Première partie Les cannibales blancs I








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II


La poursuite. – Conséquences probables de l’assassinat de l’Arabe. – Sous les palétuviers. – Six heures dans la vase. – Recherches. – Angoisses. – La marée. – Le sampan annamite. – Hospitalité forcée. – Les grands moyens de Monsieur Louche. – Sauvetage d’un complice. – Sur la Crique-Fouillée. – Le Mahury. – De Remire à Kaw. – Cinquante kilomètres dans les montagnes. – Gendarmes « grand-sabre ». – Famine. – Les huîtres de palétuvier. – En vue de l’Approuague. – Le radeau. – En chasse. – Que veulent dire ces mots : bétail sur pied ?

Ainsi que vient de l’annoncer le fugitif répondant au sobriquet de Chocolat, deux embarcations armées à la hâte sont à la poursuite des forçats.

Les Arabes, s’étant bientôt aperçus de l’assassinat de leur camarade, ont poussé des cris de fureur qui ont donné l’alarme sur le ponton.

Les surveillants ne se fussent pas dérangés pour une évasion simplement accomplie dans des circonstances ordinaires. Ils ont pris aussitôt sur eux, eu égard à la gravité des événements, d’armer les embarcations du bord et d’opérer séance tenante d’actives recherches.

Les canotiers, habituellement fort peu empressés à donner la chasse à leurs camarades évadés, souvent même passivement complices, s’ingénient à favoriser leur fuite par leur apathie ou d’apparentes maladresses combinées habilement.

Mais, en présence du cadavre d’un des leurs, la confraternité de race, plus forte que la solidarité de la chiourme, les transforme soudain en autant de limiers ardents à la quête.

En un clin d’œil, les embarcations sont parées, et les surveillants, armés jusqu’aux dents, munis de lanternes sourdes pourvues de puissants réflecteurs, s’installent à leur poste.

Pour qui connaît la configuration de la rade de Cayenne, il est évident que les fugitifs, poussés par la marée montante, n’ont pu que ranger la côte comprise entre le canal Laussat et la Crique-Fouillée.

C’est sur cette portion de la côte que se portent tout d’abord les recherches.

Après environ trois quarts d’heure employés inutilement à battre les anfractuosités du rivage et les îlots de palétuviers lentement submergés par le montant, les représentants de l’autorité et leurs auxiliaires aperçoivent enfin la coque sombre d’une embarcation qui file à toute vitesse.

Les Arabes prennent aussitôt la chasse et poussent leur fameux cri : Arouâ !... Arouâ !... dont les syllabes gutturales se répercutent au loin.

Plus furieux encore qu’au départ, excités à la pensée d’opérer la capture de l’assassin, ils pagayent avec une vigueur incomparable et gagnent peu à peu sur les évadés.

Deux cents mètres les séparent à peine, quand la barque, arrivée à l’angle formé par les arbres qui seuls, à marée haute, indiquent le chenal de la crique, vire brusquement de bord, et s’engage au milieu de l’impénétrable fouillis de végétaux dont les troncs sont déjà submergés à plus d’un mètre de hauteur.

C’est alors que les forçats enfuis du pénitencier à terre rejoignaient leurs complices échappés de la Truite, et leur faisaient part de cet incident qui compromettait singulièrement la réussite de leur audacieuse tentative.

Mais ce vieux pilier de bagne, que nous connaissons sous le nom de Monsieur Louche, est un bandit plein de ressources.

Un plan, périlleux il est vrai, mais dont l’accomplissement n’a rien d’effrayant pour des hommes de cette trempe, se présente soudain à son esprit fécond en expédients.

– À l’eau tout le monde ! dit-il à voix basse.

« Toi, Chocolat, laisse aller en dérive ton canot.

« Mais je ne sais pas nager, gémit plaintivement le Notaire.

– Eh ! reste dans la pirogue, clampin, et surtout tais ton bec, où je te chavire !

– Là !... continue-t-il en voyant ses camarades à l’eau, à l’exception de lui et du Notaire, accrochez-vous au bordage de la pirogue et nagez avec les jambes.

« Je vais vous conduire en un endroit où les argousins ne viendront pas nous chercher.

La légère embarcation obéit à l’impulsion de la pagaye habilement manœuvrée sans le moindre bruit, et glisse au milieu du réseau difforme des racines de palétuviers inextricablement enchevêtrées.

En quelques minutes, elle se trouve hors d’atteinte, sous cet immense fourré de végétaux si énergiquement dénommés les « arbres de la fièvre ».

Il faudrait plus qu’un hasard, pour arriver jusqu’au groupe des fugitifs que leur témérité même vient de sauver pour l’instant.

À ce moment, des cris de fureur et de désappointement se font entendre dans la direction du lit de la crique. Les Arabes et les surveillants viennent de découvrir le canot abandonné, et les forçats parviennent même à percevoir cette réflexion formulée par un de ces derniers :

– C’est bon ! ils se sont mis à l’eau comme des caïmans ; mais demain, avant le jour, toute la côte va être cernée...

« S’ils ne crèvent pas dans les vases molles, je veux que le diable m’emporte s’ils ne sont pas crochés au moment où ils essayeront d’en sortir.

« Eh ! vous autres, rallie le ponton !...

« La chasse est finie quant à présent.

– Que personne ne bouge ! siffle à voix basse Monsieur Louche.

« Des blagues !... Ils vont rester en observation jusqu’à la marée basse.

Une heure, deux heures s’écoulent, sans que la sauvage énergie des réprouvés fléchisse un seul instant.

Comme la pirogue, trop petite, ne peut les contenir tous, quatre d’entre eux, les plus vigoureux, se sont accrochés aux racines, et ils attendent le retrait des eaux, sans la moindre apparence d’angoisse ou de défaillance.

Depuis longtemps déjà la marée a battu son plein. Le jusant se fait sentir.

Les courants commencent à rouler vers la pleine mer la bouillie fétide et gluante enlevée périodiquement au banc de vase, et ramenée périodiquement vers lui.

Là où clapotaient tout à l’heure les lames courtes, jaunâtres, chargées de détritus, apparaît un immonde cloaque sur lequel trottent agilement, comme des disques à pattes, les petits crabes à la carapace bleue, à la marche oblique. Les palétuviers émergent sur leur piédestal de racines, et les huit hommes se trouvent allongés au milieu de la boue, près de leur pirogue échouée.

Bientôt le jour va venir. Déjà les aigrettes, les flamants et les ibis commencent à s’agiter, pressentant peut-être le voisinage de l’homme.

– Allons, camarades, à l’ouvrage ! dit à voix basse Monsieur Louche qui jusqu’alors n’a pas prononcé un mot.

« Il est possible qu’on fasse une battue sur le banc de vase.

« Le terrain est solide à la profondeur d’un mètre et on pourrait parfaitement venir jusqu’à nous.

– J’en suis sûr, répondit Chocolat ; on peut marcher sur le banc.

« Je connais l’endroit ; je suis venu y ramasser des oiseaux d’eau abattus par des chasseurs qui se trouvaient en baleinière sur la crique.

– Voilà ce qu’il faut éviter, reprit Monsieur Louche.

« Il s’agit de cacher, sous cette bouillie molle, notre pirogue que nous remettrons à flot à la marée du soir.

« Puis, cela fait, nous enfoncer carrément jusqu’aux oreilles, au moindre bruit suspect, après avoir pris précaution de barbouiller de vase nos figures et nos chapeaux.

« On pourrait, de cette façon passer à deux pas sans nous voir.

« Toi aussi, Petit-Noir, la face reluirait au soleil comme une boule d’ébène.

« De plus, ceux qui ont la peau fine comme ce clampin de Notaire, auront l’avantage d’éviter la piqûre des maringouins.

Puis, le jour se fit avec cette soudaineté particulière aux pays équatoriaux.

En raison des circonstances particulièrement horribles dans lesquelles s’est opéré l’évasion, l’administration pénitentiaire a pris, dès la première heure, d’énergiques mesures pour assurer la capture des fugitifs. Son nombreux personnel a réquisitionné des embarcations, et s’est adjoint une partie des hommes appartenant à la police municipale. Pendant que les uns sillonnent en tous sens les terres bordant la rade, les autres fouillent à pied les bancs de vase, et s’avancent intrépidemment, en sondant, avec des bâtons, ce sol délayé dans lequel ils enfoncent parfois jusqu’à mi-corps.

Ces recherches continuent avec acharnement pendant toute la matinée en dépit de dangers réels et de fatigues écrasantes.

C’est miracle, vraiment, que les misérables aient échappé jusqu’alors aux chasseurs d’hommes dont ils entendent souvent, à quelques pas, la marche et les paroles.

Tapis dans cette bouillie fétide, au milieu de laquelle ils disparaissent presque complètement, tremblant de peur, mourant de faim, glacés jusqu’aux os par cette immersion qui se prolonge depuis près de douze heures, on devine quelle doit être leur angoisse.

Mais cette angoisse va bientôt s’accroître par la complication d’un nouvel et plus terrible incident. L’heure de la marée est arrivée. Déjà l’on entend gronder au loin les îlots qui vont chasser de leur retraite les forçats, comme des bêtes fauves surprises dans leur repaire par l’inondation.

Les chasseurs, il est vrai, battent aussitôt en retraite, mais de façon à cerner du côté de la terre toutes les voies d’accès, tandis que ceux qui sont dans les embarcations se préparent à s’avancer, avec le flot, jusque sous les épais rameaux de la futaie aquatique.

– Je crois que nous sommes fumés ! gronde à voix basse Chocolat qui s’arrache péniblement de son trou.

« Il va falloir nous mettre à la nage, si nous voulons ne pas être noyés sur place, et alors on nous colle la patte dessus.

– Pas encore ! répond Monsieur Louche.

« Que chacun s’accroche aux racines et attende la première lame, sans montrer plus que le bout de son nez.

« Nous avons passé douze heures dans la vase... nous en passerons encore bien autant dans l’eau...

« Allons ! houst !... nous n’avons pas le choix des moyens.

« Ah ! veine ! je ne m’attendais pas à ça.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– J’aperçois là-bas, à cent mètres à peine, devant nous, sur la crique, et au-dessus des broussailles, une toiture brune...

« Ça doit être la barque de pêche d’un Annamite.

– Eh bien ?

– Silence !

« Remettez la pirogue sur le banc de façon qu’elle soit reprise par le flot, et n’oubliez pas les sabres d’abatis.

« Maintenant, suivez-moi en rampant, de manière à nous approcher le plus possible de la crique au bord de laquelle flotte la barque.

Les sept hommes, souillés hideusement de fange, exécutent les ordres de leur chef et s’avancent cahin-caha dans la direction indiquée.

Mais alors arrive brutalement la première lame qui les couvre en un clin d’œil et les roule comme des fétus. Ils s’accrochent désespérément aux racines, reprennent haleine et se préparent intrépidement à repartir.

– Tiens ! dit froidement l’un d’eux, nous ne sommes plus que sept, y compris Monsieur Louche.

– Le Notaire manque à l’appel, répond ce dernier, tant pis pour lui.

« En avant les autres !

– Eh ! le voilà...

« Sa tête a porté sur une racine.

« Il est assommé, mais je ne veux pourtant pas le laisser là.

C’est Chocolat qui parle.

Une seconde, puis une troisième lame se succèdent coup sur coup.

Les forçats se mettent à la nage et arrivent jusqu’au bord de la crique.

Monsieur Louche ne s’est pas trompé. La barque est bien un sampan avec sa grossière toiture de feuilles. À l’avant se tient impassible un Annamite occupé à raccommoder un filet.

Le bandit plonge sans bruit, se hisse à bord et présente à l’Asiatique la pointe de son sabre.

– Pas un mot, ou je te saigne !

L’homme ainsi interpellé se retourne effaré et s’écrie d’une voix suppliante en patois cayennais :

– Ou qu’a pas tué mô, mouché Louche.

– Tais ton bec !

« Nous sommes là huit évadés...

« Cache-nous dans ta boîte.

« Les surveillants vont te demander si tu nous as vus, tu répondras que non.

« Et surtout, pas un mot, pas un signe... car avant qu’on ne nous prenne, je te fais avaler la lame de mon sabre jusqu’au manche.

« C’est compris ?

Les autres, ruisselants d’eau et de fange, se hissent en ce moment, Chocolat, tenant, par le collet de sa blouse, le Notaire qu’il n’a pas voulu lâcher.

En un clin d’œil, ils sont tapis sous un amas de filets, de nattes, de haillons et de tous les ustensiles que l’Annamite emporte avec lui dans sa demeure flottante, puis le pêcheur reprend son occupation.

Cette manœuvre a pu échapper aux hommes des embarcations qui croisent dans le crique, grâce à la position du sampan comme encaissé dans une petite anfractuosité.

Les misérables n’ont plus à redouter qu’une perquisition.

Mais, comme ils l’apprirent quelques heures après, le hasard voulut que des recherches eussent été opérées, à bord de la barque de pêche, dès le premier moment.

C’est même par là qu’avaient prudemment commencé les surveillants au début de leur chasse à l’homme. N’ayant et pour cause rien trouvé de suspect sous la toiture de la barque, ils étaient bien loin de se douter, quand, après de pénibles et infructueuses manœuvres, ils ralliaient le ponton, que les fugitifs, mourants de faim, se repaissaient avidement de poisson cru, alors qu’on pouvait à bon droit les regarder comme noyés.

L’Annamite, qui était un ancien transporté libéré, astreint à la résidence perpétuelle dans la colonie, ne voulait ni ne pouvait rien refuser à ses anciens compagnons de bagne.

Monsieur Louche lui ayant ordonné, la nuit venue, de larguer son amarre et de remonter la Crique-Fouillée jusqu’au Mahury, il obéit docilement, procura des avirons à ses passagers forcés, et bientôt, la lourde embarcation, poussée par des bras vigoureux, glissait sur les flots du canal solitaire.

Deux heures et demie leur suffirent pour atteindre le Mahury, qui n’est en quelque sorte qu’un vaste estuaire formé par la réunion de la Comté et de l’Orapu.

Voulant sans plus tarder mettre à profit les trois heures et demie de marée qui leur restent, ile remontent sans désemparer le fleuve1, passent devant la batterie du Trio, invisible dans les ténèbres et les mornes imposants de Remire, où vécut paisiblement, pendant vingt ans, le conventionnel Billaud-Varenne, déporté en Guyane en 1795.

Ils manœuvrèrent leurs avirons avec tant d’énergie, qu’ils purent arriver non loin des coteaux de Roura, en aval de la Crique-Gabrielle, vis-à-vis de laquelle se trouve le dégrad1 de Stoupan.

Devant l’impossibilité absolue d’avancer plus loin, ils poussent le sampan sur la rive droite et débarquent, après avoir reçu de l’Annamite un lot de poisson frais, quelques poignées de couac et un briquet.

Puis, le pêcheur, heureux sans doute d’être débarrassé de ses redoutables compagnons, reprit incontinent, avec le jusant, la direction de la Crique-Fouillée.

Les fugitifs, loin de se croire dans une sécurité même relative, en raison de l’éloignement du pénitencier, se dissimulent au plus vite dans l’inextricable fourré de cacaoyers sauvages, de mombains et d’aouaras qui encombrent le rivage.

Le jour va bientôt apparaître, et comme le dit Monsieur Louche, il faut se défiler en douceur, afin d’éviter le bourg de Roura.

– Car, voyez-vous, mes agneaux, continue le bandit, il y a là, non seulement un juge de paix dont je m’embarrasse comme d’une prune, mais une brigade de gendarmerie qui a toute ma vénération.

« Je ne suis guère impressionnable, mais je vous avoue que la vue du casque blanc et des buffleteries d’un gendarme grand sabre1, me casserait bras et jambes.

– Tu as raison, répond le Rouge, et je suis d’avis que la crainte de la gendarmerie est le commencement de la sagesse.

– Sagesse bien involontaire, va !

« Mais, sois tranquille... nous nous dédommagerons plus tard de notre respect forcé pour ces cases de négros qu’il ferait si bon piller.

Ils redoublent en conséquence de précautions, contournent, en évoluant doucement sous bois, le village, et atteignent les premières éminences formant la chaîne de montagnes qui sépare le bourg de Roura de celui de Kaw.

Cette dernière manœuvre écarte pour le moment toute apparence de danger. Ils gravissent péniblement un sentier rocailleux, escarpé, encaissé à droite et à gauche d’arbres immenses, formant une voûte impénétrable à la lumière. Nulle crainte de rencontre en ces lieux déserts, car il est à peu près impossible de trouver un être humain susceptible de s’y aventurer.

Aussi, mettant à profit cette solitude, ils s’avancent, en dépit de fatigues inouïes, sans presque se reposer et parcourent le même jour les cinquante kilomètres auxquels est évaluée la distance entre les deux villages.

Exténués, mourant de faim, n’ayant plus, pour se restaurer, que des bribes de poisson déjà gâté par l’infernale chaleur du soleil équatorial, et quelques grains de couac, ils vont s’allonger, comme des animaux fourbus, près de la rivière de Kaw, et s’endorment d’un sommeil de plomb.

Le lendemain, la faim a raison de la fatigue et les éveille avant l’aube. Ils traversent, sans avoir besoin de se mettre à la nage, la rivière fort basse, à ce moment, évitent naturellement le village, suivent le canal long de vingt kilomètres qui débouche dans l’Approuague, et arrivent enfin au bord du fleuve qu’il s’agit de franchir sans encombre.

Quelle que soit l’énergie de ces misérables et leur prodigieuse endurance à la fatigue, cinq sur huit sont complètement incapables de faire un mouvement.

En outre, la faim qui leur tord les entrailles leur enlève tout ressort, toute initiative. Ils en arrivent à regretter les fayots de l’administration et les effroyables travaux du bagne.

Monsieur Louche, plus âgé de beaucoup que ses complices, possède toujours, avec son esprit lucide, son implacable volonté, mais son corps est absolument brisé.

Seuls, L’Hercule et Chocolat semblent avoir conservé toute leur vigueur. Il est vrai que ce sont deux terribles compagnons bâtis en force, taillés en plein muscle, et représentant la machine humaine dans sa plus redoutable expansion.

Pendant que le Notaire se lamente comme un enfant, parle d’aller se constituer prisonnier à Kaw, et que les autres semblent l’approuver tacitement, Monsieur Louche, envoie les deux hommes valides à la recherche des petites huîtres guyanaises qui se trouvent souvent, par milliers, accrochées aux racines des palétuviers.

Ils en font une ample récolte, et en rapportent plein leurs blouses nouées au col et aux manches.

Les misérables absorbent avec une voracité sans égale, cet aliment, se gavent gloutonnement, compensent par la quantité ce qui lui manque en substance nutritive et réussissent à apaiser les affreuses tortures de la faim.

Bientôt l’espérance renaît sinon la vigueur.

Comme il a été matériellement impossible de voler un canot en passant près de Kaw, et qu’il importe de franchir le plus tôt possible l’Approuague, L’Hercule et Chocolat, toujours infatigables, se mettent sans désemparer à la recherche de bois légers susceptibles de fournir les pièces d’un radeau grossier.

Ils trouvent tout d’abord un endroit sur lequel ont crû spontanément, en quantité innombrable, ces tiges fistuleuses, à l’écorce blanche et lisse, appelées « bois-canon » par les Guyanais1 et se mettent à les sabrer avec énergie.

Non loin de là se trouvent d’épaisses touffes de bambou qui formeront les liens.

Pour comble de bonheur, un aï, ou paresseux, occupé à brouter les feuilles d’un de ces beaux arbres, tombe sans lâcher la branche à laquelle il se cramponne désespérément.

Il est assommé d’un coup de sabre, fraternellement partagé et dévoré tout cru.

Après trois heures d’un travail surhumain, le radeau ajusté à la diable est prêt.

On y installe donc le Notaire, et Monsieur Louche, armé d’une rame grossière. Puis les autres se mettent à l’eau, et poussent en nageant l’appareil qui leur offre un point d’appui suffisant pour éviter la fatigue.

L’endroit est complètement désert, naturellement, et le radeau, après, avoir sensiblement dérivé, aborde sans encombre de l’autre côté.

– Et maintenant, mes enfants, s’écrie joyeusement Monsieur Louche, il s’agit de ne pas s’amuser à la moutarde.

« Le plus dur est fait, et nous sommes sûrs de réussir.

« Commençons par désarticuler ce radeau sauveur, dont la présence pourrait nous compromettre, et laissons aller les morceaux au fil de l’eau.

« Voilà qui est bien.

« Toi, Petit-Noir, mon joli macaque, tu vas te mettre aussi nu que notre premier père avant sa faute, à moins que tu ne préfères, comme concession à la pudeur, te tailler un calimbé dans ton pantalon de toile.

« Ainsi costumé, on te prendra pour un habitant de la localité, au cas où tu rencontrerais un citoyen du bourg d’Approuague.

« Nul ne soupçonnera dans ce petit Saint-Jean tout noir, un transporté marron.

« Tu te rapprocheras d’une habitation, à seule fin de chaparder quelque chose : cabri, cochon, poule... bref, de quoi se mettre sous la dent.

« Va, et ne te fais pas pincer.

« Toi Maboul, tu vas partir avec Chocolat, et tu tâcheras de trouver des fruits ou du gibier.

« Le Borgne et le Rouge attendront le jusant pour récolter des huîtres et des coquillages.

« L’Hercule va rester avec moi et le Notaire, qui nous regardera en se faisant du lard.

« Voilà ! Au trot, mes chérubins, et revenez les mains pleines, s. v. p., il va faire faim tout à l’heure.

« Quant à toi, L’Hercule, viens un peu plus loin, j’ai à te parler, mon gros.

– Voyons, qu’est-ce que tu me veux ?

« Pourquoi me gardes-tu là les bras croisés, pendant que les autres turbinent ?

– Parce que tu es mon meilleur, je dirai plus, mon unique ami, le seul en qui j’ai confiance.

« Maboul est une brute, Petit-Noir n’est qu’un nègre, le Borgne et le Rouge feront ce que nous voudrons... mais je me défie de Chocolat.

« Il a tué, mais n’a jamais grinché.

« J’aime pas ça, d’autant plus qu’en sa qualité d’escarpe, il prend des airs d’aristo avec les simples grinches.

« Je voulais tout bonnement te dire d’avoir confiance en moi et de m’obéir en tout et pour tout.

« Laisse-moi faire ! nous aurons à manger.

– Pas possible !

– Va toujours.

« Je saurai bien trouver en temps et lieu quarante kilos de viande sans réjouissance... de quoi nous bourrer le jabot jusque-là.

– Comment ça ?

– Patience ! termina le bandit avec un singulier sourire et en regardant à la dérobée le Notaire endormi, j’emmène avec nous du bétail sur pied, il faut le nourrir jusqu’au moment où nous aurons besoin.
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