Première partie Le feu du Valpinson Du reste, voici les faits : 1








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titrePremière partie Le feu du Valpinson Du reste, voici les faits : 1
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Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au point où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c’était peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques.

Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat ? N’avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire dire par le domestique de M. Séneschal qu’ils seraient de retour pour dîner et qu’il ne fallait pas s’inquiéter ?

Ne pas s’inquiéter !... Et c’est à la marquise de Boiscoran et à Mlle Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu’ils disaient cela !...

Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées conservèrent un sang-froid relatif, chacune s’efforçant de donner à l’autre l’exemple du courage et de la confiance. Mais à mesure que s’étaient écoulées les heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu à peu leur douleur s’était exaltée de l’échange de leurs craintes. Elles se représentaient Jacques innocent et cependant traité comme les pires criminels, seul, au fond d’un cachot, livré aux plus horribles inspirations du désespoir. Quelles pouvaient être ses réflexions depuis plus de vingt-quatre heures qu’il était sans nouvelle des siens ? Ne devait-il pas se croire méprisé, abandonné, renié ?

– Cette idée est intolérable ! s’écria enfin Mlle Denise. À tout prix, il faut arriver jusqu’à lui.

– Comment ? demanda Mme de Boiscoran.

– Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que, seule, je n’aurais pas osé ; mais avec vous, ma chère mère, je puis tout tenter. Allons à la prison...

Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de voyage.

– Je suis prête, dit-elle, partons !

Elles avaient bien l’une et l’autre entendu dire que Jacques était « au secret », mais ni l’une ni l’autre n’attachaient à cette expression sa réelle et effrayante signification. Elles n’avaient nulle idée de cette mesure atroce et cependant indispensable en l’état de notre législation, qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule, seul en face du crime dont il est accusé, seul, à l’entière et absolue discrétion d’un autre homme, chargé de lui arracher la vérité.

Pour elles, le secret, ce n’était que la privation de la liberté, la cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, les verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de clefs le long des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.

– Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu’on me refuse de voir mon fils.

– Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d’ailleurs, je connais le geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service.

C’est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa main frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.

Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux pauvres femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large face.

– Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument Mlle Denise.

– Ces dames ont donc une permission ? demanda le geôlier.

– Une permission !... De qui ?

– De monsieur Galpin-Daveline.

– Nous n’avons pas de permission.

– Alors j’ai le regret de dire à ces dames qu’il est impossible qu’elles voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j’ai les ordres les plus rigoureux...

Mlle Denise fronçait les sourcils.

– Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner madame, qui est la marquise de Boiscoran.

– Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.

– Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d’embrasser son fils !

– Eh ! ce n’est pas moi, mademoiselle ! Moi ! Que suis-je ? Rien, un verrou que la justice pousse ou tire à son gré.

Pour la première fois, la jeune fille eut l’idée que sa tentative pouvait échouer.

– Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes plein les yeux, moi, me refuserez-vous ? Ne me connaissez-vous pas ? Votre femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi ?

Le geôlier, certainement, était ému.

– Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bontés de mademoiselle, mais... J’ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas perdre la place d’un pauvre homme...

– Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandoré, je vous en garantis une qui vous vaudra le double.

– Mademoiselle...

– Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin ?

– Dieu m’en garde ! mademoiselle, mais ce n’est pas seulement de ma place qu’il s’agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni sévèrement...

À l’accent du geôlier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de Chandoré n’obtiendrait rien.

– N’insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...

– Quoi ! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort !

Il était clair qu’un rude combat se livrait dans le cœur du geôlier. Tout à coup, d’une voix brève, et en jetant autour de lui des regards inquiets :

– Parler, dit-il, m’est interdit, mais n’importe... Je ne vous laisserai pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en bonne santé.

– Ah !

– Hier, quand on l’a amené, il était comme hébété... Il s’est jeté sur son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un mouvement plus de deux heures. Je crois bien qu’il pleurait...

Un sanglot, que ne put maîtriser Mlle Denise, fit tressaillir M. Blangin.

– Oh ! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état n’a pas duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s’est levé en s’écriant : « Ah çà ! mais je suis stupide de me désespérer ainsi... »

– Vous l’avez entendu ? demanda Mme de Boiscoran.

– Pas personnellement. C’est Frumence Cheminot qui l’a entendu...

– Frumence Cheminot ?

– Oui, un de nos détenus. Oh ! un simple vagabond, pas méchant du tout, et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C’est monsieur Galpin-Daveline qui a eu l’idée de cette précaution, parce que les accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le désespoir les prend et le dégoût de la vie... Un malheur est si vite arrivé ! Frumence empêcherait le malheur...

Mme de Boiscoran frémissait d’horreur. Mieux que tout, cette précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.

– Du reste, poursuivit M. Blangin, il n’y a plus rien à craindre. Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, si j’ose m’exprimer ainsi. Quand il s’est levé ce matin, après avoir dormi toute la nuit comme un loir, il m’a appelé pour me demander du papier, de l’encre et des plumes. C’est ce que les prisonniers demandent le second jour. J’avais ordre de lui en donner : il en a eu. Et quand je suis allé lui porter son déjeuner, il m’a remis une lettre, à l’adresse de mademoiselle de Chandoré.

– Comment ! s’écria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et vous ne me la donnez pas !

– C’est que je ne l’ai plus, mademoiselle ; c’est que je l’ai remise, comme c’était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu, avec son greffier Méchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.

– Et qu’a-t-il dit ?

– Il a décacheté la lettre, il l’a lue, et il l’a mise dans sa poche en disant : « Bon ! »

Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de Mlle Denise.

– Quelle honte ! s’écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques m’adressait ! C’est infâme !

Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna Mme de Boiscoran, et jusqu’à la maison elle ne prononça pas une parole.

– Ah ! pauvre enfant, tu n’as pas réussi ! s’écrièrent tantes Lavarande lorsqu’elles virent rentrer leur nièce.

Mais quand Denise leur eut tout appris :

– Eh bien ! s’écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous n’obtenons pas qu’il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son triomphe et nous rabaisserons son orgueil.

Comment Mlle de Chandoré n’eût-elle pas adopté l’idée des tantes Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction immédiate et qui servait ses secrètes espérances !

– Oh, oui ! vous avez raison, chères tantes ! s’écria-t-elle. Vite, sans perdre une minute, partez...

Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en route, sans écouter les timides objections de la marquise de Boiscoran.

Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions d’esprit de M. Galpin-Daveline. L’ex-prétendant de leur nièce Lavarande n’était pas sur un lit de roses. Au début de cette étrange affaire, il s’y était jeté fiévreusement, comme sur l’occasion admirable qu’il guettait depuis tant d’années et qui devait ouvrir à deux battants les portes jusqu’alors fermées à son ambition. Puis, une fois engagé, l’enquête commencée, il avait été emporté par un courant plus rapide que la réflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu’il avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu’à le contraindre de signer un mandat d’arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas les plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette enquête qui, en quelques heures, avait conduit la justice d’un crime presque inexplicable à un coupable que personne n’eût osé soupçonner ?

Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les événements du même œil. La réflexion le refroidissant, il commençait à douter de son habileté et à se demander s’il n’avait pas agi avec trop de précipitation. Si Jacques était coupable, rien de mieux. Il y avait, c’était clair, de l’avancement pour le juge d’instruction au bout d’une condamnation. Oui, mais... si Jacques allait être innocent !

Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin-Daveline, le glaça jusqu’à la moelle des os. Jacques innocent ! c’était sa condamnation à lui, Galpin-Daveline, c’était son avenir perdu, ses espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée ! Jacques innocent ! c’était une disgrâce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue impossible pour lui après un tel éclat. Mais ce serait pour le reléguer dans quelque pays perdu, sans aucune chance d’avancement.

Vainement il objectait qu’il n’avait fait que son devoir. On lui répondait, si même on daignait lui répondre, qu’il est de ces maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu’un magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans l’intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu’emprisonner un innocent.

Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer le cœur d’un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet rembourré d’épines.

Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il envoyait chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent ensemble à la prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. C’est à ce moment qu’avait été remise au juge d’instruction la lettre adressée par Jacques à Mlle Denise.

Elle était brève, et telle que peut l’écrire un homme trop intelligent pour ne pas savoir qu’un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de sa correspondance. Elle n’était même pas cachetée, circonstance qui avait échappé à M. Blangin, le geôlier.

Denise, ma bien-aimée, écrivait Jacques, la pensée de l’horrible chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique souffrance. Dois-je m’abaisser jusqu’à vous jurer que je suis innocent ? Non, n’est-ce pas ? Je suis victime d’un si fatal concours de circonstances que la justice a dû s’y tromper. Mais, rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu, dissiper cette funeste erreur.

À bientôt...

Jacques.

« Bon ! » avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu cette lettre.

Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au cœur.

Quelle assurance ! avait-il pensé.

Pourtant, il s’était un peu remis en montant l’escalier de la prison. Jacques, évidemment, ne s’était pas imaginé que sa lettre arriverait directement à destination ; donc, il y avait lieu de conjecturer qu’il l’avait écrite pour la justice bien plus que pour Mlle Denise. L’absence de cachet donnait à cette présomption un certain poids.

Enfin, c’est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline, pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu.

Mais il trouva Jacques aussi calme que s’il eût été libre à son château de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien tirer de lui. Pressé de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstiné ou répondait qu’il avait besoin de réfléchir.

Le juge d’instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet qu’il n’en était parti. L’attitude de Jacques le confondait. Ah ! s’il eût pu reculer ! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé ses vaisseaux et il était condamné à aller quand même jusqu’au bout. Pour son salut, désormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran fût coupable, qu’il fût traduit en cour d’assises et qu’il fût condamné. Il le fallait absolument. C’était une question de vie ou de mort.

Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint lui annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui parler.

Il se dressa tout d’une pièce, et, en moins d’une seconde, son esprit surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que pouvaient lui vouloir ces deux vieilles filles ?

– Qu’elles entrent, dit-il enfin.

Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur avançait le magistrat.

– Je m’attendais peu à l’honneur de votre visite, mesdemoiselles..., commença-t-il.

L’aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, lui coupa la parole :

– Je le conçois, dit-elle, après ce qui s’est passé...

Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l’impie, elle se mit à lui reprocher ce qu’elle appelait son infâme trahison. Quoi ! lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s’était employé à lui procurer la faveur d’une alliance inespérée !... Par le seul fait de ses espérances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la famille. D’où était-il donc né, pour avoir oublié qu’entre parents, se hait-on à la mort, on se doit aide et protection, dès qu’il s’agit de défendre ce patrimoine sacré qui s’appelle l’honneur !

Étourdi comme un passant qui reçoit d’un cinquième étage une volée de pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour se demander s’il n’y avait nul parti à tirer de cet incident extraordinaire. Un retour était-il impossible ?

Aussi, dès que Mlle Adélaïde s’arrêta, entreprit-il de se justifier, peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il était saisi, jurant qu’il n’avait pas pu maîtriser les événements, que Jacques lui était plus cher que jamais...

– S’il vous est si cher, interrompit Mlle Adélaïde, faites-le mettre en liberté.

– Eh ! le puis-je, mademoiselle ?

– Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le voir.

– La loi me le défend. S’il est innocent, qu’il se disculpe. S’il est coupable, qu’il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le second, il recevra qui bon lui semblera...

– C’est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de lire une lettre de Jacques à sa fiancée...

– J’ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession, mademoiselle.

– Ah ! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette lettre que vous avez lue ?

– Oui... Mais je puis vous la communiquer.

Il la tira d’un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, Mlle Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent presque sans saluer.

M. Galpin-Daveline était ivre de colère.

– Ah ! vieilles sorcières ! s’écria-t-il, votre démarche me prouve que vous êtes loin de croire à l’innocence de Jacques. Pourquoi sa famille tient-elle tant à arriver jusqu’à lui ? Sans doute pour lui fournir le moyen de se soustraire, par le suicide, au châtiment de son crime... Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai l’empêcher !

À quoi bon récriminer sur un fait accompli contre lequel on ne peut rien !

Si contrarié que fût maître Folgat, lorsqu’il apprit de Mlle Denise la démarche des tantes Lavarande, il évita d’en rien laisser paraître. N’était-ce pas à lui d’avoir du sang-froid pour tous au milieu de cette famille si cruellement éprouvée ?

M. de Chandoré, d’ailleurs, dissimulait mal son mécontentement. Et, en dépit de son respect pour les volontés de Mlle Denise :

– Certes, chère fille, je ne dis pas que tu as eu tort... Cependant tu connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont conciliantes. Elles sont capables d’exaspérer monsieur Galpin-Daveline...

– Qu’importe ! interrompit fièrement la jeune fille. La circonspection ne sied qu’aux coupables, et Jacques est innocent.

– Mademoiselle a raison, approuva maître Folgat, qui parut ainsi subir, comme toute la famille, l’ascendant de Mlle Denise. Quoi que puissent faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles n’empireront pas la situation. Monsieur Galpin-Daveline n’en sera ni plus ni moins un ennemi acharné.

Grand-père Chandoré eut un soubresaut.

– Cependant..., commença-t-il.

– Oh ! ce n’est pas à lui que je m’en prends, interrompit le jeune avocat, mais à l’institution dont il subit la fatalité. Est-il bien possible qu’un juge d’instruction demeure absolument impartial, en certaines causes retentissantes comme celle-ci, où il joue en quelque sorte son avenir ! On est certes un magistrat intègre, incapable de forfaiture, étroitement attaché au devoir, mais on est homme, mais on a ses intérêts !... On n’aime pas au ministère les enquêtes qui aboutissent à une ordonnance de non-lieu. Le juge qu’on récompense n’est pas toujours celui qui a le mieux su dégager la vérité d’une ténébreuse affaire...

– Mais monsieur Galpin-Daveline était notre ami, monsieur...

– Oui, et c’est là ce qui m’épouvante. Quelle sera sa situation, le jour où monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent ?

– Enfin !... nous allons savoir ce qu’ont fait les tantes Lavarande...

Elles rentraient, en effet, très fières de leur expédition et agitant triomphalement la copie de la lettre de Jacques.

Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu’elle se retirait à l’écart pour la lire, Mlle Adélaïde racontait l’entrevue, disant combien elle avait été ferme et dédaigneuse, et combien M. Galpin-Daveline lui avait paru humble et repentant.

– Car il a été foudroyé, reprenaient, en duo, les vieilles demoiselles, car il a été anéanti, écrasé !

– Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait M. de Chandoré, et je vous engage à vous en vanter.

– Les tantes ont bien agi, déclara Mlle Denise. Voyez plutôt ce que m’écrivait Jacques. C’est précis, c’est net. Que pouvons-nous craindre après cette dernière phrase : « Soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu, dissiper cette funeste erreur. »

Ayant pris la copie et l’ayant lue, maître Folgat hochait la tête.

– Il n’était pas besoin de cette lettre, prononça-t-il, pour fixer mon opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul de nous n’a pénétré. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien téméraire de jouer ainsi avec un procès criminel. Que ne s’est-il disculpé tout de suite ! Ce qui était facile hier peut devenir difficile demain et impossible dans huit jours...

– Jacques, monsieur, s’écria Mlle Denise, est un homme trop supérieur pour qu’on ne s’en remette pas absolument à ce qu’il dit !

Mme de Boiscoran, qui entrait, empêcha l’avocat de répondre.

Deux heures de repos avaient rendu à la malheureuse femme une partie de son énergie et de sa présence d’esprit accoutumée, et elle venait demander qu’on expédiât un télégramme à son mari.

– C’est le moins que nous puissions faire, murmura M. de Chandoré, quoiqu’en vérité ce soit bien inutile. Boiscoran se soucie bien de son fils, ma foi ! Ah ! s’il s’agissait d’une faïence rare, ou d’une assiette qui manque à sa collection, ce serait une autre histoire !...

La dépêche n’en fut pas moins rédigée et envoyée au télégraphe, juste comme un domestique venait annoncer que le dîner était servi.

Et ce repas fut moins triste qu’on ne l’eût supposé. Certes, chacun avait bien le cœur oppressé, en songeant qu’en ce moment même c’était un geôlier qui servait à Jacques l’ordinaire de la prison. Certes, Mlle Denise ne sut pas retenir une larme en voyant maître Folgat à la place où s’asseyait son fiancé... Mais personne, hormis le jeune avocat, ne croyait que Jacques fût vraiment en péril.

M. Séneschal, par exemple, qui arriva au moment où on servait le café, partageait, c’était manifeste, les anxiétés de maître Folgat. L’excellent maire venait chercher des nouvelles de ses amis, et leur dire comment s’était passée sa journée.

L’enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans une profonde émotion. La manifestation qu’il redoutait n’avait pas donné signe de vie, et le docteur Seignebos n’avait point pris la parole au cimetière. Manifestation et discours eussent été, du reste, mal accueillis, ajoutait M. Séneschal, car il avait eu la douleur de constater que l’immense majorité des Sauveterriens croyait fermement à la culpabilité de M. de Boiscoran. Dans plusieurs groupes, il avait entendu des gens qui disaient : « Et cependant, vous verrez qu’il ne sera pas condamné. Un pauvre diable qui aurait commis ce crime abominable serait sûr d’avoir le cou coupé. Mais lui, le fils du marquis de Boiscoran... vous verrez qu’on le renverra blanc comme neige. »

Le roulement d’une voiture qui s’arrêtait à la porte de la rue lui coupa fort à propos la parole.

– Qu’est-ce ? fit Mlle Denise en se dressant.

On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque chose comme le trépignement d’une lutte, et presque immédiatement la porte de la salle à manger s’ouvrit, et le fils du métayer de Boiscoran, Michel, parut en s’écriant :

– C’est fait, je le tiens, je l’amène !

Et en même temps, il attirait Cocoleu, lequel se débattait en grognant et jetait autour de lui les regards effarés de la bête prise au piège.

– Par ma foi ! mon gars, s’écria M. Séneschal, vous avez été plus habile que les gendarmes !

À la façon dont Michel cligna de l’œil, il fut aisé de voir que sa foi en l’habileté de la gendarmerie n’était pas illimitée.

– Ce tantôt, dit-il, quand j’ai promis à monsieur le baron de dénicher Cocoleu, j’avais mon idée. Je savais que, dans le temps, il allait souvent se terrer, comme une bête puante qu’il est, dans une manière de trou qu’il s’était creusé sous des rochers, au plus épais des bois de Rochepommier. C’était le hasard qui m’avait fait découvrir ce terrier, car on passerait bien cent fois à côté et même dessus sans se douter qu’il existe. Donc, quand monsieur le baron m’a dit que « l’innocent » avait disparu, j’ai pensé en moi-même : sûr, il se cache dans son trou, allons voir !... Là-dessus, je prends mes jambes à mon cou, j’arrive aux rochers et je trouve Cocoleu... Seulement, je peux dire que j’ai eu du mal à le tirer dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se défendant, il m’a mordu la main, comme un chien enragé qu’il est... (Sur quoi, Michel agitait sa main gauche enveloppée d’un linge ensanglanté.) Pour amener mon idiot, poursuivit-il, ça a été toute une histoire. J’ai été obligé de lui lier les mains et de le porter jusque chez mon père. Là, nous l’avons hissé dans notre cabriolet, et le voilà... Regardez-moi le joli garçon !

Il était hideux, en ce moment, avec sa face livide, marquée de plaques rouges, ses lèvres pendantes, frangées de bave, et ses regards hébétés.

– Pourquoi ne voulais-tu pas venir ? lui demanda M. Séneschal.

L’idiot ne sembla même pas entendre.

– Pourquoi as-tu mordu Michel ? insista le maire.

Cocoleu ne répondit pas.

– Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison à cause de ce que tu as dit ?

Toujours pas de réponse.

– Ah ! ce n’est pas la peine de l’interroger, dit Michel. Vous le battriez jusqu’à demain, que vous lui feriez sortir l’âme du corps plutôt qu’une parole de la bouche.

– J’ai... j’ai faim !... bégaya Cocoleu.

Maître Folgat eut un geste indigné.

– Et penser, murmura-t-il, que c’est sur la déposition d’un tel être qu’on base une accusation capitale !

Grand-père Chandoré, lui, semblait assez embarrassé.

– Avec tout cela, demanda-t-il, qu’allons-nous faire de ce misérable idiot ?

– Je vais moi-même, à l’instant, répondit M. Séneschal, le conduire à l’hôpital, et prévenir de la trouvaille le docteur Seignebos et le procureur de la République.

Le docteur Seignebos avait des ridicules, c’est incontestable, et toutes les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis n’étaient pas imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualité, devenue rare, de professer pour son « art », comme il disait, un respect voisin du fanatisme. La Faculté, selon lui, était impeccable, et volontiers il lui attribuait l’infaillibilité qu’il déniait au pape. Il confessait bien dans l’intimité que certains de ses confrères étaient des ânes ânonnant, mais jamais il n’eût permis à un profane d’émettre, devant lui, cette irrévérencieuse opinion. Du moment où un homme était muni de ce fameux diplôme qui confère le droit de vie et de mort, cet homme, à son avis, devait être pour le vulgaire un personnage auguste. C’était un crime, à ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglément à l’arrêt d’un médecin.

De là son opiniâtreté à tenir tête à M. Galpin-Daveline, l’amertume de ses contradictions et le sans-façon avec lequel il avait prié « messieurs de la justice » d’aller procéder hors de la chambre où gisait son malade.

– Car ces diables-là, avait-il dit, tueraient un homme pour en tirer le moyen de faire couper la tête à un autre...

Et là-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son éponge, il s’était remis à l’œuvre, et Mme de Claudieuse l’aidant, il avait recommencé à extraire les grains de plomb qui criblaient les chairs du comte.

À neuf heures, il avait fini.

– Non que je prétende avoir tout retiré, déclara-t-il modestement, mais s’il reste encore quelques grains, ils sont hors de ma portée, et il me faut attendre que certains symptômes me révèlent leur présence.

Du reste, ainsi qu’il l’avait prévu, la situation de M. de Claudieuse paraissait fort empirée. À son exaltation première avait succédé une si grande prostration qu’il semblait insensible à tout ce qui se passait autour de son lit. La fièvre traumatique commençait à se manifester par de légers frissons, et étant donné la constitution du comte, il était aisé de prévoir que la journée ne s’écoulerait pas sans que le délire s’emparât de son cerveau.

– Je considère cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos à la comtesse, après lui avoir signalé, pour qu’elle ne s’en alarmât pas, tous les accidents qui pouvaient survenir, après lui avoir bien recommandé, surtout, de ne laisser personne approcher du lit de son mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.

La recommandation n’était pas inutile, car presque au même moment, un paysan vint annoncer qu’il y avait là un bourgeois de Sauveterre, lequel demandait à parler à M. de Claudieuse.

– Qu’il vienne, répondit le docteur. C’est moi qui vais le recevoir.

C’était un nommé Têtard, un ancien huissier qui avait vendu son étude pour se lancer dans le commerce des pierres.

Seulement, outre qu’il était ancien officier ministériel et négociant, ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit Têtard était le représentant d’une compagnie d’assurances contre l’incendie. C’est en cette dernière qualité qu’il osait se présenter, déclara-t-il à la comtesse, parlant à sa personne.

Il avait ouï dire que les bâtiments du Valpinson, assurés à sa compagnie, venaient d’être détruits, et que l’incendie avait été allumé sciemment par M. de Boiscoran, et c’est sur ce sujet qu’il voulait conférer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-il, la pensée de décliner la responsabilité de sa compagnie ; seulement il tenait à réserver pour elle le recours légal contre M. de Boiscoran, lequel avait de la fortune et serait certainement condamné à payer le sinistre dont il était l’auteur. Mais certaines formalités étaient nécessaires, et il venait engager M. de Claudieuse à prendre, de concert avec lui, Têtard, les mesures...

– Et moi, je vous engage à me montrer les talons ! s’écria M. Seignebos d’une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de prononcer ainsi le nom de monsieur de Boiscoran !

M. Têtard fila sans mot dire, et c’est tout ému de cet incident que le docteur examina la plus jeune des filles de Mme de Claudieuse, celle qu’elle veillait au moment de la catastrophe et qui allait décidément mieux.

Après cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.

Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb extraits des blessures du comte ; puis, attirant Mme de Claudieuse jusqu’au seuil de la pauvre masure :

– Avant de m’éloigner, madame, dit-il, je tiens à vous demander ce que vous pensez des événements de cette nuit...

Plus pâle qu’une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir debout que par un miracle d’énergie. Il n’y avait en elle de vivants que les yeux, qui brillaient d’un éclat extraordinaire.

– Eh ! le sais-je, monsieur, répondit-elle d’une voix faible. Ai-je donc, après de si rudes épreuves, la tête assez à moi pour réfléchir ?...

– Vous avez cependant interrogé Cocoleu ?...

– Qui n’aurais-je pas interrogé pour découvrir la vérité !

– Et le nom qu’il a prononcé ne vous a pas stupéfiée ?

– Vous avez dû le voir, monsieur...

– Je l’ai vu, et c’est pour cela que j’insiste et que je tiens à avoir votre opinion sur l’état mental de Cocoleu.

– Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas ?

– Je le sais, et c’est pour cela que j’ai été surpris de votre insistance à le faire parler. Vous pensiez donc qu’en dépit de son imbécillité habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...

– Il venait, l’instant d’avant, d’arracher mes enfants aux flammes.

– Cela prouve son dévouement pour vous.

– Il m’est attaché, en effet, comme le serait un pauvre animal que j’aurais recueilli et dont j’aurais pris soin.

– Soit... Et pourtant son action dénote plus qu’un instinct purement bestial.

– C’est possible. Il m’est arrivé de surprendre chez Cocoleu des éclairs d’intelligence.

Ayant retiré ses lunettes d’or, le docteur les essuyait avec fureur.

– Il est bien fâcheux, grommela-t-il, qu’un de ces éclairs ne l’ait pas illuminé, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le feu et se préparer à assassiner monsieur de Claudieuse.

Comme si elle eût été près de défaillir, Mme de Claudieuse s’accotait aux montants de la porte.

– C’est précisément, murmura-t-elle, à l’émotion qu’il a ressentie en voyant les flammes et en entendant les coups de feu, que j’attribue le réveil de la raison de Cocoleu.

– Possible ! fit le docteur, possible ! (Et, rajustant ses lunettes d’or :) C’est, ajouta-t-il, ce que décideront les hommes de l’art à l’examen desquels ce misérable imbécile sera soumis...

– Comment, on va l’examiner !

– Et de près, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais avoir l’honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce soir, si vous ne réussissez pas à vous installer dans la journée à Sauveterre, ce qui serait bien désirable, pour moi d’abord, puis pour votre mari et votre fille, qui sont fort mal dans cette cahute.

Et cela dit, soulevant légèrement son chapeau à larges bords, le docteur Seignebos avait regagné Sauveterre et était allé tout droit demander impérieusement à M. Séneschal l’arrestation de Cocoleu.

Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et M. Seignebos, qui voyait la fâcheuse tournure que prenait l’affaire de Jacques, commençait à s’impatienter horriblement, lorsque le samedi soir, sur les dix heures, M. Séneschal entra chez lui en s’écriant :

– Cocoleu est retrouvé !

D’un saut, le docteur fut debout, canne à la main, chapeau en tête, demandant :

– Où est-il ?

– À l’hôpital, où je l’ai moi-même installé dans une chambre isolée.

– J’y cours.

– Quoi ! à cette heure.

– Ne suis-je pas un des médecins de l’hôpital, ne doit-il pas m’être ouvert de nuit comme de jour ?

– Les sœurs seront couchées...

Le docteur, à dix reprises au moins, haussa les épaules.

– C’est juste, fit-il ce serait un sacrilège que de troubler leur sommeil, à ces bonnes sœurs, à ces chères sœurs, comme vous dites !... Ah ! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la médecine laïque, et quand donc me remplacerez-vous vos saintes filles par de bons et solides infirmiers ?

M. Séneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le docteur pour entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit bien, car M. Seignebos se rassit en disant :

– Enfin !... ce sera pour demain.
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