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VI


Une fois à Mayence, nous pensions nous reposer quelques jours et fraterniser avec les bourgeois. On s’était logé dans les casernes, dans les églises et les magasins de cette ville patriote, pour être à son aise ; quelques régiments d’infanterie et de cavalerie restaient seuls campés aux environs sur les deux rives ; nos commissaires des guerres visitaient aussi les greniers, et prenaient connaissance de toutes les provisions qui pouvaient servir en cas de besoin.

Mais, comme on s’arrangeait de la sorte, la nouvelle arriva que les Prussiens, en descendant le cours de la Moselle, s’étaient arrêtés à Coblentz et qu’ils occupaient déjà cette place, à vingt-deux lieues sur notre gauche. Ce fut une indignation générale dans l’armée ; Custine reprochait à Kellermann, chargé par Dumouriez de poursuivre les Prussiens, de n’avoir pas suivi leur retraite de Verdun à Coblentz ; il ne se gênait pas de le dire, et dénonça même Kellermann à la Convention, déclarant que tout chef en faute devait passer devant une cour martiale.

Je ne sais pas s’il avait raison, mais je sais qu’à l’arrivée de cette mauvaise nouvelle, au lieu de nous reposer il fallut reprendre la pelle et la pioche pour travailler aux fortifications, élever des redoutes, en face de Weissenau, Dalheim, Marienborn, et même de l’autre côté du Rhin, autour de la petite ville de Cassel ; car, avant nous, Mayence n’avait qu’une tête de pont sur la rive droite du fleuve ; c’est nous qui l’avons fortifiée de ce côté, avec de grosses pierres qu’on amenait par eau d’un vieux village en ruines appelé Gustavenbourg. Dans cet endroit, le fleuve a plus de mille pas ; il fait un bruit terrible en avant du pont de bateaux, en se brisant contre des poutres plantées contre le courant. Des milliers de brouettes allaient et venaient sur le pont ; et comme le temps était aussi mauvais pour les Prussiens que pour nous, chacun se consolait de ses misères.

Mais les fédérés parisiens s’indignaient contre le général Custine, disant qu’ils s’étaient engagés pour combattre, et non pour remuer la terre. La vérité, c’est que tous ces malheureux, tous pleins de courage, n’avaient aucune force et qu’ils périssaient à la peine, comme des mouches ; des trois bataillons de fédérés, formant ensemble dix-huit cents hommes, il en restait deux cent cinquante un an après ; cela venait sans doute du mauvais air, de la mauvaise nourriture et de toutes les souffrances du peuple, dans une ville où l’on ne s’inquiétait que des plaisirs de la cour. Qu’est-ce qu’on peut savoir ?

Je me rappelle que ma sœur Lisbeth, qui demeurait avec son bataillon dans la vieille église de Saint-Ignace, donnait raison à ces Parisiens, et que je manquai de me fâcher, parce qu’elle avait l’air de leur faire croire que nous n’avions jamais eu de travail semblable aux Baraques, et que nous étions des gens d’une condition élevée. Alors je la regardai de travers et je lui dis devant eux :

– Je me souviens pourtant, citoyenne Lisbeth, que dans un temps les corvées ne manquaient pas, et que nous aurions été bien heureux d’avoir d’aussi bonnes pioches pour travailler à la terre.

J’allais lui parler de la mendicité, quand elle me cria furieuse :

– Tais-toi !... va-t’en !...

Et son mari, le sergent Marescot, me coupa la parole, approuvant les hommes libres qui ne voulaient pas se rabaisser comme des galériens à traîner la brouette. Voilà pourtant d’où viennent les pires aristocrates : d’anciens mendiants qui sont honteux de travailler ! Mais je ne veux rien dire de plus sur tout cela ; chaque homme de bon sens pensera le reste.

Ce même soir, je revenais de Cassel avec mon bataillon ; nous défilions sur le pont, tout couverts de boue, et je ne songeais plus à la dispute du matin, quand, en approchant de la jetée, nous vîmes une grande quantité de troupes qui remontaient vers Oppenheim. C’étaient deux ou trois bataillons des Vosges, les ci-devant Durfort-dragons, devenus le 4e de chasseurs, quelques pièces de campagne, et derrière, les fédérés de la section des Quatre-Nations. Ils longeaient le Rhin.

Et comme nous débouchions sur le quai, la voiture de ma sœur arrivait au milieu des fédérés, qui riaient et criaient :

– En route !... En route !...

Lisbeth, me voyant passer tout couvert de boue, la pioche et la pelle sur l’épaule, me dit alors d’un air moqueur :

– Eh bien ! grosse bête, tu vois qu’à force de crier, on a tout de même ce qu’on veut. Pendant que vous piocherez, nous irons réquisitionner sur la rive droite, avec Neuwinger.

J’allais lui répondre, quand Marescot, s’approchant sans me regarder, lui dit :

– Cette voiture est trop chargée, il faut jeter toutes les caisses vides dehors, sur la route. Nous n’avons pas trop de place, on mettra tout dans la paille.

Je compris aussitôt que le gueux n’avait que l’idée de piller. Lisbeth, tirant le cheval par la bride et lui donnant un coup de fouet, continua son chemin ; et moi je rentrai dans notre caserne de la Capuzinerstrasse me sécher et me reposer.

Ce soir-là, 23 octobre 1792, Houchard, avec ses Montmorency-dragons, passa le fleuve à Cassel et remonta la rive droite du Mein jusqu’à Hochheim, pendant que Neuwinger avec quinze cents hommes gagnait le pont d’Oppenheim, pour remonter ensuite le Mein à gauche. De cette façon ils allaient surprendre Francfort sur les deux rives à la fois ; Neuwinger ayant un détour à faire, Houchard arriva le premier. C’est ce que nous apprîmes le lendemain 24.

Je n’ai jamais pu savoir pourquoi nous allions là, si ce n’était pas pour frapper des contributions, car nous n’avions rien à faire sur la rive droite du Rhin. Nous n’étions pas en guerre avec l’empire germanique, mais seulement avec la Prusse, l’Autriche et leurs alliés ; c’était donc contraire à la justice d’aller rançonner des gens qui ne nous avaient fait aucun mal ; c’était aussi très imprudent, puisque cette attaque pouvait forcer la diète à se déclarer contre nous et nous mettre toute l’Allemagne sur le dos ; mais rien n’arrête les pillards ; l’idée de happer le bien des autres leur trouble la cervelle. Nous apprîmes donc que Houchard ayant paru le premier devant la porte de Bœkenheim, les magistrats étonnés avaient député vers lui, pour savoir ce que les Français désiraient, et qu’il avait répondu : « Des rafraîchissements ! » Mais Neuwinger, arrivant ensuite sur l’autre rive, avait fait braquer ses canons sur la porte de Sachsenhausen, en sommant la place de se rendre, et les riches banquiers dont cette ville est remplie s’étaient dépêchés de lui faire ouvrir, pour éviter de plus grands malheurs. Nous étions entrés en triomphe, et tout de suite Neuwinger et Houchard avaient occupé l’hôtel de ville, pour frapper, au nom du général Custine, une contribution forcée de deux millions de florins sur les habitants de Francfort, et particulièrement sur les riches.

En apprenant cela, chacun de nous comprit que ce n’était plus la guerre d’un peuple libre qui réclame et défend les droits de l’homme, mais une guerre de despotes pour dépouiller les peuples et les réduire sous notre domination ; toute la nation le comprit. Depuis ce temps, Custine, malgré ses victoires, était noté par le comité de surveillance générale à Paris ; on disait qu’il avait soulevé la haine de l’Allemagne contre nous ; qu’il nous avait fait passer pour des voleurs, et on avait raison. Quand un général fait fusiller les pillards, il ne doit pas leur donner le mauvais exemple. Custine a reconnu cela plus tard à ses dépens.

Les Prussiens et les Hessois passèrent alors le Rhin à Coblentz, et s’étendirent le long de la Lahn, à dix ou douze lieues de Francfort sur la gauche ; ils prirent de bonnes positions à Nassau, Dietz et Limbourg ; leur plan était de descendre d’un coup sur le Mein, entre Francfort et Mayence, et de couper notre corps d’armée en plusieurs tronçons. Tout le monde voyait cela, car les cartes du pays ne manquaient pas ; tous les officiers et même les soldats se disaient :

– Voilà ce qu’ils veulent faire !...

Custine avait nommé le major van Helden, un Hollandais, commandant de Francfort. Houchard et Neuwinger étaient revenus en laissant là-bas une garnison de dix-huits cents hommes ; mais ils n’avaient pas rapporté l’argent des contributions forcées, parce que les marchands de Francfort avaient député des notables vers la Convention nationale, pour réclamer contre le pillage de leur ville.

Ces notables devaient représenter que la république n’était pas en guerre avec l’empire germanique, mais seulement avec le roi de Bohême et de Hongrie, le roi de Prusse et l’électeur de Hesse ; que Francfort, ville libre impériale, n’avait rien à démêler dans nos affaires, et que nous avions assez d’ennemis, sans nous mettre encore la diète germanique sur les bras, pour une misérable somme d’argent réclamée contre toute justice.

Cela tombait sous le bon sens. Malheureusement, bien peu de Français alors savaient ces choses ; on nous avait élevés dans l’ignorance et nous ne connaissions pas même l’état de nos voisins ; tous les Allemands : Prussiens, Autrichiens, Hessois, Bavarois, Saxons, Tyroliens et même les Hongrois ne faisaient qu’un seul peuple pour nous ! La seule différence que nous voyions entre les Allemands, c’étaient les habits bleus et les habits blancs, le drapeau jaune avec l’aigle à deux têtes, et le drapeau avec l’aigle noire, les chapeaux pointus et les petits bonnets bleu de ciel. Quand on songe à ces misères, cela fait frémir.

Vers le milieu du mois de novembre 1792, Houchard et Meunier partirent un soir avec de la cavalerie et quelques bataillons de volontaires, par le pont de Cassel. Ils allaient attaquer les Prussiens à Limbourg. L’ennemi fut surpris et bousculé ; les hussards de la liberté se firent honneur dans ce combat ; ils ramenèrent des prisonniers et des canons.

Brunswick recula jusqu’à Montabour. Meunier se fortifia dans Kœnigstein avec quatre cents hommes, pour observer l’ennemi de plus près, mais l’affaire n’eut pas d’autres suites ; le froid venait, les gelées blanches couvraient tout le pays ; les Prussiens et les Hessois eux-mêmes venaient de se cantonner dans les villages autour d’Ems, Kirberg et plus loin ; on pensait que ce serait la dernière rencontre de l’année.

Nous étions pourtant bien loin de notre compte, car c’est en ce temps que nous apprîmes l’invasion de la Belgique par Dumouriez, la grande victoire de Jemmapes, la prise de Mons, de Tournay, de Bruxelles, de Gand et d’Anvers, enfin la conquête des Pays-Bas jusqu’à la Meuse.

Notre bataillon logeait alors dans une grande bâtisse toute décrépite et vermoulue, qu’on appelait le couvent des capucins ; elle avait une cour où l’on faisait l’appel, de petites chambres carrées autour, toutes pareilles, deux grands dortoirs, une salle à manger, une cuisine magnifique, des corridors vitrés et un petit clocher couvert d’ardoises. C’était vieux comme les rues de Mayence ; nous logions à trois ou quatre dans chaque petite chambre, et nous restâmes là jusqu’au grand bombardement, où le vieux nid se mit à brûler comme un torchon de paille. Quand le tambour résonnait dans les vieux corridors, on aurait dit que tout allait tomber ensemble ; et même aujourd’hui j’ai du plaisir à me représenter nos grands chapeaux à cornes, nos uniformes bleus à revers rouges allant et venant dans ces vieilles galeries, et de me rappeler la Marseillaise, le Ça ira, qui faisaient grelotter les vitres.

Le soir, en rentrant de travailler aux redoutes, on se réunissait dans la cuisine ; le bois ne manquait pas, on jetait des bûches entières au feu ; la flamme montait dans la grande cheminée noire et tourbillonnait autour du cercle, où l’on riait, où l’on rêvait, où chacun racontait ce qu’il avait appris.

C’est là que nous arrivaient les nouvelles et qu’on lisait le bulletin de la Convention nationale. Un camarade, le premier venu, montait sur un banc et criait :

– Écoutez !

Il se mettait alors à lire, disant ceci ou cela sur chaque article ; les uns approuvaient, les autres contredisaient ; finalement tous criaient :

– Écoutez donc !... Écoutez donc, que diable ! Que chacun pense ce qu’il voudra !...

Il faut savoir que la Convention, après avoir proclamé la république, s’était tout de suite divisée en trois partis : celui des montagnards, celui des girondins et celui du Marais.

Les montagnards voulaient la république une et indivisible, l’égalité des droits pour tous et la destruction de tout ce qui restait du vieux régime. Ils voulaient d’abord l’égalité et s’appuyaient naturellement sur le peuple, qui tenait à cela bien plus encore qu’à la liberté, parce qu’il avait cruellement souffert durant des siècles de toutes les inégalités qu’on voyait en France avant 89, et qu’enfin l’égalité c’est la justice.

Les girondins, eux – j’entends les républicains de la Gironde, car dans ce parti se trouvaient beaucoup de royalistes qui n’avaient fait que changer leur cocarde, en attendant l’occasion de trahir la république, – les vrais girondins mettaient la liberté par-dessus tout. Ils représentaient la grosse bourgeoisie, le grand commerce de mer, les grandes fabrications, enfin les richesses de toutes sortes, et voulaient une république où les bourgeois mèneraient tout. – Et comme le peuple de Paris les gênait, comme il avait poussé la Constituante et la Législative en avant, chaque fois que ces assemblées avaient essayé de reculer, ils pensaient à transporter la Convention en province, soit à Bourges, soit ailleurs, pour se débarrasser du peuple qui soutenait les montagnards, et faire voter à leur majorité le gouvernement qui leur convenait.

Ceux qu’on appelait gens du Marais, à trois ou quatre cents, remplissaient le milieu de l’assemblée ; c’étaient presque tous de bons républicains, mais les gazettes innombrables de la Gironde qui ne cessaient d’exciter la jalousie des départements contre Paris, leur avaient représenté les Parisiens comme des brigands et les montagnards comme des chefs de bandits. Il faut dire aussi que les massacres de septembre les avaient épouvantés ; c’était bien naturel ! Ces gens avaient donc peur ; et, tout en se méfiant des girondins, parce qu’ils en reconnaissaient un bon nombre pour être d’anciens royalistes, ils votaient pourtant avec eux dans la crainte des montagnards.

On pense bien qu’avec des idées pareilles la Montagne et la Gironde ne pouvaient pas s’entendre ; d’autant plus qu’en ce temps ces choses n’étaient pas claires comme je vous les raconte ; les plus malins eux-mêmes s’y trompaient ; à force d’avoir été trahis, on ne voyait partout que des traîtres. Aussi les disputes recommençaient chaque jour, tantôt sur un chapitre, tantôt sur un autre. Les girondins accusaient les montagnards d’avoir fait les massacres de septembre, de viser à la dictature et de pousser la révolution dans les excès, pour en dégoûter la nation et mettre Philippe-Égalité sur le trône ; les montagnards accusaient les girondins de vouloir diviser la France en une masse de petites républiques, de préparer la guerre civile en excitant la province contre Paris, et de conspirer avec les royalistes pour rétablir la vieille monarchie ! Enfin comme il arrive toujours lorsque la défiance et la colère vous emportent, on allait beaucoup trop loin des deux côtés.

Les trois quarts de ces accusations n’avaient pas le sens commun, nous le savons maintenant, mais alors on y croyait ; et quand les gazettes les répandaient dans le pays, cela faisait des disputes terribles jusque dans les moindres villages.

Nous autres, dans notre capucinière, nous criions quelquefois tellement pour ou contre, tous ensemble, que la vieille baraque en tremblait.

Une chose qui me revient aussi, c’est notre étonnement à tous, volontaires et soldats de ligne, lorsque arrivèrent les nouvelles de la Belgique.

Jusqu’alors nous avions été les premiers conquérants de la république, nous avions enlevé Spire, Worms, Mayence, Francfort, et quand les gazettes parlaient de nous, avec enthousiasme, quand on nous appelait « l’armée conquérante de Mayence », nous trouvions cela tout simple ; rien n’était trop beau pour nous. Mais quand ces mêmes gazettes commencèrent à ne plus parler que de Dumouriez, de Beurnonville, de Valence, de Philippe-Égalité, de la fameuse bataille de Jemmapes, des coups d’éclat de Chamboran, de Berchigny, etc., des canons, des drapeaux enlevés, des villes qui se rendaient, alors cela nous agaçait jusqu’au bout des ongles ; nous aurions voulu tomber sur les Prussiens sans retard, pour rattraper notre rang. Tous les anciens du bataillon disaient qu’on nous laissait moisir, plusieurs soutenaient même que Dumouriez nous avait jeté les Prussiens et les Hessois sur le dos, pour faire son coup de Belgique et s’attirer l’honneur d’être le premier général de la nation, que c’était un aristocrate, un véritable intrigant.

Pour ma part, ce que je puis dire, c’est que cette masse de Prussiens qu’on avait laissés s’échapper, au lieu de les exterminer en Champagne, campait alors à quelques lieues de nous et qu’ils étaient plus de cinquante mille dans nos environs, le long du Rhin. Dumouriez avait fait comme tous les généraux qui se débarrassent d’une partie des ennemis pour venir à bout de l’autre ; il nous avait laissé la plus lourde charge. De sorte que dans le moment où les vainqueurs des Autrichiens en Belgique commençaient à se reposer et à jouir de leur gloire, notre campagne devenait plus dangereuse, et que nous risquions non seulement de perdre Francfort, mais d’être bloqués dans Mayence.

Dans la dernière quinzaine de novembre on nous fit sortir presque tous de Mayence et passer le Rhin à Cassel ; il ne resta que trois ou quatre mille hommes pour le service de la place, et tout le reste de l’armée se répandit le long du Rhin. Nous campions autour de Costheim, de Weilbach, d’Heidersheim, de Hœchst, de Sassenheim ; notre principale force était à Hœchst. Le bataillon de la montagne avec les 2e et 3e bataillons des Vosges bivaquaient en avant-garde sur le plateau de Bockeinheim, derrière une grande forêt.

Nous voyions Francfort à deux lieues au-dessous de nous, sur notre droite, avec ses jardins, ses grandes allées de peupliers, ses maisonnettes vertes et rouges répandues au loin, ses fossés remplis d’eau, ses églises, ses grandes rues, le Mein tout couvert de bateaux ; et de l’autre côté de la rivière, la même répétition de jardins magnifiques, de fontaines et de gloriettes. Quelles richesses renferme une ville pareille ! comme tout va, vient, court et se remue pour gagner de l’argent, quelle vie !... Et quand on pense qu’une poignée de soldats, conduits par un pillard, peut troubler le travail de tant de gens laborieux ! C’est comme ces frelons qui entrent de force dans une ruche pour en manger le miel et tout ravager ; mais Custine ne voyait pas plus loin : c’était un général.

Nous autres, au milieu de ce pays vignoble, nous bivaquions dans la montagne et je me rappelle que Jean Rat disait que nous ferions mieux de descendre à Francfort et de prendre ce qui nous conviendrait dans cette ville.

Le bruit courait aussi que les Prussiens allaient nous attaquer, et c’est en ce temps que j’ai vu faire les plus grands abatis d’arbres pour couvrir notre ligne. Les bataillons d’avant-garde n’avaient pas besoin de prendre la pioche ou la hache, nous étions en sentinelle pour avertir l’armée s’il se présentait quelque chose et nous défendre en attendant le renfort ; mais derrière nous, sur une ligne de trois à quatre lieues, entre Hœchst, Sassenheim et Soulzbach, nous voyions les haches et les pioches de milliers d’hommes reluire, les forêts, les vergers s’abattre, les tas de terre jaune s’élever et s’étendre d’une hauteur à l’autre, à travers les ravins et les vallons ; nous voyions les voitures et les brouettes monter et descendre le long des talus ; les officiers à cheval encourager leurs soldats, les petites pièces, attelées de cinq ou six chevaux, grimper sur les retranchements à travers la boue épaisse, et puis se placer dans leurs petits carrés de terre ; et malgré la distance nous entendions cette grande rumeur de milliers d’hommes qui travaillent ; c’était un bruit lointain, confus, qui ne finissait pas.

Cela dura neuf jours.

Nous ne suivions pas l’exemple des Prussiens qui s’étaient cantonnés à Limbourg et que Houchard avait surpris dans leurs villages, nous campions sous nos tentes. Lorsqu’on est en guerre, il faut ouvrir l’œil ; ceux qui prennent trop leurs aises s’endorment. Il vaut mieux avoir froid et rester toujours bien éveillé.

Donc les choses étaient ainsi, quand, le 29 novembre au matin, pendant que nous faisions la soupe, tout à coup au fond du ciel, sur notre droite, de grandes lignes bleues se montrèrent suivant tous les chemins et tous les sentiers qui descendaient à Francfort. Ces lignes étaient bien encore à trois lieues de nous ; mais, dans notre bataillon, tous les vieux soldats rengagés comme volontaires et qui connaissaient la signification des choses disaient :

– C’est l’ennemi !

Plusieurs même allaient jusqu’à reconnaître la cavalerie ; et la main étendue, ils nous expliquaient ces lignes qui n’avaient pas l’air de bouger, mais qui s’avançaient tout de même lentement. Vers deux heures nous les voyions déjà qui s’étendaient de Hombourg à Oberwesel, sur l’autre versant des montagnes ; le fourmillement des baïonnettes et les éclairs des casques nous apprenaient en même temps qu’ils étaient bien quarante à cinquante mille hommes, mais personne ne pensait pourtant que le roi Frédéric-Guillaume et Brunswick, échappés de l’Argonne par la grâce de Dumouriez, se trouvaient là pour tâcher de prendre leur revanche : nous l’avons su plus tard !

Custine en ce moment était à Mayence ; Houchard, aux environs de Hœchst, près du Mein, commandait le camp ; notre commandant Meunier était à Kœnigstein ; le premier capitaine Jordy d’Abreschwiller envoya tout de suite prévenir Houchard de ce qui se passait. Je le vois encore accourir avec le colonel du génie Guy-Vernon et deux ou trois jeunes officiers d’état-major ; ils longèrent le village au galop et s’avancèrent jusqu’au bord du plateau en face de Bergen ; là se trouvaient tous les vieux du 1er bataillon de la montagne et de ceux des Vosges, avec la moitié des paysans de Bockenheim, en train de regarder ce mouvement de l’ennemi. Houchard, le colonel du génie et les autres regardèrent en silence. Un des jeunes officiers dit :

– Ils se concentrent à Bergen.

Et Houchard lui répondit :

– Oui, ce sont des habits blancs, l’affaire sera pour demain.

En même temps il se retourna vers Jordy et lui dit :

– Vous ferez observer tous ces mouvements, capitaine, et vous m’en préviendrez d’heure en heure.

Ensuite il repartit ventre à terre, les autres à sa suite ; et tout ce jour du 29 nous ne vîmes rien de nouveau ; l’ennemi continua de marcher dans la même direction ; les habits blancs et les habits bleus se réunissaient sur une longue montagne au-dessus de Francfort.

Cette nuit-là, des milliers de feux de bivac autour de Bergen éclairèrent le ciel sombre ; rien ne bougeait, les Prussiens se reposaient ; mais des lumières innombrables couraient dans la ville, à travers les jardins et le long du Mein. Vers trois heures après minuit, comme j’étais en sentinelle, voyant cette agitation dans Francfort, au milieu du silence je pensai qu’on ne pouvait pas se fier aux Allemands ; qu’ils tenaient tous ensemble contre nous et qu’il se préparait quelque chose. Nous étions maîtres de la ville, c’est vrai ; nous avions deux mille hommes de garnison dans la place et naturellement les postes étaient doublés ; malgré cela, deux mille hommes ne pouvaient pas défendre une aussi grande étendue de vieux remparts, surtout si les bourgeois et le peuple tenaient avec l’ennemi. Notre petite armée de quinze à vingt mille hommes ne pouvait pas non plus livrer bataille à cinquante mille ; il nous fallait du renfort. Ces idées et beaucoup d’autres me passèrent alors par la tête.

Pourtant rien ne bougea dans la nuit, et seulement le lendemain, entre neuf et dix heures, le tocsin de Francfort se mit à sonner ; des coups de fusil partirent à droite et à gauche dans la rue ; bientôt ce fut une véritable fusillade ; tout était en révolution. Les Prussiens n’attendaient que cela ; pendant que le peuple et la garnison se battaient, eux, ils descendirent se faire ouvrir les portes. Nous aurions bien voulu courir au secours de nos camarades, mais nous ne pouvions pas dégarnir les postes, sans risquer d’être coupés. Le feu roulant continuait dans la place ; les ouvriers : tisserands, chaudronniers, menuisiers, cordonniers, tailleurs, tous les corps de métiers poussés par les bourgeois qui restaient tranquillement chez eux, et des tas de paysans du Nassau, presque tous vignerons, livraient bataille à nos volontaires.

À midi, plusieurs coups de canon nous avertirent que les Prussiens, arrivés au bas des glacis, étaient sous le feu de la place et que le commandant van Helden se défendait solidement. Mais quoi faire quand un peuple ne veut plus de vous et qu’il se soulève en masse ? Et puis comment défendre tous ces jardins parsemés de baraques et de maisonnettes, de palissades et de haies, qui s’étendaient jusque près des fossés et qui permettaient à l’ennemi de s’approcher sans être découvert ? Qu’est-ce que deux mille hommes peuvent entreprendre contre cent mille ?

Plus tard on aurait mis le feu dans la place pour faire réfléchir les bourgeois, mais ce n’était pas encore la mode en ce temps-là, on avait encore de l’humanité ; toute la France avait crié contre Jarry qui s’était permis de brûler un village de Belgique.

Enfin, comme nous regardions de loin ce triste spectacle sans savoir au juste ce qui se passait, écoutant la fusillade, les coups de canon, le tocsin, et frémissant de colère d’être cloués dans notre position, voilà que sur les deux heures une colonne de sept à huit mille Prussiens descendent de Bergen, le fusil sur l’épaule, en allongeant le pas de notre côté. Ils marchaient en colonne d’attaque par demi-bataillons.

Le capitaine Jordy et les commandants des 2e et 3e bataillons des Vosges nous firent aussitôt former sur trois rangs, un peu en arrière de la pente pour nous couvrir et nos six petites pièces dans les intervalles. Nous attendîmes ainsi, l’arme au pied, après avoir chargé. Les autres avançaient en bon ordre, leurs drapeaux avec l’aigle noire au milieu de chaque ligne ; et comme ils arrivaient au fond du vallon, un officier d’état-major accourt au galop apporter l’ordre d’évacuer la position.

Chacun doit comprendre notre indignation de tourner le dos aux Prussiens, mais l’ordre était clair, et sans perdre de temps, on descendit par files du côté de Hœchst, emmenant nos pauvres pièces qui n’avaient pas même tiré un coup de canon.

Enfin nous étions en route, et déjà hors du village, voyant une colonne prussienne se glisser entre notre position et Francfort pour couper la retraite à la garnison, sur la grande chaussée de Griesheim, qui longe le Mein, lorsqu’un autre officier d’état-major nous arrête à mi-côte, donnant l’ordre de reprendre Bockenheim où les Prussiens venaient d’arriver et s’apprêtaient à nous fusiller par derrière. Malgré tout, l’ordre de remonter nous fit plaisir, d’autant plus que deux bataillons de grenadiers venaient soutenir notre attaque.

Nous remontâmes donc, et les Prussiens furent tellement étonnés de nous voir revenir sur eux à la baïonnette, criant comme des loups « Vive la république », qu’ils se laissèrent culbuter jusqu’au bas de la côte, et que nous en massacrâmes trois ou quatre cents dans le village. En même temps les grenadiers arrivèrent avec deux pièces de canon, que l’on mit en batterie au bord du plateau, nous derrière pour les soutenir, et la colonne prussienne qui filait entre Bockenheim et Francfort, croyant qu’elle n’avait plus rien à craindre de notre côté, puisque le village était évacué, cette colonne fut mitraillée d’une façon si terrible qu’elle se débanda dans les jardins, laissant des quantités de morts et de blessés le long de sa route.

Neuwinger arrivait en ce moment avec neuf mille hommes au secours de la garnison ; il se déployait en avant des glacis, et les Prussiens furent pris entre deux feux. Cela montre bien que la guerre n’est qu’un pur hasard : le premier ordre que nous avions reçu d’évacuer le village venait de Houchard, et Custine, arrivant au galop de Mayence, nous avait aussitôt ordonné de le reprendre. Si nous étions restés en place, les Prussiens ne se seraient pas risqués entre notre position et Francfort, en nous laissant derrière eux pour les mitrailler ; cela tombe sous le bon sens ; ils perdirent là douze à quinze cents hommes par une mauvaise chance.

Malheureusement Neuwinger arrivait aussi trop tard pour sauver la garnison ; le peuple de Francfort avait livré les portes à l’ennemi ; deux bataillons, entourés par les ouvriers, les paysans, les Prussiens et les Autrichiens, avaient mis bas les armes ; deux autres seulement avaient pu se faire jour, le major van Helden en tête, jusque sur les glacis. Ces deux bataillons, ayant rejoint Neuwinger, battirent en retraite le long du Mein, et tous les postes des hauteurs voisines se replièrent à mesure.

Houchard lui-même, avec un escadron de ses chasseurs, vint nous ramener. C’était un brave soldat, mais qui ne savait pas toujours ce qu’il faisait ; il avait besoin, pour donner des ordres, de voir les choses sous ses yeux ; ce qu’il ne voyait pas il n’y pensait plus, ou bien il y pensait trop tard, c’est la cause de ses malheurs.

Une fois en retraite et les Prussiens à Francfort, nos abatis, nos tranchées et tous nos travaux le long du Mein se trouvaient tournés, il fallut donc se dépêcher de les abandonner.

Vers cinq heures du soir, on reprit position entre Sassenheim et Soulzbach. Les Prussiens nous suivaient ; l’arrière-garde tiraillait. On mit huit pièces en avant du village de Rœdelheim, et l’ennemi, qui se figurait nous pousser jusqu’à Mayence, en arrivant là fut reçu par quelques décharges à mitraille, qui le dégoûtèrent de nous serrer d’aussi près.

Nous restâmes en position toute cette nuit, pour attendre la bataille. Custine, Biron, Beauharnais, Houchard, se trouvaient réunis ; ils délibérèrent jusqu’au matin, dans une grande tente tricolore où l’on avait allumé du feu. Mais le lendemain les Prussiens ne s’étant pas présentés, nous retournâmes à Mayence.

Dans les deux bataillons qui s’étaient échappés de Francfort se trouvaient Marescot et ma sœur Lisbeth ; ils avaient perdu leur cheval, leur charrette et tout leur butin, encore bien heureux d’avoir retiré leur peau de la débâcle.

Custine, qui se donnait toute la gloire des affaires quand elles allaient bien, et qui mettait sur le dos des autres toutes les fautes, lorsqu’elles tournaient mal, fit juger le commandant van Helden par une cour martiale, et ce brave homme, qui s’était défendu comme un lion, fut cassé !

Voilà comment finit notre conquête de Francfort ; et maintenant d’autres choses vont venir.
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