Première partie Les cannibales blancs I








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titrePremière partie Les cannibales blancs I
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XIV


Aux prises avec la faim. – Viande crue. – Dégoût. – Régal de singe. – Reliefs d’un festin de jaguars. – La nuit sur un arbre. – Comment on fait du feu, dans la forêt. – Filet de cheval. – En retraite. – Menaces qui pourraient être prises pour une fanfaronnade. – Exploits d’un « blanc passé Indien ». – Difficultés pour se diriger en forêt. – Usage des feuilles et de la tige de l’ananas sauvage. – De la ficelle. – L’arc indien. – Armement primitif, mais redoutable. – Plus de souliers. – Charles va attaquer à son tour. – Les chasseurs d’homme. – À bout de piste. – Première flèche.

Charles, enfin débarrassé du cheval affolé, put s’asseoir un moment et rappeler, par d’énergiques frictions, la circulation du sang dans ses jambes engourdies.

En dépit de sa prodigieuse vigueur, il se sent brisé. Avec quel bonheur il s’étendrait sur le sol, et goûterait, en dépit de la dureté de cette couche, un sommeil réparateur !

Mais des préoccupations poignantes l’empêchent, hélas ! de penser au repos.

En outre, comme il n’a rien mangé depuis le matin, la faim le tourmente avec une intensité cruelle. Il y a bien le cadavre du cheval, mais il ne possède pas les moyens de faire du feu. Son briquet, le trésor du voyageur équinoxial, lui a échappé lors de la brutale agression dont il a été victime.

Quels que soient les tiraillements éprouvés par son estomac, il ne peut se décider à manger toute crue cette chair qui lui inspire une insurmontable répugnance.

Il trouve par bonheur quelques pieds d’ananas sauvages dont les fruits lui procurent, à défaut d’un aliment substantiel, du moins de quoi apaiser pour un instant la faim, et surtout la soif qui le dévore.

Sa position lui apparaît alors dans toute son horreur. Non seulement il se trouve seul, sans armes, en un lieu absolument sauvage et fort éloigné de l’habitation ; mais encore la nuit arrive, cette nuit mystérieuse, peuplée de fauves et de reptiles, cette solitude poignante de la Forêt-Vierge, qui donne le frisson au plus intrépide, quand il est seul, submergé pour ainsi dire dans cet océan de ténèbres.

De plus, il a trop l’expérience des hommes et des choses de ce pays qu’il habite depuis l’enfance, pour ignorer que ses ennemis ne vont pas renoncer à sa poursuite.

Eux aussi, savent suivre une piste, quelque imperceptible qu’elle soit, à plus forte raison celle d’un animal de grande taille, d’un cheval, surtout quand il est pesamment chargé.

En toute autre circonstance, il se ferait un jeu d’échapper aux mulâtres aussi bien qu’aux Indiens, malgré leur incomparable habileté. Ne possède-t-il pas une endurance à la fatigue encore supérieure à la leur, et le séjour constant au milieu des grands bois ne lui a-t-il pas permis d’acquérir toutes les ruses des sauvages.

Mais la fuite l’éloignera fatalement de l’habitation. Et il veut la rejoindre au plus tôt, dût-il pour cela courir au devant d’un péril mortel.

Enfin, l’essentiel est, pour l’instant, de s’arranger pour passer la nuit de la façon la moins incommode et la moins périlleuse. Il lui est impossible de penser à rester près du cheval. L’odeur de la chair fraîche attirera indubitablement les jaguars du voisinage qui, devenus plus braves la nuit, pourraient très bien l’attaquer et le dévorer.

Il lui est interdit, pour le même motif, d’en emporter un morceau pour son repas du lendemain. Il se borne, dans un motif de prévoyance en quelque sorte inconsciente, de retirer la partie encore intacte du lasso et de l’enrouler autour de son corps.

Puis, il se dirige vers la forêt, dans laquelle il s’enfonce rapidement, après s’être approvisionné de quelques ananas.

Mais bientôt une réflexion l’arrête. À quoi bon camper sous les végétaux géants, et rester exposé sans feu à la rencontre possible des animaux qui rôdent, la nuit, en quête de nourriture.

Ne vaut-il pas mieux rester à la limite de la vieille futaie et tenter de se hisser sur un arbre ? Sous le couvert impénétrable au soleil, il ne trouvera pas ces lianes qui l’aideront dans son ascension, comme les haubans d’un mât, tandis qu’elles s’échevèlent à profusion sur les branches des arbres avoisinant la savane.

Il jette bientôt son dévolu sur un splendide Lecythis Grandiflora, connu des indigènes sous le nom de Canari Macaque, ou marmite de singe, à cause de la forme de son fruit ligneux, pourvu d’un couvercle et renfermant des amandes dont les singes sont très friands.

Le tronc énorme, que quatre hommes ne pourraient entourer de leurs bras, défie toute tentative d’escalade de la part des félins. En outre, ses branches se divisent en une vaste couronne, de façon à permettre au fugitif de s’installer tant bien que mal.

Il s’enlève en gymnaste consommé, malgré la fatigue écrasante qui sert d’épilogue aux événements de cette néfaste journée, gagne le point où les branches divergent latéralement, se met à califourchon sur l’une d’elles, et s’attache sous les bras avec le lasso, de façon à reposer le long du tronc ses reins et ses épaules comme sur le dossier d’un fauteuil.

À peine si ces préparatifs sommaires sont terminés, qu’il s’endort heureusement d’un sommeil de plomb. Ni la musique infernale expectorée bientôt par les singes hurleurs, ni les grognements sourds des pécaris, ni les bramements des cerfs, ni les cris rauques et étouffés des jaguars, ne peuvent l’arracher à cette espèce de catalepsie.

Il s’éveille à grand’ peine une demi-heure environ avant l’aube. Bien que son corps soit moulu, après une station ainsi incommode, succédant à la terrible chevauchée de la veille, il se trouve le cerveau calme, reposé, presque rasséréné.

Malheureusement, les tortures de la faim se font sentir avec une intensité toujours croissante.

Il avise, aux premières lueurs du jour, quelques fruits de l’arbre sur lequel il a trouvé un refuge, et dit en aparté :

– Puisque j’ai dormi comme les singes, je puis bien déjeuner comme eux.

Sans perdre de temps, il décolle avec son couteau l’opercule qui couvre les vases ligneux, en extrait les amandes, les croque avidement, absorbe en guise de boisson les ananas qui lui restent et reprend :

– Maintenant, allons voir ce qui reste du cheval, et tâchons d’accommoder un repas plus substantiel.

Il s’affale lestement sur le sol, en se laissant glisser le long d’une liane, et se dirige vers le cadavre de l’animal.

Ses prévisions ne l’ont pas trompé. Les jaguars ont fait la curée. Ils ont par bonheur laissé intacte la langue et les filets, plus difficiles à arracher. Le reste a été à peu près complètement dévoré.

C’est plus que n’espérait Charles.

Un novice se serait empressé d’extraire ces morceaux et de s’enfuir au plus profond de la forêt pour les faire cuire et en manger à l’aise.

Avant de prendre ce parti, Charles veut savoir s’il est ou non poursuivi. Il est essentiel, pour cela, de demeurer non loin de l’endroit où le cheval s’est abattu, afin d’apercevoir, en restant bien dissimulé sous le couvert, ses ennemis au moment où ils arriveront au bout de la piste.

Il enlève alors la langue et les filets, mais en les lacérant avec la pointe de son couteau, de façon à simuler les empreintes de griffes, remet en place autour du cadavre mutilé un bout de lasso, le lacère de la même façon, déchire ensuite quelques lambeaux de sa chemise, les souille de sang et les colle à la lanière de cuir.

– Le procédé est bien naïf, dit-il en procédant avec un calme superbe à ces différentes opérations, mais il ne faut rien négliger.

« S’ils sont pressés, ils croiront de bonne foi que les jaguars m’ont dévoré, et ne pousseront pas plus loin leurs recherches.

« Dans tous les cas, quelque diligence qu’ils fassent, ils ne peuvent pas être ici avant une heure au moins, car j’ai dû prendre une avance considérable.

« Il s’agit maintenant de se procurer du feu.

S’il eût possédé son briquet avec sa mèche, la chose eût été facile. À défaut de briquet, un simple silex et le dos de son couteau eussent produit le même résultat. Malheureusement, le silex ou les quartz, fort abondants sur certains points, manquent absolument dans d’autres.

Il faut donc revenir au procédé primitif, qui consiste à obtenir du feu par le frottement de deux morceaux de bois.

En principe, cette manœuvre semble assez facile pour qui ne l’a pas pratiquée, et beaucoup de gens, confiants dans les récits de certains voyageurs, croient de bonne foi qu’une friction intense fait jaillir la flamme de deux bûches.

Qu’ils en essayent, et ils verront qu’après des efforts inouïs, ils auront réussi à échauffer beaucoup plus leur corps que les morceaux de bois.

Charles, en homme qui connaît la valeur du temps, avise un de ces superbes Fromagers1 que l’on trouve à peu près partout dans les forêts équinoxiales. Il recueille aussi vite qu’il peut plusieurs poignées du duvet soyeux entourant les graines enfermées dans des capsules servant d’enveloppes externes.

Ce duvet, excessivement inflammable, employé, avons-nous dit précédemment, à garnir les flèches des sarbacanes, sert également d’amadou aux nomades qui en emportent toujours une provision dans une petite calebasse bien close.

Comme le bois sec ne manque pas à la lisière de la forêt, il en ramasse ensuite une partie considérable, en donnant la préférence aux essences résineuses, édifie un petit bûcher, puis se dirige en courant vers des touffes de gynerium qui croissent abondamment dans la prairie.

Il coupe une douzaine de belles tiges, connues des Indiens de l’Amazone sous le nom de Canna brava, et dont il font leurs flèches.

Une seule chose lui manque encore, mais bien plus facile à trouver que tout le reste : c’est un vulgaire morceau de bois dur. Il n’a que l’embarras du choix.

Après avoir proprement écorcé cette bûche sur un point large comme la main, il l’entaille avec son couteau, entasse sur la solution de continuité une poignée de duvet de fromager, passe au milieu de la houppe soyeuse l’extrémité d’une tige de roseau, la met immédiatement en contact avec la bûche et la maintient verticalement. Saisissant alors la tige entre le plat de ses deux mains, il lui imprime un rapide mouvement circulaire pendant trois ou quatre minutes.

Bientôt une légère odeur de roussi se répand dans l’atmosphère, puis, brusquement, le duvet s’enflamme.

Charles jette brusquement son roseau, éparpille à la hâte sur le duvet quelques brindilles, active la combustion par son souffle, les enflamme à son tour et les fait glisser sans plus tarder sur son bûcher.

C’est tout. Voilà qui est élémentaire, n’est-ce pas ? Eh bien ! avouons entre nous, qu’un Européen fraîchement débarqué, fût-il docteur es sciences, en eût difficilement fait autant.

Charles a la patience d’attendre que le bûcher soit réduit en charbons, ce qui est l’affaire d’un quart d’heure, puis, il s’empresse de déposer sur la couche brûlante le filet tout entier ainsi que la langue.

Qui sait quand il aura l’occasion de faire une autre fois la cuisine !

Quand tout est à peu près cuit, il éteint le feu avec de la terre, recouvre les débris avec des herbes sèches et des branches mortes, de façon à restituer au terrain sa configuration habituelle, puis, il se retire sous bois, pour se rassasier à l’aise, tout en surveillant la savane par une éclaircie.

Ses prévisions, hélas ! ne l’ont pas trompé. Une heure s’est à peine écoulée, qu’il aperçoit au loin, dans les hautes herbes, quelques points noirs qui grossissent rapidement.

Plus de doute, ce sont ses ennemis qui accourent, collés à sa piste comme des limiers.

Ils arrivent bientôt près du cheval, et en examinent attentivement les débris, en hommes désireux de n’omettre aucun détail, même futile en apparence.

C’est alors que Charles put s’applaudir des précautions minutieuses dont il a eu la patience de s’entourer, et surtout d’avoir attendu impassiblement les événements pour acquérir une certitude, quelque cruelle qu’elle fût.

Ses ennemis sont au nombre de huit. Deux mulâtres et six Muras, bien reconnaissables aux peintures recouvrant des torses presque entièrement nus.

– Allons, se dit le jeune homme, en retraite !

« Il me faut fuir à travers bois.

« Je vais gagner une demi-heure d’avance, peut-être plus, avant qu’ils n’aient trouvé ma piste, et qu’ils ne se soient résolus à abandonner leurs chevaux.

« Car ils ne pourront me poursuivre qu’à pied.

« La haine de pareils bandits est vraiment implacable !

« Eh bien ! soit... Puisqu’ils ne désarment pas, à mon tour d’agir.

« J’ai répugné jusqu’à ce jour à verser le sang... J’ai été clément.

« Mais aujourd’hui, c’en est trop !...

« S’ils font la folie de me donner la chasse plus longtemps, je le jure, pas un ne sortira vivant de la forêt.

À ces mots, il ramasse le faisceau de tiges de roseaux, se glisse sans bruit derrière les arbres et disparaît au plus épais du taillis.

Pour qui ne connaît pas le Chasseur de caoutchouc, ces paroles d’un homme isolé possédant pour toute arme un couteau de poche, cette menace lancée à de véritables sauvages bien armés, rompus à toutes les ruses de la vie des grands bois, pourrait être à bon droit regardée comme une vulgaire fanfaronnade.

Il semble, en effet, que l’homme perdu dans cette immense solitude, privé de moyens de défense, manquant d’approvisionnements, n’ayant même pas le « vade mecum » indispensable du voyageur équinoxial, la boussole, ne doive avoir d’autre souci que celui d’assurer sa direction et de pourvoir aux exigences matérielles du moment. a

La poursuite de ce double but n’est-elle pas déjà susceptible, à elle seule, d’offrir au plus brave et au plus expérimenté des obstacles presque insurmontables.

Mais Charles n’est pas, à beaucoup près, un homme ordinaire.

Élevé à la rude école de l’adversité, habitué dès l’enfance à évoluer à travers les difficultés et les périls de toute sorte, rompu aux fatigues et aux hasards de la vie du colon d’avant-garde, instruit par ses sauvages précepteurs à tirer parti de tout, connaissant à fond les dangers, les ressources et les mystères de la forêt, inaccessible à la crainte, il est, suivant l’expression consacrée par les indigènes, depuis longtemps « passé Indien ».

Les Peaux-Rouges et les mulâtres qui le poursuivent ont donc trouvé un adversaire avec lequel ils doivent compter.

Charles s’est rapidement orienté. Le lieu où il se trouve lui est totalement inconnu, mais qu’importe ! Le soleil lui a fourni premièrement de précieuses indications relativement à la position approximative de l’habitation.

Maintenant qu’il est sous la voûte épaisse de feuillages imperméables à ses rayons, il a conservé, chose excessivement rare pour un Européen, le sentiment de cette direction. C’est là un précieux privilège réservé presque exclusivement à l’Indien, qui, grâce à une sorte d’instinct, comparable seulement à celui du fauve, sait avancer en ligne droite, sans point de repère, sans indication apparente de la voie à suivre.

Imaginez un voyageur marchant au milieu du brouillard ou des ténèbres d’une nuit sans étoiles, et réussissant, dans un pays qu’il ne connaît pas, à réaliser ce tour de force consistant à s’avancer en ligne droite sans obliquer, sans arriver à décrire ce cercle fatal dont il est si difficile de sortir.

Tel l’Indien dans la forêt immense dont les arbres se succèdent sans interruption, interceptant à la fois la vue de l’horizon et celle des astres.

Charles, ignorant encore si ses ennemis vont continuer la poursuite, s’avance rapidement, sans se préoccuper d’effacer les traces de ses pas. L’essentiel est pour lui de gagner de l’avance, tout en suivant sa direction.

Comme il n’a pas d’armes, il saura bien profiter de ce répit pour confectionner, tout en marchant, des engins de défense qui, dans ses mains, deviendront des plus redoutables.

Il avise tout d’abord quelques pieds d’ananas sauvages dont il coupe la tige et les feuilles. Il froisse violemment entre ses mains ces tiges et ces feuilles, de façon à désorganiser la substance qui les compose.

Alors apparaissent des fibres déliées, fort tenaces, analogues aux fils de l’aloès, et qui se trouvent incorporées à cette substance. Il a la patience de les isoler un à un, et de les tirer de cette espèce de gaine.

Quand il en a obtenu une provision jugée suffisante pour l’usage mystérieux auquel il les destine, il s’empresse de tresser, d’après le procédé indien, une fine cordelette qu’il enroule, comme une ligne, autour d’un petit morceau de bois.

Cela fait, il cherche, parmi les plus jeunes représentants de la famille des palmiers : conanas, waïes, caumous, aouaras, pataouas, ou maripas, quelques sujets à sa convenance. Il choisit ceux dont les feuilles, ou plutôt dont la nervure médiane garnie de folioles sont les plus dures, et donne la préférence à l’aouara.

On sait que cette nervure médiane des monocotylédones, atteignant chez les sujets âgés des dimensions parfois considérables, est excessivement résistante ; mais elle se fend assez facilement. Il n’est personne qui n’ait vu des cannes dites de palmier, d’une belle couleur brune, presque noire, lisses comme de l’ébène dont elles ont la dureté. C’est le pétiole de la feuille de jeunes palmistes.

Charles en tronçonne à la hâte une douzaine de morceaux longs d’environ trente centimètres, les fend dans les trois quarts de leur longueur, les aplatit, les termine en une pointe aiguë et finalement taille sur une des tranches plusieurs crans en forme de dents de scie.

Après les avoir examinés un à un, s’être assuré qu’ils sont aussi souples, que résistants, ne portent pas trace d’éclats, il les réunit en faisceau avec une lanière d’écorce, et les serre précieusement entre les plis de sa ceinture.

Ces différentes opérations n’ont pas duré moins de trois heures.

Elles eussent été singulièrement abrégés sans les difficultés presque incessantes de la marche à travers la forêt. Bien que les grands bois soient loin de présenter ce fouillis de végétaux1 si cher à l’imagination des artistes européens, le voyageur a besoin d’une attention presque continue. Le sol, jonché de branches mortes, est souvent d’un accès difficile. Très fréquemment, des arbres énormes, frappés par la foudre ou croulant de vétusté, se sont abattus, entraînant leurs voisins dans leur chute. Il faut contourner cet abatis naturel formant une clairière envahie par les lianes, et une folle profusion de végétaux d’une autre essence.

Parfois, c’est un tronc monstrueux, couché seul, que le voyageur trouve sur son chemin. Il doit, avant de le franchir, s’assurer qu’il est assez résistant pour supporter son poids, car, il peut s’effriter, tomber en poussière, et l’homme se trouve au milieu d’un clan répugnant de serpents, de fourmis géantes, d’araignées-crabes ou de scolopendres qui affectionnent particulièrement un pareil réceptacle.

Enfin, comme tous ces arbres, très irrégulièrement espacés, se trouvent épars au hasard, tantôt clairsemés, tantôt rapprochés, il faut évoluer entre les troncs, comme à travers un immense jeu de quilles, sous peine de se cogner à chaque instant contre les arcboutants naturels qui les soutiennent à la base, et que l’on nomme des « arcabas ».

La température commence à devenir accablante. Mais Charles, habitué depuis son jeune âge à cette chaleur humide que ne rafraîchit aucune brise, et rappelant assez bien celle des serres chaudes, conserve son même pas allongé familier aux Indiens.

Il poursuit activement ses préparatifs, sans paraître négliger les plus infimes détails de ce travail mystérieux sur lequel se concentre toute son attention.

Il retire alors une des tiges de gynérium qu’il porte en bandoulière attachées en faisceau, prend une pointe façonnée tout à l’heure avec la nervure d’aouara, et l’ajuste à une des extrémités de cette tige.

Trois ou quatre tours de ficelle d’ananas suffisent à maintenir l’une à l’autre les deux parties, et voici une flèche.

Ce n’est en apparence qu’un primitif et fragile instrument de bois et de roseau ; pourtant, les Indiens l’emploient, non sans succès, contre le tapir et le jaguar lui-même.

Une heure à peine suffit à Charles pour garnir ainsi douze flèches.

Reste à réaliser l’importante question de l’arc, l’arme muette et implacable que le Peau-Rouge préfère, avec sa sarbacane, au meilleur fusil.

L’arc indien est ordinairement fabriqué avec le cœur du bois de lettre (Amaoua Guyanensis) appelé aussi vulgairement, mais improprement, bois de fer.

C’est un bois d’une dureté sans pareille, qui émousse les meilleurs instruments, et à ce point pesant qu’un décimètre cube atteint le poids de 1 kilogramme 049.

La variété la plus estimée est le lettre moucheté, d’une belle couleur brunâtre tachetée de jaune. Les Peaux-Rouges ont un procédé au moins original pour affecter ce bois à sa destination.

Comme le cœur, à peu près indestructible, est entouré d’un aubier très épais et très résistant, ils choisissent exclusivement les arbres tombés de vétusté, dont l’aubier a été enlevées par les termites.

Le cœur, malgré sa proverbiale dureté, se divise assez bien dans le sens longitudinal. Une fois qu’il a été fendu à coups de hache, l’Indien donne au morceau les dimensions et la forme d’un arc, en l’usant avec une patience infinie, à l’aide des défenses du patira (Dycotiles torquatus).

Il n’est pas de carbet sous lequel on ne trouve des mâchoires inférieures de ces animaux, coupées au niveau de la branche montante. C’est le rabot servant à fabriquer le grand arc en bois de lettre1.

Les matériaux ne manquent pas, mais Charles ne possède ni le temps ni les moyens d’appliquer un pareil procédé qui lui procurerait une arme incomparable.

Il doit se contenter d’une simple pousse de cèdre noir, bien droite, bien lisse, et aussi flexible que résistante. Il n’a plus qu’à lui adapter le reste de sa ficelle d’ananas, pour posséder enfin un arc primitif, mais susceptible de devenir très redoutable entre des mains exercées.

Alors, pour la première fois seulement depuis le matin, il s’arrête, redresse sa haute taille, lance un regard intrépide sur les sombres massifs de la forêt, et semble dire : « Je suis prêt ».

Une dernière précaution lui reste pourtant à prendre.

Il a jusqu’alors marché sans s’occuper des traces plus ou moins visibles laissées sur le sol par ses lourdes chaussures de cuir.

Peut-être même cette apparente négligence a-t-elle été volontaire.

Mais maintenant qu’il est préparé à combattre un ennemi si supérieur en nombre, il veut reprendre tous ses avantages, et arriver à le surprendre.

Il enlève ses souliers, les cache dans le tronc d’un arbre creux resté debout, et les remplace par une chaussure dont se servent les Indiens pour protéger leurs pieds habituellement nus, quand ils doivent marcher sur le minerai de fer très abondant par places.

Ce sont tout simplement deux spathes1 de palmier miritis, qu’il attache à ses pieds avec des lambeaux arrachés à sa ceinture.

De cette façon, ses pas ne laisseront aucun vestige et il pourra mieux encore dissimuler son passage que s’il cheminait pieds nus.

Après avoir absorbé à la hâte quelques morceaux de cheval, il change brusquement de direction, oblique franchement sur la gauche, revient en arrière parallèlement à sa première voie, se dissimule entre les arcabas d’un grignon colossal, et attend immobile.

Entre autres qualités précieuses acquises au contact des Indiens pendant sa première éducation, il faut noter une patience à toute épreuve.

Deux heures entières se passent sans qu’il ait fait le moindre mouvement, sans que son impassibilité se soit démentie un seul instant.

Un autre abandonnerait peut-être la place et s’empresserait de reprendre la marche en avant.

Mais il connaît trop bien ses implacables ennemis pour ignorer leur sauvage ténacité. Il sait que tôt ou tard ils passeront fatalement à sa portée, rivés à sa piste, comme des limiers en quête.

Il est donc urgent d’arrêter au plutôt leur poursuite, sous peine de tomber fatalement dans une embuscade.

Pour la seconde fois, ses prévisions ne l’ont pas trompé. Bientôt un murmure de voix confuses parvient à son oreille ; puis quelques rires bruyants.

Plus de doute, ce sont les mulâtres et leurs farouches auxiliaires.

Charles, tapi dans l’anfractuosité formée par les arcabas, croient deviner qu’ils se moquent de l’homme blanc qui fuit éperdu, sans même dissimuler sa trace.

Mais des exclamations de désappointement ne tardent pas à remplacer ces éclats de gaieté.

Les chasseurs d’homme sont à bout de voie.

Charles a si bien choisi son poste d’observation, qu’il peut les apercevoir à travers une éclaircie pratiquée par le hasard dans cette succession de troncs, formant une colonnade régulière et infinie.

Ils viennent de rompre la file indienne et se sont groupés pour inventorier minutieusement le sol. Bientôt, ils rayonnent dans toutes les directions pour se rassembler de nouveau, indécis, ne sachant plus que faire.

Alors Charles se dresse lentement, son arc à la main, derrière l’arbre qui l’abrite.

Il distingue le torse bariolé d’un Mura, pose une flèche sur la corde, opère vigoureusement cette double traction en sens inverse, constituant la manœuvre de l’arc, et décoche la flèche qui part en sifflant.
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