2 L’invention de la cité-territoire. Politique du logement et aménagement du territoire en Belgique








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2.0.1. L’invention de la cité-territoire. Politique du logement et aménagement du territoire en Belgique



En 1872, Frédéric Engels identifie l’ « opposition de la ville et de la campagne » comme une des contradictions dont la résolution accompagnera l’avènement de la société socialiste. Au cours des XIXe et XXe siècles, et aujourd’hui encore, en Belgique comme dans la plupart des pays d’Europe occidentale, la modification du territoire reste dans une très large mesure caractérisée par le renforcement de cette contradiction. La grande masse des logements construits à l’adresse des populations à faible revenu, qu’ils aient été construits à l’aide de financements publics ou dans le cadre d’opérations privées, participent de l’ attachement nostalgique à un modèle territorial de tradition bourgeoise : la ville de pierre. Nous tenterons ici de rendre compte de l’apport décisif de quatre personnalités belges à une recherche qui vise à instruire la question de l’habitation – et en particulier de l’habitation du plus grand nombre - comme moment d’une exploration plus générale et plus nécessaire: d’une exploration dont le but est la découverte et la mise en œuvre de formes d’établissement territorial capables de réaliser le dépassement de l’ « opposition de la ville et de la campagne » hérité de trois siècles d’essor du capitalisme bourgeois.
En Belgique, Charles Vanderstraeten, Louis Bertrand, Louis Vander Swaelmen et Victor Bourgeois ont participé à quatre moments successifs de l’essor de la « grande ville » bourgeoise, cette grande ville qui tend à se déterminer comme « hypertrophie de la ville bourgeoise ». La caractéristique commune de leur action et de leur œuvre réside dans la détermination avec laquelle, contre la tendance lourde à la consolidation des logiques bourgeoises de croissance radioconcentrique agglomérée du phénomène urbain, ils ont considéré la question du logement, du logement des plus démunis en particulier, comme partie d’un enjeu culturel plus global : la construction progressive des formes d’un territoire civil.
Charles Vanderstraeten jr et « la cité » à Ixelles : un quartier ouvrier exemplaire de Bruxelles-capitale

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« La cité », dont nous sommes aujourd’hui bien en peine de documenter la genèse, a été érigée au milieu du XIXe siècle, entre les années 1845 et 1860, dans un des « faubourgs » de l’Est de Bruxelles : Ixelles. Selon toute vraisemblance, sa construction renvoie à l’action – directe ou indirecte – du bourgmestre de la commune : Charles Vanderstraeten jr. . Un observateur parisien contemporain, un certain Villermé, auteur d’un essai « sur les cités ouvrières » (1850), fait état d’un contrat passé entre un particulier et le gouvernement « pour la construction d’un quartier ouvrier à Ixelles » . « Celui-ci aurait compris une maison pour célibataires avec réfectoire et salle commune chauffée, un bâtiment communautaire avec salle de bains, buanderie, blanchisserie, séchoir, 4 maisons de commerce et 42 maisons individuelles avec jardin. Le quartier devait être construit suivant un plan préétabli et achevé en 1851 »1.

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La cité d’Ixelles est le seul lieu de la commune où s’érige pendant cette période un ensemble répondant à ces caractéristiques. Il s’agit d’une croisée de rues établie parfaitement en équerre, et située en un point géographiquement unique de la partie du territoire communal en cours d’urbanisation : le sommet du plateau. Trois des quatre extrémités de la croisée de rues sont fermées par des édifices publics : le chevet d’une église, une école et l’actuel musée communal. Ces deux derniers édifices publics s’érigent sur d’assez vastes aires libres de constructions. Le nom même de la nouvelle commune, la qualité d’implantation de cette petite fondation urbaine, sa parfaite participation à l’équilibrage du tracé du faubourg en cours de formation, l’équilibre de la relation entre les éléments singuliers à destination collective et le logis régulier, l’exceptionnelle régularité de ce dernier – qui illustre comme nulle part ailleurs avec une relative perfection la norme architecturale qui préside à la configuration de l’îlot à courtine résidentiel bruxellois – , tout concourt à associer cette expérience à l’action du bourgmestre-urbaniste Charles Vanderstraeten (bourgmestre d’Ixelles de 1846 à 1854, puis de 1858 à 1861).

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Vanderstraeten n’est pas seulement l’actif promoteur de l’instruction publique et de l’éclairage public au gaz que les auteurs ont déjà reconnu. Il cherche aussi – à travers la construction du quartier de « la cité » - à mettre à l‘épreuve à titre exemplaire certains des principes qui gouvernent le plan d’ensemble de Bruxelles-capitale qu’il a dressé au cours des années ’40 à la demande du Ministre de l’Intérieur.

En 1840, dix ans après l’accession de la Belgique à l’indépendance, le gouvernement avait, en effet, confié à Vanderstraeten la responsabilité de coordonner la première grande métamorphose à laquelle Bruxelles fait face à l’époque contemporaine : la métamorphose qui, au premier rôle historique de métropole régionale qu’elle avait affirmé tout au long de l’Ancien Régime, associe désormais à Bruxelles le rôle de capitale nationale. Alors qu’il exerce la fonction d’inspecteur-voyer dans les faubourgs de Bruxelles (1840-1853), Vanderstraeten trace les lignes maîtresses d’un plan d’ensemble et tient tête dans le même temps aux propriétaires qui le pressent de leur accorder l’approbation des plans de lotissement, établis surtout dans le but de s’assurer un rendement maximal des terrains. Ce plan d’ensemble, adopté par arrêté royal en 1846, n’a fait l’objet par la suite et même encore récemment, que de commentaires dédaigneux ou de critiques infondées et il semble au demeurant qu’aucun examen précis de ce plan n’ait été mené sérieusement. L’analyse des caractéristiques les plus originales du plan Vanderstraeten – celles qui en ont soldé le rapide abandon – permet d’en comprendre non seulement les limites mais aussi la profonde originalité.

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Vanderstraeten adopte le fond de la vallée de la Senne au titre de ligne de développement des plus importantes parties de la ville-capitale. Les éléments générateurs sur lesquels il s’appuie sont alignés sur le canal, nouveau lit de la Senne-axe national. Ils ne sont pas conçus à l’origine comme des éléments de circulation. Ce sont d’amples espaces publics : une large allée de promenade longue d’1,5 kilomètre (l’Allée Verte) ainsi qu’un nouvel hippodrome à triple destination de champ de manœuvres, de champ de courses et de champ de manifestations nationales. Ces grands espaces publics, posés en succession sur le thalweg de la vallée, et, par leurs caractéristiques géométriques, destinés à confirmer le mouvement linéaire du sillon géographique de la ville, commandent, en termes de composition, les principales parties nouvelles de l’aire urbaine : celles-ci se déploient à partir de ces éléments de part et d’autre du canal, et leur empruntent leurs orientations. Vanderstraeten trace ainsi une nouvelle ligne directrice du développement urbain. Ce choix ouvre une réelle possibilité d’inflexion à un déploiement de l’aire urbaine qui s’organise déjà spontanément sous l’égide d’un « schéma radioconcentrique ».
Le plan est organisé selon cinq options originales : la linéarité – et non le radioconcentrisme – du schéma morphologique du rôle Bruxelles-capitale - la centralité et le pouvoir générateur des éléments singuliers-lieux publics au sein du nouveau schéma - l’accord des lignes de force du schéma urbain et de ses éléments générateurs avec celles du support topographique - l’extraction des éléments générateurs du nouveau rôle hors de l’aire bâtie déjà acquise au rôle antérieur (et, entre autres, le respect de la configuration du noyau et des villages satellites de Bruxelles-métropole régionale) - la répartition équilibrée des quartiers ouvriers au sein de toutes les parties nouvelles de Bruxelles-capitale (Ixelles est une commune de citoyens ouvriers et de citoyens non-ouvriers).

L’abandon de ce projet soldera l’oubli de ces choix au cours de la seconde moitié du XIXe siècle qui est le temps du grand chantier de Bruxelles-capitale (jusqu’en 1914). Œuvre du deuxième inspecteur-voyer dans les faubourgs de Bruxelles, Victor Besme, le plan définitif de Bruxelles-capitale se distingue très nettement de celui de Vanderstraeten : domination du schéma radioconcentrique - dispersion et assujettissement à la grande voirie de circulation des éléments singuliers et des lieux publics - contradiction entre le schéma morphologique du rôle et le support topographique (parfois très habilement résolue) - insertion brutale des éléments générateurs du nouveau rôle (boulevard du centre et grands édifices administratifs et commerciaux) au cœur du rôle antérieur (la vieille ville de Bruxelles-métropole régionale devient aussi le cœur de Bruxelles-capitale). Ce projet stipule enfin une séparation radicale entre les quartiers destinés aux citoyens ouvriers et ceux des non-ouvriers : aux citoyens non-ouvriers, les plateaux de l’Est, le plan radioconcentrique et les lieux publics, aux citoyens ouvriers et aux ateliers, le fond de vallée. Le canal devient alors une barrière sociale. Les conséquences de ces options ne se font pas attendre. Á la fin du XIXe siècle, seule une partie de la population de Bruxelles a droit de cité dans le sens le plus concret du mot, Bruxelles est une demi-capitale. De l’autre côté de la fracture diamétrale, la cité est infirme, privée, entre autres, de véritables lieux publics. Mais l’abandon des options morphologiques générales du plan Vanderstraeten et l’affaiblissement du projet civil qui s’opère dans la ségrégation spatiale du corps social et dans l’exclusion de la classe ouvrière hors du champ du projet n’expliquent pas tout. À l’échelle du territoire national, le déséquilibre de la répartition de l’appareil industriel, dont une partie importante est concentrée dans la capitale, entraîne de fait une forte concentration de la population ouvrière à Bruxelles. À l’échelle de l’unité résidentielle, l’abandon de l’unité territoriale de l’îlot à courtine et de la rue néoclassique amène la renaissance de caractères formels d’ascendance gothique. La courtine périmétrale de l’îlot reste la norme impérieuse, mais subsiste surtout à titre sanitaire : l’arrangement du logement en périphérie d’îlot permet la colonisation de l’intérieur d’îlot par les établissements industriels sans compromettre le décor qui sied à une ville-capitale. Enfin, à l’échelle de l’habitation, la maison en bande s’individualise, par la déconcaténation des registres, par la libération de la distribution des ouvertures, par la variation de l’appareil décoratif, par la construction d’annexes contiguës, mais aussi par l’émergence d’une variante typologique spéculative à dédoublement du corps de logis autour de la cage d’escalier (l’immeuble de rapport).
Dès le milieu du XIXe siècle, la bourgeoisie tend de plus en plus nettement à répondre aux diverses formes de résistance à son scénario de la ville-capitale par le recours à des justifications d’ordre « hygiénique », souvent invoquées pour des raisons toutes autres, mais qui reflètent en définitive, l’incapacité dans laquelle se trouve la classe gouvernante d’approfondir dans toute leur ampleur les questions théoriques et symboliques que pose le développement de la nouvelle société civile culturellement complexe dont elle a elle-même organisé toutes les conditions d’émergence. La bourgeoise se replie – mue par une sorte de conservatisme culturel – sur un scénario de « ville de pierre », à croissance mononucléaire, radioconcentrique, omnidirectionnelle et infinie. Comme nous l’avons déjà dit : une ville de pierre hypertrophiée. À la faveur des grandes révoltes qui accompagnent la seconde moitié du siècle, la bourgeoisie capitaliste est peu à peu désavouée, non seulement aux yeux de ceux qu’elle a attiré dans son scénario et auxquels elle n’a reconnu ni droits civiques ni culture – les ouvriers issus de l’immigration wallonne et flamande en particulier –, mais aussi aux yeux d’une fraction assez large de la petite et moyenne bourgeoisie « historique » bruxelloise.

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