Première partie Les cannibales blancs I








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VI


Les aveux d’un bandit. – Le Notaire a bien été assassiné. – Impudente bravade. – Monsieur Louche l’échappe belle. – Courage ! – De l’Approuague à l’Oyapock. – La fièvre. – Traversée du fleuve. – Le terre promise. – Projets d’avenir. – Reprendre l’ancien métier. – Il faut donc travailler, pour manger ! – Premières habitations. – Repas improvisé. – Abondance. – Pillage. – À peine libres, ils pensent à avoir des esclaves. – Entre la coupe et les lèvres. – Poursuite. – Les Portugais. – Monsieur Louche près de payer ne paye pas. – Nouvelles appréhensions. – Terribles menaces.

Revenons à la rive droite de l’Approuague, ombragée d’arbres séculaires sous lesquels les forçats évadés se livrent à leur effroyable repas de cannibales.

– Mais, s’est écrié avec horreur Chocolat, ce que vous voulez me faire manger là... c’est de la chair humaine.

– Eh bon ! quand ça serait, répond de sa voix aigre Monsieur Louche.

« Le Notaire a largué son amarre (est mort), nous crevons de faim... Les morts doivent servir aux vivants.

– Monsieur Louche a raison, s’exclament les misérables la bouche pleine.

Puis, voyant que l’Arabe et le Martiniquais, écœurés par les paroles de leur camarade, jettent avec un dégoût voisin de l’épouvante le morceau qu’ils dévorent, le Rouge ajoute cyniquement :

– Tiens, l’Arbi et Mal-Blanchi qui font des façons...

« Pas tant d’histoires ! nous aurons plus forte ration.

– Au moins, reprend avec effort Chocolat, dites-moi que vous ne l’avez pas tué.

– Puisqu’on te dit que c’est l’anguille-tremblante qui l’a « estourbi ».

« On a eu même assez de mal à retirer son corps.

« Vrai, fallait avoir rudement faim !

– Des bêtises ! interrompt Monsieur Louche qui, se sentant protégé par la présence de L’Hercule, éprouve comme une velléité de braver Chocolat.

« Et si c’était pas vrai, que la couleuvre électrique lui ait fait passer le goût des fayots...

« Qu’est-ce que tu ferais, hein ! Dis donc un peu, pour voir.

– J’aimerais mieux retourner d’où je viens, rester pris par la patte à la double chaîne, et manger des gourganes pour le reste de mes jours, que de demeurer une minute de plus avec vous.

Monsieur Louche éclata d’un rire aigu comme le grincement d’une scie.

– Dis donc, tu prêches presque aussi bien que le curé...

« Fallait te faire marabout, au lieu de te marier pour en arriver à « buter ta dâbesse » (assassiner ta femme).

À ces hideuses paroles, le malheureux pousse un cri rauque et pâlit affreusement.

Il s’élance d’un bond de tigre sur le vieux forçat, le tord comme un jonc sous sa main puissante, l’aplatit sur le sol et va lui broyer le crâne d’un coup de talon.

– À moi, les autres, râle le bandit...

« À moi !... saignez-le comme un cochon !

L’Hercule, qui s’avance pour protéger son complice, roule foudroyé par un coup de poing.

Le Rouge et le Borgne n’osent plus faire un pas...

C’en est fait du misérable, quand tout à coup une détente subite s’opère dans l’organisme de Chocolat.

Il lâche Monsieur Louche qui agonise, se redresse brusquement et s’écrie d’un accent déchirant :

– Non !... Non !... c’est assez d’une fois.

Monsieur Louche, enfin soustrait à cette formidable pression, avale une large lampée d’air et balbutie, pendant que L’Hercule, à moitié assommé, se tâte en se relevant gauchement.

– Tu as une rude poigne, mon camarade, et il ne fait pas bon blaguer avec toi.

« Faisons la paix... C’est pas la peine de nous esquinter le tempérament... Restons amis, dis, veux-tu ?

« Nous avons encore fort à faire avant d’être libres et nous ne sommes déjà pas trop nombreux.

Puis, il ajouta à voix basse à l’oreille de L’Hercule :

– Voilà un lascar dont il faudra nous dépêtrer à la première occasion.

L’Hercule répond par un clignement d’œil approbatif, pendant que Chocolat s’éloigne de quelques pas sans prononcer un mot, et s’accroupit sur le sol, la tête entre ses mains.

Au bout d’une demi-heure, les membres de la redoutable association se mettaient en route, après avoir emballé, dans les vêtements ensanglantés de la victime, les restes qui devaient servir à d’autres repas.

Chocolat, accompagné de l’Arabe et du Martiniquais, ferme la marche à une vingtaine de mètres.

Les pauvres diables, sincèrement révoltés, ne demandent pas mieux que de quitter leurs terribles compagnons et tiennent conseil à voix basse avec Chocolat, en qui ils ont une confiance absolue.

– Faut nous-z-on allir, cam’rade, dit l’Arabe de sa voix gutturale.

« Hercule te touera... Louçe l’a dit ; moi z’ai entendou !

– Ahi... aï ! maman ! renchérit le noir, nous parti caba, côté Cayenne.

« Ça mouns là tué nous ! mangé nous !

– Allons, du courage ! mes gars, reprend le fugitif qui, bien que mourant de faim, a recouvré toute son énergie.

« Puisque vous vous joignez à moi, je vous sauverai.

« Suivons-les jusqu’à l’Oyapock.

« Nous ne pourrions rien faire à trois.

« Après, nous verrons à les lâcher en douceur.

« Quant à me tuer comme un poulet, faudra voir.

« D’abord, nous ne dormirons pas en même temps.

« Il y en aura toujours un qui ouvrira l’œil pendant que les autres reposeront.

« Nous avons deux sabres, eux aussi... Nous sommes donc à armes égales.

« Je vais en outre me munir d’une trique solide avec laquelle je ne craindrai pas quatre hommes.

« C’est entendu, n’est-ce pas.

– Aroua !... Aroua !... Toi le sef... moi marcerai touzours avec toi ? fit l’Arabe rendu à toute son énergie native.

– Mo ké allé, opina le noir.

« Toi compé mo...

« Mo fika gaillard passé tigre... fidèle passé chien.

– À la bonne heure, mes gars !

« Avec du cœur au ventre, nous pourrons arriver au Brésil et gagner honnêtement notre vie.

De l’Approuague à l’Oyapock, on compte environ cinquante kilomètres en ligne droite.

Sur une de nos bonnes routes européennes, un piéton même très ordinaire franchirait cette distance en une petite journée de marche.

Mais, avons-nous dit souvent, autre chose est d’évoluer par une chaleur infernale sur les terrains encombrés de végétaux énormes, coupés de rivières et de ruisseaux, ravinés de fondrières qui caractérisent la zone équinoxiale.

Et pourtant il y a encore un rudiment de chemin qui met en communication avec la commune d’Approuague, celle d’Oyapock à laquelle il ne manque plus qu’un bourg, depuis l’évacuation des prisonniers de Saint-Georges et de la Montagne-d’Argent. On ne trouve plus, sur l’énorme territoire de cette commune comprenant environ cent soixante-quatre mille hectares, que des habitations isolées, ou formant des groupes insignifiants, notamment à la Montagne-d’Argent, où un fermier continue l’exploitation de l’excellent café bien connu des gourmets.

Ce sentier, dont on aperçoit à peine la trace de distance en distance, est au moins utile à assurer la direction du voyageur privé de points de repère.

Il faut traverser plusieurs cours d’eau, entre autres les criques Ratimana et Arima larges de dix mètres, assez profondes et encaissées de palmiers pinots. On trouve ensuite une série d’escarpements assez raides, au nombre de treize, et nécessitant chacun une course d’une heure. On franchit la crique Anguille et l’on arrive à la crique Toumouchy par un chemin non moins long, non moins pénible, montant et descendant toujours. Huit kilomètres séparent la crique Toumouchy de la rivière Ouanary, un cours d’eau considérable qui se jette dans le large estuaire de l’Oyapock.

Cette dernière partie du voyage offrit de terribles difficultés aux fugitifs dont quelques-uns subissaient les premières atteintes de la fièvre. L’Hercule, le Borgne et le Rouge commençaient à trembler et à claquer des dents, ainsi que l’Arabe. Seuls, le Martiniquais, Monsieur Louche et Chocolat tenaient bon.

Et pourtant, ils vont avoir besoin avant peu de tous leurs moyens d’action, car ils sont enfin en présence de l’embouchure du fleuve, en un point où elle ne mesure pas moins de douze kilomètres.

Ils avaient quitté depuis deux jours l’Approuague et les cannibales, forcés d’abandonner les restes déjà putréfiés de leur compagnon, eussent subi les affreuses tortures de la faim, si Petit-Noir n’eût trouvé, sous des simaroubas, un grand nombre de tortues. C’est une particularité bien connue des coureurs des bois, que les tortues sont friandes du fruit de ce bel arbre, et ne quittent plus le sol qui en est jonché au moment de la maturité.

Malgré leur faiblesse, ils en emportent en quantité, de façon à n’avoir plus qu’à les mettre cuire dans leurs coquilles, sur des charbons ardents.

Enfin, après avoir traversé avec des peines inouïes l’Ouanary, ils se trouvent en vue du mont Lucas qui est comme encaissé entre l’embouchure de l’Ouanary et celle de l’Oyapock, et s’avance jusqu’à la mer au-dessus de laquelle il est taillé à pic.

De l’autre côté, apparaît au-dessus des eaux troubles du fleuve, une bande sombre formée par les arbres du Territoire Contesté.

La terre promise ! dont l’aspect leur arrache un hurlement de joie.

Pour un moment, ils oublient les misères passées, la fatigue, la faim, la fièvre et toutes les angoisses endurées depuis l’évasion. Ils en arrivent même à faire taire, pour un moment, la haine qu’ils ressentent pour leurs trois compagnons, dont la vue pèse sur eux comme un perpétuel reproche.

Puis, une même pensée surgit dans leur esprit.

Il faut passer au plus vite, à tout prix. Bien que la solitude soit complète ils ne se croiront définitivement en sûreté qu’après avoir franchi cette dernière et redoutable limite.

– Un radeau, construisons un nouveau radeau.

Le bois-canon qui leur a rendu naguère de si grands services, abonde sur ce point du territoire. On le trouve même en telle quantité, que la Montagne-d’Argent tire dit-on son nom de l’aspect blanchâtre que lui donnent les cécropias (bois-canon) dont les feuilles sont en dessous d’un beau blanc métallique.

Les plus vigoureux, armés de sabres, abattent les tiges fistuleuses, et les autres les traînent jusqu’à la berge, en attendant qu’on puisse les réunir avec des lianes.

Après douze heures d’un travail surhumain, le radeau est prêt.

Les pièces sont ajustées à la diable, elles menacent de se désarticuler sous l’effort de la houle, qu’importe !

Les voilà pris par le montant qui les entraîne vers l’intérieur.

Ils n’ont plus qu’à couper en biais, à l’aide de pagayes grossières, de façon à dériver sur la rive droite.

Ils arrivent enfin, trempés jusqu’aux os, les pieds en lambeaux, les jambes gonflées et lacérées par les épines et les roches, et se ruent sur les terres molles où ils enfoncent jusqu’aux genoux.

Qu’importe encore ! Ils sont libres... Libres comme la bête fauve dont ils ont les instincts brutaux et les monstrueux appétits.

Ils s’arrachent de la vase, gagnent le sol ferme, et s’arrêtent épuisés, haletants.

Les quatre bandits entonnent une chanson de bagne, idiote et obscène, pendant que leurs compagnons se serrent silencieusement la main.

– Allons ! camarades, s’écrie Monsieur Louche qui a retrouvé toute sa verve d’ancien pitre de foire, assez de ritournelles.

« Il s’agit, maintenant que nous voici chez nous, de tirer des plans.

– Oh ! moi, dit L’Hercule, je veux tout simplement aller au Brésil.

« Il y a des villes, à ce qu’on dit, et de soignées.

« J’y trouverai de l’occupation dans ma partie.

– Oui, mon gros, je te vois venir, tu veux reprendre ton petit truc de cambrioleur avec Monsieur Louche qui s’entend si bien à crocheter les serrures.

« Mais faudrait voir auparavant à passer au restaurant, avant de prendre son billet pour les villes en question.

– Manger, ça se trouve généralement, quand on n’a pas toujours en tête l’idée de s’enfuir comme un quelqu’un qui a les « cognes » (gendarmes) aux talons.

« Dis donc, est-ce que c’est loin, le Brésil ?

– Mais, mon fils, dans les environs de cent lieues, à vol d’oiseau.

– Cent lieues !..

– Oui, m’sieu, et des lieues de pays, encore.

– Ah ! çà, est-ce qu’il va encore falloir trimer comme depuis notre départ de Cayenne ?

« Moi, j’en suis pas... c’est ça qui serait pas drôle.

– Attends voir un peu ; y aura moyen de s’arranger.

« Au lieu de fuir, comme par le passé, les habitations, nous les rechercherons.

« Quand nous en aurons rencontré quelqu’une, eh bien ! nous « emprunterons » des provisions aux bonnes gens qui les occupent.

– Toujours chaparder !...

« Si on nous pince ?

– Que t’es bête !

« Puisque je te dis qu’il n’y a plus ici ni police, ni gendarmes, ni juges, ni fonctionnaires, ni soldats...

– Fameux pays, tout de même !

– ... Et que les habitants sont comme nous de bons garçons qui se sont « tirés » de la Guyane française ou du Brésil parce qu’ils ne s’y trouvaient pas à leur aise.

– Mais, alors... ils travaillent donc, pour manger.

– Faut croire, puisqu’ils vivent.

– En v’là une bonne, être libre et s’abîmer le tempérament à turbiner.

Tout en continuant cette édifiante conversation, les misérables s’étaient mis en quête d’huîtres et de crevettes de rivières qu’ils avaient dévorées avec leur appétit depuis si longtemps inassouvi.

Puis, ils avaient repris leur marche en obliquant cette fois vers le Sud, afin d’éviter les immenses marais qui bordent toute la côte.

Le hasard qu’ils ont tant de fois invoqué les sert bientôt à souhait. Ils débouchent brusquement sur un abatis bordant une crique assez large, probablement tributaire de l’Ouassa, une grande rivière qui se jette dans l’estuaire de l’Oyapock, sur la rive droite, naturellement, et un peu au-dessus de l’Ouanary.

De petits champs en plein rapport et couverts de manioc, de maïs, d’ignames s’offrent à leur vue, entourant un groupe de cases, ombragées de manguiers, de bananiers et d’arbres à pain abritant de jeunes caféiers.

Ils s’avancent avec leur audace de forçats, et qui plus est, de forçats affamés, et pénètrent délibérément dans une des habitations. La modeste demeure est vide, comme ses voisines, d’ailleurs, mais tout semble indiquer que les propriétaires ne sont pas loin. Enfin, détail qui a bien son importance pour des gens dans leur position, elles sont littéralement bondées de provisions : galettes de cassave, pagaras (paniers) pleins de couac (farine grossière de manioc), catouris (hottes) chargés d’épis de maïs, monceaux de poisson fumé, guirlandes de chair boucanée, calebasses renfermant du café, et jusqu’à du jus de canne cristallisé, rien ne manque dans ce magasin, dont l’agencement indique autant de prévoyance que d’expérience de la vie sauvage.

Une telle profusion leur arrache un cri de surprise et de joie. Ils s’installent sans plus de façon, se ruent à l’assaut des victuailles, et se mettent à dévorer avec une sorte de gloutonnerie rageuse. Il serait difficile, autant qu’oiseux, d’ailleurs, de s’appesantir sur cette curée de faméliques et d’énumérer l’invraisemblable quantité de vivres absorbés.

Enfin repus, gorgés jusqu’à satiété du nécessaire, ils en arrivent, sans transition, à souhaiter le superflu, du moins les quatre gredins avec lesquels Chocolat, l’Arabe et le Noir demeurent encore jusqu’à nouvel ordre.

– Moi, dit L’Hercule, en homme qui aime ses aises, je prendrais bien un peu de café...

– Moi, je fumerais avec plaisir une pipe, interrompit le Rouge.

– Et moi, renchérit Monsieur Louche, je ferais bien l’un et l’autre.

– Veine ! s’écrie le Rouge avec son ignoble accent faubourien, et dans un argot dont nous faisons grâce au lecteur : voici des pipes et du tabac.

– Parbleu ! y a de tout, ici, c’est le paradis.

– C’est bon tout de même, d’être libres, et de manger tout son soûl.

– Si ça pouvait seulement durer !

– Tiens, une idée ! reprend Monsieur Louche.

« Les gens primitifs qui habitent ces champêtres lieux doivent être quelques bons nègres marrons avec lesquels on pourra s’entendre.

– Comment ça ? demanda L’Hercule toujours prêt à questionner.

– C’est aussi simple que de fumer ce tabac qui n’est pas à nous, après avoir mangé ces provisions qui sont à je ne sais qui.

« Des nègres, c’est fait pour travailler, pas vrai... et travailler pour les autres, quand ces autres sont des blancs comme nous !

« Eh bien ! faisons-les turbiner à notre place.

« S’ils ne sont pas contents, il pousse aux environs assez de triques pour ouvrir leur entendement.

« Ils deviendront comme çà, par persuasion, nos esclaves, ou plutôt nos serviteurs, le mot est plus convenable, et il y aura encore de beaux jours pour ceux de la « pègre » (voleurs).

« Moi, je serais volontiers propriétaire d’habitation.

– Bonne idée !... Fameux ! s’écrient les bandits...

« Vive Monsieur Louche !... le malin des malins.

Mais Chocolat qui jusqu’à présent n’a pas prononcé une parole, verse en quelques mots une douche d’eau froide sur cet enthousiasme.

– Et s’il prend fantaisie à ces inconnus, peut-être plus nombreux et plus forts que vous, de vous réduire en esclavage, de vous faire bûcher comme des forçats que vous êtes encore, et de vous payer à coups de gourdin.

« Qu’auriez-vous à répondre ?

– Toi, Chocolat, tu ne parles pas souvent, mais quand tu ouvres le bec, il me semble entendre un avocat, reprit Monsieur Louche.

« Tu as raison et je propose de filer.

« Je viens d’apercevoir au dégrad une jolie paire de pirogues.

« Il faut sans barguigner en charger une de provisions, empoigner chacun une pagaye, compléter notre armement en prenant les sabres qui nous manquent, et puis, pousse !

– Adopté ! s’écrient d’une seule voix L’Hercule, le Rouge et le Borgne.

En moins d’un quart d’heure l’embarcation indigène est remplie de vivres et parée à partir.

Chocolat, forcé bien à contrecœur de participer au fruit de ce vol, y prend également place avec l’Arabe et le noir qui ne semblent pas avoir de préjugés bien enracinés relativement à la propriété.

Le sinistre équipage s’éloigne rapidement, non toutefois sans que Monsieur Louche, en homme de précaution, eut crevé la coque de l’autre pirogue d’un coup de pagaye en bois d’itaùba.

Ils remontèrent ainsi la crique pendant une journée, et abordèrent pour camper à la lisière du bois bordant la rive très marécageuse, ce qui fit pester L’Hercule, furieux d’avoir oublié de se munir d’un hamac.

Ils suppléent à l’absence de ces engins si utiles dans les bois, par une épaisse litière de feuilles de coumou et s’endorment du sommeil du juste.

Une surprise désagréable les attend au réveil.

Des cris furibonds, des imprécations vociférées dans une langue étrangère se font entendre et huit hommes, dont deux sont armés de fusils à un coup – les autres n’ont que des sabres – font irruption dans le campement.

À leurs yeux noirs, luisants, enchâssés sous d’épais sourcils, à leur teint jaune mat, à leurs cheveux noirs et lisses, ils reconnaissent des Portugais dont le type leur est assez familier, car il n’est pas rare d’en rencontrer dans notre colonie de la Guyane.

Les forçats, debout en un clin d’œil, comprennent qu’ils ont devant eux les hommes dévalisés la veille et se préparant à une vigoureuse défense.

Pendant que les deux porteurs de fusil mettent en joue le groupe, celui qui paraît le chef adresse aux pillards la parole avec volubilité, en employant d’une façon assez compréhensible le patois guyanais.

Il leur reproche le vol des provisions et de la pirogue, ainsi que la mise hors de service de l’autre embarcation, et termine en leur intimant l’ordre de les suivre.

Les forçats se consultent du regard.

Huit contre sept, la partie serait égale sans les deux fusils dont les canons menaçants intimident les plus audacieux.

– Eh bien ! dit à voix basse Chocolat à Monsieur Louche, n’avais-je pas raison, en présumant que les soi-disant esclaves pourraient bien avoir, de leur côté, l’intention de devenir nos maîtres.

– Faudra voir, répond le bandit.

– Oh ! c’est tout vu, et il vaut mieux essayer de parlementer.

– Comment ça !

– Tu as de l’argent... Paye le délit, ou gare aux représailles.

– Tiens ! ça serait drôle, et ça changerait diablement mes habitudes.

Pourtant, la peur, plus forte que l’avarice, décide le misérable à tenter une transaction.

Il fait signe au chef de patienter, et tirant lentement de la ceinture volée jadis à l’Arabe assassiné sur le ponton, une pièce d’or, la prend entre le pouce et l’index, la met devant son œil, et d’un geste canaille la fait miroiter en disant en patois :

– Allons, mon camarade, ne vous fâchez pas... on va vous payer.

« Une belle pièce de vingt francs pour les provisions et la pirogue... ça vous va-t-il ?

Le Portugais fait un signe d’énergique dénégation et, après avoir consulté ses camarades, exige impérieusement la remise de la ceinture avec ce qu’elle contient.

Mais L’Hercule, qui a entendu, se met à les invectiver grossièrement en brandissant sa lourde pagaye.

– De quoi ! des façons ?

« Prends le jaunet et vire de bord, ou je te coupe en deux comme ce baliveau.

Joignant le geste à la parole, il fait tournoyer le lourd instrument au-dessus de sa tête, exécute un moulinet rapide, et tranche d’un seul coup, comme avec une hache, le tronc d’un pinot gros comme la cuisse.

Les Portugais, un moment interdits, croient à une attaque générale.

– Feu ! s’écrie le chef aux hommes armés de fusils.

Tac !., tac !.. Les deux patraques ratent avec un ensemble surprenant, à la grande hilarité des forçats qui se mettent à rire bruyamment.

L’Hercule recommence alors son moulinet.

Ses compagnons se groupent autour de lui en l’imitant avec plus ou moins de succès ; les Portugais, se voyant seulement armés de sabres, devant ces hommes résolus dont l’un a donné une telle preuve d’adresse et de force, se mettent à battre en retraite.

Les forçats, de leur côté, heureux d’en être quittes à si bon compte, rallient la pirogue, s’installent en un moment, et s’enfuient poursuivis par des cris de fureur impuissante.

– Là ! dit en manière de péroraison Monsieur Louche, je savais bien que tout cela finirait par s’arranger.

« Les malins ont toujours raison, et c’est vraiment plaisir de s’approvisionner sans bourse délier.

– Cause toujours ! interrompit d’un ton bourru Chocolat.

« Si tu avais compris comme moi ce qu’ils disaient, tu aurais le verbe moins haut et la crête moins droite.

– Peuh ! j’ai entendu qu’ils nous disaient des « sottises » dans leur espèce de patois de mokos...

« C’est ça qui m’est bien égal.

– Cause toujours !

– Ah çà ! tu connais donc la langue portugaise, toi.

– J’ai passé deux ans au chantier de Sparhouïne, près des Portugais marrons du capitaine Bastien, cette vieille caricature qui se promenait toujours habillé en marchand de vulnéraire...

– Tu m’en diras tant !

– Eh bien ! qu’est-ce que ceux-là baragouinaient tout à l’heure, dis, voir un peu.

– Qu’ils allaient retourner chercher du renfort, qu’ils se mettraient tous après notre peau, et sauraient bien nous retrouver.

– Et alors ?

– Qu’ils nous attacheraient par les pieds et les pattes, comme des veaux et nous ramèneraient à Cayenne pour toucher la prime.
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