Le Portugal n’est pas un pays méditerranéen ! Seuls les deux tiers de l’Espagne, un tiers de la France appartiennent à l’espace méditerranéen. J’éviterai de








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B) La France en Algérie (sous-partie étendue jusqu’en 1914)237.

Le deylicat d’Alger n'avait pas de liens particuliers avec la France (il en avait beau­coup plus avec l'Espagne, malgré ou à cause d’une longue hostilité : rappelez-vous que l’Es­pagne avait tenu Oran jusqu’en 1792) ; mais les commerçants marseillais étaient présents dans les ports d'Afrique du nord. En 1827, le dey eut la malencon­treuse idée de donner un coup de chasse-mouche au consul de France, avec lequel il était en conflit au sujet d'une créance (pour une fourniture de blé) remontant au Directoire (1797 ou 1798, selon les sour­ces). Trois ans plus tard, Charles X, monarque réactionnaire (donc, dans le contexte français, catholique militant), cher­chant une diversion au mécontentement croissant de l'opinion, se sai­sit de ce maigre prétexte pour monter une expédition, qui fut une promenade militaire — le dey, pour­tant au courant de l’im­minence d’un débarquement depuis un mois et demi, fut incapable d’organiser l’in­ten­dance, et les tribus venues lui rêter main-forte durent rentrer chez elles lorsque leur approvisionnement fut épuisé. La prise d'Alger eut lieu en juillet 1830, quelques jours avant les Trois Glorieuses : héritage embarrassant pour la Monar­chie de Juillet.

Pas un instant il ne fut question de se retirer, d'autant que l'expédition avait été très applaudie à Marseille : le grand port méditerranéen cherchait un substitut au commerce du Levant en crise, et puis l’opinion catholique était mobilisée. Ainsi Lamartine déclara en 1836 : « Laisserons-nous se repeupler d’esclaves chrétiens et européens ces nids d’esclavage que nous avons détruits pour jamais ? ». Dans un premier temps la France se contenta d'une occupation restreinte à Alger, Oran, Bône, Bougie238 et aux environs de ces villes — les deys ne faisaient pas beaucoup mieux. On entoura la Mitidja (la plaine proche d'Alger) d’une ligne de forti­fi­cations, et très vite des colons (grands et petits) s'y installèrent239 ; au début, ils résis­tèrent mal au climat et à la malaria. Reprenant d’anciennes habi­­tudes des deys, les Français tentèrent de négocier des traités de non-agression avec les chefs qui, dans l’intérieur, avaient émergé sur les ruines du pouvoir deylical240 : notamment Abd el-Kader (1808-1883), émir de Mas­­­­cara241 (dans l'arrière-pays d'Oran) depuis 1832, et qui menait le combat contre les Français dans l’ouest algérien depuis 1831. Aux termes d’un accord signé en 1834, renouvelé en 1837 après une rupture de trêve, la France reconnut son autorité sur tout l’intérieur de l’ouest algé­rien, et en 1837 elle alla jus­qu’à lui fournir des armes. Il faut dire que les pre­mières inter­ventions dans l'intérieur avaient été des échecs242. Abd-el-Kader tenta d’unifier à son profit les zones non occupées par les Fran­çais, ce qui inquiétait les militaires ; il entreprit de moderniser son armée, notamment grâce à des déserteurs français, constitua un embryon d’administration et battit même monnaie.

En 1839, une armée française ayant traversé sans son autori­sation des territoires qu’il tenait pour siens, Abd-el-Kader se révolta ; l'année suivante, le com­mandement de l'armée fran­­çaise en Algérie revint au général Thomas Bugeaud (1784-1849), un ancien des armées napoléo­niennes, mais surtout de la guerre d’Espagne, qui servait en Algérie depuis 1835243. Un moment, Abd-el-Kader par­vint à contrôler les deux tiers de l'Algérie244 à la tête d’une assez petite armée (environ 10.000 hommes) ; mais il avait beaucoup de mal à maintenir l'ordre dans ses domaines, et il avait face à lui les 110.000 hommes de Bugeaud (en 1846), soit le tiers de l'armée française. Assez vite, Bugeaud s'adapta à « la guerre arabe » : mobilité de la troupe, dont l’équipement (le « barda ») fut allégé, et harcèlement continu de l’adver­saire, avec raz­zias systématiques (par le biais de « colonnes mobiles ») dans les villages alliés d'Abd-el-Kader afin d'affamer son armée. L’« enfumade » de la tribu des Ouled Riah dans des grottes de la région d’al-Kantara (en 1845), qui fit 760 morts selon le blan de l’armée fran­çaise, est aujour­d’hui le symbole de cette première guerre d'Algérie (elle souleva des pro­testations en métro­pole245) ; mais long­temps, bien sûr, Bugeaud a eu une image plus positive que celle que je viens de lui faire, une image de « soldat-laboureur » proche de ses hommes et partisan d’un développement de l’Algérie par des colonies de paysans (éventuellement des vétérans de l’ar­mée, sur le modèle romain)246. Affaibli en 1843 par la prise de sa « smala » (son camp mobile, avec son administration centrale, ses femmes et ses domestiques), puis battu par le général Lamoricière à l'Isly en 1844, Abd-el-Kader se rendit en 1847247.

L'autorité militaire était alors toute-puissante en Algérie, et fort imbue de sa supé­riorité sur les civils, les locaux comme les Parisiens248 ; l'Algérie était d'ailleurs directement rattachée au ministère de la Guerre et le législatif n'y avait rien à voir. L'armée, notamment les officiers des quelque 25 « bureaux arabes » en con­tact direct avec la population, avait plutôt tendance à protéger les indigènes des bru­talités des colons — mais une fois dûment soumis, cela allait sans dire, et dans le cadre d'une menta­lité des plus paternalistes : l’indigène avait besoin d'un protecteur car il était trop peu civilisé pour trouver seul sa place dans la nouvelle Algérie. Cette armée d'Afrique accueillait des étran­gers (ce fut l'origine de la Légion Étran­gère, née en 1831) et comprenait des régiments indi­gènes, qui plus tard cessèrent de l'être tout en gardant leurs noms et leurs pittoresques cos­tumes : les spahis (à l’origine ce terme dési­gnait la cavalerie ottomane, de recrutement non servile), les zouaves, les chasseurs d'Afrique. Enfin c’est en Algérie qu’apparurent les pre­miers bataillons disci­plinaires, connus plus tard sous le nom de « bat' d'Af' » ou sous le topo­nyme générique et mythique de « Biribi »249.

Les colons avaient accouru en nombre, même si les deux tiers repartaient au bout de quelques mois. En 1848, il y avait déjà, pour 600.000 indigènes250, et outre les 100.000 mili­taires, 42.000 à 47.000 Français et 62.000 étrangers (dont moitié d'Espagnols, des Maltais, des Italiens). Seuls 15.000 d’entre eux vivaient à la campagne, la plupart installés sur des biens confisqués (au dey, aux partisans d'Abd-el-Kader, aux mosquées, aux villages, aux tribus) : ainsi dans la Mitidja, l’essentiel des populations indigènes avaient été expropriées au moment de la révolte d’Abd-el-Kader. Certains colons réclamaient le refoulement des indigènes dans le désert ou dans des réserves, et faisaient bon accueil aux théories en vogue de l'ex­tinction iné­luc­table des races inférieuresres.

Plus que la vie somme toute fort dure des colons, les exploits de l'armée d'Afrique et son mode de vie « oriental », le mythe d'une ascension sociale facile par l'épée, faisaient rêver pas mal de monde ; tout un folklore de l’armée d’Afrique se diffusa en métropole251. Toute une propagande glorifiait la France porteuse de civilisation, de progrès écono­mique (l'irri­ga­tion, la dépaludation) et social (contre les féodaux et les « oulémas », les doc­teurs de la science théologique et juridique musulmane — certes bien sclérosée), tandis que l’opinion catholique vivait dans l'espoir d'une rechris­­tia­ni­sation de la terre natale de Saint Augustin (on avait restauré les évêchés anti­ques, qui n’étaient donc plus in partibus). Le problème de la colonisation de l'Algérie passion­nait l'opi­nion (inquiète d'une hypothétique surpopulation des campagnes de France), suscitait réunions, conférences, presse spécialisée. Le débat tournait autour du type de colonisation : civile ou militaire (c'était le modèle romain, soutenu par Bugeaud) ? Villages-forteresses grou­­pés ou réseau de fermes protégées par des points d'appui militaires ? Tout le monde y participait, des libéraux aux fouriéristes (il y eut un phalanstère à Saint-Denis-du-Sig).

Bien entendu, nous retrouvons ici les saint-simoniens, toujours fascinés par l’Orient malgré leur semi-échec en Égypte : Ismaÿl Urbain, que je présenterai plus bas, s’installa à Alger en 1837 et acquit rapi­dement une réputation d’expert de l’Algérie, puis Enfantin vint en Algérie en 1839 en tant que membre d’une Commission d’exploration scientifique ; il s’inté­ressa notam­ment à la question des régimes de propriété parmi les indigènes. Les saint-simo­niens produisirent toute une série de documents d’information scientifique d’excellente qua­lité : ainsi Berbrugger, conservateur de la biliothèque d’Alger, fondateur de la Société histo­rique algérienne et de la Revue africaine, explorateur des oasis subsahariennes (mais des tenta­tives de traverser le Sahara échouèrent), ou encore le géologue Fournel qui détecta la nappe d’eau phréatique qui se trouve sous le désert et fora le premier puits artésien pour l’ex­ploiter : il apparut un chapelet de palmeraies en limite du désert. Dans son gros livre La colo­ni­sation de l’Algérie (1843), Enfantin posait le principe de la légitimité de la domination fran­çaise, mais en association avec le vaincu ; il voulait « la transportation d’une population euro­péenne assez considérable » (c’est-à-dire une colonisation civile), et bien sûr l’industria­lisa­tion de l’Algé­rie. Pourtant c’est essentiellement de colonisation agricole que se mêlèrent les saint-simo­niens, sous le Second Empire.
La IIe République (1848-1852) ne remit pas en cause la mainmise française sur l'Al­gérie — toute la gauche était colonialiste, y compris Proudhon. Ce fut la IIe République qui, retirant l'Algérie au pouvoir discrétionnaire de l'armée, l'intégra au territoire métropolitain : elle fut divisée en trois départements, Oran, Alger et Constantine, eux-même subdivisés en arrondissements, cantons, communes. On y trouvait les mêmes élus et fonc­tionnaires qu'au nord de la Méditerranée. Cependant, à la campagne, on distinguait des « com­munes de plein exer­cice », celles où l’élément européen était notable, et des « communes mixtes » gérées par des administrateurs civils nommés par Alger. Par ailleurs les préfets d'Algérie dépendaient du minis­tère de la Guerre et non de celui de l'Intérieur comme en métropole ; des institutions pré­cédentes subsistait le Gouverneur Général, un militaire, qui siégeait à Alger ; et puis les mili­taires gardaient tout pouvoir sur les territoires non encore complètement pacifiés, c'est-à-dire la plus grande part. Les Algériens votaient aux élections nationales — ceux d’origine euro­péenne, s’entend252. Cependant on promit aux indigènes qu'ils deviendraient citoyens de plein droit au fur et à mesure qu'ils « s'assimile­raient », c'est-à-dire se franciseraient.

La République lança un grand plan de colonisation : il s’agissait notamment d’envoyer en Algérie des ouvriers, touchés par la crise en métropole, qui rêvaient de retourner à la terre tout en ayant un lopin à eux. Ce fut un semi-échec, mais il se fonda tout de même 42 nou­velles colonies agricoles. L'armée prit le contrôle de nouvelles régions, notamment en Kabylie et dans le Mzab, à la limite du Sahara. En 1851, la France, qui n’était pas encore un pays laïc, se mit à rémunéer le personnel du culte musulman, ce qui per­mettait aussi de le contrôler.
Sous le Second Empire, l'Algérie perdit ses représentants au Corps Législatif, mais les Européens d’Algérie participèrent aux différents référendums organisés par l’Empereur. En revanche, l’armée retrouva une bonne partie de l’autorité perdue en 1848. La prise de contrôle du territoire con­­tinua : ainsi le maréchal Randon soumit la Kabylie en 1857. L'armée française était toujours aussi brutale : elle détruisait systé­ma­tiquement les villages insoumis, arrachait les arbres fruitiers, etc. Elle s'appuyait sur des sup­plétifs indigènes organisés en « harkas » (d'où vient le mot « harki »253), en « goums » (unités com­mandées par des officiers français) et en « smalas » (camps fortifiés permanents où ces soldats vivaient avec leur famille). C’est également dans ces années que l'armée s'avança en direction des premières oasis du Sahara (à la prise de Laghouat en 1854, la majeure partie de la popu­lation fut massacrée) ; les premières explora­tions chez les Touaregs, menées par Duveyrier, eurent lieu à la fin des années 1850. Il faut dire que les oasis du Sahara servaient de refuge aux rebelles des montagnes, et que les Toua­regs accueillaient à leur tour les fuyards des oasis occupées : bref, on avait affaire à une « logique d’entraîne­ment » tout à fait classique, également vue à l’œuvre au Sénégal et en Indochine à la même époque.

Les régions déjà conquises furent mises en valeur. De nouveaux colons s'installèrent grâce au système du cantonne­ment (mis en place en 1851), qui consistait à confisquer au profit des colons une partie des terres collectives des tri­bus indigènes, au pré­texte qu'elles étaient trop vastes pour leurs besoins réels. Dans d'autres cas, l'Empire fit appel à de grandes compagnies capitalistes char­gées d'établir les infrastruc­tures des futurs villages, puis de vendre aux colons avec profit : ainsi dans les années 1860 les frères Talabot, des saint-simo­niens, investirent dans une Société Générale Algé­rienne. Tout ceci n'alla pas sans quel­ques scandales retentissants, et mit en fureur les petits colons privés des meilleures terres. L’agri­culture coloniale était prospère : le vignoble s'étendit dans les régions côtières, ce qui provo­quait déjà des protestations des vignerons du Midi ; l’Algérie produisait aussi du tabac et des vers à soie.

Dans la Mitidja, le processus de drainage, de dépaludation et de construction de bar­rages, entamé dès les années 1830, dura jusque vers 1930254. Elle fit rapidement figure de région modèle avec son parcellaire géométrique, sa production massive de vin de qualité médiocre255 et ses grosses fermes isolées (la grande propriété ne cessa que progresser durant toute l’époque coloniale. Il demeurait cependant un minifundio indigène qui servait surtout de réservoir de main-d’œuvre pour la grande propriété — les mon­tagnes avoisinantes, sur­peu­plées, constituaient un autre réservoir, mais certains travail­leurs agricoles venaient de Kaby­lie, à 100 ou 150 km de là. Le chef-lieu de la Mitidja était Blida ; il y avait 25 gros villages de colonisation agricole, tous identiques, fondés entre 1835 et 1875256 : avec leurs maisons à toits de tuiles, leurs rues droites plantées d'arbres, leur plan ortho­go­nal organisé autour d’une place centrale avec kiosque à musique, palmiers et platanes, autour de laquelle se pressaient l’école, la mairie et les cafés où l'on buvait l'anisette à l’ombre du clo­cher, ces bourgs ruraux algériens étaient la négation même de l'Orient.

Par ailleurs, l’Empire contruisit 500 km de chemins de fer (entre 1857 en 1870, essen­tiellement grâce aux frères Péreire, des saint-simo­niens proches du monarque) et entama la prospection des richesses minières. Une première entreprise indus­trielle d'importance appa­rut dans les années 1860 : un haut-fourneau dans la région de Bône.

Toutes ces avancées pro­fitaient presque exclu­­sivement aux colons, malgré quelques efforts de l'armée pour dévelop­per l'agriculture indi­gène. En 1867-1868, une famine drama­tique, provoquée entre autres par une grave sécheresse qui durait depuis 1863, des invasions annuelles de criquets depuis 1864257, plus un tremblement de terre dans la Mitidja en janvier 1867 et une épidémie de choléra à l’été suivant, mais aggravée par la des­truc­tion d’une bonne partie des structures de la société traditionnelle (plus l’égoïsme des colons et l’incurie des autorités françaises258), fit au moins 500.000 vic­times (17% de la population259), presque exclusivement parmi les indigènes — à la grande joie de ceux, en Algérie et en métropole, qui y voyaient l’amorce d’un destin sem­blable à celui des Indiens d’Amérique : n’avaient-ils pas suc­combé à des épidémies ?
Napoléon III avait des idées bien arrêtées sur l'Algérie ; c'est le premier chef d'État français (le seul avant de Gaulle, en fait) que l'on peut créditer d'une politique algérienne. Déjà en 1852 il avait pensé se faire proclamer « empereur des Français et roi de l'Algérie », ce qui serait revenu à traiter cette région comme un royaume lié à la France, mais distinct. Son entourage l'en dissuada et durant tout l'Empire autoritaire il ne se préoccupa guère de l'Algé­rie. Mais en 1860 et 1865, il y fit deux longs voyages ; séduit par le pays, il fit preuve à l'égard de la popu­la­tion indigène d'un intérêt et d’une sympathie certes non exempte de pater­nalisme, mais quand même tout à fait exceptionnelle pour l'époque. Cette attitude devait beau­coup à son entourage saint-simonien260. En témoignent les lignes qui suivent, extraites d'un discours impérial prononcé lors du voyage de 1860 : « Notre premier devoir est de nous occuper de trois millions d'Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination. Élever les Arabes à la dignité d'hommes libres, répandre sur eux les bienfaits de l'instruction tout en respectant leur religion, améliorer leur existence en faisant sortir de cette terre tous les trésors que la Providence y a enfouis et qu'un mauvais gouvernement laisserait stériles, telle est notre mission : nous n'y faillirons pas ». L'Empereur précisa sa pensée en 1863, dans une lettre ouverte au gouverneur général Mac-Mahon : « l'Algérie n'est pas une colonie propre­ment dite, c'est un royaume arabe »; « les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma pro­tection et je suis aussi bien l'Empereur des Arabes que l'Empereur des Fran­çais ». Bien sûr, ces lignes sont à comprendre dans une perspective bien plus large que la seule Algérie : Napo­léon III rêvait d'un protectorat français sur l'ensemble du monde arabe.

Quelques mesures concrètes suivirent. En 1863, le can­ton­nement fut aboli : la terre devait rester aux indigènes, et les colons, devaient demeurer dans et autour des grandes villes. Tous les emplois publics algériens devaient être ouverts aux indigènes. L'Empire fit ce qu’il put pour retirer le plus de territoires possible à l'admi­nistration civile, qui était aux mains des colons : le principe était que la société algérienne musulmane devait se gouverner elle-même, évoluer à son propre rythme, sans traumatismes — mais sous l'étroit contrôle de l'armée, évi­dem­ment ; l'assimilation restait le but final, déjà évoqué dans le discours de Bordeaux (1851), mais elle n'était conçue que comme le résultat ultime, à très long terme, de la « régé­né­ration » de la « race arabe », égale en dignité en principe à la « race française ».

L'Empereur ne craignit même pas d'entrer en conflit avec Mgr Charles Lavigerie (1825-1892), arche­vêque d'Alger à partir de 1867. Fondateur en 1858 d'une congrégation mis­sion­naire, les Pères Blancs, et dans les années 1860 d'une Association pour la Propagation de la Foi, il se prenait pour un nouvel Augustin et prétendait ramener les indigènes à la foi chré­tienne. En particu­lier, au moment de la grande famine de 1867-1868 les Pères Blancs fon­dèrent un orphe­linat où ils élevaient les orphelins indigènes dans la religion catholique, ce qui déchaîna la fureur des musulmans. L'Empereur exigea que les orphelins fussent renvoyés dans leurs villages ; Mgr Lavigerie refusa, au motif que « ces enfants ne peuvent être livrés aux passions bestiales de leurs coreligionnaires » — du reste, pour lui la famine était un signe du Ciel, une punition pour les réticences des Arabes à revenir à la vraie religion. Le conflit, qui fit beau­coup de bruit en métropole, n'était pas réglé à la chute de l'Empire261.

Dans l’ensemble, cette politique avorta : elle manqua de temps — de cohérence aussi : ainsi, dans le même temps qu'il abolissait le cantonnement, l'Empereur distribuait des milliers d'hectares à de grandes compa­gnies concessionnaires. Surtout, il se heurta à l'hostilité absolue, générale et bornée des colons, dont le nombre passa de 100.000 en 1848 à 260.000 en 1870 (la moitié venaient d'Es­pagne et d'Italie : l'accès à la nationalité française leur était facilité). Où allait-t-on si l'on com­mençait à tenir compte de l'avis des « sauvages » ? Quel serait l'ave­nir de l'Algérie si le pouvoir s'obstinait à « maintenir indéfiniment cette race déchue » ? En 1863, les colons organisèrent une première « journée des barricades »262 pour signifier leur mécon­tentement ; la bureaucratie algé­roise refusa purement et simplement d'appliquer le séna­­tus-consulte de 1863, et à sa tête, Mac-Mahon sabota consciencieusement la politique qu’il était censé appliquer. Dans le même temps, au nord de la Méditerranée, toute une pro­pagande insistait sur le courage et l'abnéga­tion des colons, seuls capables de faire progesser une terre livrée depuis des siècles à l'« incurie arabe »263, et aussi sur les excellents rapports des colons avec les indigènes264 : une harmonie que les réformes, menées par des Parisiens qui ne connaissaient rien aux réalités algériennes, ne pouvaient que compromettre. La conclusion s'imposait : il fallait plus de terres pour les colons, moins de pouvoir pour l’armée (trop favo­rable aux indigènes au goût des colons : en charge de la répres­sion, elle savait bien qu'il est impossible de s'impo­ser à long terme par ce seul moyen) et moins de privilèges pour les « féodaux » arabes et berbères.

Même les républicains, déportés (on disait « transportés ») en Algérie de force (en 1848, en 1852 ou en 1858 après l’attentat d’Orsini) ou venus leur propre gré (pour profiter d'une atmosphère moins répressive qu’en métropole, surtout dans les années 1850), même les franc-maçons parta­geaient le racisme général et entendaient bien que les colons restassent les maîtres exclu­sifs du pays : l’idée napoléonienne du « royaume arabe » les révulsait littrale­ment. L'opinion algérienne était du reste très progressiste, très hostile au césa­risme et à Badinguet (sauf lorsqu'il s'agis­sait de l'acclamer lors de ses voyages) : il y eut une majorité de « non » au plébiscite de 1870. Effectivement, en métropole la gauche républi­caine prônait le rétablissement du droit de vote pour les colons, la fin du pouvoir discrétion­naire des militaires et l'assimilation des indigènes, sans très bien comprendre que ces propo­si­tions géné­reuses revenaient en fait à laisser lesdits indi­gènes aux mains des colons (ou peut-être en le compre­nant trop bien). Début 1870, la gauche du Corps Législatif par­vint à faire pas­ser une loi réta­blissant le régime « civil » de la IIe République, avec droit de vote pour les colons et eux seuls aux législatives, mais la crise avec la Prusse aboutit à l'enter­re­ment du projet265.

Enfin, dernier échec, les indigènes ne se rallièrent pas au régime. Les quelques tenta­tives d'écoles ou de journaux bilingues n'eurent aucun succès ; les rares indigènes instruits (les élites avaient été décimées lors de la conquête) se replièrent sur les confréries et la culture religieuse, refuge identitaire, quand ils ne prenaient pas discrètement le chemin de la Syrie ou de l’Égypte (cf. plus haut la note sur Abd-el-Kader). L'Empereur avait beau éprouver de la sollicitude pour eux, il restait quand même un chrétien, et l’armée avait toujours la main lourde ! Les révoltes étaient endémiques (les principales eurent lieu en 1859 et 1864 sur les con­­fins du Maroc). Un gouffre séparait les indigènes des colons : il n'y eut pratiquement aucun mariage mixte ; en vingt ans, 194 musulmans seule­ment demandèrent la pleine cito­yen­neté. Il faut dire que cela impliquait l'abandon du droit musulman et de la coutume tra­dition­nelle ; or, l'islam étant une religion de la cité, qui règle les rapports des croyants sur Terre, c’était concrètement une apostasie.
L'une des premières mesures du gouvernement provisoire de la République, en octobre 1870, fut d’accorder la citoyenneté française à tous les juifs d'Algérie, par le décret Cré­mieux266. La communauté juive d'Algérie, 33.000 personnes au total à l'époque, en partie d'ori­gine hispanique (issue des expulsions de la fin du XVe siècle), en partie installée depuis l’époque romaine, était totalement assimilée, du point de vue de la langue et du mode de vie, à la société arabe267. Le décret Cré­mieux accé­léra le mouvement, déjà sensible depuis 1830, par lequel cette communauté se détacha pro­gres­sivement de l’univers indigène pour se rapprocher du monde des Européens d'Algérie — ce qui n'empêcha pas le développement d'un solide antisémitisme dans une partie de cette com­munauté268.

Les mois suivant la chute de l'Empire furent extrêmement agités en Algérie. D'une part, on assista à une véritable révolte des colons contre Paris. Ils profitèrent de la confusion, et de l'absence de troupes, occupés contre les Prussiens puis contre les communards, pour essayer de rétablir un régime civil, c'est-à-dire un régime qu'ils dirigeraient entièrement, et aussi d'obtenir le plus d'autonomie possible vis-à-vis de Paris. En octobre 1870, dans une ambiance très « jacobine », une émeute à Alger obligea le nouveau gouverneur général à reprendre le bateau à peine arrivé, puis les émeutiers prirent le pouvoir : c’est ce qu’on appelle parfois « la Commune d’Alger ». Le gou­vernement provisoire, qui avait un ou deux autres chats à fouetter, ne réagit pas : Paris prenait l'habitude de céder à la violence des colons, une violence qui prenait des formes spec­taculaires, bruyantes, voire hysté­riques, très différentes en tout cas de celles en vigueur au nord de la Méditerranée, et que les gouvernants com­pre­naient et mesuraient mal.

Dans l'hiver 1870-1871, tout un mouvement communaliste269 se développa dans les villes : après ceux d’Alger, les colons d'Oran, de Philippeville270, de Constantine, de Bône pro­­­cla­mèrent des communes insurrectionnelles, il y eut même une ébauche d'organisation de l'Algérie sur la base d'une fédération de ces communes, autonome par rapport au reste de la France. Les liens directs avec la Commune de Paris étaient évidem­ment nuls, Paris étant assié­gée ; mais il est certain que le vieux fond proudhonien de la gauche française joua un rôle en Algérie aussi. En tout cas, l'ambiance était très « rouge », très révolution­naire, et les « trans­­­portés » furent très actifs dans les évé­nements. Le mouvement s'arrêta au printemps 1871, dès que Paris, débar­rassée de la guerre, eut ren­voyé des troupes, et sur­tout dès qu'éclata la grande révolte dite « de Mokrani » que j’évoquerai au paragraphe suivant : les colons n'osèrent pas aller jusqu'à l'af­frontement, sachant très bien qu'ils étaient très minoritaires face aux musulmans271 et qu'ils avaient besoin de la force armée — c'était tout simplement aussi qu'ils se sentaient français, et qu’à l’exception d’une frange d’excités ils savaient bien qu’il n'y avait pas d'avenir pour eux hors de la France. Une Algérie dotée d'une personnalité distincte n'aurait eu aucun sens — ou plutôt elle n'aurait pu avoir que le sens que Napoléon III lui avait donné : un royaume arabe…

Sur ces entrefaites, en mars 1871, éclata une grande révolte des musulmans d'Algérie ; connue sous le nom de « révolte de Mokrani », du nom de son premier chef272, ce fut le der­nier soulèvement d'importance avant les émeutes du Constan­tinois en mai 1945. Différents fac­teurs jouèrent dans son déclenchement : l'hostilité aux colons et l'oppor­tunité que représen­tait le départ d'une partie des troupes chargées de mainte­nir l'ordre dans les cam­pagnes ; la famine de 1867-1868 ; le décret Crémieux, vécu comme un scandale (l'antisémi­tisme n'a jamais été une spécificité chrétienne273 — et puis l'abolition de la loi mosaïque, consé­cutive au décret, pouvait apparaître comme un prélude à une interdiction du droit coranique) ; enfin, des menaces de retour à la pratique du cantonnement, que récla­maient les colons à cor et à cri. La révolte triom­­pha dans l'arrière-pays : la France perdit largement le con­trôle de la Kaby­lie, du Constantinois, et des Aurès. Mais les révoltés ne par­vinrent jamais à mena­cer le « pays utile », la côte et les villes ; le « nettoyage » des campagnes par l’armée française dura jusqu’en jan­vier 1872. La répres­sion militaire fut terrible et se doubla d'une autre répression menée par les colons, qui avaient eu très peur (exécutions sommaires, etc.) ; le tout s'accompagna d'une amende extrê­mement élevée imposée aux vaincus274 et surtout de la confiscation de 500.000 hectares de terres, l’équivalent d’un département métropolitain.
Après 1871, la paix régna en Algérie : la IIIe République satisfaisait les colons et les musul­mans n'étaient plus en état de se manifester. Seuls événements à évoquer : l'occu­pation (et la délimitation) des confins algéro-marocains par Lyautey en 1903-1906 (il s'agissait des pré­misses de la conquête du Maroc proprement dite). La frontière fut officiellement fixée en 1910 ; le Maroc dut reconnaître la perte de toute l'Oranie (sauf Oujda), une région qu'il consi­dérait comme historiquement sienne. Par ailleurs, c’est entre 1880 et 1910 que la France péné­tra le Sahara ; cette pénétration se fit à partir de l'Algérie, mais le Sahara, quoique administré depuis Alger, ne fut jamais assimilé aux départements algériens275. Depuis le Second Empire, on rêvassait abondamment à une voie transsaharienne, avec un chemin de fer. La pénétration réelle commença avec la mission Paul Flatters, qui s'aventura jusque dans le massif monta­gneux du Hoggar, mais s'y fit tailler en pièces par les Touaregs276 en 1881 : tous les membres européens de l’expédition périrent. Durant plus de quinze ans, personne n'osa plus aller se frotter aux « hommes bleus ». En 1898-1900, le commandant Lamy parvint à prendre le con­trôle de cette région (c'est-à-dire à y établir une ligne de forts) et même à traver­ser le désert jusqu'aux environs du lac Tchad, où il mourut aux mains des indigènes277.

La « pacification » du Sahara dura jusque vers 1910 ; liée à la personnalité du général François-Henri de Laperrine, l'inventeur des harkas de méharistes, elle est toujours restée très imparfaite. En témoigne la fin du père de Foucault (1858-1916) : cet ancien officier de famille noble, agnostique mondain et homme à femmes dans sa jeunesse, revenu au catholi­cisme en 1886-1888 et devenu prêtre en 1901 (après une retraite dans un monastère trappiste en Syrie), s'installa en Algérie en 1902, et à Tamanrasset, en plein cœur du Hoggar, en 1905. Contraire­ment aux Lavigerie et consorts, il ne cherchait pas à christianiser les musul­mans (jamais il ne réalisa aucune con­version) mais à mener un apostolat par l'exemple, en mani­festant le mes­sage chrétien sous la forme de l'humilité, de la pauvreté, de la charité, de la prière contem­plative : en cela, il annon­çait les missionnaires du XXe siècle, les Mère Teresa et les Sœur Emmanuelle (mais il était très isolé dans l'Église de son temps, laquelle refusa tous ses projets de congrégations). Par ailleurs, on lui doit une grammaire et un dictionnaire touaregs. La grande popularité qu'il se gagna parmi les Touaregs à force de dévoue­ment ne l'empêcha pas d'être assassiné par une bande de razzieurs, peut-être manipulés par l’Allemagne : nous les retrouverons.
Les Européens d'Algérie avaient obtenu de la République le régime politique et admi­nistratif dont ils rêvaient — on ne peut même pas écrire que c'était un effet des événements de 1870-1871 : on a vu qu'au printemps 1870 la gauche avait déjà présenté un projet en ce sens. En fait, le programme des républicains était celui des colons.

À Alger, il subsistait un gouverneur général nommé par Paris et doté de pouvoirs étendus ; mais les titulaires successifs du poste se gar­dèrent bien de con­trarier les Français d’Algérie (ceux-ci votaient aux élections législatives, c'étaient même les seuls votants de ces circonscriptions, et leurs députés étaient bien utiles à l'occasion pour former les fragiles majorités dont la République parlementaire était coutumière…). Ils contrôlaient les conseils géné­raux des trois départe­ments algériens et les conseils municipaux des villes et des com­munes rurales de plein exercice. Par ailleurs, seuls des Européens pouvaient exercer la fonc­tion de jurés aux cours d'assises, même lorsqu'un musulman était en cause dans le procès… La grande perdante était l'armée, réduite à l'admi­nis­­tration des régions non encore pacifiées, de plus en plus marginales.

Les musulmans, eux, n'avaient aucune représentation à l'échelle nationale. Ils n'étaient même pas considérés comme des citoyens français de plein droit278, sauf s'ils abandonnaient leur « coutume », c'est-à-dire leur religion ; ce fut tout aussi exceptionnel qu’avant 1870. Ils étaient tenus en grande méfiance : jusqu'en 1914, tout indigène en déplacement devait faire viser un permis de circuler, et tout indigène pouvait faire l'objet d'une mesure d'internement admi­nis­tra­tif sans procès. En revanche, en 1912, le service militaire obligatoire leur fut étendu… À partir de 1898, ils furent représentés (à titre consul­ta­tif) dans deux organes nou­vel­le­ment créés, les Délégations Financières et le Conseil Supérieur de Gou­ver­nement, mais ils n’étaient que consultatifs.

L'Algérie connut un rapide essor démographique. Les Européens passèrent de 260.000 en 1870 à 430.000 en 1886, 621.000 en 1898 et 750.000 vers 1914. En 1886, seul un sur deux était de nationalité française ; la proportion était déjà des deux-tiers en 1898, mais c’étaient en par­tie des enfants d’Italiens et d’Espagnols, et puis une loi de 1889 avait encore facilité l’ac­cès à la nationalité française (il suffisait de trois ans de résidence en Algérie pour pouvoir y prétendre, contre dix au nord de la Méditerranée à partir de 1889). En effet, outre une vitalité démogra­phique très supérieure à cette des popu­lations de métropole, cet essor était dû avant tout à l'immigration. Certains de ces nou­veaux venus étaient certes originaires de la métro­pole, dont quelques anciens communards et aussi des Alsaciens et des Lorrains qui avaient refusé de devenir allemands, ou que l'Alle­magne avait expulsés : on les installa sur des terres confis­quées aux insurgés de 1871, ce qui ne les gêna nullement — mais beaucoup d'entre eux renon­cèrent au bout de quelques années et s'installèrent en ville. Cela dit, l'essentiel de l'im­migration conti­nuait à venir des pays médi­terranéens voisins ; Oran en particulier était quasi­ment une ville espa­gnole. Ils se fondirent progressive­ment en une population qui, par rap­port à celle de la métropole, avait ses particularismes : son parler, ses habitudes alimentaires (le couscous emprunté aux musulmans, l’anisette), ses tradi­tions politiques aussi. En revanche, ces catholiques, fort antisémites (cf. la longue note plus haut) à la mode de la France d’alors279, se mêlaient peu aux juifs, et surtout les mariages mixtes entre musulmans et non musulmans étaient pour ainsi dire inexistants. Mais l’émigration européenne se ralentit peu à peu :  les effets de la crise démographique en métropole se faisaient sentir, et l’Amérique atti­rait de plus en plus d’Italiens. 

Les Européens d’Algérie étaient installés avant tout en ville (aux deux tiers vers 1910 — un certain nombre de ces villes étaient des fondations nou­velles, comme Orléans­ville280) ; mais il y avait aussi la foule de petits colons ruraux qui grattaient la terre et n'étaient guère plus à l’aise que les musulmans (ce qui ne les rendait pas moins racistes, bien au contraire : ils faisaient tout pour se distinguer des indigènes), et que de for­tes tensions sociales opposaient aux gros colons. Les villes d'Algérie étaient essentielle­ment européennes, avec cependant une légère érosion de la proportion d’Européens d’origine à la fin de la période.

La situation était souvent tendue entre les Pieds-Noirs et la métro­pole, tou­jours soup­çonnée d’être trop favorable aux musulmans. Le rêve de refaire de l’Afrique du Nord une terre latine et chrétienne était bien vivant, de même qu’une revendi­cation d’autono­mie, sen­sible notamment dans les années 1890 : progressivement, les Européens d’Algérie se consti­tuaient en une communauté consciente d’elle-même et hostile à tout ce qui n’était pas elle, qui considérait l’Algérie comme sa propriété exclusive. La métropole, elle, avait déjà d’eux une image très néga­tive, calquée en gros sur celle des Espagnols : bruyants et hâbleurs, légers et peu fiables, portés à « une forfanterie ridicule » et à une « sotte fierté », illettrés, impré­vo­yants, de mœurs grossières et brutales, et enfin, pour la gauche, fana­tiques comme tous les catholiques (ce qui était censé expliquer notam­ment leur antismitisme).

Du fait des effets conjugués de la famine et de la répression il ne restait que 2.100.000 musulmans en Algérie en 1872 contre 2.750.000 en 1861 ; cependant l'essor démographique reprit immédiatement et en 1914 ils étaient 5 millions (soit 7 indigènes pour un Européen, contre 10 pour 1 en 1871) : le douteux espoir d'une extinction physique des indigènes s'était évanoui. C’était une communauté essentiellement rurale : seuls 7 % des musulmans vivaient en ville en 1886, 8,5 % en 1906, 12 % en 1926 — et ils y étaient réduits à des emplois très peu qualifiés, quand emploi il y avait (le petit cireur de chaussures indigène était un person­nage typique de la rue d'Isly, la grande artère commerçante d’Alger). Cependant, juste avant 1914 on assista aux premiers départs d’Algériens musul­mans pour la France métropolitaine : c’est que les campagnes algériennes étaient de plus en plus surpeuplées, qu’il n’y avait pas d’em­ploi en ville sur place et que les patrons métropolitains étaient en quête d’ouvriers dociles et point trop syndiqués.

Les musulmans d’Algérie représentaient une communauté sai­gnée à blanc, humiliée, déstructurée, décapitée (la répression de 1871 se traduisit par la liqui­da­tion de nombreuses familles de chefs et la disparition pure et simple de nombreuses tribus en tant qu’entités col­lectivement reconnues), privée d'élites, en grande partie déculturée (le système scolaire musul­man était en ruines, réduit à de pauvres écoles de mosquées tenues par un « clergé »281 de plus en plus ignare vu que toutes les structures de formation avaient été détruites) : la haute culture arabe classique connut en Algérie une éclipse presque totale, notam­ment celle que véhiculaient les docteurs de la loi coranique (les oulémas), déjà bien sclérosée en 1830 il est vrai282. Seule la culture popu­laire rurale survécut, protégée en partie par l'invraisemblable négligence de la République en matière d'enseignement, qui freina la francisation : en 1907, selon un rapport du ministère, sur 137.000 enfants scolarisés en Algé­rie, il y avait 57.000 Français, 33.000 « étrangers », 13.0000 « israélites »283 et 31.000 musul­mans284. La seule région où la scolarisation (et la francisation) étaient plus avancées était la Kabylie. Au total, 15% des indigènes étaient alphabétisés285. Lorsqu'en 1908 Paris émit des velléités de réformes scolaires en Algérie, la Société des Colons vota la motion suivante : « Considérant que l'ins­truction des indigènes fait courir à l'Algérie un véritable péril, tant du point de vue écono­mique qu'au point de vue du peuplement français [on craignaient leur concurrence pour les emplois qualifiés], la Société émet le vœu que l'instruction primaire des indigènes soit supprimée ».

Bref, la communauté musulmane d’Algérie avait cessé de constituer une société, c'est-à-dire un ensemble complexe, cohérent et solidaire, et se trouva réduite à l'état de prolétariat (surtout rural) abruti et soumis, en butte à un mépris et à un racisme sans bornes et sans fard. L’analyse de Tocqueville, que j’ai déjà cité en note plus haut, se révélait d’une terrible jus­tesse : « autour de nous les lumières se sont éteintes (…) Nous avons rendu la société musul­mane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et barbare qu’elle n’était avant nous ». Cela ne veut pas forcément dire que le niveau de vie des musulmans s'aggrava (du point de vue médical et sanitaire, il s'est certainement amélioré, ne serait-ce que par les seuls effets de la paix) ; mais dans la situation d'humiliation que je viens de décrire, la notion d'« amélioration du sort des indigènes » n'a strictement aucune pertinence — le discours que tiennent aujourd'hui encore à ce sujet certains rapatriés de 1962 est à mon avis parfaite­ment obscène. C’est en Algérie, de tous les pays riverains de la Médi­ter­ranée (et de toutes les colo­nies françaises), que ce processus de déculturation et de déso­cialisation est allé le plus loin : rien de surprenant dans ces conditions à ce que l’indépendance se soit particulièrement mal passée.
La mise en valeur économique de l'Algérie progressa spectaculairement, grâce à des investis­sements massifs (dus aux grandes banques pour l'essentiel). Vers 1914, les 4% d’agri­culteurs européens possédaient 23% des terres ; certains étaient des latifundistes, mais le tiers le plus modeste possédait 4 hectares en moyenne. Cet essor fut avant tout celui du vignoble de la plaine côtière, qui passa de 20.000 ha en 1871 à 180.000 en 1914 ; le terroir le plus connu était le « sidi-brahim ». Cela n'alla d'ailleurs pas sans crises, comme en métropole : le phyl­loxéra (dans les années 1890), la surproduction dans les années 1900. Bien plus qu'au nord de la Méditerranée, la viticulture algérienne était aux mains de grands propri­étaires : ainsi la famille Borgeaud (d’origine suisse), qui possédait près d'Alger, depuis 1905, le domaine de la Trappe ; ou de grandes sociétés foncières comme la Société Genevoise (qui possédait 20.000 ha près de Sétif) ou la Compagnie Algérienne (qui exploitait 100.000 ha dans le Constanti­nois). Les vergers, les céréales se développèrent également. En revanche l'agriculture indigène stagnait, d’où un sous-emploi rural de plus en plus prononcé286. Vers 1910, il y avait parmi les indigènes 47% de sans-terre, et environ 30% de métayers ou assimilés. Dans certaines zones de Kabylie, plusieurs familles se partageaient la propriété d’un olivier…287 Du coup, une grande inscurité régnait dans les campagnes, parcourue parce qu’on appelait « l’armée rou­lante », à savoir des bandes de semi-délinquants.

Il y avait aussi quelques mines, notamment de fer et de phosphates ; en revanche l’Al­gérie était notoirement sous-industrialisée. Alger était l’un des centres du capita­lisme colonial français : la Banque d’Algérie, fondée en 1851 et devenue Banque d’Algérie et de Tuni­sie en 1904, était à la fois un institut d’émission et un relais des tansferts de fonds entre le Maghreb et la France ; elle affichait des taux de profit très élevés. Elle faisait d’Alger le plus gros centre financier d’Afrique.

La colonisation de l’Algérie ne soulevait plus aucune opposition en métropole, même dans les milieux socialistes qui, vers 1900, s’opposaient à d’autres aventures coloniales : ainsi Jau­rès, s’il lutta de toutes ses forces contre la prise de contrôle du Maroc voisin (surtout d’ail­leurs parce qu’elle risquait de mettre la France en guerre avec l’Allemagne), ne critiqua que les moda­lités de la colonisation de l’Algérie — et encore, pas bien fort : pour lui, l’urgence était ailleurs. L’Algérie musulmane, indé­pen­dante, c’était du passé, la colonisation était irré­mé­­diable ; la gauche était piégée par le fait que les Européens d’Algérie votaient plutôt pour elle, et les milieux d’affaires, réticents dans les premières décennies, étaient désormais bien trop fascinés par les richesses potentielles de nos colonies, minerais, produits agricoles, main-d’œuvre et marchés pour les produits français (ce d’autant que le retour progressif au protec­tionnisme de l’ensemble des pays développés les rendait de plus en plus indispensables) pour avoir le bon sens de calculer ce que coûtait l’expansion coloniale au pays ; et puis la France se prenait plus que jamais pour la patrie du progrès et des droits de l’homme, et la colo­nisation avait apporté tant de bienfaits aux indigènes que toute discussion sur le caractère moral et/ou pro­gressiste du colonialisme semblait saugrenue.
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