Première partie Les cannibales blancs I








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IV


Ancre engagée. – Plongeon. – Sauvetage difficile. – L’équipage de la vigilinga. – Le maître. – Mauvaises raisons. – L’embouchure de l’Aragouary. – En attendant la Prororoca. – Le fleuve des Amazones. – Précautions indispensables. – Ce que c’est que la Prororoca. – Ses causes. – Sa durée. – Ses manifestations. – Ses effets. – Les trois lames géantes. – Après le ras de marée. – Comment se comporte le petit bâtiment. – En avant ! – Modifications des terrains et des végétaux. – Le dégrad. – La flottille. – L’habitation. – Heureuse famille !

– Oh... Hisse !... Oh... hisse-là ! garçons.

– Impossible, maître, l’ancre est engagée.

– File du câble.

– Je viens d’en filer trois brasses.

– Eh bien ?

– L’ancre descend, remonte et s’arrête.

« Il faut qu’elle soit prise entre la fourche d’un arbre submergé.

– Diable !

« Nous devons pourtant déraper coûte que coûte, afin de profiter du montant, et abriter la vigilinga dans l’espère1 Robinson.

« Sans cela, nous serons infailliblement broyés par la Prororoca.

– Impossible de déraper sans couper l’amarre.

– C’est notre dernière ancre...

« Comment amarrer le bateau ce soir, si nous la sacrifions.

« Plonge !

– Maître, vous voulez donc la mort de votre serviteur ?

« Cela fourmille de couleuvres électriques.

– Poltron !

– Ah ! si c’était là-bas, dans notre Maroni, je ne dis pas.

« Tenez, voyez comme notre pilote Tapouye1 hausse les épaules et semble aspirer la haute mer avec inquiétude.

– Et toi, Piragiba, veux-tu plonger, et montrer que tu es digne de ton nom ? (Piragiba signifie nageoire de poisson en langue Tupi.)

L’Indien garde l’impassibilité d’une statue de porphyre rouge et ne répond pas.

Une rougeur furtive monte aux joues de celui qui commande l’embarcation amazonienne.

Il se contient pourtant.

– Je te donnerai, reprit-il, une poignée de tabac... une charge de poisson sec... une dame-jeanne de tafia !...

Le mot tafia opère comme un talisman sur l’Indien qui sort de sa torpeur.

– Esta bom (c’est bon), dit-il en portugais de sa voix gutturale.

Puis, sans ajouter un mot, il enjambe le bastingage, saisit le piaçaba1, pique une tête au beau milieu du fleuve et disparaît sous les eaux.

Il remonte bientôt, et dit dans ce patois que parlent tous les Indiens de la zone intertropicale sud-américaine, et appelé lingoa geral :

Le nègre a dit vrai ; l’ancre est prise dans la fourche d’un pào-ferro2.

– Eh bien ?

– Mon compère Tabira (Bras-de-fer) ne pourrait lui-même la dégager.

– Allons, je vois bien qu’il n’y a pas à compter sur vous.

« Vous êtes tous des poltrons ou des paresseux... je vais me débrouiller moi-même, puisque vous ne comprenez pas que votre indécrottable fainéantise peut causer notre perte.

« Plus on attendra, plus le sauvetage de l’ancre deviendra difficile.

La marée monte en effet avec rapidité. De tous côtés tournoient les débris végétaux que l’Amazone charrie jusqu’à quarante kilomètres en mer, et que ramène le contre-courant. Arbres énormes déracinés sous l’irrésistible impulsion du flot, et dont les branches conservent leur lourde chevelure de lianes, roseaux flottant par bancs, racines semblables à des carapaces de sauriens, feuilles rigides et luisantes comme des plaques de métal, fleurs qui distillent d’étranges senteurs, moitié parfums, moitié poisons.

Le jour vient de paraître, instantané, presque brutal. Le soleil s’est montré tout à coup flamboyant comme un feu de forge, au-dessus des arbres dont les cimes enchevêtrées forment au loin une muraille de sombre verdure. Les guaribes, ou singes-hurleurs, ont arrêté leur vacarme formidable, les aigrettes blanches piquent de points nacrés les branches vert-pâle des palétuviers, les ibis roses, les flamants rouges s’ébattent joyeusement dans les bandes de lumière, les bécassines s’envolent en essaims capricieux, les sawacous solitaires plongent entre les racines leur long bec à la recherche de la provende de matin.

L’inconnu, sans doute familiarisé depuis longtemps avec ce spectacle, ne lui donne même pas une attention distraite, tant le sort de son petit bâtiment semble le préoccuper.

C’est un blanc de race pure, dans toute la force de l’âge – de trente-deux à trente-quatre ans environ – brun de barbe et de cheveux, l’œil noir, le teint hâlé, dont les traits superbes indiquent l’intelligence et l’énergie.

Simplement vêtu d’une vareuse de flanelle bleu-marine, d’un large pantalon blanc, chaussé d’espadrilles, coiffé d’un chapeau de paille, il reste un moment appuyé au bastingage de la vigilinga, pendant que ses hommes filent du câble.

La vigilinga, un joli bateau-pilote du port d’environ douze tonneaux, est pourvue de deux mâts sur lesquels s’enverguent deux voiles goélettes teintes en roux, et carguées en ce moment. Construite avec l’itaùba (Acrodiclidium Itaùba), le fameux bois de pierre amazonien, imputrescible à toutes les intempéries, elle semble à ce point solide, qu’on dirait un bloc plein.

En dépit de son faible échantillon, un pareil bateau, avec ses mâts bien étayés, son pont parfaitement étanche, toutes ses ouvertures bien closes, peut affronter la haute mer ou talonner sur les vases de la côte, et braver à l’occasion les fureurs de la prororoca elle-même.

Elle vient d’éviter au flot, c’est-à-dire que son avant, d’où part le câble de l’ancre, est tourné vers l’océan, pendant que son arrière fait face au large estuaire d’un fleuve se jetant à l’extrémité nord de l’immense embouchure de l’Amazone.

Le jeune homme, prenant rapidement son parti, ôte lestement sa vareuse, relève son pantalon jusqu’au genou, attache à sa ceinture une amarre offrant à peu près les mêmes dimensions que le câble de l’ancre, monte sur le bastingage, et plonge à pic.

Les six hommes composant l’équipage, quatre noirs et deux Indiens, se penchent au-dessus de l’eau jaunâtre, agitée çà et là de remous profonds et semblent épier, avec plus de curiosité que d’appréhension, la réapparition du maître.

Après une longue minute dont la durée eût semblé effrayante à des êtres apathiques, celui-ci émerge tout à coup jusqu’aux aisselles, et se hisse à bord avec une rapidité attestant une vigueur peu commune.

– Eh bé, patron, dit en riant stupidement un des noirs qui jusqu’alors n’a pas desserré les dents, où qu’a pas pouvé caba.

« Si ou qu’a pas pouvé, moun fort passé maïpouri pas pouvé même. (Si vous n’avez pas pu, un homme plus fort qu’un maïpouri – tapir – ne pourrait davantage.)

– Silence ! fainéants... J’ai honte pour vous de votre lâcheté.

« Je n’aurais jamais cru cela de vous... des nègres Bonis... amenés par mes braves amis Lômi et Bacheliko.

– Oh, Mouché, ou pas grondé.

« Boni lika gaillards côté Maroni, mais fika gnagnamolles passé coulies quand veni côté Aragouari. (Les Bonis sont braves sur le Maroni, mais ils deviennent plus mollasses que des coulies quand ils viennent sur l’Aragouari.)

– C’est bon !... je sais que vous trouvez autant de trous que de chevilles.

– Nous qu’a filé câble ?

– Non ! riposte le jeune homme en assujettissant autour du cabestan l’extrémité supérieure de l’amarre dont il n’a pas ramené le bout fixé naguère à sa ceinture.

Cependant la marée monte rapidement. L’avant de la vigilinga, obéissant à la traction opérée par l’ancre, commence à s’enfoncer. Mais ce n’est pas assez pour l’impétueux capitaine du petit bâtiment.

– Au cabestan, garçons !... dit-il de sa voix brève.

– Mais, mouché, nous qu’a coulé caba, interrompt le nègre d’un ton pleurard.

– Encore une fois, silence, et vire à force !

Sous le double effort du flot et du cabestan, la vigilinga pique de plus en plus le nez dans les eaux troubles, et son obliquité devient effrayante. Elle embarquerait la moindre lame si la surface liquide n’était unie comme une glace.

Encore un peu, l’eau va atteindre les écubiers.

En dépit de son calme, le jeune homme commence à être inquiet. Peut-être va-t-il se décider à trancher les deux amarres, quand le bâtiment éprouve un si brusque soubresaut, que les mâts, craquent avec une trépidation qui les agite depuis la pomme jusqu’à l’emplanture.

– Enfin ! murmure-t-il en aparté, si le câble de l’ancre avec celui que j’ai accroché comme renfort à l’organeau, ne sont pas rompus comme de simples ficelles, nous voici déhalés.

La vigilinga a aussitôt repris son aplomb, les hommes, n’éprouvant plus de résistance, virent en courant, et bientôt l’ancre apparaît sauvée par l’audacieuse manœuvre du chef.

– Allons, Piragiba, mon camarade, à ta barre ! dit-il au Tapouye, qui jusqu’alors n’a pas fait un mouvement, pendant que les noirs, comprenant enfin que leur maître a plongé pour doubler le câble, s’extasient bruyamment sur la tentative et son résultat.

« Range la Punta-Grossa, reconnais le Furo-Grande, puis gouverne sur l’espère qu’il s’agit d’atteindre avant le perdant (marée descendante).

Le petit bâtiment qui se trouve alors à peu près par 52° 18’ de longitude Ouest et 1° 24’ de latitude Nord, s’élance avec le flot et pénètre dans la vaste embouchure de l’Aragouary, appelé aussi Vincent-Pinçon, du nom du célèbre navigateur espagnol, compagnon de Christophe Colomb.

L’Aragouary coule du Sud-Est au Nord-Ouest, à travers ce territoire depuis si longtemps contesté entre la France et le Brésil1, grâce aux subtilités au moins diplomatiques des hommes d’État portugais.

Sa navigation paraît tout d’abord difficile, grâce aux érosions profondes, aux bouleversements énormes que la prororoca fait périodiquement subir à son lit et à ses rives. Mais avec un bateau bien construit, intelligemment manœuvré, elle n’offre aucun danger effectuée avec la marée montante.

Ce n’est pas, en effet, l’eau qui manque sous la quille, quand on pense que la différence de niveau entre la haute et la basse mer peut atteindre entre l’île de Maraca et la côte guyanaise, au chiffre prodigieux de seize à dix-sept mètres, lors des grandes marées.

Ces grandes marées ont reçu des indigènes le nom de Prororoca, qui est une sorte d’harmonie imitative du grondement formidable des flots de l’Océan s’avançant brusquement comme une muraille à pic.

C’est un phénomène étrange, analogue au mascaret de la Seine et à la barre de la Gironde, mais dans des proportions immenses, eu égard à l’incommensurable volume d’eau déversé par l’Amazone, qui se produit régulièrement pendant les trois jours précédant la pleine et la nouvelle lune. Alors la mer, brisant la digue que lui opposent les eaux du fleuve, se dresse subitement, les repousse vers leur source, et envahit toute l’embouchure en cinq minutes, au lieu de monter progressivement en six heures.

Quelques chiffres pourront donner une idée de l’intensité que doit présenter le phénomène au moment où l’Océan, avec son irrésistible puissance, se rue à l’assaut du fleuve géant.

Le lit de l’Amazone, sans tenir compte des petites sinuosités du courant, surtout dans ses parties supérieures, présente un développement d’environ 5000 kilomètres.

Sa largeur n’est pas moins prodigieuse. À Tabatinga, situé à plus de 3000 kilomètres de l’Atlantique, elle atteint 2500 mètres ; au confluent de la Madeira, à 5 kilomètres au-dessous de Santarem, a 500 kilomètres de la mer, elle est de 16 kilomètres. Enfin, l’estuaire de la branche supérieure, entre Macapa, la petite forteresse brésilienne, et la côte de l’île de Marajo1, est d’environ 80 kilomètres, et l’embouchure proprement dite, entre Punta-Grossa et le cap Magoari, a plus de 200 kilomètres d’ouverture.

La profondeur, souvent variable, mais toujours considérable, est de 185 mètres à l’embouchure ; la moyenne oscille entre 75 et 100 mètres ; et la masse d’eau qu’il déverse dans l’Océan, est évaluée à 100 000 mètres cubes par seconde !

Enfin, la marée remonte jusqu’à 1000 kilomètres et grossit les affluents compris dans cette zone, au point que le Tocantines, entre autres, en ressent les effets jusqu’à 160 kilomètres de son confluent.

Revenons à la vigilinga, qui, d’après les prétentions de son capitaine, doit affronter sous peu ce formidable choc. Ses deux voiles ont été orientées. Elle s’avance, sous la double impulsion du vent d’Ouest et du flot, avec cette allure pimpante et gracieuse particulière aux goélettes.

Le pilote Tapouye, en homme sûr de son fait, la dirige imperturbablement à travers les chenaux, les découpures et les bancs de vase produits par le dernier ras de marée, pendant que le maître, allongé au pied du mât de misaine, sous une toile tendue horizontalement, fume une cigarette, et laisse errer son regard sur les merveilles végétales en présence desquelles le mettent de temps en temps les sinuosités de la route.

Parfois, un caprice de la végétation vient interrompre la ligne des palétuviers, ces hôtes inévitables des eaux saumâtres. Alors, apparaissent sur de légères éminences le superbe palmier boïassu, qui développe ses feuilles immenses, longues de cinq mètres, au-dessous de la gracieuse couronne du miriti, portée par un stipe lancé ; quatre ou cinq espèces de lauriers atteignant des hauteurs énormes, des castanheiros, et quelques arbres à caoutchouc.

Parfois aussi, l’embarcation approche assez près de la rive pour que sa coque frôle des taillis de moucou-moucou (caladium arborescens), cette aroïdée géante aux tiges flexibles, aux vastes feuilles d’un vert luisant, près desquels émergent les héliconias, piqués d’admirables fleurs pourprées, les marantes, les balisiers, les arums, dont l’axe charnu traversant le spath d’un blanc laiteux, produit l’effet d’un fruit d’or sur un écrin de satin. D’épais bouquets de cambrouze ou bambou des côtes, forment un fond vert pâle à ce gracieux tableau ; puis, l’inextricable enchevêtrement produit par les racines des palétuviers, se profile de nouveau à perte de vue.

... Cependant, l’effet de la marée se fait de moins en moins sentir. Dans un moment, elle va être étale, pour subir bientôt son mouvement de recul. Le jeune homme n’a pas entendu jusque-là pour prendre les précautions rendues nécessaires par l’arrivée de la prororoca.

Ce n’est pas le temps qui manque, d’ailleurs, puisque la grande crue amazonienne doit se produire seulement dans six heures.

Le noir, accroupi à l’avant, vient de pousser un cri joyeux.

– Maître, « l’espère ».

Le pilote donne un coup de barre auquel obéit doucement la goélette, puis, elle quitte le chenal, oblique vers la rive gauche, et s’arrête dans une petite anse défendue par un promontoire qui s’avance à cinquante mètres environ dans le lit du fleuve.

– Mouille ! commande le capitaine.

L’ancre tombe au bout de son câble préalablement doublé et mord presque aussitôt. Puis, les voiles sont carguées, les étais des mâts minutieusement visités, tout ce qui se trouvait sur le pont susceptible d’être balayé par la lame est rentré et les ouvertures closes rigoureusement ; les hommes, de peur d’être enlevés, préparent des amarres pour s’attacher eux-mêmes au dernier moment. Enfin, le petit canot du bord, après avoir été hissé, est retourné la quille en l’air et « saisi» de manière à former pour ainsi dire corps avec la vigilinga.

Celle-ci évite au jusant et demeure l’arrière tourné vers l’Océan, pour virer à marée basse, de façon à se tenir debout à la lame géante au moment où elle arrivera du large comme une trombe. Le câble est filé en quantité suffisante, de manière à égaler et même à dépasser quelque peu la hauteur maxima de la barre. C’est là une précaution essentielle pour éviter de couler à pic si, par hasard, l’ancre se trouvait comme précédemment engagée, car, alors, le temps manquerait au dernier moment pour accomplir cette manœuvre, tant est subite et irrésistible l’arrivée de la barre.

Tout est paré, il n’y a plus qu’à attendre.

Enfin, les heures s’écoulent, et le moment solennel arrive.

Bientôt un bruit sourd semble sortir de l’Océan. On dirait le roulement lointain du tonnerre mêlé aux grondements saccadés de l’ouragan. Soudain, le bruit grandit, devient sonore, rauque, retentissant. Une crête d’écume apparaît au loin, par le travers du Cap Nord, et grandit en se déployant jusqu’aux rivages de Marajo. Au-dessous de ce nuage blanchâtre apparaît la lame immense, haute de sept mètres qui grandit brusquement, toute droite, comme un mur, s’élance à l’assaut du fleuve, retombe, se brise sur la Punta-Grossa, bondit dans la plaine et rejaillit dans les airs, en mille gerbes d’écume, avec un fracas assourdissant.

C’est brutal et instantané comme une explosion.

Pro...ro...ro...ça ! C’est alors que l’on apprécie la justesse de cette expression indienne qui est une onomatopée admirable, comme en produisent les langues primitives. Les trois premières syllabes imitent le grondement de la mer qui se rue avec son « crescendo », et la dernière exprime le fracas des lames se brisant sur les rivages qu’elle dévaste.

Elle continue sa course furieuse entre les îles. Resserrée, comprimée par leurs détroits, elle redouble de violence en face des obstacles, disloque les chenaux trop étroits, saute sur les hauts-fonds, se tord et jaillit sur les terres, secoue sa longue et blanche crinière que la brise emporte comme un nuage de neige, s’abat avec plus de fureur encore sur les rochers qu’elle semble pulvériser, sur les îles qu’elle submerge, sur les broussailles qu’elle engloutit, sur les troncs qu’elle déracine.

Rien ne saurait lui faire obstacle. Les arbres séculaires sont broyés, tordus et roulés dans les flots, au milieu des rochers, avec des lambeaux de terre arrachés aux flancs des îles ou des côtes, et couverts de végétation.

Peu à peu, le bruit lointain diminue, les arbustes du bord reparaissent au-dessus des flots, les eaux baissent comme si elles s’engloutissaient sous le sol, le courant devient moins rapide. Il ne reste plus, à la surface des flots jaunes, qu’une nappe d’écume pleine de feuilles et de débris, agitée encore et frémissante comme une eau qui vient de bouillir.

La mer reprend son calme, quand on entend soudain retentir au loin le bruit du second flot. Il arrive comme le premier, moins rauque, moins élevé sur l’eau, moins désordonné, mais courant plus vite, et charriant encore plus d’arbres, de débris et d’écume que le premier.

Le troisième flot n’est guère qu’une haute lame qui passe rapide, dont le roulement se perd bientôt dans le lointain, et qui reste un moment immobile avant de décroître lentement.

C’est fini. La mer, qui était basse il y a un moment, est étale.

Le phénomène a duré cinq minutes.

L’homme, qui d’un point inaccessible a pu contempler ce spectacle émouvant, s’imaginerait volontiers que tout ce qui vit doit être, en un instant, fatalement anéanti. Et pourtant, là où les forces de la nature sont vaincues, l’atome perdu au milieu de ce cataclysme, l’infiniment petit résiste et tient bon.

Telle la gracieuse embarcation que nous avons laissée tout à l’heure debout à la lame qui forme une barre de plus de cinquante lieues.

En raison de la direction de son cours, presque parallèle à celui de l’Amazone, et de la situation de son estuaire qui se confond avec l’embouchure de celui-ci, l’Aragouary est, avons-nous dit, également soumis à la prororoca ; à ce point que, pendant l’espace de trente lieues, elle remonte creuse, et parfois comble et bouleverse son lit, jusqu’à en modifier la direction.

Mais, grâce aux précautions prises avant l’arrivée de la crue, grâce aussi à la position occupée dans la petite crique par la vigilinga, celle-ci a pu non seulement braver impunément ce formidable flux, mais encore en profiter pour continuer sa route.

La poussée de la première lame, atténuée, sinon brisée par le promontoire, a pour effet de la soulever brusquement au milieu du nuage d’écume, à sept mètres de hauteur.

Elle serait balayée comme un fétu, n’était son ancre qui la maintient, au bout de sa double amarre de piaçaba. Brusquement arrêtée au moment où elle va rouler avec la cascade, elle craque et oscille, mais résiste comme un bloc plein.

L’itaùba, le bois de pierre amazonien soutient sa vieille réputation.

Les hommes, solidement amarrés, affrontent sans danger la terrible douche, le flot passe, se perd du côté d’amont et redescend en grondant.

Le second flot arrache une partie du promontoire qui disparaît en un clin d’œil. L’ancre chasse sur le fond de vase, s’accroche, chasse de nouveau, et finit par mordre à trois cents mètres de là.

Mais, qu’importe ! Non seulement la troisième lame n’est plus à craindre, mais encore le petit navire va, grâce à elle, accélérer sa marche.

Au moment précis où elle le soulève, le pilote, qui a ses instructions, donne un vigoureux coup de barre. La coque, n’étant plus debout au flot, évite brusquement. Alors, le capitaine tranche en deux vigoureux coups de sabre le piaçaba, sans le moindre souci de son ancre devenue inutile.

– Nous n’avons pas le temps de la déraper, dit-il en aparté.

« Et, d’ailleurs, nous avons tout le loisir de venir plus tard la rechercher à marée basse.

La vigilinga, ayant viré lof pour lof, s’élance dans le courant rapide formé par la marée, et remonte rapidement. Bientôt les voiles sont orientées, et sa vitesse s’accroît de toute la force de la brise d’Ouest qui n’a pas cessé de souffler.

Nous ne la suivrons pas, et pour cause, pendant cette seconde partie de sa navigation totalement dénuée d’incidents. Sous la double influence du vent et du courant, elle se prit à filer avec une vitesse atteignant la somme énorme de dix-huit kilomètres à l’heure, et ne s’arrêta qu’à la tombée de la nuit.

Elle avait parcouru cent kilomètres depuis la prororoca.

Le lendemain, dès l’aube, elle appareilla. Déjà les rives du fleuve ont subi une importante modification. Les marécages couverts de palétuviers disparaissent peu à peu. Les « arbres de la fièvre », auxquels l’eau saumâtre est indispensable, deviennent de plus en plus rares. La marée ne remonte pas plus loin. Aux palmiers miritis, succèdent bientôt les pinots, les hôtes des terrains plus secs.

L’Aragouary se resserre peu à peu pour gagner en profondeur et surtout en limpidité. Puis, il s’encaisse entre de légères éminences mamelonnées qui apparaissent comme les minuscules ramifications d’une chaîne de collines encore éloignées.

L’air plus sec, plus vif, n’est plus chargé d’un invisible nuage de micodermes, ces parasites redoutables de la fièvre. Le poumon fonctionne librement, le sang circule sans entraves, et si la chaleur du jour est encore très intense, on ne pourrait s’imaginer être sous le premier parallèle Nord, c’est-à-dire à 111 kilomètres seulement de l’Équateur.

Ceux-là seuls qui ont évolué dans l’atmosphère suffocante saturée de vapeur d’eau qui s’étend sous les voûtes impénétrables de la forêt vierge, et plane lourdement sur les rivières encaissées d’arbres géants, pourront savoir avec quelle ivresse le voyageur aspire cet air vivifiant.

Cependant, la vigilinga, après avoir continué sa route pendant plusieurs heures encore, se trouve en face d’une anse naturelle, mais aménagée de main d’homme, et au milieu de laquelle sont amarrés une dizaine de bateaux de toutes formes, de toutes grandeurs. C’est d’abord une coberta, de quinze à vingt tonneaux, trapue et massive comme une jonque chinoise, espèce de maison flottante où des familles entières ont passé leur vie : puis trois égariteas, ou bateaux de fleuve, couverts d’une toiture de chaume cintrée comme la bâche d’une voiture de rouliers ; quatre ou cinq ubas, longues de quatre, six et dix mètres, effilée comme des squales, creusées dans un seul tronc d’arbre, enfin, un admirable canot à vapeur peint en gris-clair, à l’arrière duquel se lit en lettres d’or le mot Robinson, abrite sa machine sous un tendelet de toile imperméable.

Une large avenue, plantée de bananiers alternant avec de superbes manguiers, aboutit à ce dégrad, et s’avance en droite ligne jusqu’à un immense bosquet d’arbres de toute sorte, à travers lesquels on devine une vaste habitation.

Le jeune capitaine de la vigilinga, après avoir donné ses instructions aux hommes de l’équipage, et vérifié la solidité de l’amarrage, saute lestement à terre, et s’avance à grands pas dans l’avenue.

Mais, deux ou trois noirs, portant sur leur tête des pagaras (paniers), l’ont aperçu. Ils détalent comme des lévriers, heureux sans doute d’annoncer à la maison l’heureuse nouvelle de son retour.

En effet, des cris joyeux se font entendre dans le lointain, et quatre enfants, deux garçonnets déjà grands, précédant de toute la vigueur de leurs jambes masculines deux adorables fillettes, arrivent en courant comme de petits fous et criant à tue-tête :

– Papa !... c’est papa !

Derrière eux, vient non moins joyeuse, et presque aussi folle, une belle grande jeune femme, aux cheveux d’or, aux yeux d’azur, et dont les traits resplendissent de bonheur et de santé.

– Charles !...

– Mary !...

Le jeune homme étreint avec une tendresse presque convulsive la charmante créature, réunit en groupe les têtes blondes et brunes des enfants, les dévore de baisers, et l’heureuse famille s’achemine à petits pas, au milieu de propos interrompus, d’exclamations, de caresses, jusqu’à l’Éden équatorial.
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