Le Portugal n’est pas un pays méditerranéen ! Seuls les deux tiers de l’Espagne, un tiers de la France appartiennent à l’espace méditerranéen. J’éviterai de








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II-De l’expédition d’Égypte à l’expédition d’Alger (environ 1798-1830).
A) Les conflits napoléoniens en Méditerranée, sauf l’expédition d’Égypte.
Votre programme commence au beau milieu de l’un des plus longs conflits qui aient affronté la France et le Royaume-Uni : il a duré, avec quelques trêves, de 1792 à 1815. La Médi­­terranée n’en a été qu’un théâtre parmi d’autres. Il a été déclenché par les puissances ennemies de la Révolution française, mais à partir de 1795 la France est passée à l’offensive (jusqu’en 1813) et elle s’est mise à imposer un ordre nouveau. Il s’agissait d’abord, en Médi­terranée comme ailleurs, d’assurer le triomhe d’une idéologie universaliste : nous allons voir la France exporter ses institutions (la République, puis des monarchies d’un genre nouveau, satellites de son Empire ; des codes civils et pénals, etc.) et son idéologie (les droits de l’homme, l’anticlé­ri­calisme) aux quatre coins de la Méditerranée. Il s’agissait aussi de faire plier le Royaume-Uni en asphyxiant son commerce, ce qui passait, en liaison plus pécise avec votre programme, par le contrôle des côtes de l’Eu­rope : ce fut le motif essentiel du blocus conti­nental. Contrôler les côtes impliquait bien sûr de contrôler la mer (le duel entre les deux marines a duré une petite dizaine d’années, 1794-1805) et de chiper des poins d’appui au Bri­tanniques ou de s’en assurer de nouveaux (Malte par exemple). À cela s’ajou­tè­rent, du côté de l’Égypte, quelques rêveries historico-géopoli­tiques assez échevelées. Le Royaume-Uni, puis­sance dominante au XVIIIe siècle, défendait ses positions de numéro 1, en Méditerranée comme ailleurs : son cauchemar, c’était l’émer­gence d’une puissance archi-dominante sur le continent européen, qui l’aurait marginalisé et renvoyé à sa condition d’archipel périphérique, pluvieux et misérable, en réorientant le commerce mondial vers un quelconque port conti­nen­tal. Évidemment, elle tenta aussi de pousser son avantage en profitant du conflit pour occuper de nouveaux points d’appui, pour se faire de nouveaux obligés, pour rafler des marchés aux mangeurs de grenouille, etc. Ce duel s’est soldé par une écrasante victoire du Royaume-Uni : en Méditeranée, cette victoire fut avant tout celle de la Navy dont la supériorité, évidente dès Aboukir (1798, voir la sous-partie sur l’expédition d’Égypte), consommée à Trafalgar (1805)89, dura jusqu’en 1945.

Le sud de la France a beaucoup souffert des conflits, civils ou non, de la Révolution (la Terreur, l’émigration d’une bonne partie des élites, l’explosion du chômage ; un débarque­ment britannique en Corse en 1794-179690). Ainsi en 1799, il n’y eut que 89 entrées dans le port de Marseille, dont 8 de navires français, contre 3.000 au total en 1785… Le lit­toral fran­çais en revanche pro­fita de la prospérité impériale (notamment Toulon grâce à son arsenal ; ce fut aussi le point de départ de l’expédi­tion d’Égypte), mais dans les limites de l’encerclement britannique qui blo­qua largement le commerce maritime, et du blocus continental imposé par la France à tout le continent à partir de 1806. Entre autre, les conflits franco-européens furent un désastre pour les échelles du Levant, où les consuls et commerçants français furent arrêtés, leurs biens confisqués91.
On assista à une extension territoriale progressive de la France révolutionnaire (dont l’ambition ultime était la domination universelle, sourtout à partir de la prise de pouvoir par Bonaparte92) sur, entre autres, la rive nord de la Méditerranée — il s’agissait bien d’occuper en priorité les rives de l’Europe, pour des raisons stratégiques : étouffer le Royaume-Uni en l’empêchant de commercer. C’est en reprenant le contrôle de Toulon, un moment occupée par les Britanniques appuyant les contre-révolutionnaires, que Napoléon Bonaparte se fit con­naître en 1793.

L’Italie du nord et du centre fut le  le deuxième grand terrain de la gloire de Napoléon Bonaparte, en 1796-1797 puis en 1799-1800 : le détail des évolutions politiques est complexe et sans grand intérêt. Sachez qu’au départ les armées françaises entrèrent en Italie essentiel­lement pour attaquer l’Autriche ; qu’elles furent reçues en libératrices par les petits groupes de jacobins locaux ; que les principales victoires (comme celle de Rivoli) ont laissé des traces dans la topo­nymie pari­sienne ; que les annexions commencèrent dès 1800 (par le Piémont93) et qu’à l’apogée de l’Em­pire, en 1811, Turin, Gênes, Rome et Florence étaient françaises (Rome avait même été promue au rang symbolique de « seconde capitale de l’Empire » depuis son anne­xion en 1809), tandis que Venise et Milan ressortaient d’un « royaume d’Ita­lie » satellite et Naples d’un autre royaume vassal (mais la France ne parvint pas à prendre le contrôle de la Sicile, où les Bour­bons se maintinrent sous occupation britannique94).

En-dehors de l’extrême sud, et même s’il faut se méfier des effets d’une propagande napoléonienne encore bien vivante en France aujourd’hui, on peut dire que la domination française fut nettement mieux acceptée qu’en Espagne, du fait sans doute de liens culturels et économiques anciens : l’idéologie apportée par les Français trouva de vrais relais en Italie — mais, sur la fin, comme tous les Européens, les Italiens étaient fatigués des exactions de la sol­datesque française et de l’arrogance des fonctionnaires transalpins, notamment de leur mépris pour la langue italienne, et aussi de la pression fiscale et, dans les zones annexées, de la cons­cription obligatoire ; les exigences de la Realpolitik et le passage de la République à l’Empire avaient amené la mise à l’écart progressive, voire la répression des jacobins et, plus générale­ment, des partisans les plus chauds des idées françaises ; l’anticléricalisme des Français, même plus modéré qu’à l’époque révolu­tion­naire, indisposa également, notamment le traite­ment infligé aux deux papes successifs, Pie VI et Pie VII95 ; le pillage des œuvres d’art passa très mal également. En 1809, il y eut au Tyrol et en Calabre (région qui s’était déjà soulevée contre la procla­mation d’une république en 179996) deux révoltes de type espagnol (voyez plus bas), qui furent cependant écrasées malgré, en Calabre, le débarquement d’un corps expé­di­tion­naire britan­nique. Il n’en reste pas moins qu’il n’y eut pas constitution d’un natio­nalisme hostile à la France, comme en Allemagne, ni à plus forte raison soulèvement général comme en Espagne97.

Napoléon Bonaparte mit fin à l’existence de dizaines d’États dont certains remontaient au Moyen Âge, comme les États pontificaux (créés par Charlemagne) et la République de Gênes : c’était le crépuscule des cités-États italiennes (même si en 1814 il y eut une tentative pour en res­sus­citer une demi-douzaine), et le début d’un bouleversement et d’une rupture des traditons qui aboutit, trois quarts de siècle plus tard, à l’unité italienne. Le cas de Venise est emblématique. En 1796, les deux armées belligérantes (française et autrichienne) envahirent de la Terre Ferme et s’y affrontèrent, faisant comme si la Sérénissime n’existait pas. Puis, en avril-octobre 1797, Bonaparte mit fin à la République de Saint-Marc, sans violence physique ni destruc­tions : cependant le vote du Sénat vénitien eut lieu sous la menace, Bonaparte ayant déclaré : « Je serai un Attila pour Venise ». Fina­lement, il se contenta d’ordonner l’assèche­ment de certains canaux… et de piller des œuvres d’art, dont les chevaux de Saint-Marc qui allèrent orner l’arc de triomphe du Carrou­sel98. Con­­­­trairement à ce qui s’était passé dans d’autres villes comme Milan, si la noblesse accepta de se suicider politiquement (ayant com­pris qu’une République vénitienne n’avait plus sa place dans une Italie devenue le terrain d’affrontement des gandes puissances, elle choi­sit de sauvegarder avant tout ses propriétés de Terre Ferme), le peuple en revanche mani­festa en faveur de l’ancien régime, les demeures des quelques jacobins locaux furent pillées.

La ville, la Terre Ferme et l’Istrie furent attribuées à l’Autriche en compensation de l’avance française en Savoie, en Lombardie et à Nice, puis confisquées en 1805-1809 au pro­fit du royaume satellite d’Italie. Dès le début la Dalmatie vénitienne revint à la France, qui eut du mal à en prendre le contrôle effectif (chose faite en 1806 seulement) : l’opposition aux Français se doubla d’une violente crise sociale avec des émeutes antinobiliaires, en ville et à la campagne — mais la France était trop anticléricale pour les Dalmates, et puis la conscrip­tion obligatoire suscita des révoltes. En 1811, la France fit de ces régions un ensemble de départements fran­çais, les Pro­vinces Illyriennes, avec Raguse qu’elle avait annexée en janvier 1809, et une par­tie de la Croatie prise à l’Autriche. Tout l’Adriatique souffrit beaucoup du blocus continental, et Trieste tout particulièrement des hostilités franco-autrichiennes. L’Au­triche reconquit les Pro­vinces Illy­riennes en 1813-1814. Plus au sud, la France échoua à prendre le contrôle de l’archipel ionien, possession vénitienne en 1797 (voyez plus bas).
À l’ouest, la France occupa l’Espagne en 1808, et installa sur son trône un frère de Napoléon 1er, Joseph ; en 1810, elle en annexa même un gros bout de la rive méditerrané­enne, la Catalogne. Ce fut un échec : une guerre de libération, largement menée sous forme de guérillas — le mot, qui veut dire « petite guerre », passa en français à cette époque —, expulsa les Français dès 181399. L’épisode eut pour effet désastreux de déconsidérer large­ment les libéraux espagnols, les alum­brados (les partisans des Lumières, littéralement « les éclairés ») : soit ils avaient colla­boré avec les Français (on les appelait afrancesados), soit ils s’étaient enfermés à Cadix où, à l’abri (la ville est au bout d’une péninsule imprenable par la terre et les Britanniques veillaient sur mer), ils avaient doté le pays, en 1812, d’une consti­tution démocratique sur laquelle le roi n’avait pas été consulté et qui ne fut jamais appliquée. En revanche, c’étaient les forces de la réaction monarchique, avant tout l’Église, qui avaient mené le combat : elles s’étaient battues au nom de la monarchie et du Sacré-Cœur de Jésus — d’où, très longtemps, jusqu’à Franco, la force numérique et la légitimité nationaliste de l’« Es­pagne noire », qu’on qualifierait en France de légitimiste. Par ailleurs, cette guerre sale (on tortura abondamment d’un côté comme de l’autre100, la guérilla faisait régner la terreur parmi les civils autant que les troupes d’occupation qui prenaient souvent des otages, pendus en cas d’attaque des maquisards ; le banditisme fleurissait, plus ou moins déguisé en guérilla, et par ailleurs les Français susci­tè­rent des contre-guérillas) contribua à « brutaliser » les mœurs espagnoles : cela aussi eut des conséquences jusque dans les années 1930.
Bonaparte conquit Malte en juin 1798, en trois jours, sur le chemin de l’Égypte. Il ne resta que six jours mais réorganisa complètement l’île : il mit fin au pouvoir temporel de l’ordre de Malte, devenu évidemment une citadelle de l’émigra­tion, confisqua ses propriétés et l’expulsa de l’archipel (mais on offrit des pensions aux ex-chevaliers et ils conservèrent leurs biens privés sur l’archipel) ; l’Ordre se reconvertit progressivement en association cari­tative et en structure de sociabilité de la haute noblesse européenne101. Mais cette conquête fut sans lendemain : dès le mois de septembre, la population se révolta contre les Français qu’elle bloqua dans La Vallette — laissés sans un sou par Bonaparte, ceux-ci avaient tenté de « vivre sur le pays », et puis, ici aussi, leur anticléricalisme passait mal. Ils résistèrent à l’abri des murailles de la capitale jusqu’en septembre 1800, date à laquelle le Royaume-Uni, appelé à la res­cousse par l’« assemblée nationale » dont les révoltés s’étaient dotés, s’empara (sans com­bats) de l’île. Il y resta 168 ans : ce fut la fin de l’influence française. La population de l’archi­pel ne fut pas consultée, ni aucunement associée au nouveau pouvoir — mais dans les années sui­vantes, elle fit savoir à plusieurs reprises qu’elle préférait les Britanniques à un retour de l’Ordre de Saint-Jean.

En réaction à l’installation des Français à Malte, en 1798 le Royaume-Uni s’empara de nouveau « préventive­ment » de Minorque, qu’il rétrocéda à l’Espagne dès 1802 ; en 1799, la marine britannique prit Naples, qu’elle dut évacuer un peu après, et vers 1810 elle occupa éga­lement la Sicile. Les Îles Ioniennes finirent par passer sous son contrôle également. La France se les était attribuées à la liquidation de la République de Venise, mais la marine française était déjà trop faible (on était après Trafalgar) pour s’y installer. Ce fut d’abord une flottille russe qui s’en empara en 1798-1799 (la Russie était tojours à la recherche de points d’appui en Méditer­ra­née : rappelez-vous qu’à la même époque elle essayait de prendre pied à Malte) et, aux termes d’un accord avec Istanbul, les réunit en une « République septinsulaire » vassale de la Porte mais sous la protection de Saint-Pétersbourg, sur le modèle du Monte­ne­gro. La marine russe empoison­na pas mal la vie des Français dans l’Adriatique, assiégeant Raguse en 1805-1806 et débarquant à plusieurs reprises en Dalmatie, mais en 1807, aux termes de la paix imposée par la France, elle dut évacuer la région : nou­vel échec russe en Méditerranée. Les Britanniques reprirent alors la politique russe de harcèle­ment des Français dans l’Adriatique, occupant les Îles Ioniennes (1807), mais aussi l’île de Lissa (dès 1806) et l’archipel qui se trouve au large de Raguse (1812).

Grâce à ces points d’appui, la marine britannique régnait sur la Méditerranée : la flotte française était coincée à Toulon, réduite à profiter de criconstances météorologiques excep­tion­nelles pour tromper l’amiral britannique Nelson et se glisser hors de la Méditerranée comme une voleuse. Pourtant les Français ne renoncèrent pas à défier la perfide Albion : à par­tir de 1803, ils se mirent à reconstituer leur flotte mise à mal par la défaite d’Aboukir en Égypte (voyez plus bas). L’affrontement décisif eut lieu en octobre 1805 au large du cap de Tra­falgar, sur l’Atlan­tique mais à l’entrée du détroit de Gibraltar, tout près de Cadix. Ce fut une victoire totale des Britan­niques, même si Nelson y trouva la mort. Trafalgar mit fin aux espoirs de Bonaparte d’envahir l’Angleterre, et donna aux Britanniques une suprématie défi­ni­tive en Méditerranée. N’ayant plus les moyens de mener la guerre sur mer, Bonaparte inventa le « blocus continental » (empêcher toute l’Europe de commercer avec le Royaume-Uni), ce qui le mena à sa perte : certains pays refusèrent, il fallut envahir l’Espagne (voyez plus haut), puis la Russie avec les résultats que nous savons102.
B) L’expédition d’Égypte (et ses suites : l’égyptomanie française au XIXe siècle).
L’expédition d’Égypte s’inscrivit dans un contexte complexe. Il y avait d’abord, bien sûr, une volonté française de prendre les Britanniques à revers en Méditerranée et de prendre position sur la route la plus courte entres Londres et les Indes103 — même si c’était encore une route largement potentielle, le commerce en Mer Rouge étant réservé aux sujets otto­mans. Mais la rivalité avec Londres était loin d’être la seule logique géopolitique en toile de fond de l’expédition d’Égypte : dans les échelles du Levant, certains consuls rêvent de conquêtes en cas d’effondrement de l’Empire Ottoman, pour éviter une prise de contrôle de la Méditerranée par l’Au­triche et la Russie…

L’expédition d’Égypte s’inscrivit aussi dans un contexte culturel bien plus large, celui de la très ancienne fascination pour l’Égypte (dans toute l’Europe, même si l’aventure de Bona­parte a provoqué une « fixette » spécifiquement française sur le sujet) et pour le monde turco-musulman (fascination particulièrement développée, sans doute, en France, alliée du « grand Turc » depuis François Ier). Bonaparte, jeune général ambitieux, voulait entre autres faire rêver, et ce n’est pas un hasard s’il a choisi l’Égypte plutôt que le Danemark ! l’Égypte avait été, entre autres, le théâtre de certains des épisodes les plus célèbres de la vie d’Ale­xandre : lors d’une cérémonie dans l’oasis sacrée de Siwa, il avait laissé un prêtre égyption lui décer­ner le titre de pharaon. Par ailleurs, il y avait été enterré, à Alexandrie104. Par ailleurs, l’Égypte avait été le théâtre de divers affrontements entre Romains : sa der­nière reine (grecque), Cléopâtre, était célèbre pour son appendice nasal auprès de générations de lycéens nourris de versions latines.

L’Égypte pharaonique, celle d’avant Alexandre, était bien plus mal connue (on ne savait plus déchiffrer les hiéroglyphes, que certains prenaient pour des dessins ou au mieux des idéogrammes ; au XVIIe siècle, le jésuite Athanase Kirchner les avait pris pour des sym­boles cabalistiques et en avait donné des « traductions » fort fantaisistes), sauf par la Bible (l’épisode de Joseph et de ses frères, la naissance de Moïse l’ont pour cadre) et surtout la longue et brillante description d'Hérodote qui en avait fait la terre de la sagesse, religieuse notamment ; le rationalisme des Lumières en avait donc fait le berceau de la raison et même de la civilisation105.

Mais la mode égyptienne était bien plus ancienne que ça, et surtout elle n’avait rien de spécifiquement rationaliste : c’est au XVIe siècle que l'on a commencé à élever en France des monuments dans le goût égyptien (une mode venue d'Italie106). Cette Égypte mystérieuse et cabalistique, celle entre autres de Kirchner, était notamment celle de la tradition « hermé­ti­que » — du nom d'un ensemble de textes attribués à Hermès « trismégiste » (trois fois grand), philosophe égyptien antérieur à la sagesse grecque, inventeur de la science, censé entre autres avoir été le maître de Platon (qu'on lut longtemps à cette lumière égyptienne, ainsi que ses disciples ou ceux qu'on percevait comme ses disciples, les « néo-platoniciens », effectivement fort influencés par l'hermétisme). Le monde y était perçu comme un entrelacs d'images sym­bo­­liques agencées par une volonté supérieure, par lesquelles, malgré notre finitude, nous pou­vons déchiffrer en partie les des­seins de la Divinité (mais en petite partie seulement : le reste nous est « hermétique », selon l'usage ironique du mot, devenu aujourd'hui de loin le plus cou­rant). D'où une fascination pour les hiéroglyphes, perçus comme un langage symbolique, une représentation en réduction de ce grand hiéroglyphe qu'est le monde ; pour les dieux Isis et Thot, pour les pyramides (très populaires notamment parmi les révolutionnaires français, en tant que monuments funéraires non chrétiens107), pour les sphinx et les obélisques… Plus tard, le corpus hermétique s'est révélé dater plutôt du début de l'ère chrétienne et avoir été élaboré par divers philosophes néo-platoniciens influencés par les religions de l'Orient méditerranéen hellénistique ; mais au XVIe siècle l’hermétisme avait énor­­mément influencé des penseurs comme Marsile Ficin, Giordano Bruno, Thomas Cam­panella et Pic de la Mirandole108 : cette « face cachée » du rationalisme de la Renais­sance demeurait très populaire au XVIIIe siècle, comme l’illsutre le livret de La flûte enchantée de Mozart (1791), épouvantable salmi­gondis égypto-maçonnique — en effet, les rituels franc-maçons avaient intégré une bonne par­tie de ce folklore ésotérique, notamment sous l’influence de Cagliostro, un aventurier actif à Paris dans les années 1750-1780 : guérisseur, mage et surtout escroc, il introduisit un rite « égyp­tien » dans la franc-maçonnerie.

En particulier, les momies fascinaient : on prenait leur bon état de conservation pour une forme d’immortalité, d’où un certain nombre d’usages qui laissent aujourd’hui songeur. Il y en avait de nombreuses dans les cabinets de curiosité, mais pas seulement : depuis le XVe siècle, les Européens en importaient afin de les consommer comme remèdes : François Ier avait toujours sur lui un sachet de poudre de momie contre les maux d’estomac et de tête109 !

À la fin du XVIIIe siècle, j’y reviendrai, la tradition intellectuelle européenne recon­nais­sait par ailleurs une certaine grandeur à la civilisation arabo-musulmane (pas à la religion musulmane évidemment ! Mahomet était considéré comme un « imposteur » et un fanatique, notamment par Voltaire qui en faisait aussi un conquérant), en particulier comme « passeuse » des savoirs et des sagesses antiques, et du point de vue scientifique. Or l’Égypte avait été l’un des grands centres de cette brillante civilisation, avec notamment l’université al-Azhar, qui est la structure éducative liée à la grande mosquée du Caire. Mais la victoire de l’obscurantisme religieux à partir du XIIIe siècle, puis l’invasion des Arabes par les « Barbares » turcs, com­parable à celles des Germains en Europe (puis celle des Mongols, aussi destructrice que celle des Huns), avait fait entrer le monde arabe en déca­dence : son retard s’expliquait en particu­lier pour la tyrannie.

On voit que dès l’époque des Lumières, les Européens, prisonniers de représentations calquées sur l’opposition Barbares/Romains (en France : Francs/Gallo-Romains, c’est-à-dire noblesse/tiers État), avaient tendance à surévaluer la dimension ethnique des oppositions qui traversaient le monde oriental, au détriment des déterminations religieuses et sociales, et notam­ment à opposer un « peuple » turc, un « peuple » arabe, un « peuple » grec, etc., en inter­­prétant en termes ethniques des noms de milletler. Dans Les ruines, publié en 1791, le comte de Volney faisait prédire par un génie l’effondrement de l’Empire ottoman et la « résur­­rection » des « nations » qui le composaient, sous l’égide de la « grande nation » fran­çaise : ce rêve a surtout été appliqué à l’Europe à l’époque napoléonienne, mais on voit qu’il concernait le monde entier.
Bonaparte s’intéressait personnellement à l’Orient arabe depuis sa jeunesse, il avait beaucoup lu, notamment le Voyage en Égypte et en Syrie de Volney, paru en 1787 (plus une tentative d’ouvrage scientifique que le récit d’une expérience personnelle) ; il était même l’auteur d’un bref (4 pages) conte oriental, Le masque prophète, qui tourne classiquement autour de l’idée que « les » prophètes musulmans sont des imposteurs. Ses frères Lucien et Joseph parta­geaient sa passion (Joseph avait pris femme dans une famille liée au commerce mar­seillais du Levant). Le petit caporal était, bien sûr, fasciné par l’Orient en tant que terre des grands con­quêtes (en 1798, il avait à peu près l’âge d’Alexandre lors de son séjour en Égypte). Quant à Kléber, le numéro deux de l’expédition, il avait construit un pavillon égyp­tien alors qu’il était encore architecte, en 1787. Talleyrand aussi, l’une des grandes figures du Directoire, s’inté­res­sait à l’Égypte, mais plutôt pour des raisons de statégie anti-britannique. Du reste, l’ex­pé­­dition d’Égypte ne fut qu’un palliatif à un débar­que­ment impos­sible en Angle­terre : Bona­parte avait préparé un tel débarquement pendant l’hiver 1797-1798, avant d’y renoncer car le Royaume-Uni était trop puissant en Mer du Nord.

La décision d’aller en Égypte intervint en mars 1798, à la suite d’une campagne des milieux colonialistes ; on la doit non à Napoléon Bonaparte mais au Directoire, sans doute en partie par souci d’éloigner l’encombrant général. La justification était de tirer « l’industrieux Égyptien de la servitude dans laquelle il gémi[ssait] depuis longtemps » (selon un certain Lazowski). Pour l’ancien négociant et consul en Égypte Magallon, « l’Égypte fut une pro­vince de la Répu­blique romaine, il faut qu’elle le devienne de la République française. La conquête des Romains fut l’époque de la décadence de ce beau pays, la conquête des Français sera celle de sa prospérité », grâce à une mise en valeur rationnelle. Et puis, bien sûr, il fallait embêter les Britanniques : en cas de succès, il était prévu d’envoyer une flotte en Mer Rouge semer le trouble en Inde !

L’expédition (secrète : en partant, les soldats ne savaient pas où ils allaient !) fut orga­nisée en quelques semaines ; dans la proclama­­tion à ses troupes avant le départ, Bona­parte faisait référence à la lutte de Rome contre Car­thage, puissance maritime comme le Royaume-Uni110. Elle s’adjoignit des savants et des ingénieurs, soigneusement sélectionnés par Napo­léon (souvent parmi ceux qui l’avaient déjà accompagné en Italie) dans le but de faire pro­gres­ser la science : le projet politique de conquête du monde s’accompagnait du projet cultu­rel de constitution d’un savoir global au service de l’humanité et de la nouvelle idéologie111 et, plus prosaïquement, de prospecter les pos­sibilités de mise en valeur de l’Égypte. Parmi cet aréo­page d’environ 150 personnes, le mathématicien Gaspard Monge, le chimiste Claude Louis Berthollet, le naturaliste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, l’artiste Dominique Vivant Denon, des musiciens dont un pianiste, l’im­mor­tel poète François-Auguste Parseval-Grand­maison112, mais aussi 8 dessina­teurs, 3 astronomes, une vingtaine d’ingénieurs, 4 archi­tectes, 22 imprimeurs munis de casses latines, grecques et arabes, un raton laveur…

Partie de Toulon, la plus grande expédition de toute l’histoire de la Méditerranée, 40.000 à 55.000 hommes (et 800 chevaux), débarqua à Alexan­drie début juillet 1798, un moment fort mal choisi du point de vue climatique, puis gagna Le Caire où elle fit son entrée le 22 [la déclaration au sujet des Pyramides « du haut de ces monuments, quarante siècles nous observent » date du jour du combat décisif qui eut lieu non loin de là, le 21113]. Mais début août, la flotte britannique dirigée par l’ami­ral Nelson détruisit la flotte française à Aboukir (un mouillage près d’Alexandrie où Bona­parte l’avait envoyée s’abriter, tout en la gardant à portée de main au cas où il aurait souhaité se rembar­quer d’urgence) : les Français ne l’atten­daient pas si tôt, persuadés qu’il avait été forcé de revenir prendre de l’eau et des provisions en Méditerranée occidentale, mais le roi de Naples lui avait permis de le faire à Syracuse (en Sicile), ce que les Français lui firent payer très cher114. Bonaparte était coincé en Égypte, et notamment bien en peine d’y recevoir des renforts, d’autant que la guerre menaçait de reprendre en Europe ; fort heureusement pour lui, les Britanniques, eux aussi affaiblis par la bataille, n’eurent pasles moyens d’exploiter immédiatement leur victoire.

Après une phase de blocus et d’arrestation des consuls et commerçants français dans les échelles (déjà bien mal en point après dix ans de révolution), en septembre 1798 la Sublime Porte déclara la guerre à la France. Début 1799, Bonaparte porta alors la guerre au Levant : ce fut la « campagne de Syrie », au sens large de ce mot à l’époque (elle s’est entiè­rement dérou­lée en Pales­tine). Il s’empara de Jaffa115 en mars, où, en violation de toutes les règles de la guerre européenne, il exécuta 2.500 prisonniers qui s’étaient ren­dus (tous les non-Égyptiens), dans le but de terroriser les populations. Pour la première fois dans la période à notre pro­gramme116, on voyait poindre un phénomène qui se fit de plus en plus frappant avec le temps, à savoir qu’en quittant l’Occident « civilisé », les armées « civilisées » et leurs géné­raux « civi­li­sés » s’affranchissaient des règles de la civilisation pour se mettre au niveau sup­posé des populations locales (au prétexte que celles-ci ne comprennent pas d’autre langage, mais aussi tout simplement par suite de l’absence de contrôle et d’un regard social européen sur leurs actes jusqu’à l’émergence des médias modernes et d’une opinon publique occi­den­tale sen­sible aux mal­heurs des « Nègres » vers 1930-1950). Ce qui s’est passé à Jaffa en 1799 s’est repro­duit à plus grande échelle en Algérie dans les années 1830-1840, avec les « enfu­mades » de Bugeaud, puis, à de nombreuses reprises, au cours de la conquête coloniale de l’Afrique, de l’Austra­lie, des archipels du Pacifique (où des ethnies entières ont été liquidées), de l’ouest des États-Unis, du cône sud de l’Amérique Latine et (au XXe siècle) de l’Ama­zonie. L’Eu­rope a fini par le payer très cher : dès le massacre de la rue Transnonain, à Paris en 1834, puis lors des journées de juin 1848, de la Commune (1871) ou de la semaine tragique de Barcelone (1809), on vit les troupes chargées du maintien de l’ordre transposer face aux pro­létaires métro­politains les habitudes acquises aux colonies ; puis, dans la première moitié du XXe siècle, une violence sauvage dont l’Europe occidentale croyait s’être débarrassée pour tou­jours depuis la fin des guerres de religion, mais qu’elle avait en fait externalisée dans le colo­nialisme, s’est retournée contre elle117.

Mais, ayant échoué en mai devant Saint-Jean d’Acre, ville symbolique car dernière place force croisée à avoir résisté aux attaques musulmanes au Moyen Âge, Bonaparte dut renoncer au rêve de rentrer par Istanbul (ou d’aller aux Indes comme Alexandre ? L’hypo­thèse ne paraît quand même pas très sérieuse, même si l’ex-empereur laisse planer le doute dans le Mémorial de Saint-Hélène). Bonaparte était désormais dans une nasse : il s’en évada en abandonnant son armée au commandement de Kléber et en rentrant semi-clandestinement en France en août-octobre 1799 (il trouva à s’y occuper : le coup d’État du 18 brumaire date du mois suivant son arrivée). Mais Kléber fut assassiné en juin 1800, et son remplaçant le géné­ral Menou, qui rêva un moment de fonder une colonie, dut capituler en août 1801.
Bonaparte tenta de s’attirer les bonnes grâces de la population égyptienne (l’expédition d’Égypte a produit une masse respectable de textes en arabe) par un mélange de rhétorique jaco­­bine (libération des individus et des peuples, universalité des valeurs françaises) et isla­mique (les mamelouks ne respectaient pas Dieu, Bonaparte venait les punir — au début, il prétendait même avoir l’accord de la Porte) ; dans la version arabe de sa première proclama­tion à la population d’Alexandrie, en juin 1798, il alla jusqu’à proclamer que les Français étaient « de vrais musulmans » et se vanter d’avoir « détruit le pape »118 et l’ordre de Malte, bête noire des musulmans en Méditerranée119 (la version française est édulcorée). En août 1798, il donna de l’ar­gent pour célébrer le mouloud (la naissance du Prophète), cérémonie à laquelle l’armée fran­çaise s’associa. Il tenta aussi de jouer sur un supposé patriotisme arabe face au « ramassis d’es­­cla­ves achetés dans le Caucase et en Géorgie » (les mamelouks, tou­jours selon la première procla­ma­tion) ; en 1799, lorsqu’il fut en guerre contre Istanbul, il tenta de jouer sur une hostilité des Arabes aux Ottomans, et notamment de soulever le chérif de La Mecque contre la Porte120. Il tenta aussi d’utiliser les savants qui l’accompa­gnaient pour gagner l’opinion locale « éclai­rée » ou supposée telle, allant jus­qu’à faire deux démonstra­tions publiques de vol de montgolfière, une nouveauté très populaire en France (le premier vol de montgolfière datait de 1783). Dans les Orientales, Victor Hugo se fait l’écho de cette propagande :

« Les vieux sheiks vénéraient l’émir jeune et prudent ;

Le peuple redoutait ses armes inouïes ;

Sublime, il apparut aux tribus éblouies

Comme un Mahomet d’Occident »121

Mais ce fut fut un échec. Bonaparte avait beaucoup surestimé l’hostilité des Arabes aux Ottomans, le nationalisme était encore une idéologie inconnue sur les rives du Nil. L’as­pect révolutionnaire, républicain de la propagande française ne porta pas, dans un pays pro­fondément attaché à la monarchie. La tenue des femmes française choqua, ainsi que leur com­portement ; le manque d’hygiène corporelle des Français, tout autant. La curio­sité scientifique des Égyptiens s’avéra limitée, ils boudèrent notamment les fameuses démons­tra­tions de mont­golfières (ratée par ailleurs) : pour eux, la connais­sance issue de la Révélation était tou­jours supé­rieure à celle que l’on acquiert par l’expé­rience. Surtout, pas un Égyptien ne crut aux procla­ma­tions pseudo-islamiques du Français, rédi­gées dans un vocabulaire incompré­hen­sible122 (et dans un arabe fautif) : elles étaient perçues comme parfaitement hypocrites. Bonaparte de­meu­­rait avant tout un ressortissant du monde chrétien, donc un ennemi — et l’expédition, une croi­sade dans le meilleur des cas, ou, pire, une mani­festation d’athéisme (les Égyptiens musulmans, profondément choqués des tirades anticatho­liques des premières pro­clama­tions, se solidarisèrent avec les coptes, et ce bien que les faveurs accordées à ceux-ci et aux grecs les exaspérassent123 ; ils interprétèrent les valeurs des Lumières et de la Révolution comme une résur­gence du « matérialisme » de l’Antiquité et de l’islam médiéval, auquel il avait été heu­reu­sement mis fin). Enfin, assez vite les Français, qui ne parvinrent jamais à venir com­plète­ment à bout de la résistance, eurent la main lourde en matière de répression (ainsi, à la suite de graves émeutes, en octobre 1798 ils saccagèrent la mosquée al-Azhar), aggra­vèrent la pres­sion fiscale et commirent diverses maladresses, comme au début des ten­ta­tives d’imposer à la population, puis aux seuls notables, le port d’un costume ou d’un insigne tricolore, ou plus tard la violation de l’intimité des maisons dans le cadre de mesures contre la peste. En 1799, ils empêchèrent les pélerins égyptiens de s’embarquer pour La Mecque…

Face aux Français, les Britanniques eurent eu beau jeu de jouer au contraire l’unité des musulmans, obtenant du sultan-calife d’Istanbul (qualifié au passage, élogieusement, de « pape » des musulmans, ce qui ne manquait pas de sel dans la bouche d’Anglicans) des appels à la guerre sainte adresssés aux autres monarques musulmans, de l’Inde au Maroc. Les Ottomans jouèrent le même jeu, accusant les Français de vouloir détruire l’islam.
Au total, d’un point de vue géostratégique, cet épisode assez peu coûteux en vies humaines françaises, mais profondément crétin d’un point de vue géostratégique (la France avait expédié ses meilleures troupes et son meilleur général à l’autre bout d’une mer infestée de Godons, dans le but de contrôler un isthme à l’époque tout à fait secondaire, se fâchant au passage avec son principal allié en Méditerranée, la Porte124) permit essentiellement au Royaume-Uni de prendre pied en Égypte. Signalons quand même qu’un certain nombre d’an­ciens de l’expé­dition d’Égypte ont transporté leurs expériences en Algérie trente ans plus tard. Mais, bien sûr, les conséquences essentielles furent culturelles. L'expédition d'Égypte a renou­velé et « orien­­ta­lisé » la perception d'un pays qui fascinait les Français depuis longtemps ; ce fut l'une des sources de l'orientalisme du XIXe siècle, et le point de départ d’une explosion d'égyptomanie.

Les savants embarqués par Bonaparte avaient bien travaillé. En août 1798, le général avait fondé au Caire un Institut d’Égypte, dont le but était « le progrès et la propagation des Lumières en Égypte ». Elle devait lancer la recherche sur ce pays, pour le bien de la science et aussi du gouvernement, qui se proposait de le consulter si nécessaire. Il avait 36 membres, son pré­sident était Monge, Bonaparte était vice-président. Il avait son journal, La décade égyp­tienne. La bibliothèque et les laboratoires en étaient ouverts aux Égyptiens125. Il eut pas mal d’ac­tivités au service de l’armée, mais se préoccupa aussi de l’assainissement de l’Égypte, de la lutte contre les épidémies, etc. — ce qui n’empê­cha pas une résurgence de la peste à Ale­xan­drie fin 1798. Il s’intéressa à l’arabe et fit fonctionner la première imprimerie dans cette langue de l’histoire de l’Égypte ; ainsi qu’à la soude des lacs Natron (qu’achetaient depus long­temps les savonneries de Marseille), aux gisements de soufre du désert, à l’origine (sou­danaise) du séné, une plante médicinale laxative, etc., etc. 126

Et puis bien sûr, les savants multiplièrent les relevés archéologiques, et les trouvailles : c’est en juillet 1799 que le capitaine Bouchard, creusant des fortifications à Rosette127, l’un des ports du delta, découvrit une pierre gravée d’une inscrip­tion d’époque très tardive (196 av. J.C.), trilingue hiéroglyphes/démotique/grec : il s’agissait d’un décret (déjà connu) rendu par le synode des prêtres d’Égypte en hommage à leur pharaon (grec). Tout le monde saisit immé­diatement l’im­por­tance de la trouvaille : c’était la première fois qu’on trouvait un texte bilingue128. Hélas, l’expédition française provoqua aussi un regain de pil­lages, sans parler de divers graffitis en français sur les pyramides.

Il sortit de tous ces travaux un énorme ouvrage, la Description de l’Égypte, publiée en 7000 pages et 33 volumes de 50 x 70 cm entre 1803 et 1828, et qui fut l’une des pierres angu­laires de l’orientalisme européen du XIXe siècle. Dans la préface, rédigée juste après l’expé­di­tion, il est dit que l’Égypte, qui « occupe le centre de l’ancien continent », « ne présente que de grands souvenirs » et qu’elle est « la patrie des arts » ; que ses principaux édifices sont antérieurs à la guerre de Troie. « Homère, Lycurgue, Solon, Pythagore et Platon » l’ont visi­tée, Alexandre y a fondé une ville, le sort de Rome s’y est décidé plusieurs fois (pas un mot sur l’islam) : bref, « le propre de ce pays est d’appeler l’attention des princes illustres » et « il ne s’est formé, dans l’Occident ou dans l’Asie, aucune puissance considérable qui n’ait porté ses vues sur l’Égypte, et ne l’ait regardée en quelque sorte comme son apanage natu­rel ». Outre cet ouvrage monmental, il faut également mentionner le Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte que Vivant Denon publia, lar­ge­ment et superbement illustré, dès 1802 (il y eut cinq rééditions jusqu’en 1810). Par ailleurs, le peintre Charles Gros consacra deux toiles importantes à la campagne d’Égypte, Les pesti­fé­rés de Jaffa (1804) et La bataille d’Aboukir (1806).

En art, le "style égyptien" fit rage dans le mobilier (il y en a des exemples au grand Trianon) : dans La recherche du temps perdu, la duchesse de Guermantes tonne encore contre « cet espèce, commen vous die, de… reflux de l’expédition d’Égypte (…) qui envahit nos maisons, les sphinx qui viennent se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s’enrou­lent aux candélabres (…), les petits lits en bateau qui ont l’air d’avoir été trouvés sur le Nil et d’où l’on s’attend à voir sortir Moïse… ». La folie égyptienne n’épargna pas l’architecture : il demeure par exemple un immeuble tout à fait étonnant, place du Caire dans le Sentier, qui date de 1826. L’obélisque de la Concorde, offert par le pacha Méhémet Ali en 1829 sur la suggestion de Champollion129, puis ramené en France en 1831-1833 (!) sur un navire spécia­le­ment aménagé, a été érigé en 1836130. Jetez aussi à l'occasion un coup d'œil sur la fontaine du Châtelet, qui date de 1858 ; ou sur celle de la rue de Sèvres, qui date de 1808. Quant à la salle égyptienne du Louvre, elle date de 1826 (le premier conservateur en fut Champollion) ; la chaire d’égyptologie au Collège de France date de 1832. À l’exposition universelle de 1867, le public put assister au démaillotage public d’une momie. Parmi les œuvres inspirées par l’Égypte au XIXe siècle, citons l’opéra Aïda de Verdi (1869), sur lequel je reviendrai, mais aussi le Moïse de Rossini (1952) et le délirant Roman de la momie de Théophile Gautier, qui date de 1857 et conte la résurrection d’une momie dans la France de Napoléon III, avec des allusions politiques voilées visant à instiller l’idée que le second Empire n’est qu’une pâle « résurrection » anachronique du premier. Beaucoup plus tard, en 1908, Pierre Loti, le sta­khanoviste de l’exotisme cucul de la Belle Époque, commit une Mort de Philæ. A la même époque, en 1907, une fausse momie se démaillottait lascivement dans les bras de son archéo­logue et séducteur sur la scène du Moulin-Rouge : l’actrice, qui avait 15 ans, fit plus tard car­rière sous le nom de plume de Colette…131

L’Égypte hermétique et néo-platonicienne survécut notamment à travers le mouve­ment des Rose-Croix132 et la franc-maçonnerie : ainsi les loges formées en Égypte pendant l’ex­­pédition jouirent par la suite d’un prestige ésotérique certain. En 1811, on « prouva » que le nom de Paris vient de l’expression « par Isis », et on plaça une Isis à la proue du navire qui figure sur les armoiries de la capitale !

On retrouve des traces de ces mentalités jusqu'à nos jours à travers diverses spécula­tions délirantes sur l'identité des véritables bâtisseurs des pyramides133, mais ce n'est plus qu'un lointain écho : l'Égypte orientale, l'Égypte de l'exotisme l'a emporté (nous la retrouve­rons en abordant l’orientalisme) ; et puis, avec le déchiffrement des hiéroglyphes et les pro­grès de l'archéologie, l'Égypte ancienne a été « désenchantée », elle a échangé son statut de patrie des mystères religieux pour celui de civilisation disparue. Bien sûr, ce fut un Fran­çais, Jean-François Champollion (1790-1832), obsédé de hiéroglyphes depuis ses années de lycée à Grenoble et qui travaillait sur la pierre de Rosette depuis 1808, qui déchiffra les hiéroglyphes entre 1821 et 1823 (sans être allé en Égypte ! Il ne s’y rendit qu’en 1828134), un événement inouï qui frappa l’opinion135 ; et les archéologues français se bousculent sur les rives du Nil depuis deux siècles. Parmi les grands archéologues français en Égypte au XIXe siècle, citons Auguste Mariette, qui s’y rendit pour la première fois en 1850 (il a fouillé notam­ment le site de Saqqara, l’ancienne Memphis, dont il a découvert le serapeum ou nécro­pole de taureaux sacrés), lutta contre les fouilles clandestines, et contribua même, semble-t-il, à l’écriture du livret de Aïda. En 1858, il fut nommé directeur des Antiquités Égyptiennes par le pacha du moment : il est à l’origine du Musée du Caire (ouvert en 1863). Il fut fait bey, puis pacha par le khédive (nouveau titre adopté par le pacha en 1867). Gaston Maspero, qui lui succéda, créa l’Ecole française du Caire et domina l’égyptologie jusqu’à la guerre de 1914, malgré une forte concurrence britannique.

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