Première partie Les cannibales blancs I








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V


Un proscrit de décembre 1851.– Les « Robinsons de la Guyane ». – Nouveaux projets de colonisation. – La goélette Lucy-Mary. – En route pour le territoire contesté. – Le courant équatorial de l’Atlantique. – Configuration des terrains. – Éleveur et seringueiro. – Les colons de l’Aragouary. – Six ans après. – La demeure d’un chasseur de caoutchouc. – La surprise... – L’utile et l’agréable. – Bonheur parfait. – À propos de journaux arrivés d’Europe. – Pressentiments. – La loi sur la relégation. – Inquiétudes. – Coup de foudre. – Incendie et meurtre.

Un ingénieur parisien, du nom de Charles Robin, avait vu son avenir brisé par le coup d’État de décembre 1851. Travailleur acharné, intelligence d’élite, cœur loyal entre tous, Robin, poussé par ces aspirations puissantes qui font les héros et les martyrs, fut de ceux qui luttèrent jusqu’au dernier moment contre l’attentat.

Grièvement blessé à la barricade où l’héroïque Baudin trouva la mort, il guérit par un de ces miracles qui sont une énigme pour la science, comparut devant une commission mixte et fut déporté à Cayenne après un simulacre de jugement.

C’était là une condamnation d’autant plus inhumaine, que l’ingénieur laissait presque sans ressources sa jeune femme et quatre fils, dont l’aîné n’avait pas dix ans !

Nous avons raconté dans un précédent ouvrage intitulé : Les Robinsons de la Guyane comment, après des luttes poignantes qui durèrent de longues années, cette intéressante famille réussit à s’improviser de toutes pièces, sur le sol de notre colonie guyanaise, une prospérité voisine de l’opulence.

Le temps et l’espace nous manquent ici pour raconter, même à grands traits, la façon dont le proscrit reconquit sa liberté, l’arrivée dramatique de sa femme et de ses enfants, leur rencontre sur un îlot du Maroni, notre fleuve équatorial, les besoins, les labeurs et les angoisses des premiers temps.

Le lecteur qui voudra être édifié sur les détails de cette véridique histoire les trouvera dans les Robinsons de la Guyane, dont les aventures ne sont pas, comme on pourrait le croire, une fable inventée à plaisir, mais bien un récit absolument authentique dont l’auteur a recueilli les éléments sur les lieux mêmes où les Robinsons ont souffert, travaillé, prospéré. Il verra comment, après avoir demandé tout d’abord à la petite culture leur unique subsistance, l’ingénieur et ses fils, devenus chercheurs d’or, puis éleveurs de bétail, purent, aidés de quelques braves noirs, conquérir en une quinzaine d’années un domaine splendide et démontrer combien sont injustes nos préjugés européens qui ne voient, dans cette belle colonie, qu’une geôle de forçats. Il apprendra comment les fils du proscrit devenus des hommes – de vrais hommes – sous la direction d’un pareil Mentor, empruntèrent à la science moderne ses procédés les plus nouveaux et les applications industrielles les plus récentes ; comment enfin, l’aîné Henri, et le plus jeune, Charles, épousèrent deux orphelines d’origine anglaise, des naufragées, pendant que leurs frères, Eugène et Edmond, s’en allaient perfectionner en Europe l’éducation donnée par leur père.

C’est ici que commence le récit des aventures des Chasseurs de caoutchouc, qui peut ainsi former, si l’on veut, la suite de l’histoire des Robinsons de la Guyane.

Bientôt l’établissement de la Bonne-Mère, fondé sur le Maroni, un peu au-dessous du rapide connu sous le nom de saut Peter-Soungou, devint trop étroit pour les laborieux colons, quelque vaste qu’il fût, d’ailleurs. Non pas que l’adjonction de nouveaux éléments eût amené la moindre mésintelligence, bien au contraire. Les jeunes Anglaises, Lucy et Mary Brown, simples, bonnes, aimantes, se trouvant enveloppées d’une atmosphère de tendresse, se donnèrent à leurs parents d’adoption avec tout l’abandon de leurs jeunes cœurs, déjà mûris par la souffrance. Vaillantes et fortes, défendues dès l’enfance contre les pusillanimités résultant de notre sédentarisme français, elles surent, tout en conservant les adorables grâces de la femme, devenir d’intrépides épouses de colons.

Mais bientôt des enfants naquirent aux jeunes ménages. Et si les ressources de l’établissement pouvaient offrir à plusieurs familles tout ce grand confort colonial dont notre civilisation étriquée n’a même pas la plus vague notion, les fils de l’ingénieur, devenus à leur tour pères de famille, ne pouvaient plus y trouver des aliments suffisants à leur activité, à leurs légitimes ambitions.

Le patriarche, qui, d’autre part, avait des vues d’ensemble parfaitement rationnelles et depuis longtemps élaborées relativement à l’amélioration, à la rénovation même de notre colonie, jugea qu’il fallait tenter, sur un autre point, ce qui avait si bien réussi dans le haut Maroni.

Pourquoi ne fonderait-on pas dans cette partie du Sud, si fertile, et pourtant si délaissé, un nouvel établissement dont un des jeunes gens prendrait la direction ? La chose n’avait rien de bien effrayant, étant donnés les moyens actuels de la petite colonie, en hommes, en provisions, en argent, en matériel.

La question fut longtemps débattue, le plan minutieusement combiné ; puis, après mûres réflexions, Charles, le plus jeune, déclara qu’il était prêt à tenter un voyage d’exploration,

– Mon intention, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, dit-il aux membres de la famille réunis en conseil, est d’étudier tout d’abord la région de l’Oyapock, bien que je n’aie pas l’espoir de trouver dans le voisinage de ce fleuve notre terre d’élection.

« C’est plutôt comme satisfaction personnelle et pour me rendre compte sans parti pris si les essais de colonisation officielle, tentés en vain et à plusieurs reprises par les administrateurs de la Guyane, ont été rationnellement opérés, ce dont je doute fort.

« Mon exploration terminée, je compte descendre plus au Sud, prendre un des grands cours d’eau de la côte et remonter en plein Territoire Contesté.

– Bravo ! mon enfant, interrompit avec feu l’ingénieur, dont l’âge a respecté la verte vieillesse.

« Ta proposition sert de sanction à un de mes plus chers désirs, et, puisqu’il en est temps encore, les années voulant bien me laisser quelque répit, je m’adjoins à ton expédition en qualité de volontaire.

– Ah ! père, soyez-en le chef, je vous prie.

« Où pourrais-je trouver un guide plus sûr, plus expérimenté ?

– Non pas, s’il te plaît.

« J’ai depuis assez longtemps laissé à mes fils la plus large part d’initiative pour être assuré qu’à l’occasion ils sauront se comporter avec autant d’intelligence que de fermeté.

« Allons, c’est entendu ; je suis d’ores et déjà ton passager avec Angosso comme maître d’équipage.

« N’est-ce pas, mon brave ami, dit-il affectueusement à un vieux noir d’une taille athlétique occupé à tisser un hamac pour un des enfants.

– Mô content allé coté ou, avec pitit Mouché Sarles, répondit joyeusement le bonhomme.

– Parbleu ! je n’en doute pas.

« Nous allons approvisionner sans plus tarder la goélette Lucy-Mary, choisir parmi nos hommes les meilleurs matelots, et appareiller pour l’Aragouary.

– Vous délaissez donc l’Oyapock.

– Oui, pour le moment ; à moins que tu ne manifestes l’intention formelle de le visiter.

« Vois-tu, mon enfant, j’ai hâte de voir ce pays dont les anciens explorateurs racontent tant de merveilles, et que nos modernes voyageurs n’ont pas, que je sache, jugé à propos de parcourir1.

« Et je propose l’Aragouary, parce qu’il forme ce que j’appellerai la limite française de notre possession future.

« Il est impossible que de parti pris, deux nations intelligentes, amies du progrès comme la France et le Brésil, toujours sympathiques l’une à l’autre, laissent bien longtemps subsister ce non-sens géographique.

« D’autre part, l’étude approfondie que j’ai faite du litige, des textes des traités, et des notes diplomatiques échangées depuis plus d’un siècle et demi, me fait espérer que l’Aragouary, ou rivière Vincent-Pinçon, restera français.

... Huit jours après, l’ingénieur, son fils et cinq hommes d’équipage descendaient le Maroni jusqu’au petit village de Sparhouïne, où se trouvait amarrée la goélette, du port d’environ vingt tonneaux, à laquelle ses dimensions interdisaient l’accès du fleuve au dessus du saut Hermina.

La navigation côtière de la Guyane, depuis le Maroni jusqu’à l’Amazone, ne présente aucune apparence de péril, même avec des bâtiments d’aussi faible échantillon. Malheureusement, elle est longue et pénible en raison des vents et du courant toujours contraires.

On sait, en effet, que le Courant Équatorial de l’Atlantique se sépare en deux à une certaine distance de la côte Sud-Américaine, qu’une partie se dirige au Nord parallèlement à la côte, sous le nom de courant de la Guyane, reçoit les eaux de l’Amazone et de tous les autres fleuves grands et petits, jusques et y compris celles de l’Orénoque, pénètre dans la mer des Antilles, entre la Trinité et la Martinique, et va alimenter le Gulf-Stream.

À la résistance opposée par ce courant au navire suivant la côte, du Nord-Est au Sud, vient s’ajouter celle de la brise soufflant très fréquemment de l’Ouest. De là une nécessité absolue de louvoyer sans cesse, au moins jusque par le travers de l’Oyapock, ce qui entraîne une perte de temps parfois très considérable.

Il est vrai que cet inconvénient est largement compensé au retour. Ainsi, un voilier qui a mis cinq ou six jours et souvent dix ou douze pour aller du Maroni à Cayenne, revient facilement en vingt-quatre heures, avec le courant et le vent arrière.

Quelque fine marcheuse que fût la Lucy-Mary, elle n’employa pas moins de dix-huit jours avant d’avoir connaissance de l’embouchure de l’Aragouary.

Elle remonta le fleuve, sans avoir à subir la prororoca, et vint mouiller au point où nous avons vu précédemment la vigilinga s’arrêter.

Les voyageurs, en hommes qui apprécient la valeur du temps, se mirent sans désemparer en devoir de commencer leur exploration. Après avoir laissé trois hommes à la garde de la goélette, ils partirent à pied, bien armés, bien pourvus de vivres, et emportant les instruments propres au relèvement des terrains.

Ils rencontrèrent d’abord de légères éminences et se trouvèrent bientôt sur un vaste plateau d’où ils purent, tant à l’œil nu qu’avec la longue-vue, reconnaître l’exactitude des descriptions fournies par les anciens explorateurs, notamment le médecin Le Blond.

En arrière de la zone des palétuviers se trouve la partie peut-être la plus couverte d’eau de la Guyane. Pendant la saison sèche, ces terrains sont parsemés de lacs nombreux, fort limpides, et sur lesquels s’épanouissent les plus admirables spécimens de l’opulente flore aquatique. Mais, pendant la saison des pluies, les issues que les eaux se sont frayées ne suffisant plus à l’écoulement du trop plein de ces lacs, ces derniers débordent et forment une nappe presque continue. En sorte, dit Le Blond, qu’il serait possible d’aller en pirogue depuis l’Oyopock jusqu’à l’Aragouary, sans avoir connaissance de la mer.

En arrière, et un peu au-dessus de ces lacs, se rencontre une lisière de forêts, sur un terrain solide et à l’abri des inondations. Cette forêt, de largeur variable, suit quelquefois les sinuosités des fleuves jusqu’au pied des montagnes, mais cesse le plus souvent vers les plaines découvertes qui s’étendent à quelque distance des lacs et de la mer.

L’ingénieur et son fils explorèrent d’abord quelques-unes de ces vieilles futaies primitives qui venaient finir au plateau, et reconnurent qu’elles renfermaient, en quantités innombrables, plusieurs variétés d’arbres à caoutchouc.

– Voilà qui est bien, dit Charles après plusieurs jours de courses en plein bois ; je me ferai seringueiro1.

Puis, il ajouta :

– L’industrie du caoutchouc ne formera d’ailleurs qu’une branche, – fort importante, il est vrai – de la future exploitation, car ces admirables savanes2 qui s’étendent à perte de vue demandent forcément du bétail en quantité.

« Quelles belles « hatteries » je me propose d’y installer !

« Allons, le sort en est jeté, n’est-ce pas, père, je serai tout à la fois éleveur et chasseur de caoutchouc.

Après avoir visité avec autant de soin la savane que la forêt, relevé la cote des terrains, reconnu la direction et la pente des principaux cours d’eau et étudié la région avec la plus minutieuse attention, ils rallièrent la goélette.

La prospection était terminée.

Ils revinrent au Maroni en s’arrêtant à Cayenne. Charles devait prendre le paquebot pour se rendre à Demerari, capitale de la Guyane anglaise, pour fréter un vapeur destiné à apporter à la future colonie son matériel et ses habitants.

Il eut le bonheur de rencontrer le capitaine d’un steamer américain qui, flairant une aubaine, se chargea du transport.

Six semaines après, le navire avec ses passagers et sa cargaison jetait l’ancre dans l’embouchure de l’Aragouary. La goélette, amenée à la remorque, opéra sans plus tarder le transbordement de ce matériel qui nécessita plusieurs voyages. C’étaient d’abord vingt vaches laitières avec leurs veaux, deux taureaux, quelques moutons à titre d’essai, quatre porcs, des poules, deux petits chevaux des savanes, puis des provisions de toutes sortes pour subvenir aux besoins du personnel de la colonie, en attendant la récolte ou le ravitaillement : caisses de biscuits, sacs de riz et de couac, balles de café, boucauts de sucre, barriques de vin et de tafia, conserves alimentaires : viandes, légumes, poisson, etc... Puis, des habits de rechange, des hamacs, des moustiquaires, des armes, des harnais, de la vaisselle, une batterie de cuisine, des outils de forgeron, de charpentier et de menuisier, une forge de campagne, un instrument à laver l’or, d’énormes rouleaux de fil de fer, un tour, des pirogues, jusqu’à des planches et des madriers tout prêts à être employés à la construction d’une habitation. Enfin, le personnel de la colonie : le chef, sa femme, ses quatre enfants, vingt nègres Bonis, douze femmes, en tout trente-huit personnes et deux chiens : Bob et Diane, deux molosses d’une taille et d’une intelligence extraordinaires.

... Six années se sont écoulées depuis cette scission des Robinsons de la Guyane. Six années de travail, de bonheur et de prospérité. Une fois par an, les colons du Maroni viennent à l’établissement auquel on a donné le nom singulier de Casimir, en souvenir du vieux nègre qui jadis a entouré Robin le père de soins et de tendresse ; une fois l’an, aussi, les habitants de Casimir se rendent au Maroni, en allant livrer à Cayenne leurs marchandises, et recevoir les objets d’importation.

C’est à la suite d’un de ces voyages, exceptionnellement accomplis par Charles seul, que nous pénétrons dans l’intérieur du Chasseur de caoutchouc.

Que ce mot « d’intérieur » n’évoque pas dans l’esprit du lecteur l’idée de nos habitations européennes, carrées, massives et lourdes sous leurs stratifications de pierres, aux ouvertures toujours closes.

Rien de coquet, de léger, d’aérien, comme cette construction envahie de tous côtés par l’air et la lumière.

Ni portes, ni fenêtres, ni murailles ; à quoi bon d’ailleurs ! Mais une immense toiture en feuilles, d’une belle couleur blonde, imperméable au soleil de la zone torride, aux averses diluviennes de l’Équateur. Une vingtaine de poteaux en satiné rubané, un bois splendide à fond bleu, luisant, rubané de rouge et de jaune, symétriquement enfoncés dans le sol, soutiennent la charpente ; des nattes, espacées, mouvantes comme des jalousies ouvertes, pouvant se lever ou s’abaisser à volonté, pendent du toit ; des hamacs se balancent d’un poteau à l’autre, au-dessus d’un magnifique plancher en mou-touchi brun veiné de jaune, luisant comme une glace. Au centre, l’appartement réservé, circonscrit par des nattes en arouma (Marauta arundinacœa) et tressées par les Indiens, adroits et patients comme des Chinois.

Cette construction, surélevée de deux mètres, repose toute entière sur un pilotis de madriers, tirés de ces bois indestructibles dont foisonne la forêt, et communique avec le sol par un escalier massif.

De là, et de quelque côté que se porte le regard, la vue embrasse les cases des noirs, les carbets des Indiens pittoresquement isolés au milieu de bouquets d’arbres de rapport, prodigues de fruits et d’ombrage sous lesquels s’agite un clan de négrillons, de petits peaux-rouges, de nègres, de négresses, d’Indiens, d’Indiennes, vivant amicalement groupés près du manoir du jeune maître. Citronniers, orangers constellés d’or, bananiers aux reflets de soie, pliant sous le régime savoureux, arbres à pain au fruit massif, manguiers aux drupes mordorées, avocatiers jaunes et rouges, apportés et plantés par les Indiens et devenus énormes en six ans. Puis, végétant au hasard, et donnant à ce verger unique son aspect bien particulièrement équinoxial, toute la gracieuse collection des palmiers.

Au coin, dans la direction du Nord et de l’Ouest, la forêt vierge coupe l’horizon d’une ligne sombre, derrière laquelle on devine la savane, succédant à la vaste éclaircie ouverte sur le levant.

Pendant que le jeune homme savoure avec ivresse les premières et inexprimables joies du retour, raconte à grands traits les épisodes du voyage, interrompt son récit par une caresse, recommence pour s’interrompre encore, le déchargement de la vigilinga s’opère avec rapidité.

Les provisions et les marchandises sont rangées dans les magasins, puis les noirs apportent les vastes caisses renfermant les objets d’utilité ou d’agrément, spécialement à l’usage de la famille.

La surprise...

Aussi, faut-il voir avec quelle impatience bruyante ou recueillie, selon le caractère des petits colons, l’ouverture de ces mystérieux réceptacles est attendue.

Mais, aussi, quels cris de joie, quelles exclamations folles accompagnent l’exhibition de ces trésors.

Le jeune père, en homme qui ne sait pas compter, a prodigué l’utile et l’agréable de façon à combler même nos enfants européens, aujourd’hui si gâtés par une profusion qui côtoie l’encombrement. Que l’on juge par là de l’allégresse des petits sauvages blancs de la grande solitude amazonienne.

Décrirons-nous ces jouets admirables, de véritables œuvres d’art, choisis à Paris, par un correspondant intelligent, parmi ces petites merveilles pouvant aider puissamment à l’instruction pratique de tout jeunes enfants. Car, bien entendu, le jouet scientifique domine essentiellement.

C’est inutile, et nos petits lecteurs n’auront qu’à imaginer tout ce qui se fait de mieux, de plus beau, de plus complet, depuis la vraie locomotive, qui marche en produisant de la vraie vapeur, depuis le microscope qui fait voir les infiniment petits, jusqu’au télégraphe qui a étonné nos pères, jusqu’au téléphone qui nous a stupéfiés.

Puis, de beaux et bons livres, avec d’excellentes gravures, susceptibles de parler plus efficacement à l’esprit, en lui faisant toucher en quelque sorte la chose étudiée sous sa forme réelle.

Enfin, l’aîné, Henri, déjà dans sa dixième année, et auquel on donnerait volontiers douze ans, tant il est vigoureux, reçoit un harnachement complet pour un petit cheval dressé à son intention, et un joli fusil-calibre 28, à percussion centrale, une arme sérieuse qui n’est plus un joujou.

L’enfant qui tire l’arc et se sert de la sarbacane comme un Indien, ne trouve pas un mot à répondre au moment où son père lui fait cette surprise, tant son émotion est vive.

Si jamais un point de la terre entière a présenté l’aspect d’un bonheur absolu, c’est à coup sûr ce petit coin de la zone équinoxiale où s’élève le manoir du Chasseur de caoutchouc.

Cependant, un léger pli vient rider le front du jeune père, au moment où sa main touche un volumineux paquet de journaux.

Sa femme qui saisit les moindres jeux de sa physionomie, si fugitifs qu’ils soient, lui en fait aussitôt la remarque.

– Bah ! répond Charles en homme qui prend son parti d’une chose ennuyeuse, autant te le dire maintenant, d’autant plus que ce n’est pas encore fait.

– C’est à cause de ces journaux, n’est-ce pas...

« Eh ! que nous importe ce qui se dit où se fait là-bas !

« Ne sommes-nous pas heureux, ici, en dehors de ce tumulte du monde civilisé qui pèse encore comme un cauchemar sur mes premières années...

– Oui, tu as raison, mon enfant... et notre mutuelle tendresse s’accommode fort bien de notre solitude pleine de soleil et de liberté.

« Mais il peut arriver, aussi, qu’on s’occupe de nous, « là-bas » comme tu le dis, et c’est ce qui me donne cette vague inquiétude.

« En revenant du Maroni, j’ai parcouru tous ces journaux pour employer les loisirs forcés de mon voyage, et j’y ai vu entre autres choses plus ou moins intéressantes, que nos députés ont adopté une loi désignant la Guyane comme lieu de relégation pour les « récidivistes ».

– Mais, mon ami, il me semble que cela n’est pas nouveau, puisque la Guyane reçoit une partie des criminels frappés par la justice de mon pays d’adoption.

– Ce n’est pas la même chose, ma chère Mary.

« Si j’ai bien compris le texte de la loi récemment votée, il ne s’agit plus d’interner sur les pénitenciers, où ils sont soumis à une surveillance incessante, les criminels condamnés par la cour d’assises, mais de transporter en masse les récidivistes, c’est-à-dire des repris de justice, des gens sans aveu, toujours en lutte avec la société, de les amener en bloc à la première incartade, et de les déposer sur le sol de la colonie, en leur donnant des terres à cultiver, c’est-à-dire en leur laissant une liberté à peu près complète.

« On prétend ainsi peupler notre Guyane, lui donner les bras qui manquent pour le travail, régénérer un organisme malade en lui donnant des aliments malsains... En un mot, et pour me servir d’une comparaison triviale, remplir une demi-tonne de vin médiocre avec du vinaigre, et cela, pour le rendre meilleur.

– Mais, ces récidivistes, comme tu les appelles, sont donc bien nombreux !

– Vingt mille environ !

« Vingt mille gredins sans foi ni loi, sans honneur comme sans frein, qui vont s’abattre comme une épidémie au milieu de l’honnête et laborieuse population guyanaise... j’en frémis !

« Ont-ils bien réfléchi aux conséquences de leur vote, ceux-là qui, pour débarrasser les grands centres des scories humaines qui les vicient, ne craignent pas de mettre en péril et l’existence et la propriété de braves citoyens si profondément et si ardemment français.

« Si encore la Guyane était un pays neuf, une colonie sans habitants, et isolée au milieu de l’Océan, on ne pourrait qu’applaudir cette mesure.

– Oui, tu as raison.

« Cependant, en quoi sommes-nous personnellement menacés, nous qui sommes relativement si loin du futur lieu de relégation.

– Le péril sera peut-être plus grand pour nous, qui nous trouvons sur un terrain neutre, revendiqué il est vrai par la France et le Brésil, mais sur lequel ni l’un ni l’autre de ces deux pays n’a aucun moyen d’action.

« Ce serait beaucoup trop espérer des « relégués » que de compter qu’ils se soumettront bénévolement à l’arrêt qui les frappe.

« L’idée seule d’être astreints à la résidence forcée dans un pays organisé, d’être soumis au travail et surtout aux lois, sera intolérable à de pareils hommes, et je n’avance rien d’exagéré en disant qu’ils feront tout au monde pour s’y soustraire.

« Comme pour exciter encore leur convoitise, il faut qu’à la porte du pays, se trouve une terre sans maître, où se rendent sans trop de difficultés ceux qui s’échappent des pénitenciers.

« À plus forte raison, les relégués libres pourront-ils abandonner leur lieu d’internement, envahir le terrain contesté, et vivre sans entraves, au gré de leurs déplorables instincts.

« Comme tu le vois, la situation sera au moins difficile dans un temps plus ou moins long, pour ceux qui, comme nous, sont virtuellement des citoyens sans patrie.

... On entend à ce moment du côté des carbets et des cases quelques-unes de ces exclamations bruyantes comme en poussent volontiers les noirs surpris ou inquiets.

– Qu’y a-t-il ? demande Charles en se levant brusquement.

Un nègre de haute taille, pâle comme le sont les hommes de sa race quand ils sont en proie à une vive émotion, c’est-à-dire gris de cendre, escalade d’un bond les degrés conduisant à l’habitation.

Une large plaie saigne à son épaule ; il peut à peine parler tant sa course a été rapide.

– Maître !... s’écrie-t-il dans son patois, d’une voix entrecoupée, des hommes, des blancs.

« Ils ont brûlé le petit carbet de la crique Génipa... emmené le bétail... et tué mon compère Quassiba.
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