Le Portugal n’est pas un pays méditerranéen ! Seuls les deux tiers de l’Espagne, un tiers de la France appartiennent à l’espace méditerranéen. J’éviterai de








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C) Dans l’Empire Ottoman : les tanzîmât et leurs limites.
Dès le XVIIIe siècle, la Porte, consciente de son extrême faiblesse, avait tenté de réa­gir. Jusqu’en 1920, elle échoua, et cet échec contraste avec celui du Japon de Meiji qui lui est à peu près contemporain (à vrai dire, c’est le seul exemple d’une modernisation réussie hors d’Oc­cident en pleine époque coloniale288) : il revint à Mustafâ Kemâl, qu’on peut considérer comme l’héritier des sul­tans réformateurs du XIXe siècle, d’être parvenu in extremis à sauver la Turquie d’une quasi-disparition et à la moderniser (à la baguette) entre 1920 et 1939, mais entre-temps elle avait perdu tous ses territoires arabes et l’essentiel du Caucase et des Bal­kans. Attention quand même : si les réformes ottomanes n’ont finale­ment pas empêché le recul de l’Empire, elles n’en ont pas moins eu des effets ­­— le pays n’était plus du tout admi­nistré de la même façon en 1900 qu’en 1800, l’économie avait profondément évo­lué, même la langue avait changé : l’osmanlı, langue raffinée mais complètement artificielle en 1800, s’était progressi­ve­ment rapproché de ce que parlaient effectivement les tur­co­phones cultivés, et on y trouvait de moins en moins d’em­prunts massifs, par membres de phrases entières, à l’arabe et au per­san289.
Nous l’avons vu, le sultan Sélim III avait tenté des réformes, notamment militaires (on peut y ajouter de pre­mières tentatives de reprendre en mains l’administration des provinces), mais il fut renversé en 1807 à la suite d’une révolte des janissaires, menée au nom d’une idéo­logie conser­vatrice qui rejetait toute innovation (bid’a) par rapport au Coran, c’est-à-dire en réalité par rap­port à un certain nombre de traditions perçues comme coraniques, même si cer­taines l’étaient fort peu (de l’avis notam­ment des wahhabites et autres fondamentalistes). La moder­nité, à partir du moment où elle venait du monde chrétien, étant perçue par de nom­breux Otto­mans comme une agression envers l’islam — il faut dire que ses progrès allaient effective­ment de pair avec des agres­sions : ainsi, au moment de la révolution de 1807, la Russie venait d’envahir la Bessarabie, tandis que Français et Britanniques lavaient leur linge sale en Égypte… Du reste, par prudence envers ce conservatisme de l’opinion publi­que290, ces premières réformes elles-mêmes furent menées au nom d’une idéologie du retour au passé, aux principes fonda­teurs, aux institutions originelles du temps de la gran­deur otto­mane : les Européens appelés à la rescousse ne le furent qu’au titre de techniciens..

Les réformes reprirent au moment de la révolte grecque, dans les années 1820. En 1826, à la suite d’une énième manifestation d’insoumission qui l’avait exaspéré, le sultan Mah­­­­­moud II, le successeur de Sélim III291, dissolut le corps des janissaires. Du reste, ils s’étaient illustrés par leur inefficacité dans la répression en Grèce. Il s’agissait sans doute aussi d’une tentative pour se concilier les chrétiens des Balkans, quelque peu lassés de cer­taines pitto­resques coutumes locales comme les pyramides de têtes coupées, en les assurant que les méthodes de maintien de l’ordre allaient changer. La populace d’Istanbul massacra avec entrain ces semi-étrangers qu’elle avait toujours détestés292. Par la suite, l’armée otto­mane, réorganisée à l’eur­o­péenne (pas très efficacement comme le montraient les désatres en cascade des années 1820 et 1830), continua cependant à se recruter en bonne partie dans les régions qui four­nis­saient autrefois les janissaires, notamment (en Europe) ce qui est devenu l’Albanie et les régions environnantes : il s’agissait désormais de volontaires, et de traditions locales dans des villages musulmans, sans doute bien contents de se débarrasser d’une partie de leur excès de population.

Il y eut également des réformes fiscales : il apparut une administration des fondations pieuses de l’État (une sous-espèce de biens waqf), afin que leurs revenus revinssent effective­ment au trésor impérial ; un certain nombre d’impôts et de taxes furent désaffermés et confiés à des services administratifs qui les levaient directement. En, revanche, l’adminis­tration otto­mane était toujours aussi archaïque. L’administration centrale était recrutée parmi les élèves des medrese293 (les établissements scolaires liés aux mosquées) ou de diverses écoles pala­tiales : cet enseignement n’avait pas changé depuis deux siècles, le népotisme et le clienté­lisme faisaient rage et les oulémas (les enseignants des medrese) jouissaient d’une influence étendue, d’autant qu’ils étaient riches grâce aux biens waqf : cette influence s’exer­çait évi­dem­ment dans un sens très conservateur. En province, nous avons vu à quel point la Porte avait du mal à se faire obéir : le début du XIXe siècle représente sans doute le moment de son plus grand affaiblisse­ment face aux pouvoirs régionaux. Il y avait quand même des adminis­trateurs nommés par Istanbul, mais ils étaient corrompus : ne connaissant pas la durée de leur charge, ils avaient tendance à pressurer le plus possible leurs administrés pour en tirer un maximum de profit.
Dans les années 1830, le choc des défaites subies lors des « guerres de Syrie » contre Méhémet Ali, aux­quelles il faut ajouter le recul dans les Balkans et dans le Caucase, provoqua l’entrée de l’Empire Ottoman dans l’ère des réformes (tannzîmât en osmanlı) proprement dite.

Il y eut d’abord un début de reprise en main des provinces, qui se traduisit notamment par la reconquête militaire, en 1835, de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque294, juste à l’ouest de l’Égypte : c’étaient les dernières régions qui restaient à la Porte au sud de la Méditerrranée, mais la dynastie locale de pachas n’obéissait plus, et elles étaient menacées d’annexion par le beylicat de Tunis. À l’issue de cette expédition, la Porte rétablit son administration directe dans la région295. En Mésopotamie, en Anatolie et dans les Balkans aussi, une reprise en mains eut lieu, avec plus ou moins de succès selon les régions, entre 1830 et 1860 ; en 1872, une armée ottomane (re)-prit même le contrôle de Sana’a, au Yémen.

Dès 1835, une réforme avalisant une situation de fait mit fin au statut d’esclave d’État (kul), qui était celui de la plupart des employés de l’administration. Il céda la place un statut de fonc­tionnaire libre (me’mur) : en réalité il s’agissait d’un simple changement de termi­no­logie, les kullar étant libres de mener leur vie depuis belle lurette. Il apparut une distinction entre fonction­naires civils, militaires et religieux (tous salariés désormais), et un tableau d’avan­cement à sept rangs, à la russe. Le gouvernement fut réorganisé à l’occidentale, avec des ministères et un conseil des ministres ; en 1838, il apparut un autre conseil chargé d’exa­miner les propositions de loi (mais toujours non élu, évidemment). Toujours dans les années 1830, il apparut également des écoles de formation des fonctionnaires, d’abord sous la forme d’un Bureau des Traducteurs (les grecs perdirent leur prééminence en ce domaine) puis de collèges militaires, d’une École d’Enseignement Judiciaire et d’une École d’Enseignement Littéraire296. On procéda à un recen­sement et on commença la cadastration des terres ; la col­lecte des impôts se faisait de moins en moins par le biais de fermes. L’armée connut de nou­velles réformes, sous l’égide de conseillers non pas français (Paris soutenait Méhémet Ali) mais russes, anglais et prus­siens — dont Von Molkte, le futur vainqueur de la France en 1870297.

Par ailleurs, suivant l’exemple de Méhémet Ali, Mahmoud II avait lancé un premier298 journal en 1831 ; cet organe officiel avait une édition française, Le moniteur ottoman (ils ne tiraient qu’à 5.000 et 300 exemplaires respectivement). Un deuxième journal apparut en 1840. Toujours pour afficher son occidentalisme, dès 1814 le sultan avait abandonné le palais de Topkapı pour celui de Dolmabahce, aménagé à l’occidentale299. Il apprit le français et intro­duisit la musique occidentale à la Cour, avec le concours d’un frère du com­po­siteur italien Donizetti. Le costume occidental devint obligatoire pour les officiels (à la seule réserve de la coiffure, qui était un fez). Le français se répandit dans l’élite, et du reste le nombre d’étran­gers à Istanbul s’accrut.
Mais les réformes les plus spectaculaires datent du règne d’Abdoul Majid300 Ier (1839- 1861) et de son successeur Abdul Aziz301 (1861-1876). Dès l’arrivée au trône d’Ab­doul Majid en novembre 1839, à l’âge de seize ans, son entourage réfor­mateur le poussa à promul­guer un texte de la plus grande importance auquel Mahmud II avait travaillé dans les derniers mois de sa vie, le rescrit (ou firman, ou édit) de Gülhane (ou Gulkhané, du nom de la salle du palais de Topkapi où il fut proclamé302. Ce texte, rédigé dans un style encore assez imprégné de la tradition islamique, promettait la fin des mono­poles d’État, une réforme des impôts avec notamment la fin des fermes et une assiette fixe, la fixation des dépenses mili­taires par la loi, un service militaire réduit à 5 ans maximum, la fin de l’arbi­traire légis­latif et judiciaire (et notamment un code pénal), la fin des trafics de faveur dans l’admi­nis­tra­tion. Il proclamait l’éga­lité des sujets ottomans devant la loi quelle que fût leur religion.

Abdoul Majid ne s’écarta jamais de ce programme réformateur : il adopta un mode de vie assez occidentalisé, s’entoura d’œuves d’art occidentales et fit, en 1867, le premier voyage en Europe chrétienne d’un sultan ottoman (il visita notamment l’Exposition Universelle de Paris303). Il en fut de même d’Abdoul Aziz ; son successuer, l’éphémère Mourad V (1876), alla jusqu’à se faire initier dans une loge franc-maçonne (affiliée au Grand Orient de France), avant son arrivée au pouvoir304.

Dans ces conditions, le rescrit de Gülhane entra peu à peu en application, sous l’impul­sion, à partir de 1854, d’un Conseil des Réformes305. L’administration (la Sublime Porte au sens strict) connut une croissance spectaculaire de ses effectifs (de 1.000-1.500 scribes vers 1800 à 150.000 fonctionnaires vers 1900 !). Il apparut progres­sivement des codes juridiques, très influencés par l’exemple napoléonien comme une bonne partie des tanzîmât (un premier Code Pénal dès 1840, remplacé par un autre en 1858 ; un Code Commercial en 1850, un Code Civil entre 1870 et 1877) ; la multitude des coutumes locales tendit à rculer. Même le droit religieux, jusque-là clivé en 7 grandes écoles régionales, connut un mouvement d’unifi­cation ; par ailleurs, après 1856 il ne concernait plus que les seuls musul­mans (voyez plus bas). Pour appliquer ce droit nouveau, il apparut de nouveaux tribunaux, hié­rarchisés à l’occidentale.

En 1858, une grande réforme fon­cière se traduisit par la géné­ralisation du cadastre et la recon­nais­sance d’une propriété privée, donc aliénable (jusque-là, la plupart des terres étaient réputées propriété éminente de l’État). Il apparut un budget annuel de l’État et les réformes fiscales continuèrent. En 1864, l’administration des provinces (vilayet en osmanlı306) fut réor­­ga­nisée sur le modèle fran­çais : chose importante, il y avait des adminis­tra­teurs ou des corps élus (les maires l’étaient par exemple), c’est-à-dire un début de régime repré­sen­tatif à l’échelle locale, alors qu’il n’y avait pas d’élec­tions à l’échelle nationale307. L’armée fut réor­ganisée en 5 grandes régions : elle était désor­mais entièrement formée de conscrits, au nombre de 210.000 vers 1870, recrutés par tirage au sort pour 5 ans, puis 4 ans, plus un temps de réserve (cela faisait environ 500.000 réservistes). Cela dit, en Europe la seule Prusse ali­gnait un million de combattants… Les impôts rentraient de mieux en mieux ; en 1840, il était apparu une espèce de papier-monnaie (mais qui portait intérêt), les kaime.

Un réseau d’écoles séculières d’État se développa ; à la suite d’une visite du ministre français de l’Éducation, Victor Duruy, qui avait proposé un plan de modernisation, le système scolaire séculier fut partiellement réorganisé à la française en 1869 — c’est également à cette époque qu’ouvrit (en 1868) le lycée français de Galatasaray, établissement d’élite aujour­d’hui encore célèbre pour son club de football, ainsi (en 1873) que le lycée technique Dâr üch-Cha­faka308, destiné à l’origine à accueillir des orphelins (on y enseignait, entre autres, la télégra­phie) et le Robert College (1863), qui appartenait à une congré­ga­tion protestante mis­sionnaire américaine. Les établissements supérieurs spécialisés se multipliaient, dont une École d’Ad­mi­­­nistration en 1859, et même une École Normale Supérieure en 1862309, mais aussi une École de l’État-Major.

En 1856, sous la pression des Puissances dans le cadre du règlement de la guerre de Crimée (voyez plus bas), la Porte promulgua un édit (le Hatti Humayûn) qui abolissait la dhimma et émancipait les chrétiens310. Il s’agis­sait par ailleurs d’une reconnaissance officielle des milletler (c’est à cette époque que le terme se banalisa) : les patriarches et chefs de com­mu­­nautés étaient désormais payés par l’État otto­man ; les biens de chaque communauté lui étaient garantis, avec autoadministation et droit de réparation des écoles, hôpitaux et cime­tières. La liberté de culte était garantie, ainsi ­que l’éga­lité d’accès aux emplois publics et l’éga­­lité devant l’impôt (bonne nouvelle) et la cons­cription (mau­vaise nouvelle). Le texte fonc­tionnait essentiellement en termes religieux : il n’y avait qu’une seule brève et vague mention de l’égalité des langues entre elles. Dans le but de diviser pour mieux régner, les autorités se mirent à reconnaître toutes sortes de petits milletler, à commencer par un millet des Arméniens protestants distinct de celui des monophysites (voyez un peu plus bas l’origine de cette communauté arménienne protestante)311, mais aussi, au début des années 1860, un millet assyrien, qui regroupait les monophysites de Syrie et de Mésopotamie (autre­ment dit ceux qui ne sont ni arméniens ni coptes), et un millet chaldéen qui regroupait les nestoriens (la troi­sième grande branche du christianisme avec les mono­physites et les chalcé­doniens). Il y avait aussi un millet melkite, c’est-à-dire orthodoxe mais ara­bophone (désor­mais distinct des orthodoxes des Balkans), un millet maronite, un millet druze… Nous verrons plus bas que dans les Bal­kans, le millet grec était par ailleurs en proie à des processus de scissiparité sous l’effet des nationalismes. Enfin le millet juif se dota d’un règlement en 1865. Seuls les musul­mans n’avaient pas de millet à eux, parce que la légitimité ultime de l’Empire Ottoman demeurait quand même religieuse et musulmane : le sultan était toujours calife !
Parmi les effets positifs de cette espèce de révolution par en haut et du climat nouveau qui l’accompagnait, il faut évoquer une plus large ouverture au monde dans l’administration et plus largement dans les élites ottomanes, notamment par le biais du français et, surtout après 1850, la diffusion de l’imprimerie, que le monde musulman refu­sait depuis toujours312 : pensée au départ pour les besoins du gouvernement et donc encouragée officielle­ment, elle s’accompagna d’un début de littérature au sens moderne, euro­péen du terme (en osmanlı et en arabe), ainsi que d’un début de presse313. C’est ce type d’évo­lu­tion qui força la langue osmanlı à se moderniser, à quitter le monde de la haute culture musulmane classique pour devenir lisible par tout un chacun (dans les régions arabophones, l’arabe connaissait le même début d’évolution, pour les mêmes raisons). Les idées libérales progressaient.

Les évolutions économiques et sociales s’accélérèrent, en partie aussi grâce aux tanzî­mât. Les villes croissaient de plus en plus vite (voyez le détail dans la quatrième partie, lorsque je ferai un certain nombre de « portraits de villes ») ; l’urbanisme et l’hygiène y pro­gres­saient. Il apparut, en périphérie, mais aussi à l’emplacement de fragments de centre-villes ravagés par des incendies, de nouveaux quartiers à l’urbanisme bien plus occidental (des rues larges, sou­vent en damier), où les élites commençaient à migrer : chose intéressantes, toutes les commu­nautés religieuses et linguistiques s’y retrouvaient sans constituer de sous-quartiers commu­nau­taires, signe que la bourgeoisie émergente était cosmopolite et tournait le dos, en tout cas pour ce qui était de son habitat, aux vieilles logiques de repli communautaire — cela dit, ces nouveaux quartiers chics étaient des ghettos… bourgeois !

L’exode rural vers les villes se doublait d’un exode, souvent saisonnier, en direction des grandes exploitations agricoles des plaines, par exemple d’Anatolie en Cilicie (pour récol­ter le coton ou les céréales). De même, on assistait à un recul du nomadisme, notamment en Anatolie : souvent cette sédentarisation se faisait spontanément, mais elle pouvait aussi être forcée, ce fut en 1865 le sort de certaines tribus « turkmènes » un peu trop indiscipli­nées de Cili­cie. C’étaient des bras en plus pour l’agriculture moderne, qui commençait àse dévelop­per : les exportations agricoles à destination du Royaume-Uni et de la France doublèrent entre 1855 et 1875. Par­ti­cu­lièrement dynamiques étaent celles de coton, de soie, de tabac, de fruits secs ; les expor­ta­tions de céréales à destination du Royaume-Uni décuplèrent carrément. Cela dit, en valeur abso­lue ce n’étaient pas des chiffres très impressionnants, et la majorité des paysans demeu­raient très en retard du point de vue des techniques agraires, et très pauvres.
C’est en partie pour des raisons du même ordre (peupler les régions vides), en partie pour des raisons idéologiques et religieuses, que la Porte favorisa un autre type de migrations, celle de réfugiés de l’Empire russe et des Balkans314. La conquête des ethnies montagneuses du Caucase allait bon train, mais non sans peine (voyez plus bas) : faute de parvenir à les paci­fier, les Russes les expulsèrent lar­gement (notamment les « Circassiens » du nord-ouest du Caucase), voire même entièrement pour le peuple oubykh, une petite ethnie circassienne315. Jamais l’Empire Ottoman ne pensa sérieusement reconquérir ces régions et, par exemple, elle choisit d’installer les réfugiés sur des propriétés privées plutôt que de les parquer dans des camps de réfugiés, ce qui eût été signe qu’elle ne reconnaissait pas leur exil comme défini­tif316. Eux-mêmes, d’ailleurs, semblent n’avoir jamais nourri un irrédentisme très fort. En 1857, une loi accorda à ces muhajirun (réfu­giés, en arabe317) un lopin de terre et l’exemption de l’impôt et du service militaire pour dix ans. Ils s’ins­tallèrent dans tout l’Empire Ottoman, mais la Porte les dirigea en priorité, d’une part vers les Bal­kans (pour tenter d’y renforcer le poids de l’islam), où, très remon­tés contre les orthodoxes, ils contribuèrent à la montée des ten­sions intercommu­nau­taires, et d’où d’ailleurs ils durent repartir lorsque les micro-États chré­tiens les expulsèrent entre 1878 et 1913 ; d’autre part dans les régions arméniennes, afin de les désarméniser ; enfin sur la rive sud de la Mer Noire, parce que le climat était proche de celui de leur Cau­case natal, qu’il y avait là aussi beaucoup trop de Grecs et d’Arméniens et enfin, et surtout parce qu’on craignait une invasion russe par cette voie. Ainsi c’est largement grâce à ces réfugiés que la pro­vince de Brousse318, juste à l’est d’Is­tanbul, vit sa population doubler entre 1876 et 1906. Au total, dans la période 1854-1876, on estime que 500.000 réfu­giés du Caucase affluèrent dans l’Empire Ottoman319.

De même, les pays autonomes et indépendants des Balkans pratiquèrent très tôt la puri­fication eth­nique (voyez plus bas). Elle touchait des « turcs » au sens religieux du terme, c’est-à-dire de musulmans de langues maternelles diverses, mais qui se turquifièrent rapidement une fois coupés de leurs racines320. Ils se réinstallèrent dans les mêmes régions, avec également, parfois, des reprises d’exil en direction de l’Anatolie, notamment en 1912-1913. Ces mouvements en provenance des Balkans s’accélérèrent à la fin du XIXe siècle, avec le recul accéléré de l’Empire Ottoman dans la région : on estime qu’entre 1876 et 1914, 1,5 millions de musulmans des Balkans se réfugièrent dans ce qui restait d’Empire Ottoman. En sens inverse, 300.000 chrétiens quittèrent l’Empire Ottoman, surtout des Armé­niens qui se réfugièrent en Russie.
Hélas, la plupart des réformes furent des semi-échecs — soit elles ne furent pas ou furent mal appliquées, soit elles eurent plus d’effets négatifs que positifs.

Il y eut des révoltes antifiscales. Les réformes militaires coûtèrent très cher, ainsi que le recrute­ment massif de fonctionnaires — par ailleurs trop vite engagés pour être tous des parangons d’efficacité et d’honnêteté. La Porte fit trop généreusement usage de la planche à billets et les kaime perdirent rapidement toute valeur : en 1854 il fallut les retirer de la circu­la­tion à grands frais. Une université, apparue à Istanbul en 1870, échoua et disparut au bout de quelques années. L’enseignement primaire demeurait largement confession­nel, lié aux mos­quées pour les musul­mans, ce qui était un gage de retard ; les systèmes scolaires des non-musul­mans étaient bien plus dynamiques, ce qui n’était pas forcément un bon présage pour la cohésion de l’Empire. En 1856, les écoles séculières n’accueillaient que 3.371 élèves pour tout l’Empire : or, en 1871, les Arméniens avaient déjà 48 écoles dans la seule capitale, et 460 en Anatolie ! La cadas­tration des terres fut surtout l’occasion pour des notables de faire recon­naître leurs usur­pations passés : il se constitua une grande propriété privée bien peu dyna­mique. Et puis il n’y eut pas de réformes politiques, malgré l’appari­tion dans les années 1860 d’un courant libé­ral. L’un des groupes de cette nébuleuse, autour de l’écrivan et journaliste Namik Kemâl, prit le nom révé­lateur de « jeunes-Ottomans » — calqué sur la « Jeune-Italie » de Mazzini (voyez plus bas) —, et, vers 1865, s’organisa en société secrète à la mode des car­bo­nari (voyez itou). Kemâl défendait l’idée de liberté dont il faisait, à la française, un droit de l’homme, mais aussi, à la pas française du tout, un don de Dieu ; il demandait la séparation des pouvoirs et une constitu­tion avec un gouver­ne­ment représentatif. Une lettre ouverte adres­sée au sultan en 1867 provoqua la dissolution du groupe et quelques années d’exil pour Kemâl321. Ce courant obtint une victoire éphémère avec la procla­mation d’une constitution en 1876 : je la traiterai dans la prochaine sous-partie.

L’idéologie qui sous-tendait les grands textes réformateurs de la période 1839-1876, et qui a reçu de certains historiens le nom d’ottomanisme, était, en très gros, une version locale du jacobinisme à la fran­çaise : tous citoyens, tous égaux devant la loi, quelles que fussent la langue et la reli­gion. Mais c’était surtout une idéologie à usage externe : son application sur place se heurta à toutes sortes de difficultés. Ainsi l’édit de 1856 aboutit surtout à la recon­nais­sance de nou­veaux privilèges pour les non-musulmans, donc à un renforcement des com­mu­nautarismes : chaque millet, définitivement reconnu comme interlocuteur de la Porte et même pourvu de sa propre constitution, deve­­nait une entité non territoriale dotée de droits religieux, poli­tiques et culturels ; de même, les assem­blées locales prévues par la réforme administrative de 1864 devaient compter une certaine proportion de membres issus de chaque commu­nauté. De toute façon, les chré­tiens, qui étaient en train de devenir plus riches et plus puissants que les musul­mans, et qui étaient protégés par les Puissances en tant que non-musulmans, n’avaient aucun intérêt à se fondre dans une masse indistincte de sujets ottomans. En revanche, sur un point précis la dis­cri­mination se poursuivait en leur défaveur : après 1856, pour ne pas être soumis à la conscrip­tion, ils avaient obtenu de payer une taxe de rachat qui ress­emblait furieu­se­ment aux anciens impôts discriminatoires prévus par la dhimma… Il faut dire que malgré l’éga­litarisme affiché par les réformateurs, ils n’étaient pas bienvenus dans l’armée, car on crai­gnait qu’ils ne finissent par constituer une « cinquième colonne » des ennemis de la Porte, tous chrétiens sauf la Perse et les wahhabites.

En particulier, à cette époque les capitulations changèrent de sens : elles devinrent la marque d’un rap­port d’inégalité, car elles assuraient de plus en plus d’immunités aux Euro­péens vivant dans l’Empire. Ceux-ci tendaient à s’appuyer de plus en plus sur les commu­nau­tés non musul­manes, dont certains membres, d’ailleurs, se fit progressivement reconnaître comme ressortissants des pays occiden­taux — ce qui était catastrophique, entre autres, sur le plan fiscal, puisqu’aux termes des capitulations les Occidentaux jouissaient de toute une série d’exemptions en ce domaine. Les bénéfi­ciaires des capi­tu­lations et leurs obligés se montraient de plus en plus arro­gants, d’autant que les tribunaux mixtes leur donnaient généralement rai­son en cas de conflit et que, dans certaines régions, les consuls occidentaux avaient plus d’au­to­rité que les représentants de l’administration ottomane (voyez plus haut la note sur l’exil d’Abd El-Kader à Damas). Ainsi l’assemblée du millet arménien, apparue en 1863, ne tarda pas à se transformer en un véritable Parlement de la communauté arménienne et prit des posi­tion de plus en plus subver­sives, réclamant notam­ment l’autonomie des provinces peuplées en majo­rité d’Arméniens à l’est de l’Anatolie. Cette extrême maladresse, voire cette franche irrespon­sabilité, jouèrent un rôle dans la dégradation des relations entre les Arméniens et la Porte dans les années 1880-1890322.

L’ensemble s’accompagna d’une grande offensive missionnaire chrétienne, sur fond de rivalité entre sectes chrétiennes : tandis que la France bichonnait les catholiques et les uniates du Moyen-Orient et que la Russie patronnait les orthodoxes, ceux des Balkans comme les melkites de Syrie323, les Britanniques ten­taient de jouer la carte druze en Syrie324. Par ailleurs, depuis les années 1920 la Grande-Bre­tagne, la Prusse et même les États-Unis, où tout un bouillonnement religieux était en cours, tentaient d’im­plan­ter le protestantisme parmi les populations chrétiennes d’Orient325 (et aussi parmi les juifs — en revanche, tout prosé­ly­tisme était interdit envers les musulmans326). Les missionnaires américains eurent du succès notamment parmi les Arméniens (il y avait 15.000 Arméniens protestants vers 1855), et comme je l’ai déjà mentionné, ils contrôlaient un lycée prestigieux dans la capitale ottomane ; dans les années 1850, la Porte avait reconnu un millet protes­tant, essentiellement pour les Arméniens de cette confession. Ce prosélytisme occidental renforça l’occidenta­lisa­tion cultu­relle des chré­tiens de l’Empire Ottoman, mais aussi leurs liens politiques et sociaux avec les Européens (consuls, marchands), leur influence écono­mique (ils profitaient de leur situation d’intermé­diaires). Enfin cela éleva leur niveau culturel, car tout un réseau d’insti­tu­tions édu­ca­tives apparut, tenues par diverses congrégations.

Ainsi au Liban et en Syrie, la présence française se mit progressivement à reposer en partie sur un réseau d’établissements éducatifs, catholiques mais s’appuyant sur les commu­nautés arabes uniates (les maronites au premier chef) : le plus important était l’université Saint-Joseph de Beyrouth, fondée en 1875 les jésuites. Au Levant vers 1914, 40.000 élèves fré­­quentaient une école française ; ils étaient 87.000 dans tout l’Empire Ottoman en 1911 (8.400 à Istanbul), parmi lesquels seulement 9% de musulmans — mais il y avait une forte concurrence des col­lèges protestants anglo-saxons. De même en Égypte, vers 1900 il y avait 3 lycées français, plus diverses écoles confession­nelles catholiques et celles, fran­co­phones éga­le­ment, de l’Alliance Israélite, fondée en 1860 et qui se donnait pour but de « régé­nérer les isra­élites d’Orient » : l’ensemble scolari­sait 20.000 élèves en français. Barrès, qui s’est rendu en Orient en 1914 et en a ramené Une enquête aux pays du Levant, apprécia beaucoup « la mélo­die d’Ile-de-France » du parler des jeunes filles rangées d’Alexandrie… Du fait de cette francophonie des élites de l’Empire comme du statut international du français à l’époque, la presse en français jouait un rôle important aussi bien au Levant que dans la capitale (où le principal journal en français s’appelait Stamboul)327.

Les rivalités entre Occidentaux se traduisaient sur place par des tensions croissantes entre leurs protégés : ainsi au Liban, où de toute façon les druzes étaient en conflit avec les maronites pour la possession de la terre et du pouvoir local dans les montagnes libanaises (les maronites bénéficiaient d’un dynamisme démographique supérieur). Les Puissances avaient imposé le partage du Mont-Liban entre un district maronite, patronné par les Français, et un district druze, patronné par Londres, ce qui ne réglait pas le problème des zones mixtes… En Terre Sainte, toutes ces bisbilles débouchèrent sur ce qu’on appelle la querelle des Lieux Saints : il apparut d’abord à Jérusalem un évéché protestant (1843), patronné par les Bri­tan­niques et les Prussiens, puis, par réaction, Rome y rétablit un patriarcat catholique client de Paris (1847)328 ; quant aux Russes, ils obtinrent la restauration d’un patriarcat orthodoxe329. Les trois institutions sombrèrent dans des querelles de chiffonniers : l'on se disputait les « bons » horaires pour les messes mais aussi le moindre mètre carré de chapelle, le moindre placard à balais, tandis que les trousseaux de clefs étaient au cœur d'intrigues byzantines…330 Ce fut l’une des causes lointaines de la guerre de Crimée que je traiterai plus bas, plus exac­tement ce fut l’un des prétextes dont se saisirent les Franco-Britanniques pour déclarer la guerre à la Russie.
Les réformes furent notamment des échecs dans les provinces arabes encore contrôlées par la Porte (dans les Balkans aussi évidemment mais je le traiterai à part). Pour l’instant ce n’était pas un nationalisme arabe anti-turc qui s’y développait, sauf chez une petite minorité parmi les mino­rités non musulmanes. Mais les provinces arabes devenaient une espèce de sanctuaire du con­ser­vatisme islamique : les musulmans supportaient mal, notamment, que les chré­tiens aban­­don­nassent les marques de soumission et d’humilité que leurs ancêtres avaient acceptées des siècles durant ; la progression démographique de ces minorités chrétiennes, liée à l’occi­dentalisation de leur mode de vie et à l’amélioration de leur niveau de vie, contituait un autre motif d’inquiétude331. Bref, les Arabes étaient plus divisés que jamais, même sans tenir compte du fait que ceux d’Afrique du Nord suivaient désormais leurs propres destins.

L’exaspération des conflits entre Arabes finit par aboutir, en 1860, au massacre de plu­sieurs milliers de maronites par des druzes au Liban, et de chrétiens par des musulmans à Damas. Ces drames, relayés par une vigoureuse campagne d'opinion en Europe332, entraî­nè­rent une expédition « humanitaire » française en 1860-1861 : Napoléon III, pour des raisons de politique intérieure plus que par conviction idéologique (il fallait calmer les catholiques français après les guerres d’Italie, voyez plus bas), cher­chait à renouer avec l'image de la France, « fille aînée de l'Église », et par ailleurs, nous l’avons vu à propos de l’Algérie, il rêvas­sait d’un grand royaume arabe client de la France. L'expédition française ne rencontra guère de résistance au Liban (les Ottomans se char­gèrent de pacifier Damas), mais l'opposi­tion du Royaume-Uni, inquiet d'un éventuel « engrenouillage » de ces régions trop proches de Suez et des Détroits, amena le corps expéditionnaire à se retirer presque immé­diatement ; cependant cet épisode fut à l'ori­gine d’un nou­veau renforcement de l'intérêt de la France pour cette région du monde arabe. Ce fût aussi à cette occasion que pour la première fois, sous la pression française, Istanbul dut accepter que le Mont-Liban, c’est-à-dire la montagne chré­tienne (le centre-sud de l’actuel Liban), fût admi­nis­trativement détachée de la province de Damas et placé sous l’autorité d’un gou­­verneur chrétien nommé avec l’accord des Puis­sances333, alors qu’au con­traire les Britan­niques avaient proposé une grande Syrie autonome mais centralisée autour de Damas334. En 1864, il appa­rut, pour « seconder » ce gouverneur, un conseil de représentants des différentes communautés libanaises, « élu » sur une base confes­sionnelle : c’était le début de la gestion du Liban sur une base confessionnelle, qui dure encore aujourd’hui avec les piteux résultats que l’on sait.

Cependant, cette époque vit également l’apparition de la figure de Boutros al-Bous­tani, un maronite converti au protestantisme qui, vers 1858, déçu par les missionnaires anglo-saxons, s’était tourné vers l’idéologie ottomaniste, mais avec, dès le début, un fort accent mis sur la renaissance de la langue et de la culture arabe. Il se mit rapidement à insister sur la notion d’une patrie commune à tous les Arabes de Syrie (= du Levant), liée à la notion de « terre ances­trale » et à celle de « valeurs communes », telles qu’elles s’étaient exprimées à la grande épo­que de la civilisation arabo-musulmane (mais dépassant l’islam). L’ensemble était un décal­que d’idées européennes (le modèle d’al-Boustani, c’étaient évidemment les diverses « (re)­nais­sances nationales » qui avaient lieu un peu partout en Europe), mais déjà en bonne par­tie retournées contre l’Occident, qu’al-Boursani considérait en décadence culturelle et morale. Même s’il demeu­rait politiquement fidèle à l’Empire ottoman (il rêvait d’une fédérali­sation sur le modèle amé­ricain) et si son patriotisme était plus levantin qu’arabe, il annonçait les natio­na­listes arabes du XXe siècle, notamment par ses appels à une « solidarité arabe ». Pour l’instant, ses idées n’eurent guère de succès.
Par ailleurs, les tanzîmât ne pavinrent pas à empêcher l’Empire Ottoman de plonger progressive­ment dans une dérive d’échanges inégaux et d’endettement. Depuis le traité de libre-échange de 1838, la Porte n’avait plus le contrôle de sa politique douanière, puisque toute modification des tarifs devait passer par un accord avec les Puissances. Alors que les échanges écono­miques de l’Empire Ottoman n’avaient augmenté que de 80 % entre 1780 et 1830, ils quintu­plèrent de 1840 à 1880 (le Royaume-Uni était au premier rang335, la France et l’Autriche venaient ensuite avec 12 % chacune). Cela pro­vo­qua certes, nous l’avons vu, un début de modernisation de l’agriculture, mais la balance commerciale était très déséquilibrée en faveur de l’Eu­rope et la concur­rence des produits indus­triels occidentaux ruina l’arti­sa­nat traditionnel (ainsi la province de Bursa, près d’Istan­bul en Asie, produisait 20.000 pièces de tissu en 1843 et seulement 3.000 en 1863) et ­accen­tua la dépen­dance. Les rares secteurs modernes de l’éco­nomie ottomane (essentielle­ment des entre­­prises d’artisanat de luxe, des manufactures d’équipements destinés à l’armée, des magnaneries336, des filatures et, surtout après 1855, des mines) étaient aux mains de capi­taux européens, pour l’instant moins alle­mands que britanniques (le che­min de fer Smyrne-Cas­saba337, mis en service en 1866), fran­çais (la société Collas et Michel, qui construi­sait des phares depuis le début des années 1860338 ; une fabrique moderne de mouchoirs apparue à Bursa en 1850) ou multinational (une Société Impériale des Chemins de Fer de la Turquie d’Eu­rope, apparue en 1869, gérait déjà un millier de kilomètres de voies vers 1875). Il commençait à se produire quelque chose comme une division de l’Empire Ottoman en sphères d’inétrêt : au Royaume-Uni l’Égypte, l’Irak et la péninsule arabique, à la France la Syrie et le sud-est de l’Anatolie, plus la Tunisie, à la Russie le pourtour de la Mer Noire et l’Anatolie orientale, à l’Autriche les Balkans occidentaux…

Surtout, les réformes libérales (libre-échange, etc.) et le recours à des capitaux euro­péens pour mener la modernisation économique aboutirent à un autre type de dépendance envers l’Europe, sous forme d’une logique d’endettement. Le premier emprunt (placé auprès du public français et britanique, moyennnant une très vigoureuse campagne d’opinion menée par les deux gouvernements) date de 1854, l’année de la guerre de Crimée, et servit en bonne partie à financer la mise hors circulation des kaime ; il y en eut un autre dès l’année suivante, géré par les Rothschild, et encore 13 jusqu’en 1875 — vers la fin, ils servaient de plus en plus à rembourser les précédents, avec évidemment des taux d’intérêts qui augmentaient au fur et à mesure que l’affaire devenait plus risquée. La Banque Impériale Ottomane, fondée en 1856 ou en 1863 selon les sources, était à capitaux privés franco-britanniques : elle gérait les em­prunts susmentionnés, mais elle avait aussi le monople de l’émission du papier monnaie qui avait remplacé les kaime, c’est-à-dire qu’elle servait de banque d’État, et elle investissait dans des projets de développe­ment comme les tramways d’Istanbul. Parmi les banques ottomanes à capitaux français, citons également la Société Générale de l’Empire Ottoman, fondée en 1864 ; le Crédit Général Otto­man (1869) et la Banque de Constantinople (1872). Tous ces éta­blis­sements vivaient lar­ge­ment des prêts qu’ils faisaient à la Porte.

En 1875-1876, l’Empire Ottoman fit banqueroute sur la moitié de sa dette : à cette date, 50 % de ses dépenses étaient affectés au remboursement de ladite dette, or une crise financière en pro­venance des États-Unis rendit impossible de contracter de nouveaux emprunts à court terme pour rembourser les précédents, tandis que des problèmes climatiques affectaient les revenus de l’État339. En 1879, il y eut une démonstration armée de la Navy dans les Détroits. En 1881, année de la banqueroute officielle, il apparut une Administration de la Dette Publique Otto­mane : elle était dirigée par un conseil dominé par les représentants des créanciers, et présidé alternativement par un Français et un Britannique. Afin d’assurer « à la Porte » des revenus réguliers pour rembourser ce qui demeurait de la dette (laquelle avait été restructurée, conso­li­dée et légèrement réduite), elle plaça les douanes sous son contrôle, ainsi que d’autres revenus publics (un tiers du total vers 1910) ; elle avait son mot à dire, et ne s’en privait pas, en matière d’investissements ferroviaires, textiles, etc. En 1914, c’était, avec 9.000 employés, le véritable ministère des Finances de la Porte. Elle avait à peu près assaini la situation financière : l’Empire était toujours endetté, mais de nouveau capable d’emprunter340.
Enfin, dès les années 1830 la Porte perdit une partie de sa souverai­neté militaire. En 1833, l’accord signé entre Istanbul et Saint-Pétersbourg contre Méhémet Ali incluait une clause selon laquelle les Détroits, donc la Mer Noire, étaient fermés aux navires de guerre occidentaux : en gros, cela faisiat desdits Détroits une chasse gardée de la Russie. En 1841, sur intervention du Royaume-Uni, une « Convention des Détroits » ferma ceux-ci à tout navire de guerre en temps de paix : c’était plutôt, pour le coup, tranformer la Mer Noire en une nasse pour la marine russe, et cela ne fit qu’entretenir à la cour des tsars le désir d’une fenêtre sur une mer « vraiment » libre, l’Égée ou l’Adriatique.
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