout ce travail d’une raison supérieure la pensée tout universelle de conserver pour le monde entier, pour toutes les générations à venir, la notion du Dieu unique. Quels moyens plus sûrs y avait-il d’ériger au vrai Dieu un sanctuaire inviolable, au milieu du polythéisme qui envahissait alors toute la terre, que d’inspirer au peuple, gardien du sacré monument, une horreur de race pour tout peuple idolâtre, de rattacher tout l’être social de ce peuple, toutes ses destinées, tous ses souvenirs, toutes ses espérances, à ce seul principe ? Lisez le Deutéronome avec cette vue, vous serez étonnée de la lumière qui reluira de là, non pas seulement sur le système mosaïque, mais sur toute la philosophie révélée.

Chaque mot de ce singulier livre fait voir l’idée surhumaine qui dominait l’esprit de son auteur. De là aussi ces effrayantes exterminations ordonnées par Moïse, qui contrastent singulièrement avec la douceur de son naturel, et qui ont tant révolté une philosophie encore plus niaise qu’impie. Elle ne concevait pas, cette philosophie, que l’homme qui fut un instrument si prodigieux dans la main de la Providence, le confident de tous ses secrets, n’avait pu agir que comme elle, que comme la nature ; que les temps et les générations ne pouvaient avoir pour lui aucune sorte de valeur ; que sa mission n’avait pas été d’offrir un modèle de justice et de perfection morale, mais de placer dans l’esprit humain une immense idée que l’esprit humain n’avait pu produire de lui-même. Croit-on que lorsqu’il étouffait le cri de son cœur affectueux, qu’il commandait le massacre des nations, qu’il abaissait sur les populations le glaive de la justice divine, il ne songeait qu’à coloniser la population stupide et indocile qu’il conduisait ? Excellente psychologie en vérité ! Pour ne pas s’élever à la véritable cause du phénomène qu’elle considère, que fait-elle ? Elle se débarrasse de la peine en combinant dans la même âme les traits les plus contradictoires, des traits dont nulle expérience ne lui a jamais fait voir la réunion dans un seul individu !

Et qu’importe, après tout, que Moïse ait puisé quelques enseignements dans la sagesse égyptienne ? Qu’importe qu’il n’ait pensé d’abord qu’à soustraire sa nation au joug de la servitude ? En serait-il moins vrai pour cela, qu’en réalisant dans ce peuple la pensée qu’il a ou recueillie quelque part ou tirée du fond de son âme, et en l’entourant de tous les éléments de conservation, de perpétuité, que contient la nature humaine, il ait ainsi donné aux hommes le vrai Dieu, par conséquent que tout le développement intellectuel du genre humain qui découle de ce principe, lui est dû incontestablement ?

David est un des personnages historiques dont les traits nous ont été le mieux transmis. Rien de plus vivant, de plus dramatique, de plus vrai que son histoire, rien de plus caractérisé que sa physionomie. Le récit de sa vie, ses chants sublimes où le présent se perd si admirablement dans l’avenir, nous peignent si bien l’intention de son âme, qu’il n’y a absolument rien de son être qui nous soit caché. Malgré cela, il n’y a que les esprits profondément religieux sur lesquels il fasse l’effet des héros de la Grèce et de Rome. C’est, encore une fois, que tous ces grands hommes de la Bible sont d’un monde à part : l’auréole qui brille sur leur front les relègue tous malheureusement dans une région où l’esprit n’aime guère à se transporter, région des importunes puissances qui commandent inflexiblement la soumission, où l’on se trouve perpétuellement en face de l’implacable loi, où il n’y a plus rien à faire qu’à se prosterner devant cette loi. Et cependant, comment concevoir le mouvement des âges, si on ne l’étudie là où le principe qui le produit se manifeste le plus visiblement ?

En opposant Socrate et Marc-Aurèle à ces deux géants de l’Écriture, j’ai voulu vous faire apprécier par ce contraste de grandeurs si différentes, les deux mondes dont elles sont tirées. Lisez dans Xénophon les anecdotes de Socrate, si vous pouvez, sans le préjugé attaché à son souvenir ; réfléchissez à ce que sa mort a ajouté à sa renommée ; songez à son fameux démon, songez à cette complaisance pour le vice, qu’il poussait quelquefois, il faut l’avouer, jusqu’à un étrange point21 ; songez aux différentes accusations dont ses contemporains l’ont chargé ; songez à ce mot qu’il a prononcé un instant avant sa mort, et qui léguait à la postérité toute l’incertitude de sa pensée ; enfin, songez à toutes les opinions divergentes, absurdes, contradictoires, sorties de son école. Pour Marc-Aurèle, point de superstition non plus ; méditez bien son livre, rappelez-vous le massacre de Lyon, l’homme épouvantable auquel il a livré l’univers, le temps où il a vécu, la haute sphère où il a été placé, tous les moyens de grandeur que lui offrait sa position dans le monde. Puis comparez, je vous prie, le résultat de la philosophie de Socrate avec celui de la religion de Moïse, la personne de l’empereur romain avec celle de l’homme qui de pâtre devenu roi, poëte, sage, a personnifié en soi la vaste et mystérieuse conception du prophète législateur, qui s’est fait le centre de ce monde de merveilles, dans lequel les destinées du genre humain devaient s’accomplir, qui, en déterminant définitivement en son peuple la tendance spécialement et profondément religieuse qui devait absorber toute son existence, a ainsi produit sur la terre l’ordre de choses qui seul pouvait rendre possible la génération de la vérité ici-bas. Je ne doute pas que vous ne conveniez alors que si la pensée poétique nous représente des hommes tels que Moïse et David comme des êtres surhumains, et les environne d’un éclat particulier, la commune raison, toute froide qu’elle est, ne soit aussi tenue à voir en eux quelque chose de plus que simplement des grands hommes, des hommes extraordinaires, et il vous paraîtra évident, je crois, que dans le cours du monde moral, ces hommes furent certainement des manifestations tout à fait directes de la loi suprême qui le gouverne, que leurs apparitions répondent à ces grandes époques de l’ordre physique qui de temps en temps refont ou renouvellent la nature22.

Vient ensuite Épicure. Vous pensez bien que je n’attache pas une importance particulière à la réputation de ce personnage. Mais il faut que vous sachiez premièrement que, quant à son matérialisme, il n’était nullement différent des idées des autres philosophes anciens ; seulement, ayant le jugement plus franc, plus conséquent que la plupart d’entre eux, Épicure ne s’embrouillait pas comme eux dans des contradictions sans fin. Le déisme païen lui paraissait ce qu’il était en effet, une absurdité ; le spiritualisme une déception. Sa physique, qui au reste n’était que celle de Démocrite, dont Bacon a dit quelque part que c’était le seul physicien raisonnable parmi les anciens, n’était pas inférieure à celle des autres naturalistes de son temps, et pour ses atomes, si l’on en écarte la métaphysique, aujourd’hui que la philosophie moléculaire est devenue si positive, il s’en faut qu’ils soient aussi ridicules qu’on l’a dit. Mais c’est à sa morale, comme vous savez, que son nom est principalement attaché, et c’est elle qui l’a flétri ! Or cette morale, nous n’en jugeons que sur les dérèglements de sa secte et sur les interprétations plus ou moins arbitraires que l’on en a faites après lui ; pour ses propres écrits, vous savez qu’on ne les a plus. Permis à Cicéron, sans doute, de frémir au seul nom de volupté ; mais comparez, je vous prie, cette morale tant décriée telle qu’il faut la concevoir, principalement d’après ce que nous savons de la personne même de son auteur, et en faisant abstraction du résultat qu’elle a eu dans le monde païen, attendu que ce résultat appartient bien plus à l’attitude générale de l’esprit humain dans ces temps, qu’à cette doctrine même ; comparez-la, dis-je, aux autres systèmes moraux des anciens, vous trouverez que, ni si arrogante, ni si dure, ni si impraticable que celle des stoïciens, ni si vague, ni si vaporeuse, ni si impuissante que celle des platoniciens, elle était affectueuse, bénévole, humaine, qu’en quelque sorte elle contenait quelque chose de la morale chrétienne. Il n’y a pas moyen de méconnaître qu’il y avait dans cette philosophie un élément essentiel qui manquait totalement à la pensée pratique des anciens, élément d’union, de lien, de bienveillance entre les hommes. Il y avait surtout en elle un bon sens et une absence de fierté que l’on ne trouve dans aucune des philosophies contemporaines. Du reste, elle faisait consister le souverain bien dans la paix de l’âme et dans une joie douce, qui imitaient sur la terre le bonheur céleste des dieux. Épicure lui-même avait donné l’exemple de cette existence paisible ; il vécut presque obscur au sein des plus douces affections et de l’étude. Si sa morale avait pu se fixer dans l’esprit des peuples, sans se laisser dénaturer par le principe vicieux qui alors dominait le monde, nul doute qu’elle n’eût répandu dans les cœurs une douceur et une humanité que ni la vantarde morale du Portique, ni la spéculation rêveuse des académiciens n’étaient point faites pour répandre. Faites, je vous prie, attention encore qu’Épicure est le seul d’entre les sages de l’antiquité dont les mœurs aient été parfaitement irréprochables, et le seul dont le souvenir se confondait, chez ses disciples, avec un amour, une vénération qui tenaient du culte23. Vous comprenez à présent pourquoi nous avons dû chercher à rectifier un peu notre souvenir au sujet de cet homme.

Nous ne reviendrons pas sur Aristote. C’est pourtant un des chapitres les plus importants de l’histoire moderne, mais c’est un trop grand sujet pour n’être traité qu’incidemment. Vous remarquerez seulement, s’il vous plaît, qu’Aristote est en quelque sorte une création de l’esprit nouveau. Il est naturel que dans sa jeunesse la nouvelle raison, tourmentée par son énorme besoin de connaître, s’attachât de toutes ses forces à ce mécanicien de l’intelligence, qui, à l’aide de ses manivelles, de ses leviers, de ses poulies, faisait marcher l’entendement avec une prodigieuse vélocité. Et il était fort simple aussi que les Arabes, qui l’ont déterré les premiers, l’eussent si fort trouvé de leur goût. Ce peuple improvisé n’avait rien à lui à quoi se rattacher, une sagesse toute faite devait donc naturellement lui convenir. Enfin tout cela a passé : Arabes, scolastiques et leur maître commun, tout cela a rempli ses différentes missions. Il en est revenu à l’esprit plus de consistance, plus d’aplomb, sa marche en est devenue plus assurée ; il s’est fait une allure qui facilite ses mouvements, qui accélère ses procédés. Tout s’est fait au mieux, comme vous voyez, le mal a tourné au bien, grâce aux forces et aux lumières cachées de la raison nouvelle. Aujourd’hui il faut revenir sur nos pas, il faut reprendre les voies larges des temps où l’intelligence n’avait d’autres machines à son usage que les ailes d’or et d’azur de sa nature angélique.

Venons à Mahomet. Si l’on réfléchit au bien qui est résulté de sa religion pour l’humanité, premièrement parce qu’avec d’autres causes plus puissantes elle a concouru à la destruction du polythéisme, ensuite parce qu’elle a répandu sur une étendue immense du globe, et jusqu’en des climats qu’on dirait inaccessibles au mouvement général de l’intelligence, l’idée d’un seul Dieu et d’une croyance universelle, qu’elle a ainsi préparé d’innombrables populations aux destinées définitives du genre humain, on ne saurait ne pas reconnaître que, malgré le tribut que sans doute ce grand homme a payé à son temps et aux lieux qui l’ont vu naître, il ne mérite plus incomparablement les hommages des humains, que cette foule de sages inutiles qui n’ont jamais su donner corps ni vie à aucune de leurs imaginations, remplir un seul cœur d’une conviction forte, qui n’ont fait que diviser l’être humain, au lieu de chercher à unir les éléments épars de sa nature. L’islamisme est une des manifestations les plus remarquables d’une loi générale ; c’est méconnaître l’universelle influence du christianisme, dont il dérive, que le juger autrement. La plus essentielle capacité de notre religion, c’est de pouvoir se revêtir des formes les plus diverses de la raison religieuse, de savoir se combiner même quand il le faut avec l’erreur pour arriver à son résultat total. Dans le grand développement historique de la religion révélée, celle de Mahomet doit être nécessairement considérée comme une de ses branches. Le dogmatisme le plus exclusif ne doit pas faire difficulté d’admettre ce fait important, et il le ferait certainement s’il se rendait une fois bien raison de ce qui nous fait regarder les mahométans comme les ennemis naturels de notre religion, car c’est de là seulement que vient le préjugé24. Vous savez du reste qu’il n’y a presque point de chapitre, dans le Coran, où il ne soit question de Jésus-Christ. Or, l’on n’a point une idée nette du grand œuvre de la rédemption, l’on ne comprend rien au mystère du règne du Christ, tant que l’on ne voit pas l’action du christianisme partout où le seul nom du Sauveur est prononcé, tant que l’on ne conçoit pas son influence s’exerçant sur tous les esprits qui, de quelque manière que ce soit, se trouvent en contact avec ses doctrines ; autrement il faudrait exclure du nombre de ceux qui profitent du bienfait de la rédemption, des multitudes entières qui portent le nom de chrétiens : ne serait-ce pas là réduire le royaume de Jésus-Christ à fort peu de chose, et l’universalité du christianisme à une fraction dérisoire25 ?

Résultat de la fermentation religieuse amenée en Orient par l’apparition de la nouvelle religion, le mahométisme se trouve en première ligne parmi les choses qui ne semblent pas sortir à la première vue du christianisme, mais qui en viennent certainement. De sorte qu’outre l’effet négatif qu’il a eu sur la formation de la société chrétienne, en confondant les intérêts particuliers des peuples dans celui du salut commun, outre les nombreux matériaux que la civilisation des Arabes a fournis à la nôtre, choses qu’il faut regarder comme des voies indirectes dont la Providence s’est servie pour consommer la régénération du genre humain, dans son action propre sur l’esprit des peuples qu’il s’est soumis, on doit reconnaître un effet direct de la doctrine dont il dérive, qui n’a fait ici que s’arranger avec certains besoins locaux ou contemporains, pour se donner le moyen de répandre sur un plus vaste territoire la semence de la vérité. Heureux ceux, sans doute, qui servent le Seigneur en connaissance et en conviction ! Mais, ne l’oublions pas, il est dans le monde un nombre infini de puissances obéissant à la voix du Christ, qui n’ont nulle notion de la puissance suprême qui les met en mouvement.

Il ne nous reste plus qu’Homère. C’est une question toute décidée aujourd’hui, que celle de l’influence qu’Homère a exercée sur l’esprit humain. On sait fort bien aujourd’hui ce que c’est que la poésie homérique ; on sait de quelle façon elle a contribué à déterminer le caractère grec, qui, à son tour, a déterminé celui de tout le monde ancien ; on sait que cette poésie a remplacé une autre poésie des plus haute, plus pure, dont on ne trouve plus que lambeaux ; on sait aussi qu’elle a substitué un nouvel ordre d’idées à un autre ordre d’idées qui n’était pas né du sol de la Grèce, et que ces idées primitives, repoussées par la nouvelle pensée, réfugiées soit dans les mystères de Samothrace, soit à l’ombre des autres sanctuaires des vérités perdues, n’existèrent dès lors que pour un petit nombre d’élus ou d’adeptes26 ; mais ce qu’on ne sait guère, je trouve, c’est ce qu’Homère peut avoir de commun avec le temps où nous vivons, ce qui en reste encore dans l’intelligence universelle. Et voilà justement où est l’intérêt de la véritable philosophie de l’histoire, son étude principale n’étant, comme vous l’avez vu, que de chercher les résultats permanents et les effets éternels des phénomènes historiques.

Pour nous donc, Homère n’est encore que le Typhon ou l’Arimane du monde actuel, comme il l’a été de celui qu’il avait créé. À nos yeux, funeste héroïsme des passions, idéal fangeux de beauté, goût effréné de la terre, tout cela nous vient de lui. Remarquez qu’il n’y a jamais eu rien de tel dans les autres sociétés civilisées du monde. Il n’y a que les Grecs qui se soient ainsi avisés d’idéaliser et de diviniser le vice et le crime ; la poésie du mal ne s’est donc jamais trouvée que parmi eux et chez les peuples qui ont hérité de leur civilisation. On peut voir clairement dans le moyen âge quelle direction la pensée des peuples chrétiens aurait prise, si elle s’était entièrement abandonnée à la main qui la guidait. Cette poésie n’a donc pu nous venir de nos ancêtres septentrionaux : l’esprit des hommes du Nord était fait tout autrement et ne tendait à rien moins qu’à s’attacher à la terre ; combiné tout seul avec le christianisme, au lieu de ce qui est arrivé, il se serait plutôt perdu dans le vague nuageux de ses imaginations rêveuses. D’ailleurs nous n’avons plus rien du sang qui a coulé dans leurs veines, et ce n’est point parmi les peuples décrits par César et par Tacite que nous allons chercher les leçons de la vie, mais parmi ceux du monde d’Homère.

Depuis quelques jours seulement, un retour vers notre propre passé commence à nous ramener dans le sein de la famille, et nous fait peu à peu retrouver le patrimoine paternel. Des peuples du Nord, nous n’avons hérité que des habitudes, des traditions ; l’esprit ne se nourrit que de connaissance, les habitudes les plus invétérées se perdent, les traditions les plus enracinées s’effacent lorsqu’elles ne se lient pas à la connaissance. Or toutes nos idées, excepté nos idées religieuses, nous viennent certainement des Grecs et des Romains.

Ainsi la poésie homérique, après avoir détourné dans le vieil Occident le cours des pensées qui rattachaient les hommes aux grands jours de la création, a fait la même chose dans le nouveau ; en se transférant à nous avec la science, la philosophie, la littérature des anciens, elle nous a si bien identifiés avec eux, que, tels que nous sommes aujourd’hui, nous sommes encore suspendus entre le monde du mensonge et celui de la vérité. Bien que l’on s’occupe fort peu aujourd’hui d’Homère, et qu’assurément on ne le lise guère, ses dieux et ses héros n’en disputent pas moins encore le terrain à la pensée chrétienne. C’est qu’en effet il y a une séduction étonnante dans cette poésie toute terrestre, toute matérielle, prodigieusement douce au vice de notre nature, qui relâche la fibre de la raison, qui la tient stupidement enchaînée à ses fantômes et à ses prestiges, et la berce et l’endort de ses illusions puissantes. Mais tant qu’un profond sentiment moral, dérivé d’une vue claire de toute l’antiquité et d’une entière absorption de l’esprit dans la vérité chrétienne, n’aura pas rempli nos cœurs de dédain et de dégoût pour ces âges de déception et de folie dont nous sommes encore si engoués, véritables saturnales dans la vie du genre humain, tant qu’une sorte de repentance réfléchie ne nous fera pas rougir du culte insensé que nous avons trop longtemps prodigué à ces détestables grandeurs, à ces atroces vertus, à ces impures beautés, les vieilles mauvaises impressions ne cesseront de faire l’élément le plus vital, le plus actif de notre raison. Quant à moi, je crois que pour nous régénérer complètement selon la raison révélée, il nous manque encore quelque grande pénitence, quelque expiation toute-puissante parfaitement ressentie par l’universalité des chrétiens, généralement éprouvée comme une grande catastrophe physique sur la surface de notre monde ; je ne conçois pas comment, sans cela, nous pourrions nous débarrasser de la boue qui souille encore notre mémoire27. Voilà de quelle manière la philosophie de l’histoire doit concevoir l’homérisme. Jugez d’après cela de quel œil elle doit regarder la figure d’Homère. Voyez si d’après cela elle n’est point tenue en conscience d’apposer sur son front le sceau d’une flétrissure ineffaçable !

Nous voilà, Madame, au bout de notre galerie. Je ne vous ai pas dit tout ce que j’avais à vous dire, mais il faut finir. Or, savez-vous une chose ? Au fond, nous autres Russes, nous n’avons rien de commun avec Homère, les Grecs, les Romains, les Germains ; tout cela nous est parfaitement étranger. Mais que voulez-vous ! il faut bien parler le langage de l’Europe. Notre civilisation exotique nous a adossés de telle sorte à l’Europe, que, bien que nous n’ayons pas ses idées, nous n’avons pas d’autre langage que le sien : force donc nous est de parler celui-là. Si le petit nombre d’habitudes de l’esprit, de traditions, de souvenirs que nous possédons, si nos antécédents ne nous lient à aucun peuple de la terre, si nous n’appartenons en effet à aucun des systèmes de l’univers moral, nous tenons pourtant, par nos superficies sociales, au monde de l’Occident. Ce lien, bien faible à la vérité, sans nous unir aussi intimement à l’Europe qu’on se l’imagine, ni nous faire ressentir sur tous les points de notre être le grand mouvement qui s’y opère, fait cependant dépendre nos destinées futures de celles de la société européenne. Ainsi plus nous chercherons à nous amalgamer avec elle, mieux nous nous en trouverons. Nous avons vécu jusqu’ici tout seuls ; ce que nous avons appris des autres est resté à l’extérieur de nous comme une simple décoration, sans pénétrer dans l’intérieur de nos âmes ; aujourd’hui les forces de la société souveraine ont tellement grandi, son action sur le reste de l’espèce humaine a tellement gagné en étendue, que bientôt nous serons emportés dans le tourbillon universel, corps et âme. Cela est certain, assurément nous ne saurions rester longtemps encore dans notre désert. Faisons donc tout ce que nous pouvons pour préparer les voies à nos neveux. Ne pouvant leur laisser ce que nous n’avons pas eu : des croyances, une raison faite par le temps, une personnalité fortement dessinée, des opinions développées dans le cours d’une longue vie intellectuelle, animée, active, féconde en résultats, laissons-leur du moins quelques idées qui, bien que nous ne les ayons pas trouvées nous-mêmes, transmises ainsi d’une génération à une autre, auront toutefois quelque chose de l’élément traditif, et par cela même certaine puissance, certaine fécondité de plus que nos propres pensées. Nous aurons ainsi bien mérité de la postérité, nous n’aurons pas passé inutilement sur la terre.

Bonjour, Madame ; il ne tiendra qu’à vous de me faire reprendre cette matière tant que vous voudrez. Au demeurant, dans une causerie intime où l’on s’entend bien, à quoi bon élaborer et épuiser chaque idée ? Si ce que je vous en ai dit suffit à vous faire trouver quelque instruction nouvelle dans l’étude de l’histoire, quelque intérêt plus profond que celui que l’on y trouve ordinairement, il n’en faut pas davantage28.

Nécropolis, 1829, 16 février.

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