Littérature russe








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Est-il vrai, dites-moi, qu’un individu se soit, de nuit, présenté chez vous, pistolet en main, et vous ait menacé de mort, si vous ne lui cédiez pas je ne sais quelles âmes ? Ne pourriez-vous me dire quelles étaient ses intentions ?

— Mettez-vous à ma place. Il m’a offert vingt-cinq roubles assignats ! Je suis veuve, sans expérience : il est facile de me tromper, dans une affaire à laquelle je ne comprends, je l’avoue, rien du tout. Je connais les prix du chanvre, du saindoux, des chiffons...

— Voyons, racontez-moi l’affaire en détail : avait-il vraiment un pistolet ?

— Non, mon bon monsieur, Dieu merci ; je ne lui en ai pas vu. Mais je suis une pauvre veuve, j’ignore le cours des âmes mortes. Auriez-vous la bonté de m’indiquer le prix exact ?

— Quel prix ?

— Celui des âmes mortes. Combien les cote-t-on pièce ?

« Mais elle a perdu l’esprit, à moins qu’elle ne soit folle de naissance ! »se dit le président en la fixant.

— Vingt-cinq roubles, est-ce un bon prix ? Peut-être en valent-elles cinquante ou même davantage ?

— Montrez-moi le billet, dit le président.

Un rapide examen à la lumière le convainquit que le billet était bon.

— Voyons, reprit-il, dites-moi comment s’est opérée la vente. Que vous a-t-il acheté ? Je n’y puis rien comprendre.

— Mais, mon bon monsieur, pourquoi ne voulez-vous pas m’indiquer le cours des âmes mortes ? J’ignore le prix exact.

— Que dites-vous là ! Songez-y. Où avez-vous. vu que l’on vende des morts ?

— Alors vous ne voulez pas me dire le prix ?

— Il s’agit bien de prix ! Racontez-moi sérieusement comment les choses se sont passées. Vous a-t-il menacée ? A-t-il voulu vous enjôler ?

— Ah ! monsieur, je vois maintenant que vous êtes aussi un acheteur.

Elle lui jeta un regard soupçonneux.

— Je suis président du tribunal, ma bonne dame.

— Non, monsieur, non... Vous voulez aussi m’en conter... À quoi bon ? Vous serez le premier attrapé. Je vous aurais volontiers vendu de la volaille. À Noël j’aurai aussi du duvet.

— Je vous répète, madame, que je suis président. Qu’ai-je à faire de votre duvet !

— Mais le négoce est œuvre honnête. Aujourd’hui, c’est vous le chaland, demain, ce sera moi. Si nous continuons à nous duper l’un l’autre, que devient la vérité ? C’est un péché devant Dieu.

— Je vous assure, madame, que je suis président.

— Après tout, c’est possible ; peut-être êtes-vous aussi président ; je n’en sais, ma foi, rien. Mais alors pourquoi m’interrogez-vous ? Non, compère, non, vous aurez beau dire, je vois que vous voulez aussi m’en acheter, des âmes mortes.

— Ma brave femme, je vous conseille de vous soigner, vous avez quelque chose au cerveau ! fit le président exaspéré, en portant le doigt à son front.

Il laissa madame Korobotchka convaincue d’avoir eu affaire à un chaland, et pestant contre l’irascibilité des gens et le triste sort des pauvres veuves. De cette malheureuse expédition, le président ne rapporta qu’une roue cassée, un habit souillé de boue et une contusion au menton. Il trouva devant sa porte le procureur, qui s’en venait dans sa voiture, de fort méchante humeur.

— Eh bien, lui demanda-t-il, que vous a appris Sobakévitch ?

— De ma vie on ne m’a traité de la sorte, répondit le procureur, la tête basse.

— Qu’est-ce à dire ?

— J’ai essuyé une bordée d’injures.

— Pas possible ?

— Il prétend que je m’acquitte mal de ma charge : je ne dénonce jamais mes amis, tandis que mes collègues envoient des délations tous les huit jours ; j’approuve tous les dossiers qui me passent par les mains, même quand certains d’entre eux sont sujets à caution.

Le procureur était désolé.

— Mais qu’a-t-il dit de Tchitchikov ? reprit le président.

— Ce qu’il a dit ? Il nous a tous traités de femmelettes et d’imbéciles !

Le président devint rêveur. À ce moment, une troisième voiture amena le vice-gouverneur.

— De la prudence, messieurs, fit-il dès l’abord. Il se confirme qu’on nous envoie un gouverneur général.

Procureur et président demeurèrent bouche bée.

« Il arrive à propos, songea le président. Nous allons, pour sa bienvenue, lui offrir un potage, dont le diable en personne ne reconnaîtrait point le goût ! Qu’il se débrouille dans ce beau gâchis !» « Un malheur ne vient jamais seul », se dit le procureur consterné.

— Et qui nous envoie-t-on ? Connaît-on le caractère du personnage ?

— On ne sait encore rien.

À ce moment survint le directeur des postes, en voiture lui aussi.

— Mes compliments, messieurs. Nous avons un gouverneur général.

— On le dit, mais ce n’est pas encore sûr, répliqua le vice-gouverneur.

— C’est tout à fait sûr, rétorqua le directeur des postes. Et je puis même vous le nommer : prince Odnozorovski-Tchémentinski.

— Quel homme est-ce ?

— Un monsieur pas commode, très clairvoyant et très sévère. Dans une administration dont il était directeur, il se produisit certaines... comment dirais-je ?... certaines irrégularités, vous comprenez ? Eh bien, monsieur, il a tout simplement réduit les employés en poudre...

— Mais ici, les mesures sévères sont complètement inutiles.

— Un puit de science, mon cher monsieur, un esprit, vous comprenez, de grande envergure. Figurez-vous qu’un beau jour...

— Permettez, dit le président ; nous sommes là à raconter nos affaires dans la rue. Entrons plutôt chez moi.

Une troupe de badauds considérait déjà, bouche bée, les quatre interlocuteurs. Les cochers stimulèrent leurs bêtes, et bientôt les quatre voitures se rangèrent devant la porte du président.

« Eh ! songeait celui-ci, en enlevant dans le vestibule sa pelisse souillée de boue, le diable nous a envoyé ce Tchitchikov fort à propos ! »

— La tête me tourne, dit le procureur en se débarrassant de sa pelisse.

— Je ne comprends rien à toute cette affaire, dit le vice-gouverneur en l’imitant.

Le directeur des postes enleva son manteau sans mot dire.

Tous pénétrèrent dans l’appartement, où fut tôt servie l’indispensable collation ; quand, en province, deux fonctionnaires se rencontrent, la collation apparaît vite en tiers.

Le président se versa un verre d’une absinthe épouvantablement amère.

— Dût-on m’assommer, j’ignore qui est ce Tchitchikov !

— Ni moi non plus, dit le procureur, je n’ai jamais eu en mains affaire aussi compliquée, et je ne sais par quel bout la prendre.

— D’autant plus, dit le directeur des postes, en se versant un mélange de deux alcools, que le personnage possède un certain vernis et semble connaître les usages du grand monde. Je le soupçonne même d’appartenir à la diplomatie...

À ce moment le maître de police, bienfaiteur de la ville, favori des marchands, amphitryon incomparable, fit son apparition en disant :

— Messieurs, je n’ai rien appris au sujet de Tchitchikov. Je n’ai pu fouiller dans ses papiers ; il est malade et ne quitte pas la chambre. Par contre, j’ai interrogé ses gens : le valet Pétrouchka et le cocher Sélifane. Le premier était ivre, à son ordinaire.

Ce disant, le maître de police se versa un mélange de trois alcools.

— Pétrouchka prétend que son maître en vaut bien un autre et fréquente en bon lieu ; il m’a nommé plusieurs propriétaires de ses amis, tous conseillers de collège ou même conseillers d’État. Le cocher Sélifane assure qu’étant au service, son maître ne passait pas pour sot. Il a fait carrière dans les douanes et dans un autre établissement public dont Sélifane ignore le nom. Des trois chevaux qu’il possède, l’un a été acquis il y a trois ans ; le gris a été troqué, le troisième acheté... Il se prénomme bien Pavel Ivanovitch et a droit au titre de conseiller de collège.

Nos gens se prirent à rêver.

« Comment, se dit le procureur, un homme posé, conseiller de collège, peut-il perdre la tête au point de vouloir enlever la fille da gouverneur, acheter des âmes mortes, épouvanter de nuit de vieilles dames paisibles ? Ce sont là exploits de hussard. »

« Comment un conseiller de collège peut-il se risquer à fabriquer de faux assignats ? » songea le vice-gouverneur, conseiller de collège lui aussi, grand joueur de flûte et fort enclin aux beaux-arts.

Le maître de police rompit le silence.

— Comme vous voudrez, messieurs ; il faut en finir avant l’arrivée du gouverneur général ; sans cela que pensera-t-il de nous ? J’opinerais pour des mesures énergiques.

— Lesquelles ? demanda le président.

— Arrêter le personnage comme suspect.

— Et si c’est lui qui nous arrête pour le même motif ?

— Comment cela ?

— Il est peut-être chargé d’une mission secrète. Les âmes mortes ! Que signifie ? Ne s’agirait-il point d’une enquête sur les décès signalés comme provenant de causes inconnues ?

Ces paroles firent naître un nouveau silence. Elles stupéfièrent le procureur. Après les avoir prononcées, le président se prit à réfléchir.

— Eh bien, messieurs, que devons-nous faire ? demanda le maître de police, en opérant un mélange d’alcool doux et d’alcool amer, qu’il avala aussitôt.

Un valet apporta une bouteille de madère.

— Je n’en sais, ma foi, rien, répondit le président.

— Selon moi, messieurs, dit le directeur des postes, après avoir absorbé un verre de madère accompagné de sandwichs au fromage et à l’esturgeon, selon moi, messieurs, cette affaire mérite d’être approfondie ; et nous devrions, ainsi qu’il est de mode au Parlement d’Angleterre, nous constituer en comité pour l’examiner sous toutes ces faces.

— Qu’à cela ne tienne ! dit le maître de police.

— Parfait ! dit le président. Réunissons-nous et tranchons enfin la question : qui est ce Tchitchikov ?

— C’est la sagesse même ; décidons qui est ce Tchitchikov.

— Oui, oui, prenons l’avis de chacun, et décidons qui est ce Tchitchikov.

Sur ce, tout le monde voulut boire du Champagne, et chacun se retira, persuadé que le comité éluciderait enfin cette grave question : qui était Tchitchikov ?

141 — Nous donnons cet épisode tel que Gogol l’avait écrit, en notant les passages retouchés par lui sur la demande du censeur (R :).

142 R : pour tâcher d’obtenir un secours des autorités.

143 — Il nous paraît plus pittoresque de traduire le nom de ces rues (Nevski prospekt, Gorokhovaïa, Litéïnaia), d’autant plus que la transcription habituelle de la première : Perspective Nevsky n’est ni française, ni russe.

144 R : Il vit qu’il ne fallait pas s’attarder et demanda à qui s’adresser. « À qui vous adresser ? lui dit-on. Eh bien, voyez-vous, les grands chefs sont absents ; tout le monde est encore à Paris ; l’armée n’est pas revenue. Cependant il existe une commission provisoire. Adressez-vous à elle, vous en tirerez peut-être quelque chose. » — « Soit, se dit mon Kopéïkine, allons voir cette commission, je leur dirai que j’ai en une certaine mesure versé mon sang, sacrifié ma vie. »

145 R : ... le comité. Il s’enquit de l’adresse, on lui indiqua une maison sur le quai.

146 R : des vitres de cinq mètres, des marbres, des laques...

147 R : le suisse à la porte avec sa canne avait la mine...

148 R : le chef.

149 R : La pièce est déjà remplie d’épaulettes, d’aiguillettes ; les gens se pressent comme des fèves sur une assiette. Enfin, le chef fait son entrée. Vous le voyez d’ici, n’est-ce pas ?... La mine imposante, les traits, vous comprenez, en harmonie avec son rang. Un maintien d’habitant de la capitale...

150 R : je me permets de demander un secours ; ne pourrait-on faire en sorte que j’obtienne une récompense ou, si vous voulez, une pension ?

151 R : le chef.

152 Ici s’intercale dans la seconde rédaction le passage suivant : « Voilà mon Kopéïkine enchanté. « L’affaire est dans le sac, » se dit-il. Dans sa joie, il se met à sautiller sur le trottoir, avale un petit verre au café Palkine, dîne à l’hôtel de Londres d’une côtelette aux câpres et d’une poularde à la jardinière, arrosée d’une bonne bouteille, passe la soirée au théâtre, enfin, sauf votre respect, fait une noce à tout casser. En sortant, il voit glisser sur le trottoir une petite Anglaise, gracieuse comme un cygne. Le sang monte au cerveau du galant : le voilà prêt à trottiner sur son pilon à la suite de la belle ; mais non, il s’arrête à temps. — « Au diable les aventures ! Attendons que j’aie touché ma pension. J’ai déjà bien assez dépensé comme cela. »Et je vous prie de remarquer qu’il avait, en une journée, gaspillé une bonne moitié de son argent. Trois ou quatre jours après, monsieur, il retourne au comité voir le chef.

153 Voir note 68.

154 R : Tout d’abord, répliqua le chef, je dois vous dire que nous ne pouvons rien pour vous, sans la sanction de l’autorité suprême. Vous voyez vous-même en quels temps nous vivons. Les hostilités ne sont pas complètement terminées. Prenez patience, attendez le retour de monsieur le ministre. Soyez sûr qu’on songera à vous. Si jusque-là vous n’avez pas de quoi vivre, prenez toujours ceci en attendant...

La somme, vous comprenez, était minime, mais eût permis à la rigueur à mon Kopéïkine d’attendre les décisions ultérieures. Mais le luron n’entendait pas de cette oreille. Il s’attendait à ce qu’on lui alignât quelques billets de mille. « Voilà pour vous, mon brave, donnez-vous du bon temps ! »Au lieu de cela, on le priait de prendre patience. Et le gaillard n’avait plus, en tête, qu’Anglaises, soufflés et côtelettes ! Il descendit tout penaud l’escalier, comme un caniche échaudé s’enfuit, l’oreille basse et la queue entre les jambes. Il commençait à prendre goût à la vie de Pétersbourg... et maintenant, adieu les douceurs ! Et mon Kopéïkine était encore jeune, robuste, doué d’un appétit de loup.

155 R : ... qui a nom demain. « Ma foi, se dit-il, advienne que pourra, je m’en vais de ce pas au comité et je ne mâcherai pas les mots à ces messieurs ! — « Et, de fait, le gaillard s’entendait à tracasser les gens : l’insolence lui tenait lieu d’esprit. Il arrive devant le comité.

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