Littérature russe








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SECOND FRAGMENT



... Chacun en ce monde arrange ses affaires. L’exploration des coffres fut couronnée de succès, une partie de leur contenu passa dans la fameuse cassette. Opération des plus sages : Tchitchikov profita plutôt qu’il ne vola. Car chacun de nous tire profit de quelque chose : celui-ci des forêts domaniales, celui-là des sommes dont il a la charge ; l’un dépouille ses enfants pour une actrice de passage ; l’autre vole les paysans, pour des meubles de Hambs220 ou pour un équipage. Que voulez-vous, le monde fourmille de tentations : restaurants aux prix extravagants, bals masqués, fêtes, parties fines avec des tziganes. Il est difficile de s’abstenir ; si tout le monde en fait autant et que la mode l’ordonne, essayez un peu ! C’est ainsi que Tchitchikov, à l’instar des gens toujours plus nombreux qui aiment le confort, tourna l’affaire à son profit.

Tchitchikov aurait déjà dû partir ; mais les routes étaient impraticables. Cependant une autre foire allait commencer dans la ville, destinée celle-là aux gens de qualité. La précédente trafiquait surtout de chevaux, de bestiaux, de produits bruts enlevés aux paysans par les accapareurs. À présent, les marchands de nouveautés écoulaient les marchandises achetées à la foire de Nijny-Novgorod. Le fléau des porte-monnaie russes : les Français vendeurs de parfums, les Françaises vendeuses de chapeaux, — cette sauterelle d’Égypte, selon l’expression de Kostanjoglo, qui, non contente de tout dévorer, laisse ses œufs enfouis dans la terre, — venaient rafler l’argent obtenu par un labeur acharné.

Seule la mauvaise récolte retenait chez eux de nombreux hobereaux. En revanche les fonctionnaires dépensaient sans compter ; leurs femmes aussi, malheureusement. Ayant lu divers ouvrages, publiés ces derniers temps dans le but d’inspirer des besoins nouveaux à l’humanité, ils brûlaient d’envie de goûter à tous les nouveaux plaisirs. Un Français avait ouvert un vauxhall — établissement jusqu’alors inconnu dans la province — avec des soupers à très bas prix, dont la moitié à crédit. Cela suffit pour que non seulement les chefs de bureau, mais les simples employés, comptant sur les futurs pots-de-vin des solliciteurs, s’en donnassent à cœur-joie. Chacun voulut faire parade de beaux équipages. Les classes rivalisaient dans les divertissements... En dépit du mauvais temps et de la boue, les calèches allaient et venaient ; Dieu sait d’où elles sortaient, mais à Pétersbourg, elles n’eussent pas produit mauvais effet... Des marchands, des commis, soulevant leurs chapeaux avec aisance, interpellaient les dames. On ne voyait guère d’hommes barbus, en bonnets de fourrure à l’ancienne mode. Tous avaient l’air européen.....................................................

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Étendu sur un canapé, Tchitchikov, drapé dans une robe de chambre persane en tarmalame d’or, discutait avec un contrebandier de passage, d’origine juive, à l’accent allemand ; il avait déjà fait emplette d’un coupon de fine toile de Hollande pour des chemises et de deux boîtes d’un savon de première qualité, le même dont il se fournissait naguère à la douane de Radziwilow221 et qui avait la propriété mystérieuse d’adoucir la peau et de la rendre étonnamment blanche. Alors qu’il achetait en connaisseur ces produits indispensables à tout homme bien élevé, le fracas d’une voiture qui arrivait fit légèrement trembler les vitres, et Son Excellence Alexéi Ivanovitch Lénitsyne entra.

— Comment Votre Excellence trouve-t-elle cette toile, ce savon, et cette bagatelle achetée hier ?

Ce disant, Tchitchikov mit sur sa tête une calotte brodée d’or et de fausses perles, ce qui lui conféra la majesté d’un shah de Perse.

Mais sans répondre à la question, Son Excellence lui dit d’un air soucieux : — J’ai à vous parler.

Le respectable marchand à l’accent allemand fut aussitôt renvoyé ; ils restèrent seuls.

— Quelle contrariété nous arrive ! On a découvert un autre testament de la vieille rédigé il y a cinq ans : la moitié du domaine est léguée à un couvent ; le reste est partagé entre les deux pupilles ; et c’est tout.

Tchitchikov se troubla...

— Mais ce testament ne compte pas. Il n’a aucune valeur ; il est annulé par le second, dit-il.

— Cette annulation n’est pas stipulée dans le second.

— Mais cela va sans dire. Je connais bien la volonté de la défunte : j’étais auprès d’elle ; le premier testament est nul. Qui l’a signé ? Quels sont les témoins ?

— Il a été homologué dans les formes légales, et signé par deux témoins : Khavanov et Bourmilov, ex-juge au Tribunal de Conscience222.

— Fâcheux, songea Tchitchikov ! Khavanov passe pour honnête ; Bourmilov est un vieux cagot auquel on confie, les jours de fête, la lecture de l’Épître223. — C’est absurde ! dit-il à haute voix, en s’armant d’une résolution à toute épreuve. Je suis mieux au courant que n’importe qui ; j’ai assisté aux derniers moments de la défunte. Je suis prêt à en témoigner sous serment.

Ces paroles décidées rassurèrent pour un instant Lénitsyne. Il se reprochait d’avoir, dans son agitation, soupçonné Tchitchikov d’être l’auteur du testament. L’empressement à jurer était une preuve évidente du contraire. Nous ignorons si Pavel Ivanovitch aurait eu vraiment l’audace de jurer sur l’Évangile ; en tout cas, il avait le courage de le prétendre.

— Soyez tranquille : je parlerai de cette affaire à plusieurs jurisconsultes. Quant à vous, ne bougez pas, vous devez rester complètement à l’écart. Je puis séjourner en ville autant qu’il me plaît.

Tchitchikov fit aussitôt atteler et se rendit chez un avocat consultant, renommé pour son expérience des affaires. Inculpé depuis quinze ans, il savait si bien s’y prendre qu’on n’arrivait pas à le priver de sa charge. Tout le monde savait que, pour ses exploits, il aurait dû être six fois déporté. De tous côtés, on le soupçonnait : mais personne ne pouvait apporter de preuves contraires. Il y avait vraiment un mystère là-dessous ; et si notre récit se passait aux époques d’ignorance, on eût sûrement tenu notre homme pour sorcier. L’air froid de l’avocat, la saleté de sa robe de chambre contrastaient vivement avec le beau mobilier en acajou, la pendule dorée sous un globe de verre, le lustre qu’on distinguait à travers une housse de mousseline, en général avec tout ce qui l’entourait et portait la marque évidente de la culture européenne.

Le contraste frappa Tchitchikov ; mais, sans s’y arrêter davantage, il exposa les points épineux de l’affaire, et dépeignit en termes séduisants la reconnaissance qui ne manquerait pas de récompenser un bon conseil et la peine prise.

L’homme de loi dépeignit à son tour l’instabilité des choses terrestres et donna habilement à entendre qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

Bon gré, mal gré, il fallut recourir aux arguments sonnants. La froideur sceptique du philosophe disparut aussitôt. Il se révéla un excellent homme, causeur charmant qui ne le cédait pas pour le savoir-vivre à Tchitchikov lui-même.

— Permettez-moi de vous dire, au lieu de compliquer les choses, que vous n’avez sans doute pas bien examiné le testament : il doit renfermer un codicille. Prenez-le quelque temps chez vous. Bien que ce soit interdit, en sollicitant convenablement certains fonctionnaires... J’interviendrai de mon côté.

« Je comprends », pensa Tchitchikov. — En effet, dit-il, je ne me rappelle pas s’il y a ou non un codicille.

Comme si le testament n’avait pas été libellé de sa propre main !

— Il vaut mieux que vous examiniez cela. D’ailleurs, poursuivit l’avocat avec une grande bienveillance, ne vous troublez pas, même s’il arrivait quelque chose de fâcheux. Ne désespérez jamais. Il n’y a rien d’irrémédiable. Regardez-moi. Je reste toujours calme. Quelques chicanes qu’on me cherche, ma tranquillité est inébranlable.

Le visage du jurisconsulte philosophe reflétait en effet un calme extraordinaire, ce qui rassura fort Tchitchikov.

— Assurément, c’est de première importance, dit-il ; convenez pourtant qu’il peut y avoir des cas, de fausses accusations de la part d’ennemis, des situations difficiles, susceptibles d’enlever toute tranquillité.

— Croyez-moi, c’est de la pusillanimité, répondit avec une grande bienveillance l’homme de loi. Faites en sorte que l’affaire soit instruite entièrement par écrit, qu’il n’y ait aucune déclaration verbale. Et dès que vous verrez que le dénouement approche, qu’une solution est imminente, au lieu de vous justifier et de vous défendre, tâchez simplement d’embrouiller les choses en y mêlant des éléments étrangers.

— C’est-à-dire afin de...

— D’embrouiller, et rien de plus ; d’introduire dans cette affaire des circonstances accessoires, qui y impliqueraient d’autres personnes : voilà tout ! Qu’ensuite un fonctionnaire venu de Pétersbourg essaie de démêler l’écheveau, s’il peut ! Oui, qu’il essaie, s’il le peut ! répéta-t-il en regardant Tchitchikov dans les yeux, avec une satisfaction particulière, comme le maître regarde l’élève auquel il explique un passage attrayant de la grammaire russe.

— C’est fort bien, mais à condition que l’on trouve des circonstances susceptibles d’obscurcir la vue, dit Tchitchikov, en fixant aussi avec satisfaction le philosophe, comme l’élève qui a compris le passage attrayant expliqué par le maître.

— On en trouve toujours. Croyez-moi ; le fréquent exercice rend l’esprit ingénieux. Avant tout, souvenez-vous qu’on vous aidera. La complication même de l’affaire profite à beaucoup : il faut davantage de fonctionnaires, et ils touchent davantage... Bref, il s’agit d’intéresser à l’affaire de nombreuses personnes. Peu importe que quelques-unes soient impliquées en vain ; elles devront se justifier, répondre par écrit... Cela rapporte !... On peut si bien brouiller les cartes que personne n’y comprendra rien. Pourquoi suis-je tranquille ? Parce que j’ai une ligne de conduite toute tracée. Dès que mes affaires empireront, j’y impliquerai le gouverneur, le vice-gouverneur, le maître de police, le trésorier général : tous y passeront. Je connais tous leurs faits et gestes, leurs rancunes, leurs bouderies, leurs intrigues. Si même ils se tirent d’affaire, on en trouvera d’autres. On ne pêche qu’en eau trouble.

Et l’avocat philosophe regarda Tchitchikov dans le blanc des yeux de nouveau avec autant de plaisir que le maître explique à l’élève un passage encore plus attrayant de la grammaire russe.

« Vraiment, cet homme est un sage ! », se dit Tchitchikov, qui quitta le jurisconsulte d’excellente humeur.
Complètement rassuré, il se jeta avec une aisance nonchalante sur les coussins élastiques de la calèche et ordonna à Sélifane de rabattre la capote. (Il s’était rendu chez le jurisconsulte la capote relevée et les rideaux fermés.) Il s’installa comme un colonel de hussards en retraite, ou Vichnépokromov en personne ; les jambes croisées, il tournait vers les passants un visage affable, rayonnant sous un chapeau de soie neuf un peu rabattu sur l’oreille. Sélifane reçut l’ordre de se diriger vers le bazar. Les marchands étrangers et indigènes, qui se tenaient au seuil des boutiques, se découvraient respectueusement, et Tchitchikov, non sans dignité, soulevait son chapeau en réponse. Il connaissait déjà beaucoup d’entre eux ; d’autres, étrangers, mais enchantés de l’aisance de ce monsieur, qui savait se tenir, le saluaient également. La foire de Tfouslavl continuait toujours ; après les chevaux et les produits agricoles, on trafiquait maintenant d’articles de luxe pour les gens de qualité. Les marchands, arrivés en voiture, s’étaient promis de ne repartir qu’en traîneau224.

Campé près de sa boutique, un marchand de drap, vêtu d’une redingote de façon moscovite, accueillit Tchitchikov d’un beau coup de chapeau, tout en caressant de l’autre main son menton fraîchement rasé.

— Faites-nous l’honneur ! dit-il d’un ton raffiné.

Tchitchikov entra dans la boutique.

— Eh bien, mon cher, montrez voir votre drap.

L’affable marchand souleva aussitôt une planche mobile près du comptoir ; s’étant ainsi frayé un passage, il se trouva le dos aux marchandises et face au chaland. Tête nue, le chapeau toujours tenu à bout de bras, il salua encore une fois Tchitchikov. Il se couvrit enfin et, s’appuyant des deux mains sur le comptoir, dit :

— Quelle sorte de drap préférez-vous ? Des manufactures anglaises ou de fabrication nationale ?

— De fabrication nationale, dit Tchitchikov ; mais de première sorte, celle qu’on appelle anglaise.

— Quelles couleurs désirez-vous ? demanda le marchand en oscillant gracieusement sur ses mains arc-boutées.

— Olive moucheté, ou vert bouteille, tirant sur le zinzolin, dit Tchitchikov.

— Je vais vous donner la toute première qualité. Pour trouver mieux, il faut aller dans les capitales du monde civilisé. Garçon, donne voir le N° 34, là tout en haut. Ce n’est pas celui-ci, l’ami : tu sors toujours de ta sphère, comme un prolétaire225. Ah voilà ! Lance-le ! Un fameux drap !

Et, dépliant le coupon, le marchand le mit sous le nez de Tchitchikov, de sorte que celui-ci put non seulement caresser l’étoffe soyeuse, mais aussi la flairer.

— C’est bien, mais il y a mieux, dit-il. J’ai servi dans les douanes. Montrez-moi donc la meilleure qualité qui existe, et plus foncé, tirant moins sur le vert bouteille que sur le zinzolin.

— Je comprends : vous désirez vraiment la couleur à la mode. J’ai un drap supérieur. Je vous préviens que le prix en est élevé, mais la qualité idem.

L’Européen grimpa. Le coupon tomba. Il le déploya avec l’art d’autrefois, oubliant pour un instant qu’il appartenait à la génération nouvelle. Il le porta au jour, sortit même de la boutique, le montra dehors en clignant à la lumière, déclara enfin :

— Excellente couleur : navarin flamme et fumée.

La marchandise plut ; on convint du prix, bien que le marchand assurât ne vendre qu’à prix fixe. Le coupon fut aussitôt détaché — un coup sec des deux mains servit de ciseaux — et enveloppé à la russe, avec une incroyable rapidité. Le paquet fut ficelé, le nœud artistement fait. Un coup de ciseaux à la ficelle, et tout était déjà dans la calèche. Le marchand souleva son chapeau. Il avait ses raisons pour cela : l’affaire était avantageuse.

— Montrez du drap noir, dit une voix.

« Sapristi, voici Khlobouïev », songea Tchitchikov, qui tourna le dos pour ne pas le voir, jugeant imprudent d’avoir une explication avec lui au sujet de l’héritage. Mais l’autre l’avait déjà aperçu.

— Ne serait-ce pas à dessein, Pavel Ivanovitch, que vous m’évitez ? Je ne puis vous trouver nulle part ; nous avons pourtant à causer sérieusement.

— Mon brave ami, dit Tchitchikov, en lui serrant les mains, croyez que je désire m’entretenir avec vous ; mais le temps me manque totalement.

Cependant, il songeait : « Que le diable t’emporte ! » Tout à coup, il vit entrer Mourazov. — Ah ! mon Dieu, Athanase Vassiliévitch ! Quelle heureuse rencontre !

Et après lui, Vichnépokromov qui entrait à son tour dans la boutique, répéta : — Athanase Vassiliévitch !

Et le marchand aux belles manières, se découvrant d’un geste large, tout le corps incliné, proféra : — Notre humble hommage à Athanase Vassiliévitch !

Les visages reflétèrent cette obséquiosité servile qu’inspirent les millionnaires aux humbles mortels.

Le vieillard salua tout le monde, et s’adressa directement à Khlobouïev : — Excusez-moi ! En vous voyant de loin entrer dans la boutique, je me suis décidé à vous déranger. Si vous avez le temps et que vous alliez de mon côté, faites-moi le plaisir d’entrer un moment. J’ai à vous parler.

— Entendu, Athanase Vassiliévitch, dit Khlobouïev.

— Quel beau temps, Athanase Vassiliévitch, reprit Vichnépokromov, c’est extraordinaire !

— Oui, Dieu soit loué, il fait beau. Mais il faudrait un peu de pluie pour les semailles.

— Certainement, dit Vichnépokromov, et même pour la chasse.

— Oui, un peu de pluie ne ferait pas de mal, approuva Tchitchikov qui n’en avait nullement besoin ; mais il est toujours agréable d’acquiescer aux dires d’un millionnaire.

— La tête me tourne, reprit Tchitchikov, après le départ de Mourazov. Penser que cet homme a dix millions ! C’est incroyable !

— C’est une chose contre nature, dit Vichnépokromov ; les capitaux ne doivent pas être concentrés dans des mains uniques. Cela fait maintenant l’objet de traités dans toute l’Europe. Quand on a de l’argent, il faut en faire profiter les autres : donner des dîners, des bals ; déployer un luxe bienfaisant qui procure du pain aux ouvriers et aux artisans.

— Ce que je ne comprends pas, dit Tchitchikov, c’est que, possédant dix millions, il vive comme un manant ! Dieu sait ce qu’on peut faire avec dix millions ! Si on le désire, on ne fréquente que des généraux et des princes.

— Oui, ajouta le boutiquier ; malgré ses mérites, Athanase Vassiliévitch manque de culture en bien des choses. Quand un marchand acquiert du poids, il devient un négociant et doit se conduire comme tel, prendre une loge au théâtre, marier sa fille à un général. Un simple colonel ne fait plus son affaire. Il renvoie sa cuisinière et commande ses repas à un traiteur.

— Certes oui, dit Vichnépokromov, que ne peut-on faire avec dix millions ! Donnez-les moi et vous verrez.

« Non, songeait Tchitchikov, tu n’en ferais pas grand’chose de bon. Mais moi, c’est une autre affaire. »

« Que ne puis-je posséder dix millions, après ces terribles épreuves, songeait Khlobouïev. L’expérience enseigne le prix de chaque kopek. Je m’y prendrais autrement. » Après une minute de réflexion, il se demanda : « En userais-je à présent d’une façon plus raisonnable ? » Haussant les épaules, il ajouta : « Sapristi ! Je crois bien que je les gaspillerais comme par le passé ! »
Il quitta la boutique aussitôt, brûlant d’envie de connaître ce que lui dirait Mourazov.

— Je vous attendais, Sémione Sémionovitch, dit Mourazov en le voyant entrer ; passons dans ma chambre.

Il le conduisit dans une chambrette, qui ne le cédait pas en simplicité à celle d’un fonctionnaire aux appointements annuels de sept cents roubles.

— Dites-moi, je pense que maintenant votre situation s’est améliorée. Il a dû vous revenir quelque chose à la mort de votre tante ?

— À franchement parler, Athanase Vassiliévitch, j’ignore si ma situation s’est améliorée. Il m’est revenu en tout cinquante paysans et trente mille roubles, avec lesquels j’ai dû payer une partie de mes dettes ; et me voilà de nouveau à sec. Savez-vous que l’affaire du testament est des plus louches, Athanase Vassiliévitch ! Je vais vous raconter, et vous serez surpris de ce qui se passe. Ce Tchitchikov...

— Permettez, Sémione Sémionovitch ; avant d’en venir à ce Tchitchikov, parlons plutôt de vous. Dites-moi, combien, à votre estimation, vous faudrait-il pour vous tirer complètement d’embarras ?

— Ma situation est difficile, dit Khlobouïev. Pour me tirer d’embarras, m’acquitter entièrement et avoir la possibilité de mener l’existence la plus modeste, il me faudrait au moins cent mille roubles, sinon davantage.

— Et si vous possédiez cette somme, comment organiseriez-vous votre vie ?

— Alors je louerais un petit appartement et m’occuperais de l’éducation de mes enfants. Inutile de songer à moi : ma carrière est terminée, je ne suis plus bon à rien.

— Alors vous resterez oisif. Vous n’ignorez pourtant pas que, dans l’oisiveté, surviennent des tentations auxquelles n’eût pas songé un homme occupé.

— Que voulez-vous, je ne suis bon à rien : je suis tout engourdi, les reins me font mal.

— Mais comment vivre sans travail ? Comment demeurer au monde sans fonction, sans place ? Considérez toutes les créatures de Dieu : chacune sert à quelque chose ; chacune a sa destination. La pierre même a son usage, et l’homme, l’être le plus raisonnable, ne se rendrait pas utile ? Est-ce juste ?

— Mais je ne serai pas tout à fait désœuvré. Je m’occuperai de l’éducation des enfants !

— Non, Sémione Sémionovitch, non, rien n’est plus difficile. Comment celui qui n’a pas su s’élever soi-même peut-il élever des enfants ? La seule éducation est celle de l’exemple. Or, votre vie a-t-elle pour eux la valeur d’un exemple ? Elle ne leur apprendra tout au plus qu’à passer le temps dans l’oisiveté et à jouer aux cartes ! Non, Sémione Sémionovitch, confiez-moi vos enfants ; vous les pervertiriez. Songez-y sérieusement : l’oisiveté vous a perdu ; il vous faut la fuir. Comment vivre sans être assujetti à rien ? On doit remplir un devoir quelconque. Le journalier même sert à quelque chose. Il mange un pain frugal, certes, mais gagné par son labeur, et il sent l’intérêt de son occupation.

— Ma parole, Athanase Vassiliévitch, j’ai essayé de me vaincre ! Peine perdue ! J’ai vieilli, je suis devenu incapable. Me faire fonctionnaire ? Comment irais-je, à quarante-cinq ans, m’asseoir à la même table que des expéditionnaires ? De plus, je ne puis accepter de pots-de-vin. Je me ferais du tort et je nuirais aux autres. D’ailleurs, ils font caste entre eux. Non, Athanase Vassiliévitch, j’ai réfléchi ; j’ai passé en revue tous les emplois ; je serais inapte partout. Tout au plus l’hospice me convient-il.

— L’hospice est pour ceux qui ont travaillé ; quant à ceux qui ont passé leur jeunesse à s’amuser, on leur répond comme la fourmi à la cigale : Eh bien dansez, maintenant ! Et, même à l’hospice, on s’occupe et l’on travaille ; on ne joue pas au whist. Sémione Sémionovitch, dit Mourazov en le fixant, vous vous trompez, et vous me trompez.

Mourazov le regardait dans le blanc des yeux ; mais le pauvre Khlobouïev ne sut que répondre. Mourazov en eut pitié.

— Écoutez, Sémione Sémionovitch... Vous priez ; vous allez à l’église ; vous ne manquez, je le sais, ni les vêpres, ni les matines. Bien que vous n’aimiez pas vous lever tôt, vous y allez ; vous y allez à quatre heures du matin, alors que tout le monde dort.

— C’est une autre affaire, Athanase Vassiliévitch. Ce que j’en fais, ce n’est pas pour le monde, mais pour Celui qui nous a ordonné à tous d’être au monde. Je crois qu’il est miséricordieux envers moi ; que, malgré mes turpitudes, Il peut me pardonner et m’accueillir, alors que les gens me repoussent du pied, alors que mon meilleur ami me trahira en disant en suite que c’était dans une bonne intention.

Un sentiment d’affliction parut sur le visage de Khlobouïev. Mourazov se tut un instant, comme pour le laisser revenir à lui, et dit :

— Pourquoi ne prenez-vous pas aussi un emploi non pour l’homme, ni pour complaire à la société ? Servez Celui qui est si miséricordieux. Le travail Lui est aussi agréable que la prière. Prenez une occupation quelconque, mais prenez-la comme si vous le faisiez pour Lui et non pour les hommes. Poussez tout simplement de l’eau dans un mortier, mais en songeant que vous le faites pour Lui. Cela aura déjà cet avantage qu’il ne vous restera pas de temps pour le mal, pour perdre aux cartes, pour faire bombance avec des écornifleurs, pour la vie mondaine enfin. Dites-moi, Sémione Sémionovitch, vous connaissez Ivan Potapytch ?

— Je le connais et le respecte fort.

— Eh bien, c’était un excellent commerçant. Il possédait un demi-million. Voyant partout des bénéfices, il voulut mener la vie à grandes guides. Son fils apprit le français, sa fille épousa un général. On ne le voyait plus ni dans son magasin ni à la Bourse ; il passait des journées entières au cabaret, à banqueter avec des amis ; finalement, il fit faillite. Autre malheur, Dieu lui prit son fils. Maintenant, voyez-vous, il est commis chez moi. Il a fait peau neuve. Ses affaires se sont rétablies. Il pourrait de nouveau trafiquer pour cinq cent mille roubles. — « Non, dit-il, commis je suis, commis je veux mourir. Me voici frais et dispos, alors qu’auparavant je prenais du ventre, et que l’hydropisie me guettait... Pas de ça ! »

À présent, il ne prend plus de thé : rien que du sarrasin et de la soupe aux choux. Il est fort pieux et secourt les pauvres comme pas un d’entre nous, car plus d’un serait heureux de leur venir en aide, qui a gaspillé son argent.

Le vieillard lui prit les mains. Le pauvre Khlobouïev réfléchissait.

— Sémione Sémionovitch ! Si vous saviez quelle peine vous me faites ! Je songe tout le temps à vous ! Écoutez. Vous savez qu’il y a au monastère un anachorète qui ne voit personne. C’est un homme d’une remarquable intelligence. Il parle peu, mais quand il donne un conseil... Je commençai à lui dire que j’avais un ami sans le nommer... qui souffrait de ceci, de cela. Il m’écouta d’abord, puis m’interrompit soudain. « Il faut penser à Dieu avant de penser à soi. On bâtit une église et l’argent manque : il faut quêter pour l’église ». Sur ce, il me claqua la porte au nez. « Que signifie ? pensai-je. Il ne veut pas donner de conseil ? » J’allai trouver le Père Abbé. À peine étais-je entré qu’il me dit : « Connaissez-vous quelqu’un qu’on puisse charger de quêter pour l’église ? Il faudrait un homme de condition ou de négoce, qui fût plus éduqué que d’autres et vît dans cette bonne œuvre un moyen de faire son salut. » Je fus saisi d’étonnement. « Ah, mon Dieu ! voici donc ce que voulait dire l’anachorète. C’est à Sémione Sémionovitch qu’il assigne cet emploi. Voyager sera excellent pour sa maladie. En allant avec son registre du propriétaire au paysan et du paysan au citadin, il apprendra les conditions d’exigence et les besoins de chacun, de sorte qu’à son retour, après avoir parcouru quelques provinces, il connaîtra mieux la région que tous nos casaniers. » On a justement besoin de pareilles gens. Le prince me disait qu’il donnerait beaucoup pour trouver un fonctionnaire qui connût les choses comme elles sont en réalité ; car, d’après les papiers, dit-il, on n’y voit rien ; tout est embrouillé.

— Votre offre me confond, Athanase Vassiliévitch, dit Khlobouïev, en le regardant avec surprise. J’ai peine à croire à une telle proposition ; il faut pour cela un homme actif, infatigable. Et puis, comment abandonner ma femme, mes enfants, qui n’ont rien à manger ?

— Ne vous inquiétez pas d’eux. Je me charge de leur entretien ; vos enfants auront des maîtres. Au lieu d’aller mendier pour vous, la besace sur l’épaule, il vaut mieux demander pour Dieu ; c’est plus noble. Je vous donnerai une simple carriole ; ne craignez pas les cahots, c’est pour votre santé. Je vous remettrai de l’argent pour la route, afin que vous puissiez secourir en passant les plus nécessiteux. Vous pouvez faire ainsi beaucoup de bien ; vous ne vous tromperez pas et celui à qui vous donnerez en sera digne. En voyageant de la sorte, vous apprendrez à connaître comment les gens vivent. On ne se défiera pas de vous, comme on le ferait d’un fonctionnaire que tout le monde craint ; sachant que vous quêtez pour l’église, on liera volontiers conversation avec vous.

— C’est une excellente idée, et je voudrais bien la réaliser au moins en partie ; mais la tâche me paraît au-dessus de mes forces.

— Y a-t-il une tâche selon nos forces ? dit Mourazov. Non ; toutes les dépassent ; sans l’aide d’en haut, on ne peut rien faire. Mais on puise des forces dans la prière. L’homme se signe, implore l’aide du Seigneur, prend les rames et atteint le rivage. Inutile de réfléchir longuement à la chose ; acceptez-la simplement comme un ordre divin. La carriole va être prête, allez demander au Père Abbé le registre et sa bénédiction ; et en route !

— Je m’incline et accepte cela comme une indication divine. « Bénissez-moi, Seigneur ! » dit-il mentalement. Il sentit aussitôt la vigueur et l’énergie pénétrer en lui. Son esprit fut comme réveillé par l’espoir de sortir de sa triste situation. Une lueur apparaissait au loin.

— Maintenant, permettez-moi une question, dit Mourazov. Quel homme est-ce que Tchitchikov ?

— Je vais vous raconter à son sujet des choses inouïes. Il commet des actes abominables... Savez-vous, Athanase Vassiliévitch, que le testament est faux ? On en a trouvé un authentique, en vertu duquel le domaine appartient aux pupilles.

— Que dites-vous ? Qui a fabriqué le faux testament ?

— On prétend que c’est Tchitchikov, et que le testament a été signé après la mort de la défunte. Une femme, soudoyée dans ce but, s’en est chargée. Bref, l’affaire est des plus scandaleuses. Une masse de requêtes affluent de divers côtés. Des fiancés se présentent pour Marie Iérémélevna ; deux fonctionnaires se sont battus à cause d’elle. Voilà où en sont les choses, Athanase Vassiliévitch.

— Je n’en savais rien, l’affaire est vraiment répréhensible. Pavel Ivanovitch, je l’avoue, est pour moi un être fort énigmatique.

— J’ai aussi présenté une requête, afin de rappeler qu’il existe un proche héritier...

— « Qu’ils se déchirent entre eux ! songeait Khlobouïev en sortant. Athanase Vassiliévitch n’est pas sot. Il m’a sûrement donné cette commission après avoir réfléchi. Je n’ai qu’à m’en acquitter. » Il se mit à songer au départ, tandis que Mourazov se répétait encore : « Quel homme énigmatique, ce Pavel Ivanovitch. Que ne met-il autant d’énergie et de volonté à faire le bien ! »

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... Cependant, requêtes sur requêtes affluaient aux tribunaux. Il se présenta des héritiers dont personne n’avait entendu parler. Comme les corbeaux s’abattent sur une charogne, tous visaient l’immense héritage laissé par la vieille dame. Il y eut des dénonciations contre Tchitchikov, contre l’authenticité du dernier testament et celle du premier, des indices de vol et de détournements de fonds. Tchitchikov fut même accusé d’avoir acheté des âmes mortes et fait de la contrebande à l’époque où il servait dans les douanes. On fouilla toute sa vie, on tira au clair ses anciennes aventures. Dieu sait comment on en eut vent ; mais on exhuma des affaires, dont Tchitchikov pensait qu’à part lui et les quatre murs personne ne savait rien. Au reste, tout cela demeurait le secret de la justice et n’était pas encore parvenu à ses oreilles, bien qu’un billet de l’homme de loi lui eût fait comprendre qu’il y avait anguille sous roche.

Le billet était laconique. « Je m’empresse de vous informer qu’il y aura du grabuge ; mais souvenez-vous qu’il ne faut pas se tourmenter. Du calme, du calme. Tout s’arrangera. » — Ce billet rassura complètement Tchitchikov. « On dirait un génie ! » se dit-il.

Pour comble de chance, le tailleur lui apporta à ce moment son habit. Il brûlait d’envie de se voir en frac neuf, nuance navarin flamme et fumée. Il mit le pantalon qui le moulait à merveille. Les hanches étaient parfaitement prises, les mollets aussi ; le drap épousait tous les détails, leur donnant encore plus d’élasticité. Lorsqu’il eut accroché la boucle par derrière, son ventre fut pareil à un tambour. Il le frappa de la brosse en s’écriant : — Qu’il a l’air bête ! pourtant, il fait bien dans l’ensemble !

L’habit paraissait encore mieux coupé que le pantalon : pas un pli ; les pans étaient bien tendus ; il s’adaptait à la taille, dont il soulignait la cambrure. À une observation de Tchitchikov, qui se plaignait d’être un peu gêné sous l’aisselle droite, le tailleur se contenta de sourire ; la taille n’en était que mieux prise.

— Soyez tranquille, soyez tranquille quant au travail, répétait-il avec un air de triomphe non dissimulé ; sauf à Pétersbourg, on ne travaille nulle part aussi bien !

Le tailleur était lui-même de Pétersbourg, bien qu’il eût mis sur son enseigne : Étranger de Londres et Paris. Il n’y allait pas de main morte et, en se réclamant de deux villes à la fois, il voulait clore le bec à tous ses confrères, qui devraient se contenter à l’avenir de Karlsruhe ou de Copenhague.

Tchitchikov régla le tailleur, et, demeuré seul, s’examina à loisir dans la glace, con amore, en artiste doué du sens esthétique. Chaque partie du tableau semblait avoir gagné : les joues plus vermeilles, le menton plus séduisant ; le col blanc donnait le ton à la joue ; la cravate de satin bleu donnait le ton au col ; les plis à la mode du plastron donnaient le ton à la cravate ; le riche gilet de velours donnait le ton au plastron ; et le frac navarin flamme et fumée, brillant comme la soie, donnait le ton à l’ensemble. Il se tourna à droite : parfait ! — à gauche : mieux encore ! La cambrure d’un chambellan ou d’un personnage qui se gratte à la française ; qui, même en colère, ne laisse échapper aucun gros mot russe, mais peste et fulmine en français ! Bref, le comble du raffinement ! La tête légèrement penchée, il se donna l’attitude d’un fat qui converse avec une dame d’âge moyen et d’instruction raffinée : beau sujet de tableau, il ne manquait que l’artiste et le pinceau. De satisfaction, Pavel Ivanovitch esquissa un entrechat. La commode trembla, un flacon d’eau de Cologne tomba à terre. Sans se troubler le moins du monde, il traita seulement le flacon d’imbécile, et se prit à songer : « Par où commencer mes visites ? le mieux est de... ».

Tout à coup on entendit dans l’antichambre comme un cliquetis d’éperons. Un gendarme surgit avec tout son équipement, comme si, à lui seul, il représentait une armée.

— Ordre de vous présenter immédiatement au gouverneur général !

Tchitchikov demeura abasourdi. Devant lui se dressait un épouvantail à moustaches : une queue de cheval sur la tête, un baudrier à chaque épaule, un grand sabre au flanc. Il lui sembla que de l’autre côté pendait un fusil et Dieu sait quoi encore... toute une armée dans un individu ! Il voulut faire des objections ; l’épouvantail proféra grossièrement : — Ordre de vous présenter immédiatement !

Tchitchikov distingua dans l’antichambre la silhouette d’un autre épouvantail ; en regardant par la fenêtre, il aperçut une voiture. Que faire ? Tel qu’il était, dans son bel habit navarin flamme et fumée, il dut monter en voiture, et, tout tremblant, se rendre, escorté du gendarme, chez le gouverneur général. Dans l’antichambre, on ne lui donna même pas le temps de se remettre.

— Entrez ! le prince vous attend, dit le fonctionnaire de service.

Il vit comme à travers un brouillard l’antichambre, où des courriers recevaient des paquets, puis une salle qu’il traversa en songeant : « On va m’expédier en Sibérie, sans autre forme de procès. » Son cœur battait plus violemment que celui de l’amant le plus jaloux. Enfin la porte fatale s’ouvrit ; le cabinet apparut ; il distingua des armoires, des dossiers, des livres, et le prince, personnification de la colère.

« Le monstre ! se dit Tchitchikov. Il va me déchirer comme le loup fit de l’agneau ! ».

— Eh quoi ! s’écria le prince dont les lèvres tremblaient de colère ; je vous ai épargné ; je vous ai autorisé à rester en ville, alors que j’aurais dû vous expédier au bagne ; et, pour me remercier, vous vous êtes rendu coupable de la plus honteuse friponnerie qu’un homme ait jamais commise !

— Quelle honteuse friponnerie, Excellence ? demanda Tchitchikov tout tremblant.

— La femme, dit le prince en se rapprochant et en fixant Tchitchikov, la femme qui a signé le testament sous votre dictée est arrêtée et sera confrontée avec vous.

Un nuage passa dans les yeux de Tchitchikov. Il devint blanc comme un linge.

— Excellence ! Je vous dirai toute la vérité. Je suis coupable, vraiment coupable, mais pas autant que vous le croyez ; mes ennemis m’ont calomnié.

— Personne ne saurait vous calomnier, car il y a en vous plus de turpitudes que n’en peut imaginer le dernier des menteurs. Je crois que, dans votre vie entière, vous n’avez pas commis une action qui ne soit malhonnête. Chaque kopek gagné par vous l’a été d’une façon infâme ; chaque kopek gagné par vous est un vol et une infamie, qui mérite le knout et la Sibérie ! La mesure est comble ! Tu vas être immédiatement mené en prison, et là, en compagnie des plus vils gredins, tu devras attendre qu’on ait décidé de ton sort. Et c’est encore une faveur, car tu es pire qu’eux ; ils portent casaque et touloupe, tandis que toi...

Il regarda le frac navarin flamme et fumée et tira le cordon d’une sonnette.

— Excellence, s’écria Tchitchikov, ayez pitié ! Vous êtes père de famille. Épargnez sinon moi, du moins ma vieille mère !

— Tu mens ! clama le prince courroucé. Jadis tu m’as imploré au nom de tes enfants et de ta famille inexistante, et maintenant tu parles de ta mère.

— Excellence ! je suis un gredin et le dernier des misérables... J’ai menti en effet, je n’avais ni enfants, ni famille, mais Dieu en est témoin, j’ai toujours voulu avoir une femme, remplir mes devoirs d’homme et de citoyen, afin de mériter l’estime publique... Mais quels déplorables concours de circonstances ! Excellence, il m’a fallu gagner ma vie dans de terribles conditions. À chaque pas des tentations... des ennemis... ma vie entière a été comme un tourbillon ou un navire ballotté sur les vagues au gré des vents. Je suis un homme, Excellence !

Un ruisseau de larmes coula soudain de ses yeux. Il se jeta aux pieds du prince, comme il était, en frac navarin flamme et fumée, gilet de velours, cravate de satin, pantalon irréprochable, sa coiffure exhalant un suave parfum d’eau de Cologne, et frappa du front contre terre.

— Arrière ! Holà ! Qu’on l’emmène ! cria le prince.

— Excellence ! hurlait Tchitchikov en étreignant à deux mains la botte du prince.

Le prince fut saisi d’un tremblement nerveux.

— Arrière, vous dis-je ! cria-t-il en s’efforçant de se dégager de l’étreinte de Tchitchikov.

— Excellence, je resterai là tant qu’on ne m’aura pas fait grâce ! dit Tchitchikov, sans lâcher la botte du prince et en se traînant à sa suite sur le parquet, dans son bel habit navarin flamme et fumée.

— Laissez-moi, dit celui-ci avec le vague sentiment de répulsion éprouvé à la vue d’un insecte qu’on n’a pas le courage d’écraser. Il donna une telle secousse que Tchitchikov eut le nez, les lèvres et le menton meurtris ; mais il ne voulut pas lâcher prise et se cramponna plus fermement à la botte. Deux vigoureux gendarmes l’en détachèrent de force et, le prenant par les bras, l’emmenèrent à travers toutes les pièces. Il était pâle, abattu, dans ce terrible état d’inconscience où se trouve l’homme en face de la mort sinistre et inéluctable, cet épouvantement qui répugne à notre nature...

Sur le palier, il rencontra Mourazov. Une lueur d’espoir apparut. En moins de rien, il s’arracha aux mains des gendarmes et se jeta aux pieds du vieillard étonné.

— Mon Dieu ! Pavel Ivanovitch ! que vous arrive-t-il !

— Sauvez-moi ! on me mène en prison, à la mort...

Les gendarmes l’empoignèrent et l’entraînèrent sans le laisser terminer.

Un réduit infect et humide, qui puait les bottes et les chaussettes des gardiens ; une table en bois blanc ; deux méchantes chaises ; une fenêtre grillagée, un poêle invalide, qui fumait à travers ses fentes sans donner de chaleur : tel était l’asile où l’on installa notre héros, qui tout à l’heure croyait savourer les joies de l’existence et attirer l’attention de ses compatriotes sur son bel habit navarin flamme et fumée. On ne lui avait même pas donné le temps de se munir du nécessaire, de prendre sa casquette... Les papiers, les contrats des morts, tout était maintenant aux mains des gens de justice. Il se laissa choir et, semblable à un ver vorace, une morne tristesse lui envahit le cœur. Avec une rapidité croissante elle se mit à ronger ce cœur sans défense. Encore un pareil jour de désolation et Tchitchikov n’eût plus été de ce monde. Mais une main tutélaire veillait sur lui. Au bout d’une heure la porte de la geôle s’ouvrit, le vieux Mourazov entra.

Un voyageur torturé par une soif ardente, couvert de poussière, harassé, épuisé, à qui on verserait de l’eau de source dans sa gorge desséchée, ne serait pas aussi rafraîchi, aussi ranimé que le fut à cette vue l’infortuné Tchitchikov.

— Mon sauveur ! dit-il en saisissant, du plancher où il s’était laissé tomber dans son désespoir, la main de Mourazov, qu’il baisa et pressa contre sa poitrine... Dieu vous récompensera d’avoir visité un malheureux !

Il fondit en larmes.

Le vieillard le contempla avec compassion et dit seulement : — Hélas, Pavel Ivanovitch. Pavel Ivanovitch, qu’avez-vous fait ?

— Que voulez-vous ! Mon maudit oubli de la mesure m’a perdu ! Je n’ai pas su m’arrêter à temps. Satan m’a séduit, m’a fait sortir des bornes de la raison ! J’ai failli, j’ai failli, c’est vrai ; mais comment peut-on agir ainsi ? Jeter un gentilhomme en prison, sans jugement, sans enquête !... Un gentilhomme, Athanase Vassiliévitch !... Ne pas lui donner le temps de passer chez lui, de disposer de ses effets ! Maintenant tout est resté à l’abandon. Ma cassette, Athanase Vassiliévitch, ma cassette ! Elle contient tout mon avoir. Ce que j’ai acquis à la sueur de mon front, par des années de labeur, de privations. Ma cassette, Athanase Vassiliévitch ! On va tout voler, tout piller ! Ô mon Dieu !

Incapable de résister à ce nouvel accès de désespoir, il sanglota d’une voix qui, traversant les murs épais de la geôle, retentit sourdement au loin. Il arracha sa cravate de satin et, le saisissant près du col, déchira le bel habit navarin flamme et fumée.

— Hélas, Pavel Ivanovitch ! cet avoir vous a aveuglé ! Il vous empêchait de voir votre terrible situation.

— Mon bienfaiteur, sauvez-moi, sauvez-moi ! s’écria désespérément le pauvre Pavel Ivanovitch, en se jetant à ses pieds. Le prince vous aime, il fera tout pour vous.

— Non, Pavel Ivanovitch ; c’est impossible malgré tout mon désir. Vous n’êtes pas tombé entre les mains d’un homme, mais sous le coup d’une loi inflexible.

— C’est Satan, le bourreau du genre humain, qui m’a tenté !

Il se cogna la tête contre le mur et donna sur la table un coup de poing si violent que sa main saigna ; mais il ne ressentit aucune douleur.

— Pavel Ivanovitch, calmez-vous ; songez à vous réconcilier avec Dieu et non avec les hommes ; pensez à votre âme.

— Quelle destinée que la mienne, Athanase Vassiliévitch ! En vit-on une pareille ? Car si j’ai gagné quelques sous, c’est par mon labeur opiniâtre et non, comme tant d’autres, en volant les gens ou en pillant le Trésor. Pourquoi amassais-je ? Pour finir mes jours dans l’aisance ; pour laisser quelque chose à une femme, à des enfants, que je me proposais d’avoir pour le bien et le service de la patrie. Voilà pourquoi je voulais acquérir ! J’ai suivi la voie tortueuse, j’en conviens. Mais c’est seulement lorsque je vis qu’on n’avançait guère dans le droit chemin et qu’on allait plus vite par des détours. Mais j’ai travaillé, je me suis évertué. Ce que j’ai pris, je l’ai pris aux riches. Songez à ces gredins qui prélèvent des milliers de roubles sur le Trésor, dépouillent les humbles, enlèvent leurs derniers sous aux indigents !... Quelle infortune, dites ! Chaque fois qu’on commence à atteindre le succès, qu’on le touche, pour ainsi dire, du doigt, une tempête éclate ; on donne sur un écueil où votre navire se brise. J’avais dans les trois cents mille roubles de capital, je possédais une maison de deux étages, j’ai acheté déjà deux propriétés... Athanase Vassiliévitch, pourquoi une telle disgrâce ? Pourquoi de tels coups ? Ma vie n’était-elle pas déjà comme un esquif parmi les vagues ? Où est la justice divine ? La récompense d’une patience, d’une constance sans exemple ? Car j’ai recommencé trois fois ; après avoir tout perdu, je repartais avec quelques sous, alors que de désespoir un autre serait devenu un pilier de cabaret. Quelle persévérance il m’a fallu pour triompher des obstacles !... Admettons que d’autres se procurent l’argent sans peine, mais moi j’ai gagné chaque kopek à la sueur de mon front, et je l’acquérais, Dieu en est témoin, avec une énergie inlassable...

Dans l’excès de son chagrin il sanglota bruyamment, s’affala sur une chaise, détacha un pan de son frac qui pendait déchiré et le lança loin de lui. Saisissant à pleines mains ses cheveux dont il prenait tant de soin jadis, il les arracha impitoyablement ; il trouvait dans la souffrance physique un dérivatif à la douleur morale.

Longtemps Mourazov considéra en silence ce spectacle extraordinaire. Le malheureux exaspéré, qui récemment se pavanait avec la désinvolture d’un homme du monde ou d’un militaire, se démenait maintenant dans une tenue débraillée et indécente, le frac déchiré, le pantalon déboutonné, la main ensanglantée, déversant sa bile sur les forces ennemies qui se jouent de l’homme.

— Ah ! Pavel Ivanovitch, Pavel Ivanovitch ! Quel homme vous seriez devenu si vous aviez employé votre énergie et votre patience à une bonne œuvre, si vous aviez poursuivi un meilleur but ! Que de bien vous auriez fait ! Si ceux qui aiment le bien y consacraient autant d’efforts que vous en employez à amasser de l’argent, s’ils savaient sacrifier pour cela leur amour-propre et leur ambition, Dieu, que notre terre serait prospère !... Pavel Ivanovitch, Pavel Ivanovitch ! Vous êtes encore plus coupable envers vous-même qu’envers le prochain. Vous avec vilipendé les riches dons qui vous ont été accordés. Destiné à devenir un grand homme, vous n’avez su que vous perdre. Voilà ce qui me fait le plus de peine.

L’âme a ses mystères. Si éloigné du droit chemin que soit un dévoyé, si endurci dans ses sentiments que soit un criminel invétéré, croupissant dans l’iniquité, lorsqu’on lui oppose sa propre personne et les dons qu’il a prostitués, il est ébranlé et bouleversé malgré lui.

— Athanase Vassiliévitch, dit le pauvre Tchitchikov en lui prenant les mains, oh ! si je réussissais à sortir d’ici, à recouvrer ce que je possède ! Je vous jure que je mènerais désormais une autre existence. Sauvez-moi, mon bienfaiteur, sauvez-moi !

— Que puis-je faire ? Il faudrait lutter contre la loi. Admettons que je m’y décide : le prince est juste ; il ne reculera à aucun prix.

— Mon bienfaiteur ! Rien ne vous est impossible. Ce n’est pas la loi qui m’effraie : je saurai m’arranger avec la loi ; mais être jeté en prison sans motif, me morfondre ici comme un chien, tandis que mon avoir, mes papiers, ma cassette... Sauvez-moi ! — Il étreignit les pieds du vieillard, les arrosa de larmes.

— Hélas ! Pavel Ivanovitch, Pavel Ivanovitch ! dit le vieux Mourazov en hochant la tête, comme cet avoir vous aveugle ! Il vous empêche d’entendre la voix de votre âme.

— Je penserai aussi à mon âme, mais sauvez-moi !

— Pavel Ivanovitch, il n’est pas en mon pouvoir de vous sauver, mais je ferai tous mes efforts pour adoucir votre sort et vous tirer d’ici. Si, contre toute attente, j’y réussis, je vous demanderai, en récompense de ma peine, de renoncer à vos tentatives d’acquisition. Je vous le déclare sur mon honneur, si je perdais tous mes biens — et j’en ai plus que vous, — je ne pleurerais pas. Car ce qui compte, ce ne sont pas les biens qu’on peut nous confisquer, mais ceux que personne ne peut ni voler ni enlever ! Vous avez assez vécu dans le monde. Vous-même appelez votre vie un navire parmi les vagues. Vous avez de quoi subsister jusqu’à la fin de vos jours. Établissez-vous dans un en droit tranquille, dans le voisinage d’une église et d’humbles gens ; ou, si vous éprouvez un vif désir de laisser des héritiers de votre sang, épousez une brave fille de condition modeste, habituée à une vie simple. Oubliez ce monde et ses séductions. Que lui aussi vous oublie ; il ne procure pas la paix. Vous le voyez, on n’y trouve que tentation ou trahison.

— Certainement, certainement ! J’avais l’intention de mener une vie simple, raisonnable, de m’occuper d’agriculture. C’est le démon tentateur, c’est Satan qui m’a séduit, détourné du droit chemin !

Il sentait naître des sentiments inconnus, qu’avaient jadis étouffés en lui un enseignement austère et sans vie, la sécheresse d’une enfance morne, la solitude du foyer paternel, la pauvreté des premières impressions, le regard rigide de la destinée, qui le contemplait, maussade, à travers une lucarne trouble, voilée de neige. Il poussa un gémissement et, se couvrant des mains le visage, il proféra d’une voix affligée : — C’est vrai, c’est vrai !

— La connaissance des hommes et l’expérience ne vous ont servi à rien dans une entreprise illégale. Mais si elles avaient eu le bon droit de leur côté !... Allons, Pavel Ivanovitch, il faut vous ressaisir ; il en est encore temps...

— Non, il est trop tard ! gémit Tchitchikov, d’une voix qui fit frémir Mouzarov. Je commence, il est vrai, à m’apercevoir que je fais fausse route, que je me suis écarté du droit chemin ; mais que voulez-vous ? c’est plus fort que moi ! Je n’ai pas été élevé comme il le fallait. Mon père m’inculquait la morale, me battait, me faisait copier des sentences ; mais lui-même volait devant moi du bois aux voisins et m’obligeait encore à l’aider. Il a engagé sous mes yeux un procès inique et séduit une orpheline dont il était le tuteur. L’exemple l’a emporté sur les sentences. Je vois, je sens, Athanase Vassiliévitch, que je mène une existence fâcheuse ; mais le vice ne m’inspire pas une vive répugnance. Ma nature s’est avilie ; je n’éprouve pas l’amour du bien, ce merveilleux penchant pour les œuvres pies, qui devient une seconde nature, une habitude... Je dis la vérité. Que faire !

Le vieillard soupira profondément.

— Pavel Ivanovitch, vous avez tant de volonté, tant de patience ! Le remède est amer, mais quel malade refuserait un médicament, sachant que c’est le seul moyen de guérir... Si vous n’avez pas l’amour du bien, faites-le de force, sans l’aimer. Il vous en sera plus tenu compte qu’à celui qui fait le bien parce qu’il l’aime. Contraignez-vous quelquefois ; l’amour viendra ensuite. Le royaume des cieux se prend par la violence
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