Littérature russe








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226, nous est-il dit ; ce n’est que par la force qu’on y pénètre. Comment, Pavel Ivanovitch, vous possédez cette force qui manque aux autres, cette patience invincible, et vous n’en viendriez pas à bout ? Il y a en vous, je crois, l’étoffe d’un héros. Car maintenant tous les gens sont faibles, sans volonté.

Ces paroles parurent impressionner profondément Tchitchikov et faire vibrer en lui une corde ambitieuse. Une apparence de résolution brilla dans ses yeux :

— Athanase Vassiliévitch ! dit-il avec fermeté, pourvu que vous obteniez ma libération et les moyens de partir d’ici avec une certaine somme, je vous jure de commencer une vie nouvelle. J’achèterai une propriété ; je me ferai cultivateur ; j’amasserai de l’argent non pour moi, mais pour venir en aide aux autres, dans la mesure de mes forces ; je m’oublierai moi-même ; j’oublierai les orgies des villes ; je mènerai une vie simple, sobre.

— Dieu daigne vous affermir dans cette intention ! dit le vieillard tout joyeux. Je ferai tous mes efforts pour obtenir du prince votre mise en liberté. Je ne sais si je réussirai ; en tout cas, votre sort sera certainement adouci. Permettez-moi de vous embrasser, car vous m’avez causé une grande joie. Dieu vous assiste ! Je vais trouver le prince.
Tchitchikov resta seul.

Tout son être était bouleversé et adouci. Le platine même, le plus dur des métaux, le plus résistant au feu, entre en fusion lorsque la flamme augmente dans le creuset. Si l’on actionne le soufflet et que la chaleur devienne insupportable, le métal opiniâtre blanchit et se transforme en liquide ; de même l’homme le plus ferme fond au creuset du malheur, lorsque celui-ci redouble et, d’une flamme irrésistible, s’attaque à sa nature endurcie...

« Personnellement, je ne sais pas et ne sens pas ; mais j’emploierai toute mon énergie à faire sentir aux autres. Je suis mauvais et indigne ; mais je consacrerai mes forces à inciter les autres au bien. Je suis un mauvais chrétien ; mais je tâcherai de ne pas donner de scandale. Je peinerai, je travaillerai à la sueur de mon front, je m’occuperai honnêtement, afin d’avoir une bonne influence sur autrui ! On dirait vraiment que je ne suis déjà plus bon à rien ! L’agriculture m’attire ; je possède des qualités d’économie, d’activité, de prudence, et même de persévérance. Il s’agit seulement de se décider... »

Ainsi méditait Tchitchikov, dont les facultés morales paraissaient s’éveiller, prendre conscience d’elles-mêmes. Par un obscur instinct, sa nature, semble-t-il, commençait à comprendre qu’il existe un devoir que l’homme doit et peut remplir partout sur la terre, en dépit des circonstances, des troubles, des difficultés qui l’environnent. Et la vie laborieuse, éloignée du bruit des villes et des séductions qu’a inventées par désœuvrement l’homme, oublieux du travail, cette vie commença à se dessiner si vivement à ses yeux, qu’il avait déjà presque oublié tout le désagrément de sa situation.

Peut-être même était-il prêt à remercier la Providence de ce rude coup, pourvu qu’on le relâchât et qu’on lui restituât, au moins, une partie...
Mais la porte de son malpropre réduit s’ouvrit, un fonctionnaire parut — Samosvistov, un épicurien, gaillard large d’épaules et solide sur ses jambes, excellent camarade, bambocheur et fine mouche, comme s’exprimaient sur son compte ses collègues eux-mêmes. En temps de guerre, cet homme eût accompli des prodiges : se frayer un chemin à travers des endroits dangereux, infranchissables ; dérober un canon à la barbe de l’ennemi, auraient été des exploits dignes de lui. Mais si, dans la carrière militaire, il fût peut-être devenu un honnête homme, il commettait au service civil toutes les vilenies possibles. Il avait d’étranges principes ; correct avec ses camarades il ne les trahissait jamais et leur tenait toujours parole ; mais il regardait ses chefs comme une batterie ennemie, à travers laquelle il fallait s’ouvrir un passage, en profitant de chaque point faible, brèche ou négligence.

— Nous connaissons votre situation, nous avons tout appris, dit-il après avoir vu la porte se refermer hermétiquement derrière lui. N’ayez crainte, tout s’arrangera. Nous travaillons tous pour vous et sommes vos dévoués serviteurs. Trente mille roubles pour tout le monde ; pas un sou de plus !

— Vraiment ? s’écria Tchitchikov. Et je serai complètement justifié ?

— Totalement ! et vous recevrez encore une indemnité.

— Et pour la peine... vous demandez ?...

— Trente mille roubles. Tout le monde en aura sa part : nos fonctionnaires ; ceux du gouverneur général ; et le secrétaire.

— Mais permettez, comment puis-je ?... Tous mes effets... la cassette... tout cela est maintenant scellé sous bonne garde...

— Dans une heure vous aurez le tout. Alors, tope ?

Tchitchikov acquiesça. Son cœur battait. Il ne croyait pas que ce fût possible...

— Pour le moment, au revoir ! Notre ami commun m’a chargé de vous recommander le calme et la présence d’esprit.

« Hum ! pensa Tchitchikov, je comprends, mon homme de loi agit ! »

Samosvistov se retira. Tchitchikov, resté seul, n’en croyait toujours pas ses oreilles ; cependant, moins d’une heure après cette conversation, on lui apporta sa cassette ; les papiers, l’argent, tout était dans un ordre parfait. Samosvistov s’était présenté au logis de Tchitchikov, avait reproché aux factionnaires leur manque de vigilance, commandé au surveillant de réclamer des soldats supplémentaires pour renforcer la garde. Puis, s’emparant de la cassette et même des papiers susceptibles de compromettre Tchitchikov, il en avait fait un paquet qu’il scella et ordonna à un soldat de porter immédiatement au prisonnier comme objets nécessaires pour la nuit, de sorte qu’avec ses papiers celui-ci reçut tout ce qu’il fallait pour couvrir son corps périssable. Ce prompt envoi causa une joie indicible à Pavel Ivanovitch. Il conçut un vif espoir et recommença à rêver de tableaux riants : une soirée au théâtre ; une danseuse à qui il faisait la cour. La campagne et le calme lui parurent ternes ; la ville et le bruit, de nouveau étincelants... Ô vie !

Cependant, dans les bureaux, l’affaire prenait des proportions inouïes. Les plumes des copistes travaillaient et, tout en prisant, les têtes subtiles besognaient, admirant en artistes leur griffonnage. Le jurisconsulte, magicien invisible, dirigeait tout le mécanisme ; il entortillait tout le monde avant qu’on pût s’orienter. Le gâchis augmenta. Samosvistov se surpassa lui-même par un coup d’audace inouï. Ayant appris où était détenue la femme arrêtée, il y alla tout droit et se présenta avec une telle autorité que la sentinelle lui rendit les honneurs et rectifia la position.

— Il y a longtemps que tu es ici ?

— Depuis ce matin, Votre Seigneurie.

— On te relèvera bientôt ?

— Dans trois heures, Votre Seigneurie.

— J’aurai besoin de toi. Je dirai à l’officier d’envoyer un autre à ta place.

— Entendu, Votre Seigneurie.

Aussitôt rentré chez lui, sans perdre une minute, pour ne mêler personne à cette affaire, il se déguisa en gendarme à moustaches et favoris : le diable lui-même ne l’aurait pas reconnu. Il se rendit dans cet accoutrement au domicile de Tchitchikov, appréhenda la première femme venue et la remit à deux fonctionnaires, gaillards de sa trempe, après quoi il se présenta au factionnaire, le fusil à la main, selon la règle.

— Va-t’en... le commandant m’a envoyé monter la garde à ta place.

Il le remplaça à son poste. C’était précisément ce qu’il fallait. Pendant ce temps on substituait à la première femme une autre qui ignorait totalement l’affaire. La première fut si bien cachée qu’on ne put savoir ensuite ce qu’elle était devenue.

Tandis que Samosvistov s’évertuait sous l’habit militaire, le jurisconsulte faisait merveille dans le civil. Il prévint indirectement le gouverneur que le procureur écrivait des dénonciations contre lui ; il agit de même avec un fonctionnaire de la gendarmerie, en mettant en cause un bureaucrate qui résidait secrètement dans la ville. Ce dernier fut avisé qu’il y avait un autre fonctionnaire encore plus secret qui l’espionnait. Il les mit ainsi dans un tel état que tous durent s’adresser à lui pour lui demander conseil. La confusion fut portée à son comble : les dénonciations se succédaient, on en vint à découvrir des affaires qui n’avaient jamais vu le jour ; d’autres même qui n’existaient pas. Tout fut mis à contribution ; celui-ci était un bâtard ; celui-là avait une maîtresse ; telle femme mariée faisait la cour à tel personnage. Les scandales, les révélations s’enchevêtraient si bien à l’histoire de Tchitchikov et aux âmes mortes, qu’il devint totalement impossible de comprendre laquelle de ces affaires était la plus extravagante : toutes paraissaient avoir la même importance.
Lorsque les papiers parvinrent enfin au gouverneur général, le pauvre prince ne put s’y reconnaître. Un fonctionnaire fort intelligent et habile, qui avait été chargé de faire un résumé, faillit en perdre la raison. Le prince était alors préoccupé d’une foule d’autres affaires, plus désagréables les unes que les autres. La famine sévissait dans une partie de la province. Les commis, envoyés pour distribuer le blé, n’avaient pas procédé comme il fallait. Ailleurs les vieux croyants s’agitaient. Quelqu’un avait répandu parmi eux le bruit de l’apparition de l’Antéchrist, qui ne laissait même pas les défunts en paix et faisait acquisition d’âmes mortes. Ils se repentaient de leurs péchés tout en en commettant de nouveaux et, sous prétexte de capturer l’Antéchrist, massacraient de simples mortels. Dans un autre endroit, les paysans s’étaient soulevés contre les propriétaires et les capitaines-ispravniks. Des vagabonds leur avaient fait croire que le moment était venu pour les moujiks de devenir propriétaires et de porter des fracs, tandis que les propriétaires porteraient des caftans et se feraient moujiks ; et tout un canton, sans réfléchir qu’alors les propriétaires et les capitaines-ispravniks seraient trop nombreux, avait refusé d’acquitter les impôts. Il fallut recourir à des mesures de rigueur.

Le pauvre prince était fort affecté. À ce moment on lui annonça l’arrivée de Mourazov.

— Qu’il entre ! dit-il.

Le vieillard entra.

— Eh bien, et votre Tchitchikov ! Vous preniez son parti, vous le défendiez, et le voilà maintenant impliqué dans une affaire à laquelle le dernier voleur ne se fût pas risqué !

— Permettez-moi de vous déclarer, Excellence, que je ne comprends pas très bien cette affaire.

— Une fabrication de testament ! Et dans quelles conditions !... Il mérite d’être fustigé en place publique.

— Excellence, je ne prétends pas défendre Tchitchikov, mais enfin ce n’est pas prouvé ; l’enquête n’est pas terminée.

— Voici une preuve : la femme substituée à la défunte a été arrêtée. Je veux l’interroger à dessein en votre présence.

Le prince sonna et donna ordre d’emmener cette femme. Mourazov se taisait.

— Une affaire ignominieuse ! Et, pour leur honte, les premiers fonctionnaires de la ville y sont impliqués, le gouverneur lui-même. Il n’aurait pas dû se joindre à des voleurs et à des coquins ! dit le prince avec chaleur.

— Le gouverneur est héritier, il avait des prétentions à faire valoir ; quant aux autres qui se cramponnent de tous côtés à cet héritage, c’est un phénomène bien humain, Excellence. Une personne riche meurt sans avoir pris des dispositions équitables et sensées ; les amateurs accourent de toutes parts à la curée : c’est dans la nature humaine.

— Oui, mais pourquoi commettre des vilenies ?... Les gredins ! dit le prince avec indignation. Je ne possède pas un seul bon fonctionnaire. Ce sont tous des fripons !

— Excellence, lequel d’entre nous est sans péché ? Tous les fonctionnaires de notre ville sont des gens doués de mérites ; beaucoup sont très compétents, et il est facile de faiblir.

— Dites-moi, Athanase Vassiliévitch, vous êtes le seul honnête homme que je connaisse. Quelle passion avez-vous de défendre les coquins ?

— Excellence, dit Mourazov, quel que soit l’homme que vous appelez coquin, c’est pourtant un homme. Comment ne pas défendre un être dont la moitié des fautes, on le sait, est due à la grossièreté et à l’ignorance ? Car nous commettons des injustices à chaque instant et causons fréquemment le malheur d’autrui, même sans mauvaise intention. Votre Excellence a commis aussi une grande injustice.

— Comment ! s’exclama le prince, frappé du tour inattendu que prenait la conversation.

Mourazov fit une pause comme pour méditer et dit enfin :

— Prenez par exemple l’affaire Derpennikov.

— Athanase Vassiliévitch ! Un crime contre les lois fondamentales de l’État équivaut à une trahison envers son pays !

— Je ne prétends pas le justifier. Mais est-il équitable de condamner aussi rigoureusement qu’un des instigateurs un jeune homme inexpérimenté, séduit et entraîné par d’autres ? Car Derpennikov a subi le même sort que Voronov ; pourtant leurs crimes ne sont pas identiques.

— Au nom du ciel... dit le prince visiblement ému. Si vous savez quelque chose là-dessus, dites-le. J’ai récemment écrit à Pétersbourg pour faire commuer sa peine.

— Non, Excellence, je ne parle pas comme si je savais des choses que vous ignorez. Il existe pourtant une circonstance en sa faveur, mais lui-même ne voudrait pas la révéler ; car cela causerait du tort à une autre personne. Je pense seulement que vous avez peut-être alors agi avec trop de hâte. Excusez, Excellence ; je juge d’après ma faible raison ; et vous m’avez ordonné à plusieurs reprises de parler ouvertement. J’ai eu bien des gens sous mes ordres, des travailleurs de tout acabit, bons et mauvais. Il faut toujours considérer les antécédents d’un homme ; car si l’on n’examine pas tout avec sang-froid, et que l’on crie de prime abord, on l’effraie seulement, sans obtenir de vrais aveux. Mais si on l’interroge avec sympathie, comme un frère, lui-même avouera tout et ne réclamera pas l’indulgence ; il n’en voudra à personne, car il verra clairement que ce ne sont pas les hommes qui le punissent, mais la loi.

Le prince réfléchissait. À ce moment entra un jeune fonctionnaire qui s’arrêta respectueusement, sa serviette à la main. La préoccupation, le travail, se lisaient sur son visage juvénile. On voyait que ce n’était pas en vain qu’on l’employait à des missions spéciales. Il appartenait au petit nombre de ceux qui étudiaient les dossiers con amore. Étranger à l’ambition, à la cupidité, à l’esprit d’imitation, il travaillait seulement parce qu’il était persuadé qu’il devait être ici et non ailleurs, que la vie lui avait été donnée pour cela. Suivre une affaire compliquée, l’analyser, en débrouiller les fils : c’était sa spécialité. Il était amplement récompensé de son labeur, de ses efforts, de ses nuits blanches, pourvu que l’affaire finit par s’éclaircir, ses causes secrètes par apparaître ; pourvu qu’il se sentît capable de l’exposer clairement, en peu de mots, de façon à la rendre intelligible à chacun. On peut dire que la joie d’un écolier, après avoir élucidé une phrase difficile et démêlé le véritable sens de la pensée d’un grand écrivain, était moindre que la sienne, lorsqu’il avait débrouillé une affaire compliquée. En revanche.................................................................................
... du blé, là où règne la disette ; je connais cette partie mieux que les fonctionnaires : je verrai personnellement ce qu’il faut. Et avec votre permission, Excellence, je causerai avec les vieux croyants. Ils conversent plus volontiers avec les gens simples. Qui sait ? J’aiderai peut-être à arranger l’affaire. Vos fonctionnaires n’y parviendront pas ; ça fera une correspondance, et ils sont si empêtrés dans les paperasses que ça les empêche de voir les choses. Je ne vous demanderai pas d’argent, car il serait vraiment honteux de songer à son profit quand les gens meurent de faim. J’ai du blé en réserve, j’en ai encore envoyé chercher en Sibérie, on l’amènera pour l’été prochain.

— Dieu seul peut vous récompenser d’un tel service, Athanase Vassiliévitch. Je ne vous dirai rien car, vous le savez bien, en pareil cas les paroles sont impuissantes. Mais permettez-moi de vous dire un mot au sujet de votre requête. Ai-je le droit d’étouffer cette affaire, et serait-il juste, loyal, de ma part, de pardonner à des coquins ?

— Excellence, on ne peut pas s’exprimer ainsi, ma parole ; d’autant plus qu’il se trouve parmi eux beaucoup de gens de mérite. Il existe des situations fort embarrassantes ; un individu paraît parfois entièrement coupable : à y regarder de près, on voit que ce n’est pas lui.

— Mais que diront-ils si je ferme les yeux ? Car il y en a parmi eux qui relèveront ensuite la tête et prétendront même qu’ils m’ont fait peur. Ils seront les premiers à manquer de respect...

— Excellence, permettez-moi de vous donner mon avis : rassemblez-les tous, informez-les que vous savez tout et exposez leur votre propre situation telle que vous venez de me la dépeindre, et demandez-leur un conseil. Que ferait chacun d’eux à votre place ?

— Vous croyez qu’ils n’aimeront pas mieux intriguer et se remplir les poches que de céder à une noble inspiration ? Je vous assure qu’ils se moqueront de moi.

— Je ne pense pas, Excellence. L’homme, même taré, a le sentiment de la justice. Le Russe du moins, car pour le Juif !...
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