Première partie Les cannibales blancs I








télécharger 1.76 Mb.
titrePremière partie Les cannibales blancs I
page7/49
date de publication03.02.2018
taille1.76 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   49

VII


Six années de calme. – Commencement des mauvais jours. – Le blessé. – Préparatifs. – L’expédition. – Les sarbacanes indiennes et les flèches empoisonnées avec le curare. – En marche. – La seconde victime. – Le Boni n’est pas mort. – Transport en hamac.– Blessures affreuses. – La piste. – Comment un Indien reconnaît, seulement à l’odeur, un foyer allumé par des blancs. – Dans la clairière. – L’orgie. – Projets de bandits. – Danger terrible menaçant la colonie. – Les prisonniers. – Comment veut se venger Monsieur Louche. – Sabre chauffé à blanc. – Stupeur.

C’est la première fois, depuis six ans, que les Chasseurs de caoutchouc de l’Aragouary sont victimes d’une atteinte aussi grave à leurs personnes et à leurs propriétés.

Il y a bien eu de ci, de là, surtout dans les premiers temps de l’installation, quelques actes isolés de pillage. Mais les irréguliers habitant la région et les nomades la traversant accidentellement ont bien vite compris qu’il était de leur avantage de respecter cette importante station, où ils trouvent à leur choix, en échange du caoutchouc, de l’argent ou des objets manufacturés.

Ils savent très bien que si le « seringal » de don Carlos, comme ils appellent le jeune Robin, ne se trouvait pas là, ils seraient forcés d’aller fort loin écouler le produit de leur travail plus ou moins intermittent, et qu’ils auraient affaire à des métis brésiliens mamalucos (issus d’Indiens et de blancs) ou cafouzes (issus de nègres et d’Indiens) infiniment moins équitables que le colon français.

Aussi, soit au nom de l’intérêt, ce moteur humain par excellence, soit en raison de la sympathie inspirée par le seringueiro et sa gracieuse famille, tous les aventuriers du pays : soldats déserteurs, esclaves marrons, irréguliers plus ou moins suspects, Indiens nomades ou pseudo-sédentaires, tous vivent en fort bonne intelligence avec le nombreux personnel de l’habitation.

Certains, en outre, d’être bien accueillis à leur passage, trouvant toujours une hospitalité cordiale et abondante, n’éprouvant jamais l’ombre d’un refus quand il s’agit d’obtenir, à titre d’avance, des outils, des vêtements, des provisions, il est presque sans exemple de les voir se soustraire à leurs engagements purement moraux, dans un pays sans maître, sans lois, sans force armée.

On peut juger ainsi de l’émoi produit par l’arrivée soudaine du nègre grièvement blessé, annonçant l’incendie d’un seringal important et l’assassinat d’un travailleur, imputables tous deux à des hommes de race blanche.

Charles n’a même pas besoin de rassurer sa compagne, vaillante et forte, avons-nous dit, comme il convient à la femme d’un colon d’avant-garde.

Il va procéder vivement à l’interrogatoire du blessé, mais le pauvre garçon, affaibli par la perte de son sang, anéanti par une course effrénée, exécutée dans de pareilles conditions, se laisse tomber lourdement et s’évanouit.

En homme dont les aptitudes ont été singulièrement développées et multipliées par la vie d’aventures, Charles prodigue les premiers soins à son compagnon, sonde avec la dextérité d’un chirurgien la plaie béante, s’assure qu’elle n’intéresse aucun organe vital, rapproche les deux bords par un point de suture, étanche le sang et l’arrose d’une liqueur jaune à odeur de térébenthine, et qui n’est autre que l’huile essentielle de sassafras.

Chez ces athlètes noirs nommés nègres Bonis, les défaillances sont courtes. Le blessé ouvre bientôt les yeux, et avec cette mobilité particulière aux hommes de sa race, sourit au maître qui lui présente un coui (calebasse) à demi plein de tafia, le cordial aimé du noir.

– Et maintenant, raconte-moi ce qui s’est passé, dit le jeune homme dévoré d’inquiétude sous son masque impassible.

Malheureusement, les renseignements donnés par le Boni sont bien élémentaires.

Il rentrait par hasard au milieu du jour, chercher au carbet son fusil pour tuer un hocco dont il entendait sous bois le nasonnement monotone, quand arrivé au bord de la clairière au milieu de laquelle s’élèvent les hangars, il voit une épaisse fumée et entend des pétillements... Tout brûle !

Croyant à un accident, il s’avance pour essayer de sauver quelque chose, quand il se heurte à un corps étendu au milieu du sentier. Il reconnaît avec épouvante son compère Quassiba, la face et la poitrine ensanglantées, et ne donnant plus signe de vie. Il va lui porter secours, quand des blancs, vêtus de haillons sordides, se précipitent sur lui en poussant des hurlements furieux.

– Combien sont-ils ? demande Charles.

Cinq ou six. il ne sait pas au juste, mais il a reconnu, en outre, avec eux un nombre égal de mulâtres armés de fusils.

Se voyant cerné, il se débat vigoureusement, reçoit à l’épaule un terrible coup de sabre, réussit pourtant à s’échapper et à « couri passé kariakou » (espèce de chevreuil guyanais).

C’est tout.

– Bien ! répond le jeune homme avec son prodigieux sang-froid d’habitant des forêts équatoriales.

« Nous allons voir la suite.

« Peu importe la destruction du seringa !... Mais je veux savoir ce qu’est devenu Quassiba.

« J’espère encore qu’il n’est pas mort. »

Il décroche à ces mots une longue corne de bœuf suspendue à un poteau, et en tire, comme d’une trompe, plusieurs sons prolongés.

À ce signal bien connu, annonçant matin et soir avec la reprise ou la suspension des travaux, la distribution de ce nectar équatorial dénommé tafia, noirs, mulâtres, Indiens, occupés aux abords de l’habitation, arrivent sans retard.

Charles, qui connaît comme lui-même tous les membres de son personnel, prononce, comme au hasard, douze noms et fait signe aux élus de se grouper près de l’escalier.

Il renvoie les autres à leur travail, et explique aux premiers, en quelques mots rapides, l’objet de la convocation, puis termine en disant :

– Que chacun s’arme sans tarder ; les noirs de leurs fusils, les indiens de leur « esgaravatana » (sarbacane).

Pour ne pas faire de jaloux, il a désigné six Bonis et six Peaux-Rouges.

Pendant qu’ils se rendent en toute hâte à leurs cases1 et à leurs carbets, Charles saisit une courte carabine à canons superposés qu’il rapporte de Cayenne, un revolver New-Colt à cinq coups, de fort calibre, les charge méthodiquement, bourre de cartouches une gibecière de cuir verni bien imperméable, et ajoute aux munitions une boussole avec une petite pharmacie de poche.

Sa femme qui, depuis si longtemps, est privée de sa présence, le voyant partir à peine arrivé, domine vaillamment l’émotion qui l’étreint, cache sous un sourire l’angoisse qui monte de son cœur à ses lèvres, et calme, intrépide comme une Romaine, lui tend son front en disant :

– Sois prudent.

– J’emporte quatre jours de vivres, ajoute le jeune homme après une rapide étreinte, mais j’espère être de retour auparavant.

« Je pars sans inquiétude, car je te laisse Lômi...

« Les vingt hommes qui restent ici sous ses ordres valent une armée. »

Puis, sans ajouter un mot, il embrasse à la ronde les enfants, et descend sur l’esplanade qui s’étend devant la maison.

Les membres de la petite expédition arrivent un à un, avec une rapidité digne de remarque, quand on connaît leur habituelle apathie. Mais l’annonce du péril couru par la colonie leur fouette le sang, et les Indiens eux-mêmes, ces incorrigibles indolents, trottinent en brandissant leur terrible sarbacane.

Pour que le maître leur ait donné l’ordre de se munir de ce formidable engin de mort, il faut que les circonstances soient graves, et sa résolution de sévir bien implacable.

Et pourtant, rien d’inoffensif, en apparence, comme ce frêle tuyau creux, long de trois mètres, composé de deux tubes superposés, et simplement attachés avec des fibres enduits de résine. Quant aux flèches qui foudroient le jaguar ou le tapir, on dirait de simples allumettes de bois dur, longues de vingt centimètres à peine, et on ne comprend guère comment, grâce aux petites boules de substance soyeuse1, non pressé, entourant la base et le milieu de la tige, celles-ci puissent frapper le but avec une force et une rectitude inouïes.

Mais la pointe brune, effilée, et légèrement barbelée, est enduite de curare !...

C’est tout dire ; et la moindre piqûre est plus infaillible encore que la morsure du serpent à sonnettes.

Bientôt les hommes composant la petite troupe se mettent en marche vers le Sud-Est, sans presque s’écarter du rivage de l’Aragouary. Ils avancent rapidement, car rien, ou presque rien n’entrave leur marche. Sommairement vêtus d’un pantalon, pieds et tête nus, comme il convient à de véritables enfants de la forêt et dont le crâne ne redoute plus l’insolation, ils portent seulement les vivres – quelques galettes de cassave et du poisson sec. – avec un léger hamac de coton. Les nègres ont arrimé tout cela dans un pagara placé en équilibre sur leur tête, et telle est leur prodigieuse habitude de ce genre de transport, que jamais cet équilibre n’est rompu. Les Indiens remplacent le pagara par un catoun, une hotte un peu plus grande qu’un sac de soldat, finement tressé de roseau arouma.

En moins de deux heures et demie, ils franchissent la distance qui sépare l’habitation du seringal incendié.

Le blessé n’a rien exagéré. L’œuvre de dévastation est complète. Les bâtiments sont en cendres, le caoutchouc antérieurement récolté, les provisions, les effets d’habillement, les outils, le modeste mobilier, tout est consumé.

Charles qui, d’un coup d’œil, a froidement envisagé le désastre, ne peut retenir un geste d’inquiétude en n’apercevant pas le corps de la malheureuse victime.

Un des Indiens le rassure d’un geste.

– Là-bas, maître, dit-il en lui indiquant du doigt un groupe immobile sous un Hevea colossal1.

En quelques bonds rapides le jeune homme arrive près du groupe, et reconnaît, avec une joie inexprimable, le pauvre Quassiba, allongé sur une litière de feuille, entre deux noirs qui lui prodiguaient des soins intelligents et dévoués.

Ces deux hommes sont des ouvriers du seringal qui, en apportant à l’établissement leur récolte de la vieille, ont trouvé leur camarade évanoui et baignant dans son sang, près des ruines fumantes des bâtiments.

Bien que ses blessures soient affreuses et mettent sa vie en danger, le Boni a repris ses sens. Il reconnaît son maître et serre en pleurant la main que celui-ci lui tend affectueusement.

– Ah ! maître, murmure-t-il d’une voix éteinte, pauv’ Quassiba li mou-ri... plus voué femme lî... pitits mouns li...

– Non, mon pauvre enfant, tu ne mourras pas, et tu reverras ta femme et tes petits.

– ... Mo bien malade... ça michants mouns là oulé vini côté ou la case, baïé feu dans li, tué tout moun, volé... (Ces mauvais hommes veulent venir à votre maison, la brûler, tuer tout le monde...)

– Qui sont-ils ?... combien sont-ils ?

« Les connais-tu ?

– Mo croyé ça marrons vini Cayenne... quat’ mouns blancs, ké milat’ Po’tougais, six... huit, mo pas savé juste. (Je crois que ce sont des évadés de Cayenne, avec des mulâtres portugais, six ou huit, je ne sais pas au juste.)

« Maître, ou prend’ garde...

– Peux-tu me raconter comment cela s’est fait et de quel côté ils se sont enfuis.

Mais le blessé, dont la voix s’est de plus en plus affaiblie, ne répond plus que des mots sans suite, entrecoupés de plaintes. Le délire le prend bientôt.

Charles, ne voulant pas le laisser en pareil lieu, ordonne séance tenante son transport à l’habitation. Il le fait placer, à cet effet, dans un hamac dont les cordes sont amarrées solidement à une longue perche. Ses deux camarades prennent chacun un des bouts de la perche sur leur épaule et s’apprêtent à partir.

Le jeune homme, appréhendant quelque défaillance pendant cette longue route, leur adjoint, comme renfort, deux de ses noirs, et leur dit au moment de les quitter.

– Vous recommanderez à Lômi de ne laisser personne en dehors des limites de l’habitation, et de veiller jour et nuit jusqu’à mon retour.

« Quant à Quassiba, il sera installé chez moi, et madame s’occupera de lui.

« Dites en arrivant à Atipa de lui faire prendre l’ucuba, et de le soigner comme s’il était un Indien.

« C’est mon ordre... Allez, mes enfants.

« Et maintenant, en chasse.

Retrouver la piste des assassins n’était qu’un jeu pour les coureurs des bois habitués dès le jeune âge à évoluer de tous côtés dans la grande futaie primitive.

Charles, qui rivalise avec eux d’énergie, de force et d’adresse, enfant lui-même de la vieille forêt, marche en tête de la troupe.

Rien de plus facile, en outre, que de suivre cette piste, car les misérables ne se sont même pas donné la peine de la dissimuler. Elle s’enfonce en plein bois, en dehors de tout sentier frayé, mais avec une rectitude indiquant que les fuyards ont une certaine expérience de la vie sauvage.

Enfin, après deux heures d’une course rapide, l’Indien Piragiba qui tient la tête de la file, s’arrête et dit d’une voix basse comme un souffle, en langue Tupi, à Charles venant immédiatement après lui :

– Maître, ils sont là.

– Pourtant, tu ne peux les voir ni les entendre.

– Mais je sens la fumée d’un feu...

– Es-tu bien sûr ?

– D’un feu allumé par des blancs.

Charles, sachant que le Peau-Rouge est aussi habile pilote qu’infaillible chercheur de piste, approuve d’un geste, quelque étrange que puisse paraître l’assertion du guide.

Ils se remettent en marche et se trouvent, au bout de cinq cents mètres, en vue d’une vaste clairière, au bord de laquelle s’élève un carbet en ruines et depuis longtemps abandonné par les seringueiros.

Une épaisse fumée monte en lourdes spirales d’un brasier, et peut à peine s’élever jusqu’à moitié des grands arbres, tant l’atmosphère est, en ce lieu, saturée d’humidité. Elle s’étale en une sorte de nuage bleuâtre, qui flotte immobile autour des branches moyennes.

L’instinct du Peau-Rouge ne l’a pas trompé. Jamais des indigènes n’eussent employé comme combustible ce bois répandant une odeur acre, susceptible de communiquer aux aliments une saveur répugnante et indiquer, à des hommes intéressés, la présence de gens devant chercher à se dissimuler.

D’autre part, est-ce confiance en leur nombre, est-ce un espoir au moins singulier dans l’impunité, est-ce aberration de criminels ne pouvant croire au châtiment ? Mais on les entend rire, parler bruyamment, chanter.

– Les coquins sont ivres comme des pirates après la curée, dit Charles en aparté, en songeant que le carbet incendié renfermait une dame-jeanne contenant environ vingt litres de tafia.

Sans perdre un moment, il prend ses dispositions de manière à entourer de trois côtés le bâtiment délabré ; chose assez facile en somme, puisque le terrain est couvert d’arbres énormes, dont les troncs serviront à dissimuler la présence des assaillants.

Mais, ne voulant rien laisser au hasard, il détache trois Indiens auxquels il recommande de faire le tour de la clairière, et de s’embusquer de façon à couper la retraite aux forçats, au cas où ils tenteraient de s’enfuir par le côté découvert, et de faire tout au monde pour les prendre vivants.

Il ordonne enfin, pour terminer, à ses hommes de rester cachés jusqu’au dernier moment, de le laisser pénétrer seul sous le carbet et de n’intervenir que quand il criera : À moi !

Pendant que les trois Indiens gagnent leur poste, il s’avance avec les sept hommes qui lui restent. Retenant leur respiration, évitant de faire craquer la moindre brindille, étouffant jusqu’au bruit de leurs pas, ils arrivent, en se glissant d’arbre en arbre, à quelques enjambées à peine du carbet.

Charles s’est tapi dans une épaisse touffe d’aouara, de façon à ne perdre ni une parole ni un geste.

Telle est l’inconcevable sécurité des bandits, qu’ils n’ont même pas songé à poser des sentinelles. Tous prennent part à la fête avec la brutalité d’hommes sans frein et sans mesure, et font ripaille avec les provisions volées.

Les uns, vautrés dans des hamacs, fument et boivent gloutonnement le tafia, les autres dévorent le poisson sec et la cassave et ne s’interrompent que pour avaler à longs traits le liquide incendiaire.

Tout à coup, un bruit singulier se mêle à leurs vociférations. On dirait le sourd mugissement de bœufs inquiets ou impatients. Et Charles, auquel le carbet cache la clairière, ne peut tout d’abord reconnaître la cause de ce bruit insolite.

Mais la conversation particulièrement édifiante qu’il entend distinctement, l’empêche de réfléchir plus longtemps à cet incident.

– Fameux, en vérité, dit une voix aigre et embrouillée par l’ivresse, le schnick et le bacaliau (morue séchée) du marchand de caoutchouc.

« Vrai ! je m’abonnerais bien avec son cambusier... même quand il faudrait saigner chaque jour un moricaud.

« Eh ! L’Hercule !..

« – Plaît-il, Monsieur Louche.

– Voyons, tu ne dis rien... et tu avales tout le temps.

« Rigole donc un peu ! chante quelque chose...

« Je voudrais que tout le monde soit comme moi... Je vois la vie en rose, et je n’ai jamais été si heureux.

– Patience ! mon vieux, quand je « m’aurai » bien recrépit l’intérieur, tu verras.

« Ah ! çà, est-ce que ces sales bêtes vont continuer à beugler comme ça, on dirait qu’elles sentent quelque chose.

– Blague pas notre cavalerie.

« Pauvres petits animaux, ça ne vaut pas des chevaux, mais ça rend de fiers services.

« Moi, je les aime comme des enfants.

– Comme t’as le tafia tendre, tout de même... Si jamais on dirait un vieux criminel racorni à faire éclater la chaudière du nommé Diable, notre commun patron...

« Quand je pense que t’as crevé avec un clou la caboche à l’Arbi, là-bas sur la Truite...

– Avec ça que tu n’as pas proprement estourbi le moricaud qui voulait ce matin nous empêcher de chaparder.

– Non ! c’est de la « mauvaise ouvrage »... je l’ai charcuté au lieu de l’abattre proprement d’un seul coup.

« J’ai perdu ma main.

– Bah ! tu feras mieux un de ces jours, car nous aurons de l’occupation.

– Bien vrai !

– Est-ce que tu crois que nous allons rester comme ça longtemps auprès de cette belle habitation sans chercher à y faire la noce.

« T’as pourtant bien entendu ce que nos nouveaux associés, les mulâtres, nous en ont raconté...

« Des merveilles, quoi !

« L’eau m’en vient à la bouche.

« Puis quand nous aurons tout ratissé, vogue la galère !

« Il a des bateaux qui nous transporteront au Brésil avec les marchandises, les provisions et l’argent du colon.

– Un rude moyen de ne pas arriver les mains vides et de s’amuser encore là-bas.

« Mais, dis donc, y a du monde à la boîte.

« Si on allait s’aviser de nous recevoir à coups de fusil.

– Allons donc ! le patron est à Cayenne, et il n’y a plus que la bourgeoise avec les gosses, et des moricauds avec des Peaux-Rouges.

« Tout ça ne pèsera pas un clou.

– Veine, alors !

« Eh ben ! si tu m’en crois, nous ferons le branle-bas tout de suite.

– Tout de suite, ça veut dire demain.

« Aujourd’hui, nous sommes à la rigolade.

« Puis, ajoute le bandit avec un accent sinistre, nous avons de l’ouvrage pour tout à l’heure.

– Quoi donc ?

– Saigner les trois « moutons » qui sont là ligotés dans un coin.

– Tu tiens donc bien à les supprimer.

« Moi, ça m’embête par rapport à Chocolat.

« C’est un bon garçon, un peu bégueule, mais il n’a jamais été mauvais camarade.

« Quant à Petit-Noir, je m’en moque, ça n’est jamais qu’un nègre.

« Pour Maboul, ça ne fera qu’un Arbi de moins.

– Chocolat mourra le premier, interrompt le bandit avec un accent de haine implacable.

« Je n’ai pas oublié comment il m’a traité, quand nous avons boulotté le Notaire.

« Mais, nous a-t-il assez tannés depuis que nous turbinons pour venir jusqu’ici...

« C’était à se battre chaque fois qu’il fallait chaparder quelque chose.

« Je l’avais épargné parce qu’il parle portugais et que nous avions besoin de lui.

« Enfin ne s’est-il pas interposé, avec ses deux jobards, quand tu as massacré le Mal-Blanchi, et n’est-ce pas de sa faute si l’autre a pu se sauver du côté de la grande case.

« Ah ! je te ferais poser au philanthrope, moi !

– Dam ! tu m’en diras tant.

– Oui, Monsieur Chocolat joue à l’honnête homme...

« Et des « honnêtes » hommes, n’en faut pas ici.

– Ça te regarde, et je m’en lave les mains.

« Dans tous les cas, c’est pas moi qui lui ferai son affaire.

– Je planterais mon sabre dans le ventre du premier qui se mettrait à ma place.

« Sa sale peau m’appartient, et tu vas voir comment je vais la travailler.

Tel est l’accent du misérable, que L’Hercule, tout endurci qu’il soit, ne peut s’empêcher de frémir.

– Tiens, tu me demandais tout à l’heure, quand, après avoir empoigné par surprise, ces trois traîtres, et les avoir si proprement ficelés, pourquoi je mettais au feu la lame de mon sabre.

– Sans doute, c’est une drôle d’idée de faire d’un joli morceau d’acier, un mauvais lopin de fer.

– Tu vas voir.

« Le sabre est chauffé à blanc... C’est avec ça que je veux lui scier le cou.

« Silence, les autres ! hurle le bandit d’une voix qui domine un moment le tumulte.

« Je vous ai promis une représentation pour la fin de la fête.

« Approchez !... Le spectacle est gratis ! La vue n’en coûte rien...

« Qu’on se le dise.

À ces mots, il descend de son hamac, s’approche en titubant du brasier, saisit par sa poignée de bois un sabre dont la lame disparaît sous les charbons ardents et tire l’instrument qui apparaît flamboyant comme un glaive de feu.

– Et maintenant, à nous deux, Cho...

Soudain, sa voix s’arrête dans sa gorge et le sabre lui échappe. Il recule comme s’il mettait le pied sur un crotale, et s’arrête pétrifié, à l’aspect d’un homme de haute taille, le fusil en bandoulière, les bras croisés, qui se dresse devant lui comme une terrible et fantastique apparition.

Les cris et les imprécations s’arrêtent dans la bouche de ses compagnons non moins épouvantés.

Un silence de mort enveloppe toute la clairière.

– Je vous défends de toucher à cet homme, dit en français l’inconnu d’une voix ferme et bien timbrée, en les tenant fascinés sous son regard, comme des fauves à l’aspect du dompteur.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   49

similaire:

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Les Ravageurs

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Les héritiers alarmés

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Les deux poètes

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Les Frères de la justice I

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Le feu du Valpinson Du reste, voici les faits : 1

Première partie Les cannibales blancs I iconActivité Regardez la première partie du reportage. Cochez les mots entendus

Première partie Les cannibales blancs I iconTout sur l'egypte ancienne première partie : les époques de formation

Première partie Les cannibales blancs I iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie Les premiers pas 1 Au fond du Connaught
«première fleur des mers», mais ces fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande ! Son nom serait plutôt l’«Île de...

Première partie Les cannibales blancs I iconPremière partie








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com