On peut, à Venise, se croire sur le tillac d'une superbe galère à l'ancre








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date de publication04.07.2017
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Venise 1833, par François René de Chateaubriand.
On peut, à Venise, se croire sur le tillac d'une superbe galère à l'ancre,
sur le Bucentaure, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous
apercevez à l'entour des choses admirables. Mon auberge, l'hôtel de
l'Europe, est placée à l'entrée du grand canal en face de la Douane
de mer, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu'on remonte
le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles,
si variés d'architecture, lorsqu'on se transporte sur la grande et
la petite place, que l'on contemple la basilique et ses dômes, le palais
des doges, les procurazie nuove, la Zecca, la tour de l'Horloge, le

beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et
aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à
l'azur du ciel et de la mer, les caprices d'un rêve ou les jeux d'une

imagination orientale n'ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri
peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, des

monuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays,

de tousles climats : c'est encore Venise.
Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien,
Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Pâris Bordone, les deux Palma,
sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d'antiques
précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur
magie extérieure ; et quand, à la clarté suave qui les éclaire, on découvre
les noms illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs voûtes,
on s'écrie avec Philippe de Comines : « C'est la plus triomphante cité
que j'aie jamais vue ! »
Et pourtant ce n'est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise
épouse de l'Adriatique et dominatrice des mers ; la Venise qui donnait
des empereurs à Constantinople, des rois à Chypre, les princes à la Dalmatie,
au Péloponnèse, à la Crète ; la Venise qui humiliait les Césars
de la Germanie, et recevait à ses foyers inviolables les papes suppliants ;
la Venise de qui les monarques tenaient à honneur d'être citoyens, à
qui Pétrarque, Pléthon, Bessarion léguaient les débris des lettres grecques
et latines sauvées du naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république
au milieu de l'Europe féodale, servait de bouclier à la chrétienté ;
la Venise, planteuse de lions, qui mettait sous ses pieds les remparts
de Ptolémaïde, d'Ascalon, de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ;
la Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers
; la Venise qui terrassait l'Orient ou lui achetait ses parfums,
qui rapportait de la Grèce des turbans conquis ou des chefs-d'oeuvre
retrouvés ; la Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de Cambrai
; la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts,
comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe,
Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de
diadèmes de fleurs.
Ce n'est plus même la cité que je traversai lorsque j'allais visiter les
rivages témoins de sa gloire ; mais, grâce à ses brises voluptueuses et
à ses flots amènes, elle garde un charme ; c'est surtout aux pays en
décadence qu'un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation
à Venise pour que l'existence y trouve ses délicatesses. La séduction
du ciel empêche d'avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu
attractive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts
dont on est environné. Les débris d'une ancienne société qui produisit
de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle,
ne vous laissent aucun désir d'avenir. Vous aimez à vous sentir mourir
avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n'avez d'autre soin que
de parer les restes de votre vie à mesure qu'elle se dépouille. La nature,
prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les
tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l'usage des

passionset l'enchantement des plaisirs.
Venise ne connut point l'idolâtrie ; elle grandit chrétienne dans l'île
où elle fut nourrie, loin de la brutalité d'Attila. Les descendantes des
Scipion, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de

Bethlèeem à la violence d'Alaric. A part de toutes les autres cités, fille aînée
de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête,
Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des

barbares. On n'y voit point non plus ce que l'on voit dans le nord et l'occident
de l'Europe, au milieu des progrès de l'industrie ; je veux parler
de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, ci
dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait
on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de con
ception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des

cahutes blanchies qui n'iraient pas au talon des gigantesques demeures des
Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la

poignée de plâtre qu'une réparation urgente a forcé d'appliquer contre
un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches

vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises
à sécher sur d'élégants balcons, que l'empreinte de la chétive main de
notre siècle.
Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma

destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron,

passèrent ! Que ne puis-je achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil
qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore dans ce moment mes
savanes floridiennes et se couche ici à l'extrémité du grand canal. Je
ne le vois plus ; mais à travers une clairière de cette solitude de palais,
ses rayons frappent le globe de la Douane, les antennes des barques,
les vergues des navires, et le portail du couvent de Saint-Georges
Majeur. La tour du monastère, changée en colonne de rosé, se

réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l'église est si fortement

éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les enclôtures

desmagasins de la Giudecca sont peintes d'une lumière titienne ; les

gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là,
assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va

s'éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ;

elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature.

J'ai essayé de peindre l'effet général de l'architecture de Venise ; afin
de me rendre compte des détails, j'ai remonté, descendu et remonte
le grand canal, vu et revu la place Saint-Marc.
Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le fabbrichepiù cos
picue di Venezia
du comte Cicognara fournissent le trait des

monuments ; mais les expositions ne sont pas nettes. Je me contenterai de
noter deux ou trois des agencements les plus répétés.
Du chapiteau d'une colonne corinthienne se décrit un demi-cercle
dont la pointe descend sur le chapiteau d'une autre colonne

corinthienne : juste au milieu de ces styles s'en élève une troisième, même
dimension et même ordre ; du chapiteau de cette colonne centrale parient
à droite et à gauche deux épicycles dont les extrémités se vont aussi
reposer sur les chapiteaux d'autres colonnes. Il résulte de ce dessin que
les arcs, en se coupant, donnent naissance à des ogives au point de leur
Intersection1, de sorte qu'il se forme un mélange charmant de deux
architectures, du plein cintre romain et de l'ogive arabe ou gothique
orientale. Je suis ici l'opinion du jour, en supposant l'ogive arabe gothique
ou moyenâgée d'origine ; mais il est certain qu'elle existe dans les
monuments dits cyclopéens : je l'ai vue très pure dans les tombeaux
d'Argos.
Le palais du Doge offre des entrelacs reproduits dans quelques autres
palais, particulièrement au palais Foscari : les colonnes soutiennent des
cintres ogives ; ces cintres laissent entre eux des vides : entre ces vides
l'architecte a placé deux rosaces. La rosace déprime l'extrémité des deux
ellipses. Ces rosaces, qui se touchent par un point de leur circonférence,
ans la façade du bâtiment, deviennent des espèces de roues alignées
sur lesquelles s'exalte le reste de l'édifice.
Dans toute construction la base est ordinairement forte ; le monument
diminue d'épaisseur à mesure qu'il envahit le ciel. Le palais ducal
t tout juste le contraire de cette architecture naturelle : la base, perde
légers portiques que surmonte une galerie en arabesque endentées
de quatre feuilles de trèfle à jour, soutient une masse carrée presque
nue : on dirait d'une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d'un
édifice renversé planté sur son léger couronnement et dont l'épaisse
racine serait en l'air.
Les masques et les têtes architecturales sont remarquables dans les
monuments de Venise. Au palais Pesaro, l'entablement du premier
étage, d'ordre dorique, est décoré de têtes de géants ; l'ordre ionique
du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui sortent horizontalement
du mur, le visage tourné vers l'eau : les unes s'enveloppent d'une
mentonnière, les autres ont la visière à demi baissée ; toutes ont des
casques dont les panaches se recourbent en ornements sous la corniche.
Enfin, au troisième étage, à l'ordre corinthien, se montrent des
têtes de statues féminines aux cheveux différemment noués.
A Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaïques, chargé
d'incohérentes dépouilles de l'Orient, je me trouvais à la fois à Saint-
Vital de Ravenne, à Sainte-Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur
de Jérusalem, et dans ces moindres églises de la Morée, de Chio et de
Malte : Saint-Marc, d'architecture byzantine composite est un monument
de victoire et de conquête élevé à la croix, comme Venise entière
est un trophée. L'effet le plus remarquable de son architecture est son
obscurité sous un ciel brillant ; mais aujourd'hui, 10 septembre, la
lumière du dehors, émoussée, s'harmonisait avec la basilique sombre.
On achevait les quarante heures ordonnées pour obtenir du beau temps.
La ferveur des fidèles, priant contre la pluie, était grande : un ciel gris
et aqueux semble la peste aux Vénitiens.
Nos voeux ont été exaucés : la soirée est devenue charmante ; la nuit
je me suis promené sur le quai. La mer s'étendait unie ; les étoiles se
mêlaient aux feux épars des barques et des vaisseaux ancrés ça et là.
Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni Polichinelles, ni Grecs,
ni barbaresques : tout finit. Une madone, fort éclairée au passage d'un
pont, attirait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévotement
leurs patenôtres ; de la main droite elles faisaient le signe de la croix,
de la main gauche elles arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge,
je me suis couché et endormi au chant des gondoliers stationnés sous
mes fenêtres.
J'ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus instruit des ciceroni
du pays : il sait par coeur les palais, les statues et les tableaux.
Le 11 septembre, visite à l'abbé Betio et à M. Gamba, conservateurs
de la bibliothèque : ils m'ont reçu avec une extrême politesse, bien que
je n'eusse aucune lettre de recommandation.
En parcourant les chambres du palais ducal, on marche de merveilles
en merveilles. Là se déroule l'histoire entière de Venise peinte par
les plus grands maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits.
Parmi les antiques, j'ai, comme tout le monde, remarqué le groupe du
Cygne et de Léda, et le Ganymède dit de Praxitèle. Le cygne est
prodigieux d'étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante. L'aigle
du Ganymède n'est point un aigle réel ; il a l'air de la meilleure bête
du monde. Ganymède, charmé d'être enlevé, est ravissant : il parle a
l'aigle qui lui parle.
Ces antiques sont posées aux deux extrémités des magnifiques salles
de la bibliothèque. J'ai contemplé avec le saint respect du poète un
manuscrit de Dante, et regardé avec l'avidité du voyageur la mappe
monde de Fra Mauro (1460). L'Afrique cependant ne m'y semble pas
aussi correctement tracée qu'on le dit. Il faudrait surtout explorer à
Venise les archives : on y trouverait des documents précieux.
Des salons peints et dorés, je suis passé aux prisons et aux cachots ;
le même palais offre le microcosme de la société, joie et douleur. Les
prisons sont sous les plombs, les cachots au niveau de l'eau du canal,
et à double étage. On fait mille histoires d'étranglements et de

décapitations secrètes ; en compensation, on raconte qu'un prisonnier

sortit gros, gras et vermeil de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité
il avait vécu comme un crapaud dans l'intérieur d'une pierre. Honneur
à la race humaine !quelle belle chose c'est !
Force sentences philanthropiques barbouillent les voûtes et les murs
des souterrains, depuis que notre Révolution, si ennemie du sang, dans
cet affreux séjour, d'un coup de HACHE, a fait entrer le jour
. En
France, on encombrait les geôles des victimes dont on se débarrassait
par regorgement ; mais on a délivré dans les prisons de Venise les
ombres de ceux qui peut-être n'y avaient jamais été ; les doux bourreaux
qui coupaient le cou des enfants et des vieillards, les bénins spectateurs
qui assistaient au guillotiner des femmes s'attendrissaient sur
les progrès de l'humanité, si bien prouvés par l'ouverture des cachots
vénitiens. Pour moi, j'ai le coeur sec ; je n'approche point de ces héros
de sensibilité. De vieilles larves sans tête ne se sont point présentées
à mes yeux sous le palais des doges ; il m'a seulement semblé voir dans
les cachots de l'aristocratie ce que les chrétiens virent quand on brisa
les idoles, des nichées de souris s'échappant de la tête des dieux. C'est
ce qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la lumière ; il en sort
vermine que l'on avait adorée.
Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux prisons de la ville ; il
est divisé en deux parties dans la longueur : par un des côtés entraient
les prisonniers ordinaires ; par l'autre les prisonniers d'État se rendaient
au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix. Ce pont est élégant à l'extérieur,
et la façade de la prison est admirée : on ne se peut passer de
beauté à Venise, même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons
font leur nid dans les fenêtres de la geôle ; de petites colombes, courtes
de duvet, agitent leurs ailes et gémissent aux grilles, en attendant
leur mère. On encloîtrait autrefois d'innocentes créatures presque
sortir du berceau ; leurs parents ne les apercevaient plus qu'à travers
les barreaux du parloir ou les guichets de la porte.

Une gondole m'a débarqué aux Frari, où nous autres Français accoutumés
au fait que nous sommes aux extérieurs grecs ou gothiques de nos églises-
nous sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de brique,
ingrats et communs à l'oeil ; mais à l'intérieur l'accord des lignes, la
disposition des masses produisent une simplicité et un calme de composition
dont on est enchanté.
Les tombeaux des Frari, placés dans les murs latéraux, décorent l'édifice sans
l'encombrer. La magnificence des marbres éclate de toutes
parts, des rinceaux charmants attestent le fini de l'ancienne sculpture
vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on lit ces mots :

Ici repose le Titien émule de Zeuxis et d'Apelles. Cette pierre est en face d’un des chefs-d'oeuvre du peintre.Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle titienne ; ce sépulcre est la répétition du monument que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui-même, et qu'il exécuta depuis pour l'archiduchesse Marie
Christine. Les restes de l'auteur de l’Hébé et de la Madeleine ne sont
pas tous réunis dans cette oeuvre : ainsi Canova habite la

représentation d'une tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe n'est que
son demi-cénotaphe.Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini.

Le portrait de l'Arioste est vivant. Le Titien a peint sa mère, vieille matrone du

peuple, crasseuse et laide : l'orgueil de l'artiste se fait sentir dans

l'exagération des années et des misères de cette femme.
A l’Académie des beaux-arts, j'ai couru vite au tableau de

l’Assomption, découverte du comte Cicognara : dix grandes figures d'hommes
au bas du tableau ; remarquez à gauche l'homme ravi en extase,

regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s'élève au centre d'un
demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cède
gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d'une
indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans
le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un
ange debout n'éprouve pas quelque sentiment d'un amour trop

terrestre. Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d'une
draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l'air ; ses yeux sont lèves
vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs

tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l'ouvrage : l'aspect
du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d'une vérité et d'une
vivacité de nature incomparables : je lui préfère pourtant la Présenta
tion de la Vierge au Temple
, du même peintre, que l'on voit dans la
même salle.
En regard de l'Assomption, éclairée avec beaucoup d'artifice, est le
Miracle de saint Marc, du Tintoret, drame vigoureux qui semble fouille
dans la toile plutôt avec le ciseau et le maillet qu'avec le pinceau.
Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthénon ; ces plat ici
avaient pour moi un triple intérêt : j'avais vu à Athènes les vides

laisses par les ravages de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés
dont je retrouvais les moulures à Venise. La destinée errante de ces
chefs-d'oeuvre se liait à la mienne, et pourtant Phidias n'a pas façonné
mon argile.
Je ne pouvais m'arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci,
de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n'est plus attachant que ces

ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices ; il vous admet
à son intimité ; il vous initie à ses secrets ; il vous apprend par quels
degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi
de voir comment il s'était trompé, comment il s'est aperçu de son erreur
et l'a redressée. Ces coups de crayon tracés au coin d'une table, sur
un méchant morceau de papier, gardent une abondance et une naïveté
nature merveilleuses. Quand on songe que la main de Raphaël s'est
promenée sur ces chiffons immortels, on en veut au vitrage qui vous
empêche de baiser ces saintes reliques.
Je me suis délassé de mon admiration à l'Académie des beaux-arts
par une admiration d'une autre sorte à Saints Jean et Paul ; ainsi l'on
se rafraîchit l'esprit en changeant de lecture. Cette église, dont

l'architecte inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano, est riche et vaste. Le
chevet où se retire le maître-autel représente une espèce de conque
debout ; deux autres sanctuaires accompagnent latéralement cette conque
: ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et séparés du chevet
des refends à rainures.
Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendramin, et de plusieurs
autres chefs de la république, reposent ici. Là se trouve aussi
peau d'Antoine Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle
on peut appliquer l'expression de Tertullien : une peau vivante. Ces
dépouilles illustres inspirent un grand et pénible sentiment ; Venise elle-même
magnifique catafalque de ses magistrats guerriers, double cercueil
de leurs cendres, n'est plus qu'une peau vivante.
Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en voilant la lumière
Saints Jean et Paul, augmentent l'effet religieux. Les colonnes
Innombrables apportées de l'Orient et de la Grèce ont été plantées dans
Ia basilique comme des allées d'arbres étrangers.
Un orage est survenu pendant que j'errais dans l'église : quand sonnera la trompette qui doit réveiller tous ces morts ? J'en disais autant sous Jérusalem, dans la vallée de Josaphat.
Après ces courses, rentré à l'hôtel de l'Europe, j'ai remercié Dieu
de m'avoir transporté des pourceaux de Waldmùnchen aux tableaux de Venise.

Nous sommes allés voir cet autre champ qui attend le grand laboureur.
Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église
élégante , des portiques et une cloître blanc. Des fenêtres du couvent
on aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et Venise ; un jardin
rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l'engrais se prépare encore
sous la peau fraîche d'une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée

àdes Franciscains ; elle conviendrait mieux à des religieuses
chantant comme les petites élèves des Scuole de Rousseau, « Heureuses

celles, dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d'avoir arrêté
leurs yeux sur le front d'un homme ! »
Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.
Fra Paolo est inhumé à l'entrée de l'église ; ce chercheur de bruit
doit être bien furieux du silence qui l'environne.
Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint-Michel avant d’être
transporté à la forteresse du Spielberg. Le président du tribunal où

comparut Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est enseveli dans Ie
cloître ; il ne sortira pas, lui, de cette prison.
Non loin de la tombe du magistrat, est celle d'une femme étrangère
mariée à l'âge de vingt-deux ans, au mois de janvier, elle décéda au
mois de février suivant. Elle ne voulut pas aller au-delà de la lune de
miel ; l'épitaphe porte : Ci revedremo. Si c'était vrai !
Arrière ce doute, arrière la pensée qu'aucune angoisse ne déchire le
néant ! Athée, quand la mort vous enfoncera ses ongles au coeur, qui
sait si dans le dernier moment de connaissance, avant la destruction
du moi, vous n'éprouverez pas une atrocité de douleur capable de

remplir l'éternité, une immensité de souffrance dont l'être humain ne peut
avoir l'idée dans les bornes conscrites du temps ? Ah ! oui, ci

revedremo !
J'étais trop près de l'île et de la ville de Murano pour ne pas visiter
les manufactures d'où vinrent à Combourg les glaces de la chambre
de ma mère. Je n'ai point vu ces manufactures maintenant fermées,
mais on a filé devant moi, comme le temps file notre fragile vie, un
mince cordon de verre : c'était de ce verre qu'était faite la perle pendante

au nez de la petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d'une
Vénitienne avait arrondi l'ornement d'une sauvage.
J'ai rencontré plus beau que Mila. Une femme portait un enfant
emmaillotté ; la finesse du teint, le charme du regard de cette

Muranaise, se sont idéalisés dans mon souvenir. Elle avait l'air triste et

preoccupé . Si j'eusse été lord Byron, l'occasion était favorable pour essayer
la séduction sur la misère ; on va loin ici avec un peu d'argent. Puis
j'aurais fait le désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de mon
succès et de mon génie. L'amour me semble autre chose : j'ai perdu
de vue René depuis maintes années ; mais je ne sais s'il cherchait dans
ses plaisirs le secret de son ennui.
Chaque jour après mes courses j'envoyais à la poste, et il ne

s'y trouvait rien : le comte Griffi ne me répondait point de Florence ; les papiers
publics permis dans ce pays d'indépendance n'auraient pas osé dire
qu'un voyageur était descendu au Lion blanc. Venise, où sont nées Ies
gazettes, est réduite à lire l'affiche qui annonce sur le même placard
l'opéra du jour et l'exposition du saint sacrement. Les Aldes ne sortiront
point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma personne le
défenseur de la liberté de la presse. Il me fallait donc attendre. Rentré
à mon auberge, je dînai en m'amusant de la société des gondoliers stationnés ,
comme je l'ai dit, sous ma fenêtre à l'entrée du grand canal;il
La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne jamais ; vêtus de soleil,
la mer les nourrit. Ils ne sont pas couchés et désoeuvrés comme les lazzaroni
à Naples : toujours en mouvement, ce sont des matelots qui manient
de vaisseaux et d'ouvrage, mais qui feraient encore le commerce
monde et gagneraient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté
de la gloire vénitiennes n'était passé.
A six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles attachées, la proue
terre, à des poteaux. Alors ils commencent à gratter et laver leurs
barchette aux Traghetti, comme des dragons étrillent, brossent et épongent
leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse cavale marine s'agite,
tourmente aux mouvements de son cavalier qui puise de l'eau dans
vase de bois, la répand sur les flancs et dans l'intérieur de la nacelle,
renouvelle plusieurs fois l'aspersion, ayant soin d'écarter l'eau de
surface de la mer pour prendre dessous une eau plus pure. Puis il
frotte les avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit château noir ;
y époussette les coussins, les tapis, et fourbit le fer taillant de la proue,
tout ne se fait pas sans quelques mots d'humeur, ou de tendresse,
adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.
La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe à la sienne : il
le peigne, secoue sa veste et son bonnet bleu, rouge ou gris ; se lave
le visage, les pieds et les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui
apporte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de pain et de
viande. Le déjeuner fait, chaque gondolier attend en chantant la fortune:

il l'a devant lui, un pied en l'air, présentant son écharpe au vent
servant de girouette, au haut du monument de la douane de mer.
A-t-elle donné le signal ? le gondolier favorisé, l'aviron levé, part debout
à l'arrière de sa nacelle, de même qu'Achille voltigeait autrefois, ou
qu'un écuyer de Franconi galope aujourd'hui debout sur la croupe d'un
destrier. La gondole, en forme de patin, glisse sur l'eau comme sur la
glace. Sia stati ! sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne
la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella
le demi-sequin que je lui laisse en allant, très certainement, remettre
Henri V sur le trône.

Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j'aimais tant Venise, quand
tout à coup je me suis souvenu que j'étais en Bretagne : la voix du sang
parlait en moi. N'y avait-il pas au temps de César, en Armorique, un
pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Venetica ? Strabon n'a-t-il
pas dit qu'on disait que les Vénètes étaient descendants des Vénètes
gaulois ?
On a soutenu contradictoirement que les pêcheurs du Morbihan
Etaient une colonie des pescatori de Palestine : Venise serait la mère
non la fille de Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui
d'ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont accouchées
mutuellement l'une de l'autre. Je regarde donc les Vénitiens comme
des Bretons ; les gondoliers et moi nous sommes cousins et sortis de
la corne de la Gaule, cornu Galliae.
Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner dans un café sur
le quai des Esclavons.


François René de Chateaubriand Mémoires d'outre-tombe, Paris, E. et V. Penaud 1849-1850.

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«architecte» est une personne physique obligatoirement inscrite à l’ordre. Tout «non-inscrit» ne peut porter le titre, donc IL ne...

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d\Cours d’espagnol et de danses tournois ludiques prêt de matériel...
«hacienda», face à une superbe plage de sable blanc, aménagée de transats et d’une grande piscine paysagée

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d\Albums
«le subtil Ulysse». Subtil tel est cet album, superbe réécriture du chant XVII (vers 290-328), le récit est soutenu par une illustration...

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d\Est un style qui naît en Italie à
«barroco». Contrairement à ce que la tradition, toujours reprise en ce domaine, tente de faire croire, le terme ne désigne pas d'abord...

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d\Adresse au destinataire (réel ou fictif) de celui-ci une demande...
«bien voyager» — du point où elle a pris forme, elle Peut gagner les réseaux plus étendus de conversation dans l’ensemble d’une organisation...








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