Première partie Les deux poètes








titrePremière partie Les deux poètes
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Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l’élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

– Voilà donc ce qu’est André de Chénier ? s’écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.

– Un poète retrouvé par un poète ! dit-il en voyant la signature de la préface.

– Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n’avoir rien fait qui fût digne d’être publié.

Lucien lut à son tour l’épique morceau de l’Aveugle et plusieurs élégies. Quand il tomba sur le fragment :

S’ils n’ont point de bonheur, en est-il sur la terre ?

il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s’étaient colorés, les vieux murs de la maison, fendillés, bossués, inégalement traversés par d’ignobles lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d’œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d’une fée. La Fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d’André Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien une grande dame qu’il courtisait. La Poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l’atelier où grimaçaient les singes et les ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n’avaient ni faim ni soif ; la vie leur était un rêve d’or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds, ils apercevaient ce coin d’horizon bleuâtre indiqué du doigt par l’Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit : « Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet espace d’or, d’argent ou d’azur. » En ce moment l’apprenti de l’imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l’atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s’avança vers eux en les saluant.

– Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce qu’il coûtera ?

– Monsieur, nous n’imprimons pas des manuscrits si considérables, répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.

– Mais nous avons cependant un très joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage pour estimer les frais d’impression.

– N’est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j’ai l’honneur...

– Oui, monsieur, répondit le prote.

– Je suis heureux, monsieur, dit l’auteur, d’avoir pu rencontrer un jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de l’intérêt que lui portait madame de Bargeton. David remarqua la rougeur et l’embarras de son ami, qu’il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur d’un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société d’agriculture.

– Eh bien ! Lucien, dit David quand le gentilhomme s’en alla, aimerais-tu madame de Bargeton ?

– Éperdument !

– Mais vous êtes plus séparés l’un de l’autre par les préjugés que si vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.

– La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les yeux.

– Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.

– Peut-être t’ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s’écria Lucien.

– Que veux-tu dire ?

– Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à m’impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n’y retournerais jamais si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont l’avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami, n’y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce soir pour m’entendre lire des vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez madame de Bargeton.

David serra violemment la main de Lucien, après s’être essuyé les yeux. Six heures sonnèrent.

– Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.

Il s’échappa, laissant David en proie à l’une de ces émotions que l’on ne sent aussi complètement qu’à cet âge, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province n’avait pas encore coupé les ailes.

– Cœur d’or ! s’écria David en accompagnant de l’œil Lucien qui traversait l’atelier.

Lucien descendit à l’Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la rue du Minage et la porte Saint-Pierre. S’il prenait ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne revenait plus à l’Houmeau par la porte Palet.

En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui séparait Angoulême de l’Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s’introduire dans l’hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé d’étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n’ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et ville basse ; mais il est d’autant plus nécessaire d’entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu’elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de cette histoire.

Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d’une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu’il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L’importance qu’avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d’une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes ; mais sa force d’autrefois constitue sa faiblesse aujourd’hui : en l’empêchant de s’étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l’ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s’y passa, le gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en préparant des routes. Mais le commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n’ignore la célébrité des papeteries d’Angoulême, qui, depuis trois siècles, s’étaient forcément établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d’eau. L’État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent au bas d’Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente ; puis les magasins d’eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l’Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le gouvernement, l’évêché, la justice, l’aristocratie. Ainsi, l’Houmeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu’une annexe d’Angoulême. En haut la noblesse et le pouvoir, en bas le commerce et l’argent ; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l’Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d’antiques familles bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochtone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. À peine si, après deux cents ans d’habitation, si après une alliance avec l’une des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d’hier dans le pays. Les préfets, les receveurs généraux, les administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants : les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais quant à les admettre chez elles, elles s’y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c’est vouloir le perdre. Cette prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d’un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d’une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l’éducation qu’on y reçoit. Les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile de concevoir combien l’esprit de caste influe sur les sentiments qui divisent Angoulême et l’Houmeau. Le commerce est riche, la noblesse est généralement pauvre ; l’une se venge de l’autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d’Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d’un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : « C’est un homme de l’Houmeau ! » En dessinant la position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de l’Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu’en tout autre endroit de la France. L’habitant de l’Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l’insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d’un durable État social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie en en froissant toutes les vanités. Un homme de l’Houmeau, fils d’un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en étaient les auteurs ? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et Tissot, Étienne et d’Avrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les libéraux comme les royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulême, mais qu’il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l’obscurité par de fatales circonstances, et dont l’influence détermina la destinée de Lucien.

Monsieur de Bargeton était l’arrière-petit-fils d’un jurat de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d’un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les Gardes de la porte, et fit un si grand mariage d’argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils de monsieur Mirault le Jurat, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, qu’il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte qu’il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi qu’une maison d’Angoulême, appelée l’hôtel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bargeton le Mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses droits utiles, et n’eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton ; il se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair comme tant d’autres ; tandis qu’en 1805, il fut très flatté d’épouser mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d’un gentilhomme oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu’il appartînt à la branche cadette d’une des plus antiques familles du Midi de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte l’illustre nom d’Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l’héritière de cette famille. Ce gentilhomme, cadet d’un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu’il exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des railleries pourvu qu’il entassât des écus, et que de temps en temps il pût amplifier son domaine. Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l’abbé Roze, se cacha dans le petit castel d’Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé l’hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l’éducation de sa fille, Anaïs, nommée Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non seulement l’abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l’italien et l’allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d’une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l’indépendance par la vie champêtre. L’abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l’esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s’élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l’étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu’il inspire. L’abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l’exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L’abbé Niollant communiqua sa hardiesse d’examen et sa facilité de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d’une mère de famille. Quoique l’abbé recommandât continuellement à son élève d’être d’autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d’elle-même, et conçut un robuste mépris pour l’humanité. Ne voyant autour d’elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s’admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l’aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l’habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l’esprit. N’étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, mais qui ne sied qu’aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à monsieur de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu’il ne lui aurait pas accordé deux liards au-delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L’abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu’il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l’abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l’esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s’en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu’elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s’enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n’aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu’il voulait rendre à sa fille, assez nul d’esprit et de volonté pour que Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l’épouser sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au père et à la fille ? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d’une remarquable impuissance d’esprit ; mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d’Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu’il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu’elle en pouvait tirer pour son propre bonheur : elle épousait un nom. Elle achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l’abri d’une raison sociale, et à l’aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Naïs fut séduite par la perspective d’une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu’il arrondissait avec amour ; mais en ce moment Monsieur de Nègrepelisse paraissait devoir écrire l’épitaphe de son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d’autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l’enfant. Quoique leur fortune n’excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l’héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son gendre mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d’habiter Angoulême, où les brillantes qualités d’esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d’une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu’il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n’est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s’y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu’à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des
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