Littérature russe








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211.

— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit tout de suite ? Pourquoi m’avoir retenu pour des bagatelles ? s’écria Tchitchikov avec humeur.

— Mais il fallait que vous vissiez tout cela dans les formes voulues. Autrement ça ne compte pas. Le premier imbécile venu peut voir les choses inconsciemment ; mais il importe d’en prendre conscience.

Pavel Ivanovitch, en colère, sauta sur son chapeau et, sans égard aux convenances, gagna la porte. Le cocher stationnait avec le cabriolet prêt à partir, sachant qu’il était inutile de dételer, car il eût fallu demander par écrit de nourrir les chevaux, et la décision ne serait intervenue que le lendemain. Pourtant le colonel accourut, prit de force la main de Tchitchikov, la serra contre son cœur, le remercia de lui avoir fourni l’occasion de voir fonctionner la procédure ; il fallait secouer les gens et les réprimander, car tout peut sommeiller, et les ressorts de la direction se rouillent et s’affaiblissent ; cet événement lui avait inspiré une heureuse idée, celle de fonder une nouvelle commission, qui s’intitulerait Commission de surveillance de la commission des bâtiments ; de la sorte personne n’oserait plus voler.
Tchitchikov revint de méchante humeur de son expédition ; il était tard, les bougies brûlaient depuis longtemps.

— Pourquoi êtes-vous si en retard ? demanda Kostanjoglo lorsqu’il parut sur le seuil.

— De quoi avez-vous discuté si longtemps avec lui ? s’informa Platonov.

— De ma vie je n’ai vu un pareil imbécile ! répondit Tchitchikov.

— Ce n’est encore rien, observa Kostanjoglo. Kochkariov est un phénomène consolant. Il sert à refléter sous une forme caricaturale les absurdités de nos beaux esprits, qui, sans connaître leur affaire, s’entichent d’extravagances empruntées ailleurs. Voilà où en sont les propriétaires de notre époque : ils ont fondé des bureaux, des manufactures, des écoles, et Dieu sait quoi encore ! On s’était relevé après l’an XII, et maintenant c’est à qui bouleversera tout. Un bouleversement pire que celui des Français, puisqu’à présent un Piotr Pétrovitch Pétoukh peut passer pour un bon propriétaire.

— Mais lui aussi a hypothéqué son bien, dit Tchitchikov.

— Eh oui, tout va au Lombard. — Ce disant, Kostanjoglo commença à s’échauffer. — On monte des chapelleries, des chandelleries ; on fait venir des ouvriers de Londres ; on devient trafiquant. Un gentilhomme se faire manufacturier ! Fabriquer des mousselines pour les donzelles de la ville !...

— Mais toi aussi tu as des fabriques, objecta Platonov.

— À qui la faute ? Elles se sont créées d’elles-mêmes ; la laine s’accumulait, impossible de l’écouler. Je me suis mis à tisser des draps, des draps épais, grossiers, comme il en faut à mes paysans ; on les achète sur place à bon marché. Depuis six ans, les pêcheurs rejetaient sur ma rive des écailles de poisson — que pouvais-je en faire ? Je me suis mis à fabriquer de la colle, ce qui m’a rapporté quarante mille roubles. Et il en est de même pour tout.

« Quel gaillard, songea Tchitchikov en le regardant dans le blanc des yeux. — Il s’entend à faire sa pelote ! »

— Et si je me suis décidé à ces opérations, c’est parce qu’autrement de nombreux travailleurs seraient morts de faim, la récolte étant mauvaise, grâce à messieurs les industriels qui avaient négligé leurs semailles. Des fabriques comme ça, il n’en manque pas chez moi, beau-frère. Chaque année il y en a une nouvelle, suivant les déchets accumulés. Qui suit attentivement la marche de son exploitation peut tirer parti de chaque rebut, que l’on rejette en disant : inutile ! Car je ne construis pas, pour employer ces déchets, des palais à colonnes et frontons.

— C’est surprenant !... Le plus étonnant, c’est que chaque rebut puisse rapporter, dit Tchitchikov.

— Oui, mais à condition de prendre la chose simplement, telle qu’elle est. Par malheur chacun veut être mécanicien ; chacun veut ouvrir la cassette avec un outil, alors qu’elle s’ouvre tout bonnement212. Et on fait tout exprès le voyage d’Angleterre ! Imbéciles !... Comme si l’on ne revenait pas cent fois plus bête d’un voyage à l’étranger !

Sur ce, Kostanjoglo cracha d’indignation.

— Ah ! Constantin, te voilà de nouveau en colère, lui dit sa femme inquiète. Tu sais pourtant bien que cela te fait du mal.

— Comment pareilles choses n’indigneraient-elles pas un cœur russe ? Le caractère russe se gâte, et c’est déplorable ; le voici maintenant imprégné de don quichottisme, ce qui ne s’était jamais vu auparavant ! A-t-on les lumières pour marotte ? On devient un Don Quichotte de l’instruction ; on ouvre des écoles dont un imbécile n’aurait pas l’idée. Il en sort des propres à rien, aussi bien pour la ville que pour la campagne, des ivrognes ayant le sentiment de leur dignité. S’adonne-t-on à la philanthropie ? On devient un Don Quichotte de l’altruisme ; on dépense un million à construire d’absurdes hôpitaux, dès bâtiments à colonnes, on se ruine et on réduit les autres à la besace. La belle philanthropie vraiment !

Tchitchikov ne s’intéressait pas à l’instruction ; il aurait voulu connaître en détail la manière dont chaque rebut produisait des revenus. Mais Kostanjoglo ne lui laissa pas placer un mot : il ne pouvait retenir les propos atrabilaires qui s’échappaient de ses lèvres.

— On se demande comment éclairer le paysan... ; enrichissez-le d’abord ; faites-en un bon cultivateur, après quoi il s’instruira lui-même. Vous ne pouvez vous imaginer combien le monde est devenu stupide ! Qu’écrivent maintenant nos gratte-papier ? Car dès qu’on publie un livre, tous se jettent dessus... Voici ce qu’on dit couramment : « Le paysan mène une vie par trop simple ; il faut lui faire connaître les objets de luxe, lui inspirer des besoins supérieurs à sa condition. » Eux-mêmes, grâce à ce luxe, sont devenus des chiffes, en proie à toutes sortes de maladies ; et il n’y a pas de jouvenceau de dix-huit ans qui n’ait goûté à tout ! Eh quoi ! Vous n’avez plus de dents, vous voilà chauve comme une vessie ; et pour cela vous voulez maintenant contaminer nos paysans ! Grâce à Dieu, il nous reste au moins une classe saine, qui ignore tous ces raffinements ! Le laboureur est ce qu’il y a de plus respectable chez nous. Pourquoi y touchez-vous ? Plaise au Ciel que tous lui ressemblent !

— Ainsi vous estimez qu’il est plus lucratif de se livrer à l’agriculture, demanda Tchitchikov.

— Plus légitime, sinon plus avantageux. Tu travailleras la terre à la sueur de ton front, est-il dit213. Il n’y a pas à ergoter. L’expérience des siècles démontre que dans l’état agricole l’homme est plus moral, plus pur, plus noble. Je ne prétends pas qu’il ne faille rien faire d’autre ; j’estime seulement que l’agriculture doit se trouver à la base de tout. L’industrie se développera d’elle-même, celle du moins qui a sa raison d’être, qui répond aux besoins immédiats de l’homme et non à ces raffinements qui amollissent les gens d’aujourd’hui. Pas de ces usines qui, pour se maintenir et écouler leurs produits, recourent à des moyens répugnants, démoralisent et corrompent le pauvre peuple. Jamais je n’introduirai chez moi — quoi qu’on dise en leur faveur, et dussé-je y perdre un million, — de ces fabrications qui développent des besoins raffinés. Non, non ; pas de sucre ; pas de tabac ! Si la corruption envahit le monde, que ce ne soit pas mon œuvre ! Il me suffit d’avoir raison devant Dieu... Voilà vingt ans que je vis avec le peuple, je connais les conséquences de ces fléaux...

— Ce qui m’étonne le plus, insinua Tchitchikov, c’est qu’en sachant s’y prendre on utilise les déchets et que tout rebut puisse rapporter.

— Ah oui ! Les économistes ! dit Kostanjoglo, sans l’écouter et avec une expression sarcastique... De fameux imbéciles qui en mènent d’autres et ne voient pas plus loin que leur nez ! Des ânes qui montent en chaire et mettent des lunettes... Tas d’idiots !

Et de colère, il cracha de nouveau.

— Tu as parfaitement raison ; seulement ne te fâche pas, je t’en supplie, lui dit sa femme. Comme si on ne pouvait pas parler de tout cela sans sortir des gonds !

— En vous écoutant, respectable Constantin Fiodorovitch, on pénètre pour ainsi dire le sens de la vie ; on va jusqu’au fond des choses. Mais, laissant de côté les questions générales, permettez-moi d’attirer votre attention sur un cas particulier. En supposant que, devenu propriétaire, je veuille m’enrichir en peu de temps, pour remplir ainsi mon devoir de citoyen, comment devrai-je m’y prendre ?

— Comment s’y prendre pour s’enrichir ? reprit Kostanjoglo. Voici comment : ...

— Allons souper, dit la maîtresse de maison, qui se leva et s’avança au milieu de la pièce, en s’enveloppant frileusement d’un châle.

Tchitchikov se leva avec une agilité presque militaire, l’aborda avec la galanterie d’un homme du monde, lui offrit le bras, et la conduisit cérémonieusement dans la salle à manger, où la soupière découverte attendait déjà, exhalant la savoureuse odeur des légumes frais. Chacun prit place. Les domestiques servirent lestement tous les plats à la fois, dans des récipients fermés, avec les accessoires, et se retirèrent : Kostanjoglo n’aimait pas qu’ils écoutassent les conversations et encore moins qu’on le regardât manger.

Après le potage, Tchitchikov avala un petit verre d’une excellente boisson qui ressemblait au tokay, et dit à l’amphitryon : — Permettez-moi de reprendre notre conversation interrompue. Je vous demandais comment s’y prendre, quelle était la meilleure manière214..........................................................................
— ... Un domaine dont je lui donnerais sans hésiter quarante mille roubles, s’il les demandait.

— Hum ! — Tchitchikov se mit à songer — Mais pourquoi ne l’achetez-vous pas vous-même ? proféra-t-il avec une certaine timidité.

— Il faut savoir se borner. J’ai déjà assez de soucis comme ça. Et nos hobereaux déblatèrent contre moi, prétendant que je profite de leurs embarras et de leur ruine pour acheter des terres à vil prix. J’en ai par-dessus la tête.

— Comme les gens sont enclins à la médisance ! dit Tchitchikov.

— Et, dans notre province, plus qu’ailleurs... On ne m’appelle pas autrement que ladre, grigou et fesse-mathieu. Ces messieurs s’excusent en tout. « Je me suis miné certes, dit un tel ; mais c’est pour avoir satisfait aux besoins supérieurs de la vie, pour avoir encouragé les industriels (entendez les fripons). Bien sûr, on peut vivre comme un porc, à la façon de Kostanjoglo. »

— Je voudrais bien être un porc de ce genre ! dit Tchitchikov.

— Tout cela est absurde. Quels besoins supérieurs ? Qui trompent-ils ? Ils ont des livres, mais ne les lisent pas. Tout finit par les cartes et par le Champagne. Et, tout cela, voyez-vous, parce que je ne donne pas de dîners et ne leur prête pas d’argent. Je ne donne pas de dîners parce que cela m’ennuierait ; je n’en ai pas l’habitude. Quiconque vient partager mon repas est le bienvenu. Quant au refus de prêter de l’argent, ce sont des racontars. Un individu réellement gêné peut s’adresser à moi, m’expliquer en détail à quoi il destine mon argent : si je vois d’après ses paroles qu’il en fera bon usage, qu’il en retirera un véritable profit, je ne refuse jamais et ne prends même pas d’intérêts.

« Eh, eh ! c’est bon à savoir ! » songea Tchitchikov.

— Non, je ne refuse jamais, poursuivit Kostanjoglo. Mais gaspiller de l’argent, j’en suis incapable. Sacrebleu ! Un tel régale sa maîtresse, meuble une maison avec extravagance, ou bien court les bals masqués avec une gueuse, commémore par un jubilé une vie inutile, et il faudrait avancer des fonds à ce gaillard !

À ce moment Kostanjoglo cracha et faillit proférer des paroles inconvenantes, en présence de sa femme. Une teinte de noire mélancolie assombrit son visage. Son front se sillonna de rides qui décelaient sa colère et l’agitation de sa bile.

— Permettez-moi, mon cher monsieur, de reprendre notre conversation interrompue, dit Tchitchikov, en buvant encore un verre d’une liqueur de framboise, vraiment exquise. — En admettant que je devienne propriétaire du domaine dont vous parliez, en combien de temps pourrai-je m’enrichir au point de....

— Si vous voulez vous enrichir rapidement, reprit Kostanjoglo d’une voix brusque et saccadée, vous ne ferez jamais fortune ; si vous ne vous préoccupez pas du temps, vous serez bientôt riche.

— Ah vraiment ! dit Tchitchikov.

— Oui, dit Kostanjoglo avec brusquerie, comme s’il se fâchait contre Tchitchikov lui-même. — Il faut aimer le travail, sinon on n’arrive à rien. Il faut aimer la vie champêtre, oui ! Et croyez-le, ce n’est pas du tout ennuyeux. On prétend la campagne insupportable... ; mais je mourrais d’ennui si je passais, ne fût-ce qu’un jour, à la ville, comme le passent ces messieurs dans leurs stupides clubs, leurs cabarets et leurs théâtres. Tas d’imbéciles, race d’ânes ! Le cultivateur n’a pas le temps de s’ennuyer. Sa vie est constamment remplie, sans la moindre interruption. Prenez la seule diversité des travaux. Et quels travaux ! Des travaux qui élèvent l’âme ! L’homme suit ici la nature, les saisons ; il collabore avec tout ce qui s’accomplit dans la création. Considérez une année entière de labeur : l’attente du printemps, alors que tout est sur le qui-vive, la préparation des semences, le triage, la vérification du blé dans les greniers, la répartition des corvées. Tout est examiné à l’avance et calculé au début. Et, dès que les rivières ont débâclé, que la terre s’ouvre, la bêche travaille dans les potagers, les jardins ; le hoyau et la herse dans les champs ; on plante, on sème. Et que sème-t-on, s’il vous plaît ? La récolte prochaine ! La félicité de toute la terre ! La nourriture de millions d’êtres ! Arrive l’été... La fenaison bat son plein... Puis c’est le tour de la moisson ; au seigle succède le froment ; ensuite l’orge, l’avoine. Tout est en effervescence ; on n’a pas une minute à perdre ; vingt yeux trouveraient à s’occuper. La fête terminée, il faut engranger ; il y a les labours d’automne, la répartition des entrepôts, des hangars, des étables, en même temps que les travaux de femme ; on fait le bilan, on voit l’œuvre accomplie... Et l’hiver ! Le battage du blé sur toutes les aires ; le transfert des grains, des granges dans les magasins ; l’abatage et le sciage des arbres ; le transport des briques et du bois de charpente pour les constructions de printemps. On va jeter un coup d’œil au moulin, aux ateliers. Pour moi, si un charpentier manie bien la hache, je puis passer deux heures à le regarder, tant le travail me réjouit. Et si l’on voit, en outre, que tout cela s’effectue dans un but quelconque, que tout à l’entour croît et multiplie, apportant fruit et profit, alors je ne puis raconter ce qu’on éprouve. Et non parce que votre fortune augmente — l’argent fait compte à part — mais parce que tout cela est votre œuvre ; parce qu’on se voit le créateur dont tout dépend, le mage qui répand autour de soi l’abondance et le bien-être. Où trouverez-vous une telle jouissance ? conclut Kostanjoglo, en redressant son visage dont les rides avaient disparu. Comme un roi le jour de son couronnement, il resplendissait ; des rayons semblaient émaner de sa figure. — Oui, dans le monde entier vous ne trouverez pas une pareille jouissance ! C’est ici que l’homme imite Dieu : Dieu s’est réservé la création comme la jouissance suprême et exige que l’homme crée de même la prospérité autour de lui... Et voilà ce qu’on appelle une chose ennuyeuse !...

Comme les chants d’un oiseau du paradis, Tchitchikov écoutait ces suaves paroles. L’eau lui venait à la bouche. Ses yeux mêmes étaient humides et exprimaient la béatitude ; il eût écouté sans fin.

— Constantin, si nous passions au salon ? dit madame Kostanjoglo en se levant. Tout le monde l’imita. Tchitchikov lui offrit le bras, mais il n’avait plus la même agilité dans ses allures, ses pensées ayant pris une tournure sérieuse.

— Tu as beau dire, la vie à la campagne est pourtant fastidieuse, déclara Platonov qui les suivait.

« Notre invité n’est pas sot, songeait Kostanjoglo ; il est attentif, sérieux dans ses propos et point hâbleur. » À cette idée il s’épanouit, comme s’il s’était réchauffé à ses paroles et se félicitait d’avoir rencontré un homme capable d’ouïr de sages conseils.

Tous prirent place dans une petite pièce confortable, éclairée par des bougies, face au balcon et à la porte vitrée qui accédait au jardin. Tandis que les étoiles les contemplaient par-dessus les cimes du parc endormi, Tchitchikov subit un charme depuis longtemps inéprouvé. Il lui semblait rentrer chez lui après de longues pérégrinations et, parvenu au comble de ses vœux, déposer son bâton de voyageur en disant : « En voilà assez ! » Il devait cette belle humeur aux sages propos de son hôte.

Il existe pour tout homme des sujets qui le touchent davantage, qui lui sont plus chers que d’autres. Et souvent, à l’improviste, dans un coin perdu, une vraie thébaïde, on rencontre une personne dont la conversation réconfortante vous fait oublier les chemins défoncés, les mauvais gîtes, la vaine agitation contemporaine, la duperie des illusions humaines. La soirée passée de cette façon se grave pour toujours dans la mémoire, qui en retient fidèlement toutes les circonstances : les assistants, la place de chacun, ce qu’il tenait dans les mains, les murs, les coins, la moindre bagatelle.

C’est ainsi que Tchitchikov remarqua, ce soir-là, toutes choses : la jolie pièce meublée sans prétention, l’expression bienveillante que reflétait le visage du maître de la maison, et même la couleur de la tapisserie... ; la pipe à bout d’ambre donnée à Platonov ; la fumée qu’il se mit à exhaler au nez de Iarbas, l’ébrouement de la bête ; le rire de la gentille hôtesse, interrompu par les mots : « Cesse de le tourmenter, voyons ! » ; la clarté gaie des bougies ; le grillon qui chantait dans un coin ; la porte vitrée ; la nuit printanière qui les contemplait du haut des arbres criblés d’étoiles, tandis que les rossignols faisaient retentir de leurs mélodieux accords les bosquets verdoyants.

— J’aime à vous entendre parler, honorable Constantin Fiodorovitch ! proféra Tchitchikov. Je puis dire que je n’ai rencontré nulle part en Russie un homme de votre intelligence.

Kostanjoglo sourit, sentant lui-même que ces paroles n’avaient rien d’exagéré.

— Non, Pavel Ivanovitch, si vous voulez connaître un homme intelligent, il y en a chez nous un vraiment digne de ce nom, et dont je ne vaux pas la semelle.

— Qui cela peut-il bien être ? demanda Tchitchikov surpris.

— Mourazov, notre fermier des eaux-de-vie.

— Voilà la seconde fois que j’entends parler de lui ! s’écria Tchitchikov.

— Cet homme-là administre non plus seulement un domaine foncier, mais tout un État. Si j’étais roi, j’en ferais aussitôt mon ministre des finances.

— À ce qu’on dit, c’est un homme qui dépasse les bornes de l’ordinaire ; il aurait amassé dix millions.

— Vous êtes loin de compte. Il en a plus de quarante. Bientôt la moitié de la Russie lui appartiendra.

— Que dites-vous là ! s’écria Tchitchikov, les yeux écarquillés.

— L’exacte vérité. Ça se comprend. Celui qui possède quelques centaines de mille roubles est lent à s’enrichir ; mais pour celui qui a des millions, le champ d’action est immense : quoi qu’il attrape, c’est toujours le double ou le triple de son avoir. Il n’a plus de rivaux ; personne ne peut se mesurer avec lui. Le prix qu’il fixe fait loi ; personne ne peut surenchérir.

— Seigneur Dieu ! proféra Tchitchikov en se signant. — Il regarda Kostanjoglo dans les yeux. La respiration lui manquait. — C’est inconcevable ! La pensée se glace d’effroi ! On admire la sagesse divine à propos d’un scarabée ; je m’étonne davantage qu’un simple mortel puisse manier des sommes aussi considérables. Permettez-moi de me renseigner sur un fait : il va sans dire qu’au début cette fortune n’a pas été acquise sans péché ?

— D’une façon irréprochable et par les moyens les plus honnêtes.

— Je ne le crois pas ! C’est impossible ! Des milliers de roubles, passe encore ; mais des millions !...

— Au contraire, il est difficile de gagner des milliers de roubles honnêtement, tandis que les millions s’entassent sans peine. Un millionnaire n’a pas besoin de recourir à des voies tortueuses ; il n’a qu’à marcher droit devant lui et à ramasser ce qu’il rencontre : les autres n’auront pas la force de le faire ; donc pas de concurrents ! Le champ d’action est immense, vous dis-je ; tout ce qu’il attrape, c’est le double ou le triple de son avoir... Mais que gagne-t-on sur mille roubles ? Dix, vingt pour cent.

— Le plus difficile à comprendre, c’est qu’il ait commencé avec rien !

— C’est toujours ainsi que se passent les choses, dit Kostanjoglo. Celui qui est né dans la richesse n’acquiert pas davantage, il y a en lui trop de caprices innés. Il faut commencer par le commencement et non par le milieu, par les kopeks et non par les roubles, par en bas, et non par en haut ; de cette façon seulement on apprend à bien connaître les gens et le milieu auxquels on aura affaire. Après avoir enduré sur sa propre peau ceci et cela, appris que chaque kopek s’acquiert par un labeur acharné, et traversé toutes les tribulations, on est instruit et dressé de façon à n’échouer dans aucune entreprise et à ne pas se casser le cou. Croyez-le, c’est la vérité. Il faut commencer par le commencement, et non par le milieu. Celui qui me dit : « Donne-moi cent mille roubles et je ferai fortune », celui-là ne m’inspire pas confiance ; il vise au hasard, et non à coup sûr. Il faut commencer avec des kopeks.

— Alors, je ferai fortune, dit Tchitchikov en pensant malgré lui aux âmes mortes ; car je commence en effet avec rien.

— Constantin, il est temps de laisser Pavel Ivanovitch se reposer, dit l’hôtesse, et tu bavardes toujours.

— Certainement vous ferez fortune, dit Kostanjoglo sans écouter sa femme. L’or affluera vers vous. Vous ne saurez que faire de vos revenus.

Comme fasciné, Pavel Ivanovitch planait dans la région enchantée des beaux rêves. Ses idées tourbillonnaient. Sur le tissu doré des gains futurs son imagination brodait des arabesques, et ces paroles résonnaient à ses oreilles : l’or affluera....

— Vraiment, Constantin, Pavel Ivanovitch a besoin de dormir.

— Eh bien ! va dormir si tu veux !

Kostanjoglo s’interrompit, car on entendait à travers la pièce les ronflements sonores de Platonov, auxquels Iarbas faisait écho. Voyant qu’il était vraiment l’heure de se coucher, il secoua Platonov en lui disant : « Assez ronflé ! » et souhaita bonne nuit à Tchitchikov. Tout le monde se sépara et s’endormit bientôt.

Seul Tchitchikov ne dormait pas. Sa pensée veillait. Il réfléchissait aux moyens de devenir propriétaire d’un domaine non fictif, mais réel. Après cette conversation, la possibilité de s’enrichir lui paraissait si évidente ! Le difficile problème de l’exploitation devenait aisé et compréhensible, et s’adaptait si bien à son tempérament ! Il n’avait qu’à se défaire de ses morts au Lombard, et à acquérir une terre. Il se voyait déjà mettant en pratique les leçons de Kostanjoglo — procédant avec promptitude et circonspection, ne faisant aucune innovation sans connaître à fond le vieil état de choses, examinant tout par ses propres yeux, renseigné sur chaque paysan, rejetant toutes superfluités pour se consacrer exclusivement à la culture. Il savourait d’avance le plaisir qu’il éprouverait en constatant qu’un ordre parfait régnait et que tous les ressorts de la machine économique fonctionnaient activement, l’un poussant l’autre. Le travail irait bon train et, de même que dans un moulin infatigable le grain se transforme rapidement en farine, les déchets et les débris de toute sorte se transformeraient en revenus.... Kostanjoglo, le merveilleux administrateur, surgissait devant lui à chaque instant. C’était le premier homme en Russie pour qui il éprouvait une véritable estime ; car jusqu’alors il avait respecté les gens pour leur rang ou leur grande fortune, mais jamais pour leur intelligence. Il comprenait qu’avec un tel homme ses tours habituels ne réussiraient pas. Un autre projet l’occupait : acheter le domaine de Khlobouïev. Il possédait dix mille roubles ; il se proposait d’essayer d’en emprunter quinze mille à Kostanjoglo, puisque ce dernier s’était déclaré prêt à aider tout homme désireux de s’enrichir ; pour le reste, il s’arrangerait, soit en s’adressant au Lombard, soit tout simplement en faisant attendre. Cela se pouvait : le vendeur n’aurait qu’à recourir aux tribunaux si le cœur lui en disait !

Tchitchikov réfléchit longtemps à ces choses. Enfin le sommeil, qui depuis quatre heures tenait, comme on dit, toute la maison dans ses bras, vint aussi le trouver, et Pavel Ivanovitch s’endormit profondément.


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