Première partie Les cannibales blancs I








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III


La transportation en Guyane. – Portrait et biographie d’un gredin. – Tentative d’évasion. – La double chaîne. – Un criminel condamné à perpétuité, puis à mort, qui réussit à se faire condamner encore à cent ans de travaux forcés. – L’Hercule. – Le Borgne et le Rouge. – Le Notaire. – L’Arabe et le Martiniquais. – Un coupable digne d’intérêt. – La colère. – Une haine au bagne. – Splendeur et stérilité de la nature équatoriale. – Préjugés. – Un chou qui n’en est pas un. – Bredouilles. – Perdus. – Retour. – Chair fraîche. – Fable grossière. – Les forçats cannibales.

En raison du rôle que les forçats évadés du pénitencier flottant de Cayenne auront à jouer dans la suite de ce récit, il devient nécessaire d’esquisser rapidement, avec leur portrait physique, une courte notice biographique.

Disons tout d’abord que, contrairement à une opinion encore accréditée aujourd’hui, les transportés d’origine européenne forment l’infime minorité à notre colonie de la Guyane.

À peine en compte-t-on deux cents, employés sur les différents pénitenciers comme ouvriers d’art, et envoyés là-bas spécialement pour exercer leur profession ou une profession similaire. Tous les autres criminels de droit commun, originaires de la métropole, sont internés en Nouvelle-Calédonie.

La Guyane sert exclusivement de lieu de transportation aux Arabes, aux Yoloffs du Sénégal, aux noirs ou aux hommes de couleur de la Réunion, de la Martinique et de la Guadeloupe, aux coulies de nos possessions dans l’Inde et aux Annamites de Cochinchine qui ne sont pas dirigés sur l’île de Poulo-Condor.

En tout, environ trois mille six cents (3663 en 1877).

On comprendra ainsi, sans qu’il soit besoin d’explications, comment les six évadés de race blanche étaient des artisans, sauf un seul, employé aux écritures et renvoyé sur le ponton pour mauvaise conduite.

« Monsieur » Louche, comme n’ont cessé de l’appeler depuis son arrivée au pénitencier ses sinistres compagnons, est un des doyens des pensionnaires de l’administration. Il est âgé de cinquante-deux ans, et les rudes labeurs de la chiourme ont encore contribué à doter son organisme d’une espèce de caducité plus apparente que réelle. C’est un petit vieux remuant, agile, maigre, aux cheveux poivre et sel, à la face pointue et futée d’un renard et singulièrement éclairée de deux yeux verdâtres, dont l’iris est pointillé de taches jaunes.

La figure est franchement répulsive, le regard étrangement cruel.

Après avoir été ouvrier serrurier, il abandonna la lime et l’établi pour s’engager comme pitre dans une bande de saltimbanques, où il fit la connaissance de Martin, dit L’Hercule, un ancien charpentier devenu lutteur par la force des choses et son encolure de taureau.

Comme leur nouvelle position sociale, fertile en déboires, ne leur procura pas l’opulence attendue, ils songèrent à exploiter la propriété du public. après avoir essayé de tenter sa curiosité. Ils devinrent d’audacieux « cambrioleurs » et se mirent à dévaliser en grand les magasins et les appartements, grâce aux talents spéciaux de Monsieur Louche dans l’art de la serrurerie.

L’association fut d’abord des plus fructueuses, et les deux compères connurent des jours pleins d’abondance et de franches lippées. Mais, comme rien de ce qui est humain ne saurait être éternel, la commandite fut violemment dissoute par la cour d’assises, qui condamna Louche tout court, et son aller ego Martin à vingt ans de travaux forcés pour vol avec effraction et tentative d’assassinat.

Ce butor de Martin avait la main si lourde, qu’il faillit étouffer comme un poulet une des victimes qui avait eu la prétention de défendre son bien.

Ils furent envoyés ensemble à Cayenne, et reprirent forcément, pour le compte de l’administration, leurs professions de serrurier et de charpentier.

Monsieur Louche, au lieu de prendre son mal en patience, voulut, comme on dit, faire la forte tête, et résister à la terrible administration qui, pourtant, en a maté bien d’autres.

Il essaya de fomenter une révolte, et fut, pour ce fait, condamné à vingt autres années par le conseil de guerre. Il s’entêta, voulut s’évader, et se vit, par exception1, nanti de deux ans de double chaîne. Il passa d’une façon relativement calme cette période de sept cent trente jours, amarré au brimborion de fer qui lui battait les jambes, mais il eut le tort, une année après, de blesser grièvement un surveillant qui le prit en flagrant délit de vol.

Voler au bagne ! Il est vraiment des êtres prédestinés.

Monsieur Louche fut condamné à mort, et subit toutes les angoisses de l’homme qui, chaque matin, s’éveille frissonnant de terreur, se disant : Est-ce pour aujourd’hui ?

Sa peine fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

Il fut sage pendant assez longtemps. La perspective « d’épouser la veuve », comme disent les forçats dans leur cynique langage, l’avait calmé.

Puis, comme le chien de l’Apocalypse, il retourna à son vomissement. Il vola, tenta de nouvelles évasions, et comparut à trois reprises devant le conseil de guerre, qui lui infligea chaque fois vingt années de travaux forcés.

Comme il n’y a pas d’autre pénalité depuis l’abolition des peines corporelles, il faut bien prononcer, au moins pour la forme, une condamnation.

C’est ainsi que Monsieur Louche se vit condamner à mort, puis à perpétuité, puis à cent dix ans, devant se confondre avec la peine antérieurement prononcée.

Parbleu !

Point n’est besoin, pour compléter ce croquis rigoureusement authentique et pris sur nature, d’ajouter que ce gredin possède toute l’abjection et toute la férocité du criminel le plus endurci.

On l’a déjà vu à l’œuvre.

Martin, dit L’Hercule, est l’antithèse vivante de son complice.

C’est une brute formidable, aux membres énormes, au torse monstrueux, supportant une toute petite tête au front bas, aux yeux bêtes et fixes d’un poisson, aux mâchoires singulièrement développées.

L’Hercule avoue sans fausse honte que le raisonnement n’est pas son fort, et se contente modestement d’être l’instrument dont Monsieur Louche est la pensée.

Les travaux du bagne n’ont pas réussi à entamer ce colosse qui porte, avec l’épaisse désinvolture d’un hippopotame, le poids léger de ses quarante ans.

Moreau, dit le Rouge, à cause de la couleur de ses cheveux, est un jeune faubourien de vingt-cinq ans, ancien ouvrier mécanicien ; une franche crapule, dit M. Louche qui s’y connaît, condamné à perpétuité pour assassinat sur la personne d’un maraîcher de la banlieue parisienne.

Maigre, blême, le teint hâve, plombé, semé de taches de rousseur, petit, mais agile et vigoureux, son visage à l’expression ignoble semble suer le vice et le crime. Ses yeux éraillés, clignotants, aux paupières bordées de rouge sous leurs cils blanchâtres, ont un regard inoubliable.

Enfant du même ruisseau, issu du même sang, Raveneau, dit le Borgne, est un Moreau brun. Il n’a que vingt-deux ans, et fut condamné à perpétuité, quatre ans auparavant, pour avoir assassiné un marchand de vin de la barrière Fontainebleau ; ouvrier carrier.

D.... dit le Notaire, appartient à une bonne famille de l’Anjou. C’est un gros garçon blond fadasse, grassouillet, que son inconduite a fait renvoyer du bureau spécial où il travaillait aux écritures. Nature molle, sans ressort, susceptible de prendre toutes les empreintes, surtout les mauvaises.

Ancien clerc de notaire, condamné à dix ans pour faux.

Comme il n’est âgé que de vingt-quatre ans, on serait tenté de s’étonner, en le voyant courir les hasards périlleux d’une évasion, plutôt que de subir patiemment les sept années qui lui restent encore à accomplir.

Les années s’écoulent, même au bagne, et la jeunesse est l’âge des espérances.

Mais il y a l’article 6 de la loi du 30 mai 1854, qui aggrave singulièrement la pénalité prononcée par les magistrats après le verdict des jurés. « Tout individu condamné à moins de huit ans de travaux forcés sera tenu, à l’expiration de sa peine, de résider dans la colonie, pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Si la peine est de huit années, il sera tenu de résider pendant toute sa vie. »

Le Notaire n’a pas eu le courage d’affronter la perspective de l’exil qui doit succéder à sa peine.

Amélius, ou Petit-Noir, comme l’appelle Monsieur Louche, en souvenir du petit bol de café vendu le matin à Paris, dans les crémeries, est un beau grand cabre1 martiniquais. Ancien ouvrier sucrier qui, par vengeance, a incendié l’usine où il travaillait, et s’est vu, pour ce fait, condamné à douze ans.

Susceptible d’instincts généreux, mais porté à des colères folles, vindicatif, tout contraste, il possède les qualités et les défauts des deux races.

Abdul-ben-Mourad, dit Maboul, condamné à vingt ans lors de l’insurrection algérienne de 1871 ; aurait bénéficié, comme ses compatriotes, de l’armistice, s’il n’avait assassiné un de ses camarades six mois auparavant.

C’est un homme de trente-cinq ans, grand, sec, taciturne et musulman fanatique.

On lui a soigneusement caché le meurtre de son coreligionnaire par Monsieur Louche. Explique qui pourra cette contradiction : il a tué un des siens et ne manquerait pas de faire subir la peine du talion au roumi qui a mis à mort un fils du prophète.

Enfin, pour terminer, deux mots relatifs à Winckelmann, dit Chocolat, un ouvrier menuisier de Mulhouse, condamné en 1869 à vingt ans, pour avoir tué sa femme d’un coup de hache.

Certes, Winckelmann est un coupable, mais il faudrait bien se garder de le confondre avec les criminels, au milieu desquels il a si longtemps vécu.

À voir ce géant de un mètre quatre-vingt-dix, au regard doux et triste, à l’œil bleu, aux traits placides, nul ne se douterait qu’il est parfois en proie à d’épouvantables accès de colère qui lui font voir rouge, lui enlèvent tout raisonnement, le transforment en une véritable bête fauve.

C’est pendant une de ces crises furieuses contre lesquelles il lui est impossible de réagir, qu’il a commis son crime.

Les jurés lui ont accordé les circonstances atténuantes, mais les magistrats qui ont appliqué la peine ont été bien rigoureux à son égard. Il méritait d’autant plus d’indulgence que sa conduite avait été de tout temps irréprochable, sa probité scrupuleuse, son assiduité au travail absolue.

Peut-être un médecin aliéniste, se trouvant en face d’une véritable crise momentanée de folie, eut-il conclu à l’irresponsabilité.

Transporté au pénitencier de Cayenne, Winckelmann subit son sort avec résignation, et fut toujours un modèle d’obéissance, de discipline et de sobriété.

Il faisait une véritable tache de propreté au milieu de ses criminels compagnons, qui bientôt conçurent pour lui une haine d’autant plus vive, que sa manière d’être constituait un reproche permanent à leurs idées, à leurs habitudes, à leur langage.

Peu lui importait d’ailleurs. Musclé comme un gladiateur antique, brave comme un lion, d’une adresse et d’une agilité sans égales, il sut imposer à tous ces êtres abjects, le respect qu’inspire la force matérielle.

Ce ne fut pas sans luttes.

On cite encore à Cayenne un acte prodigieux de vigueur qui lui sauva la vie. Il avait, quelques mois seulement après son arrivée, arraché des mains d’un de ces bourreaux de bagne, qui en faisait son souffre-douleur, un pauvre diable, dont la vie était devenue un véritable enfer.

Le tortionnaire, un colosse, voyant sa victime lui échapper, s’était rué sur celui qui s’érigeait si inopinément en défenseur, croyant en avoir bon marché.

Winckelmann l’empoigna simplement aux flancs, le coucha sur le sol, et lui administra séance tenante, cette correction humiliante vulgairement dénommée fessée, avec une surabondance qui mit aussitôt les rieurs de son côté.

Puis, il lui dit de sa voix calme :

– Chaque fois que tu recommenceras, tu en recevras autant.

L’autre résolut de se venger.

On déchargeait alors des bateaux pleins de bois de charpente amenés des forêts vierges, de ces bois, aussi lourds que les pierres, dont ils possèdent presque l’indestructibilité.

Quatre hommes portaient sur leurs épaules un madrier énorme, pesant environ cinq cents kilogrammes. À un bout se trouvait l’individu si sommairement corrigé, avec Winckelmann au milieu, les deux autres espacés avant et en arrière de lui.

Le bandit leur avait fait la leçon. Ils devaient, au moment où il tousserait, feindre de trébucher, et se dérober brusquement, de façon à laisser supporter au malheureux le poids effrayant de la poutre.

La première partie du programme s’exécuta comme il avait été convenu. Mais à la stupeur des misérables, l’homme qu’ils croyaient voir s’abattre broyé par le madrier, raidit sa puissante musculature, s’arc-bouta comme un bloc intelligent sous cette masse inerte, et fit seul, sans fléchir, les vingt pas qui restaient à parcourir.

Quand les hommes de la corvée voisine l’eurent aidé à se décharger, il se tourna vers son ennemi, et lui dit simplement :

– Fais-en donc autant ?

Ce fut sa seule vengeance.

On n’osa plus, dorénavant, s’attaquer à un aussi rude jouteur, et ses compagnons le laissèrent vivre à sa guise, sans paraître trouver étrange qu’il ne voulût ni s’enivrer à l’occasion, ni jouer, ni jurer, ni raconter des histoires malpropres.

Ils conçurent même pour lui une singulière estime, si toutefois ce mot peut être appliqué à un sentiment professé par de tels êtres, à la suite d’une aventure qui transpira, comme tout ce qui se passe au bagne.

Un surveillant, voulant être édifié sur les faits et gestes des transportés confiés à sa garde, proposa à Winckelmann, moyennant certaines petites faveurs, de lui servir d’espion.

Tout son sang, comme on dit vulgairement, ne fit qu’un tour.

Il rougit, puis pâlit affreusement, en proie à un de ses terribles accès ; puis, étreignant sa poitrine de ses bras crispés, il s’écria d’une voix étranglée :

– Moi !... moi !... un mouchard !...

« Tenez, chef... allez-vous-en... je vous tuerais.

Le surveillant avait du cœur. Il appela Winckelmann chez lui le lendemain et lui fit des excuses.

Sur ces entrefaites, il fut désigné pour aller au pénitencier de Saint-Laurent-du-Maroni en qualité de chercheur de bois. C’est une position fort enviée qui donne à son titulaire une liberté relative, en ce sens qu’il doit parcourir les grands bois à la recherche des essences bonnes à exploiter, mais difficile à tenir, car elle exige des connaissances assez étendues en tout ce qui touche les essences elles-mêmes, ainsi que les procédés à employer pour l’exploitation.

Depuis longtemps déjà, le malheureux rêvait aux moyens de reconquérir sa liberté. L’occasion lui ayant paru propice en raison de la proximité de la Guyane hollandaise, il traversa le Maroni sur un radeau et gagna la colonie voisine.

Il fut bientôt repris par les soldats hollandais du poste d’Albina et ramené au pénitencier, en raison du traité d’extradition convenu entre les deux nations.

– Pauvre diable ! ne put s’empêcher de dire, en le revoyant, le commandant supérieur, il n’a pas de chance.

« Et dire qu’il va falloir le mettre à la double chaîne pendant deux ans !

Six mois après, il était gracié par le gouverneur pour avoir retiré du fleuve un soldat d’infanterie de marine qui se noyait.

Mais l’année suivante, une nouvelle tentative d’évasion le ramenait devant le conseil de guerre qui lui infligeait la même peine.

Il fut réintégré à Cayenne, et le gouverneur, auquel les membres du conseil avaient adressé un recours en grâce, le fit comparaître devant lui.

– Donnez-moi, lui dit-il, votre parole de ne plus essayer de vous évader, et je vous fais enlever votre chaîne.

– Je ne veux pas, monsieur le gouverneur, car, voyez-vous, c’est plus fort que moi !

« Une parole, c’est sacré, et je ne voudrais pas la trahir.

L’officier supérieur, qui administrait alors la Guyane, le gracia quand même.

Se crut-il engagé par cette magnanimité ?... Les occasions lui manquèrent-elles ?... toujours est-il que, pendant près de huit ans, il parut avoir renoncé à ses tentatives.

On a vu, au début de ce récit, comment ses instincts de liberté se réveillèrent tout à coup avec plus d’intensité que jamais.

Winckelmann et l’Arabe, envoyés de leur côté aux provisions par Monsieur Louche, errèrent longtemps à travers bois sans rencontrer la moindre substance alimentaire.

On s’imaginerait volontiers que les grandes solitudes équatoriales, où la vie végétale surabonde avec une exubérance inouïe, produisent à foison les fruits et les baies sauvages ; qu’elles regorgent de gibier à poil ou à plume et qu’enfin l’homme pourrait, au moins pendant un certain temps, sinon y vivre en abondance, du moins y subvenir aux plus pressants besoins.

Ce serait une grave erreur.

L’homme isolé dans la forêt vierge ressemble, toute proportions gardées, au naufragé perdu sur un radeau au milieu de l’Océan.

Les arbres à fruits équatoriaux dont les produits ont été d’ailleurs singulièrement surfaits, car nul ne peut supporter la comparaison avec ceux de notre zone tempérée, ne croissent jamais spontanément dans la vieille futaie primitive, ni même en quelque lieu que ce soit.

Sauf de très avares exceptions, les arbres splendides, qui fournissent de magnifiques matériaux pour la charpente, les constructions navales, ou l’ébénisterie, sont d’une stérilité désespérante en ce qui concerne l’alimentation1.

Encore peut-on regarder comme substances alimentaires des baies le plus souvent inaccessibles à des pareilles hauteurs, et qui, après une conquête aussi difficile que périlleuse, peuvent à peine servir à tromper la faim ?

Tels les fruits du mombin, les noix-balatas, les jaunes d’œufs, les sapotilles sauvages, les canaris-macaques, les noix-acajou.... etc.

Encore le manguier, l’avocatier, le goyavier, et surtout l’arbre à pain, le seul qui, avec le bananier1 soit sérieusement alimentaire, bien que naturalisés dans l’Amérique du Sud où ils ont été importés depuis longtemps, ont-ils besoin, pour produire des fruits mangeables, de soins et de culture.

Ils doivent être plantés de main d’homme, et si parfois on les rencontre à l’état sauvage, c’est sur d’anciens abatis abandonnés où ils ne tardent pas à dépérir sous l’envahissement des plantes parasites.

Aussi, l’Indien nomade, en dépit de sa proverbiale paresse, possède-t-il toujours des abatis sur lesquels il plante et récolte l’igname, la patate et surtout le manioc qui forment le fond de sa nourriture, sa suprême ressource contre la faim. S’il chasse pour augmenter et varier son ordinaire, ce ne sera jamais dans les grands-bois, mais dans le voisinage des fleuves et des rivières où il trouve aussi du poisson en abondance.

Et d’ailleurs, là où l’Indien avec sa patience et son adresse d’homme primitif réussit à capturer des animaux, l’homme civilisé échouera fatalement.

La rencontre d’une tortue sera une aubaine inespérée. Quant aux oiseaux : hoccos, perdrix grand-bois, marayes, agamis, il ne peut guère compter s’en emparer – du moins s’il n’a pas, avec de bonnes armes, la science approfondie de ces chasses difficiles – pas plus que les cerfs, les kariakous, les pécaris, les agoutis, les paques ou les simples tatous, qui, ne trouvant pas non plus leur subsistance dans les grands bois, habitent aux environs des clairières, des savanes et des rivières où la végétation est modifiée par l’absence des arbres géants.

Aussi, les deux compagnons, après avoir grappillé de ci, de là quelques baies aigrelettes, s’être consciencieusement courbaturés à la poursuite d’un iguane qui, en dépit de son aspect repoussant, est excellent à manger, ne purent-ils retenir un cri d’allégresse, à l’aspect d’un palmier de moyenne taille, au stipe grêle et élancé.

– Un pataoua ! l’Arbi... s’écria Chocolat, nous allons croquer le chou... avec çà, on ne meurt pas de faim.

Et, séance tenante, il attaque vigoureusement le tronc du monocotylédone, dont les fibres, dures et tenaces, résistent au tranchant de son sabre.

Pendant que le pauvre diable s’escrime avec une véritable énergie d’affamé, deux mots relatifs à ce comestible décrit trop complaisamment sous le nom de « chou-palmiste » par des naturalistes qui ont fait venir l’eau à la bouche aux chers petits Robinsons amateurs qui lisent ce récit.

Encore un joli préjugé, que ce mot de chou servant à désigner, d’une façon si fantaisiste, le bourgeon terminal du palmiste, du maripa ou du pataoua et qui ferait croire à la présence de feuilles analogues à celles de notre chou domestique.

Figurez-vous une espèce de substance jaunâtre comme l’ivoire, aussi compacte que l’amande fraîche, formant une masse cylindrique de la grosseur du bras, longue d’environ un mètre, un peu plus, un peu moins, et enfermé dans la gaine de feuilles s’irradiant en couronne au sommet du palmiste.

Impossible d’être moins « chou » que cette substance à fibres courtes, croquantes, presque sans goût, susceptibles de remplir seulement l’estomac d’un famélique, mais non de le restaurer.

Quoi qu’il en soit, n’ayant rien autre à se mettre sous la dent, ils firent honneur à ce maigre régal dont la conquête fut plus pénible qu’on ne saurait le croire.

Pour comble de mésaventure, quand les fugitifs voulurent regagner le campement, ils s’aperçurent qu’ils étaient égarés.

Comme une nuit passée dans la solitude n’avait rien de bien effrayant pour de pareils hommes, ils firent contre fortune bon cœur, et s’installèrent sur une couche de frondaisons sabrées par Chocolat, et s’endormirent brisés de fatigue.

Le lendemain, dès l’aube, l’ancien chercheur de bois, que l’approche de la nuit avait seule empêché de reconnaître sa direction, retrouva sa piste, et ils arrivèrent un peu confus, comme des chasseurs bredouilles, craignant que leur insuccès ne compromît gravement l’approvisionnement général.

Contre leur attente, ils trouvent le campement en liesse. Puis, est-ce une illusion ? mais il leur semble percevoir une bonne odeur de chair grillée qui chatouille délicieusement leur odorat.

– Allons donc, clampins, s’écrie joyeusement Monsieur Louche la bouche pleine, rallie au loto !

« Il y a de la bidoche toute fraîche... de quoi boulotter à pleine bouche.

– À la bonne heure, répond Chocolat, une double ration sera la bienvenue, car nous avons fait chou-blanc !

« Et encore, je ne croyais pas si bien dire, car, depuis hier, nous n’avons rien trouvé qu’un pataoua.

« Tiens, qu’est-ce que vous mangez donc là ?

– Du foie, mon vieux, dit L’Hercule en présentant à des charbons ardents une tranche de foie piquée au bout d’un bâton.

– Et du fameux, renchérit le Rouge.

« Malheur ! de pas avoir des petits oignons et une casserole.

– Avec du saindoux, interrompit le Borgne.

– Du foie !... du foie de quoi ?

– De biche, mon camarade.

– Pas possible !

– Puisque je te le dis.

« Mais mange donc, je vais te raconter la chose pendant que tu vas « te caler les joues ».

« Figure-toi qu’hier soir, au moment où nous pêchions des moules et des coquillages, voilà qu’une biche poursuivie par je ne sais qui – ça c’est pas mon affaire – saute à la rivière et vient droit à nous.

« Nous nous enfonçons dans l’eau jusqu’aux oreilles pour la piger au passage, quand tout à coup, la pauvre bestiole, perdant son sang, se met à pousser des bê !... bê !.... patauge et coule.

« Tu comprends que nous n’avons pas été longtemps à l’empoigner, à l’apporter ici, et à en chiquer chacun une vraie tranche.

– Bonne affaire ! reprend Chocolat en retournant son morceau de foie pour présenter l’autre côté à la flamme.

« Tiens ! à propos, où donc est passé le Notaire ?

– Ah ! c’est vrai, tu ne sais pas, pauvre garçon !

– Hein !

– C’est dur, de voir périr un des siens sans pouvoir lui porter secours.

« Il était bien un peu mollasse, mais je m’étais attaché à lui.

« Ce que c’est que de nous !

– Le Notaire avait du bon, fit le Rouge la bouche pleine, en avalant sa portion avec sensualité.

– Voyons, explique-toi, riposte Chocolat qu’un doute épouvantable vient d’assaillir.

– Eh ! bien, hier, en barbotant dans la rivière, il a été frappé par une anguille tremblante1, il n’a eu que le temps de pousser un cri, puis, crac !... disparu dans la vase molle.

Le fugitif, sans être dupe de ce récit qui lui paraît une fable grossière, se lève brusquement. Il aperçoit, accrochés à un arbre, des morceaux de chair sanglante dont la peau et les os ont été soigneusement enlevés.

Il ne reconnaît pas les restes d’un quadrupède, quelle que précaution qu’on ait prise de les déformer.

Alors il comprend tout, et la vérité lui apparaît dans son épouvantable horreur.

– Mais, dit-il d’une voix entrecoupée en jetant le morceau qu’il allait porter à sa bouche, ce que vous voulez... me faire manger là... c’est de la chair humaine1 !
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