Littérature russe








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227 Non, vous n’avez rien à dissimuler. Répétez exactement ce que vous m’avez dit. Ils vous dénigrent comme un ambitieux, un homme fier, ne voulant rien entendre, sûr de lui ; montrez-leur ce qui en est. Vous avez le bon droit pour vous. Parlez-leur comme si vous vous confessiez, non devant eux, mais devant Dieu lui-même.

— Athanase Vassiliévitch, dit le prince songeur, je vais y réfléchir, en tout cas je vous remercie de votre conseil.

— Quant à Tchitchikov, Excellence, faites-le relâcher.

— Dites à ce Tchitchikov qu’il déguerpisse d’ici au plus vite, et que le plus loin sera le mieux ! Sans votre intervention, je ne lui aurais jamais pardonné.
Mourazov s’inclina et s’en fut aussitôt voir Tchitchikov. Il le trouva en belle humeur, paisiblement attablé devant un succulent repas qu’on lui avait apporté d’un restaurant fort convenable dans un porte-plats à récipients de faïence. Aux premières phrases le vieillard remarqua que Tchitchikov s’était déjà entretenu avec un des fonctionnaires madrés. Il discerna même l’intervention occulte du jurisconsulte retors.

— Écoutez, Pavel Ivanovitch, dit-il, je vous apporte la liberté, mais à condition que vous quittiez immédiatement la ville. Faites vos malles, et bon voyage ! Ne perdez pas une minute, car les choses se gâteraient. Je sais qu’il y a ici un personnage qui vous monte la tête ; je vous déclare en secret qu’on va découvrir une affaire telle que rien au monde ne pourra le sauver ; il est évidemment heureux de perdre les autres avec lui, il y trouve son compte... Je vous avais laissé dans de bonnes dispositions, meilleures que celles où vous êtes actuellement. Je vous parle sérieusement. En vérité, peu importent ces biens pour lesquels les hommes se disputent et se déchirent, comme si l’on pouvait assurer le bien-être de la vie terrestre sans songer à l’autre vie. Croyez-moi, Pavel Ivanovitch ; tant qu’on ne laissera pas de côté tout ce pour quoi on s’extermine sur terre, tant qu’on ne se préoccupera pas du bien-être moral, le bien-être matériel ne s’établira point. Il viendra des temps de famine et de pauvreté, aussi bien dans le peuple entier que dans chaque... en particulier. C’est évident. Quoi que vous disiez, le corps dépend de l’âme. Songez non aux âmes mortes, mais à votre âme vivante ; et que Dieu vous assiste dans une autre voie ! Je pars aussi demain. Hâtez-vous ! sinon gare, en mon absence !

Sur ces mots, le vieillard se retira. Tchitchikov se prit à réfléchir. La vie lui parut de nouveau une affaire sérieuse. « Mourazov a raison, se dit-il, il est temps de s’engager dans une autre voie ! » Bientôt après il sortit de prison. Un factionnaire portait sa cassette... Sélifane et Pétrouchka furent tout joyeux de la libération de leur maître.

— Eh bien, mes braves, leur dit gracieusement Tchitchikov, il faut faire ses paquets et partir.

— À vos ordres, Pavel Ivanovitch, dit Sélifane. On doit pouvoir déjà aller en traîneau : il est tombé pas mal de neige. Il est temps, pour sûr, de quitter la ville. J’en ai tellement assez que je ne puis plus la voir.

— Va chez le charron pour qu’il mette la calèche sur patins, dit Tchitchikov, qui se rendit lui-même en ville, mais ne voulut faire aucune visite d’adieu. Après une pareille aventure, c’était gênant, d’autant plus qu’il courait sur son compte les histoires les plus fâcheuses. Il évita toutes rencontres et n’entra furtivement que chez le marchand à qui il avait acheté le fameux drap navarin flamme et fumée. Il en prit de nouveau quatre aunes, qu’il alla porter à son tailleur. Pour un double prix, celui-ci se décida à redoubler de zèle, et fit travailler son monde toute la nuit à la lueur des chandelles ; le frac fut terminé le lendemain, bien qu’un peu tard. Les chevaux étaient déjà attelés. Pourtant Tchitchikov l’essaya. Il allait parfaitement, comme le premier. Mais il remarqua, hélas, une tache blanche et lisse sur sa tête et proféra avec tristesse. « Pourquoi m’être abandonné à un tel désespoir ? À plus forte raison ne devais-je pas m’arracher les cheveux ! »

Le tailleur payé, il partit enfin dans un étrange état d’esprit. Ce n’était plus l’ancien Tchitchikov ; c’en était comme la ruine. On pouvait comparer son état d’âme à une construction démontée, dont les matériaux doivent servir à une nouvelle, qui n’est pas encore commencée, car l’architecte n’a pas encore envoyé de plan, et les ouvriers ne savent que faire.

Une heure plus tôt le vieux Mourazov était parti avec Potapytch dans une carriole d’osier, et une heure plus tard, le prince fit dire à tous les fonctionnaires que, se rendant à Pétersbourg, il désirait les voir avant son départ.

Rassemblés dans la grande salle, toute la tribu des fonctionnaires, depuis le gouverneur jusqu’au conseiller titulaire — chefs de bureau, conseillers, assesseurs ; tous les Kisloïédov, Krasnonossov, Samosvistov ; pots-de-viniers, gens intègres ; ceux qui avaient la conscience plus ou moins tarée, comme ceux qui n’avaient rien à se reprocher — attendait, non sans inquiétude, l’arrivée du gouverneur général. Le prince parut, l’air impénétrable : son regard était ferme comme sa démarche. Tous s’inclinèrent, beaucoup profondément.

Après un léger salut, le prince commença :

— Devant me rendre à Pétersbourg, j’ai jugé convenable de vous voir tous et même de vous en expliquer en partie la raison. Il s’est passé ici une affaire des plus scandaleuses. Je suppose que beaucoup des assistants savent de quoi il s’agit. Cette affaire en a révélé d’autres aussi déshonorantes, où sont impliqués des gens que je croyais jusqu’alors honnêtes. Je connais même le dessein secret de tout embrouiller, de manière à ce qu’on ne puisse procéder par les voies légales. Je connais aussi le principal auteur, et derrière qui il se cache..., bien qu’il ait fort adroitement dissimulé sa participation. Le fait est que je n’ai pas l’intention de recourir à la procédure ordinaire, mais à la prompte justice militaire, comme en temps de guerre ; j’espère que Sa Majesté m’en donnera le droit, quand je lui aurai exposé toute l’affaire. Lorsque la justice civile est impuissante, que les papiers brûlent avec les armoires et qu’enfin, par une avalanche de faux témoignages et de dénonciations mensongères, on s’efforce d’obscurcir une affaire déjà obscure, j’estime que la justice militaire est le seul moyen d’en finir. Je désire connaître votre opinion à ce sujet.

Le prince s’arrêta comme s’il attendait une réponse. Tous se tenaient les yeux baissés. Beaucoup étaient blêmes.

— Je connais une autre affaire, bien que les intéressés soient persuadés que personne n’en est informé. Elle ne sera pas instruite par la procédure ordinaire, car c’est moi-même qui me constituerai demandeur et plaignant et présenterai les preuves nécessaires.

Quelqu’un tressaillit dans l’assemblée ; les plus poltrons se troublèrent.

— Il va sans dire que les plus coupables seront privés de leurs grades et de leurs biens, les autres révoqués. Naturellement des innocents pâtiront. Qu’y puis-je ? Cette affaire est par trop déshonorante et crie justice. Bien que je sache que cela ne servira pas de leçon à d’autres — car ceux qui les remplaceront, comme ceux qui étaient jusqu’alors honnêtes, deviendront malhonnêtes, tromperont et se vendront, en dépit de la confiance qu’on leur témoignera — malgré tout, je dois procéder avec rigueur, car la justice réclame son dû. Je sais qu’on m’accusera de cruauté ; mais vous devez tous me considérer comme l’instrument aveugle de la justice.

Le prince était calme. Son visage ne reflétait ni courroux ni indignation.

— Maintenant celui-là même qui tient dans ses mains le sort de beaucoup de beaucoup d’entre vous, et qu’aucune prière n’a pu fléchir, celui-là vous pardonne à tous. Tout sera oublié, effacé ; j’intercéderai pour vous tous si vous exécutez ma demande. La voici... Je sais que rien, ni la crainte, ni les châtiments, ne peut extirper l’injustice : elle est trop profondément enracinée. Le fait malhonnête de recevoir des pots-de-vin est devenu une nécessité et un besoin, même pour ceux qui n’étaient pas nés pour cela. Je sais que pour beaucoup il est presque impossible de lutter contre le courant. Mais je dois maintenant, comme à l’heure décisive et sacrée où il s’agit de sauver la patrie, où chaque citoyen sacrifie tout, je dois adresser un appel, ne fût-ce qu’à ceux qui ont encore un cœur russe dans la poitrine et comprennent tant soit peu le mot noblesse d’âme. À quoi bon se demander lequel de nous est le plus coupable ? Peut-être le suis-je plus que tous ; je vous ai peut-être reçus trop rudement au début ; j’ai peut-être, par une suspicion exagérée, repoussé ceux d’entre vous qui voulaient sincèrement m’être utiles, bien que de mon côté je pusse aussi faire... S’ils aimaient vraiment la justice et le bien de leur pays, ils n’auraient pas dû s’offusquer de l’arrogance de mes manières, ils auraient dû refréner leur ambition et sacrifier leur amour-propre. Il est impossible que je n’aie pas remarqué leur abnégation, leur vif amour du bien, que je n’aie pas reçu d’eux, finalement, de sages et profitables conseils. Pourtant, c’est plutôt au subordonné à se conformer au caractère de son chef, qu’au chef à celui du subordonné. C’est en tout cas plus normal et plus facile, car les subordonnés n’ont qu’un chef, tandis que le chef a des centaines de subordonnés. Mais laissons pour le moment de côté le degré de culpabilité de chacun. Le fait est que nous devons sauver notre pays. Il succombe déjà, non par suite de l’invasion des vingt nations228, mais par notre propre faute ; à côté du gouvernement légal, il s’en est formé un autre, bien plus puissant que la loi. Tout est taxé, les prix sont même portés à la connaissance de tous. Et aucun chef, fût-il même plus sage que tous les législateurs et les gouvernants, n’a la force de remédier au mal, même s’il limite les méfaits des mauvais fonctionnaires en les plaçant sous la surveillance de collègues. Tout cela ne servira de rien tant que chacun de nous n’aura pas senti que, de même qu’à l’époque de la révolte des peuples, il s’était armé contre..., il doit pareillement lutter contre l’injustice. C’est comme Russe, uni à vous par la communauté du sang, que je m’adresse maintenant à vous. Je m’adresse à ceux qui comprennent ce qu’est la noblesse des idées. Je vous invite à vous rappeler le devoir que l’homme rencontre partout sur son chemin. Je vous invite à examiner de plus près votre devoir et les obligations de vos fonctions sur terre, car nous en avons tous une représentation confuse, et nous....


FIN

_______
Texte établi par la Bibliothèque russe et slave, déposé sur le site de la Bibliothèque le 25 avril 2012.
* * *
Les livres que donne la Bibliothèque sont libres de droits d’auteur. Ils peuvent être repris et réutilisés, à des fins personnelles et non commerciales, en conservant la mention de la « Bibliothèque russe et slave » comme origine.
Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous les signaler.

1 — Pletniov (Piotr Alexandrovitch) (1792-1862), depuis 1832 professeur de littérature à l’Université de Pétersbourg, dont il fut recteur de 1840 à 1861. Comme critique, il défendit les idées du groupe de Pouchkine. Très lié avec le grand poète, il collaborait à sa revue le Contemporain (Sovrémionnik) et en devint le critique attitré après la mort de son ami (1838-1846).

2 — Joukovski (Vassili Andréiévitch) (1783-1852), poète idéaliste et sentimental. Ses poésies originales sont fort peu nombreuses, mais d’admirables traductions ont consacré sa gloire. C’est lui qui a révélé à la Russie les romantiques anglais et surtout allemands. Vers la fin de sa vie (1848-1849), il a donné une harmonieuse version de l’Odyssée. Sa Ludmila, adaptation de la Lénore de Bürger, parut en 1808.

3 — Smirnov (Alexandra Ossipovna), née Rossetti (1810-1882), demoiselle d’honneur des impératrices Marie et Alexandrine (mère et femme de Nicolas Ier), et jouissant comme telle d’un grand crédit à la cour, épousa un haut dignitaire, qui fut par la suite gouverneur de Kalouga et de Saint-Pétersbourg. Mécène averti, elle fut l’amie de tous les écrivains de l’époque romantique et plus particulièrement de Joukovski, Pouchkine et Gogol. Elle a laissé des Mémoires qui doivent être consultés avec précaution, car on soupçonne sa fille de les avoir fortement « arrangés ».

4 — Pogodine (Mikhaïl Pétrovich) (1800-1875), archéologue, historien, littérateur et publiciste. Professeur d’histoire à l’Université de Moscou, il se fit le champion du « nationalisme » officiel. Il dirigea deux importantes revues : de 1827 à 1830 le Messager de Moscou (Moskovski Viestnik), et de 1841 à 1856 le Moscovite (Moskovitianine). Il écrivit dans sa jeunesse quelques nouvelles qui permettent de le ranger parmi les premiers réalistes russes.

5 — Zagoskine (Mikhaïl Nikolaiévitch) (1789-1852), auteur de nombreuses comédies légères et de romans historiques où les mœurs patriarcales sont fortement idéalisées. Il assuma depuis 1821 la direction des théâtres de Moscou.

6 — Aksakov (Serguéï Timoféiévitch) (1791-1859), le patriarche des slavophiles, une des figures les plus sympathiques de la littérature russe. Ce grand ami de la nature publia sur le tard des souvenirs de pêche (1847) et de chasse (1852), qui contiennent des pages ravissantes. Il romança ses mémoires en deux volumes extrêmement savoureux, intitulés Chronique de famille (1856) et Les Années d’enfance du petit-fils de Bagrov (1858) — que nous nous proposons de faire connaître un jour au public français. Ses deux fils, Constantin (1817-1861) et Ivan (1823-1886), comptent parmi les coryphées du slavophilisme.

7 — Stchepkine (Mikhaïl Sémionovitch) (1788-1863), acteur célèbre, spécialisé dans les rôles de « gérontes ». Il fit du gorodnitchni de l’Inspecteur, une création inoubliable.

8 — Nariéjni (Vassili Trofimovitch) (1780-1826), né à Mirgorod, fut en Russie le meilleur imitateur de Lesage. Si ses romans font souvent la part trop large aux « aventures », ils n’en renferment pas moins des pages très réalistes et fort précieuses pour la connaissance des mœurs russes — et surtout petites-russiennes — de l’époque. Ses œuvres principales sont : Le Gil Blas russe ou les Aventures du Prince Gavril Simonovitch Tchistiakov (1814) ; Aristion ou la Rééducation (1822) ; Nouvelles nouvelles (1824) ; Le Boursier (I824) ; Les deux Ivans ou la Passion des Procès (1825). Peu goûté de son vivant et pendant longtemps oublié, Nariéjni n’a été remis en valeur que tout récemment.

9 — Marlinski, pseudonyme de Bestoujev (Alexandre Alexandrovitch) (1795-1837), passe pour le représentant en Russie de l’ultraromantisme. Vers 1830, sa gloire balançait celle de Pouchkine lui-même ; il tomba par la suite dans un profond oubli. En réalité, il ne méritait « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». Admirateur de V. Hugo, auquel il emprunte jusqu’à des procédés de style, Marlinski prête à ses héros des sentiments effrénés ; mais le fond de ses tableaux est toujours vrai et il sait dépeindre avec des détails exacts, voire réalistes, les milieux les plus divers : grand monde pétersbourgeois, soldats, marins, montagnards du Caucase.

10 — Kvitka (Grigori Fiodorovitch) (1778-1843), publia, en russe et en petit-russien, sous le pseudonyme d’Osnovianenko, des nouvelles et des pièces qui dépeignent les mœurs de la Petite Russie.

11 —
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