Première partie Les cannibales blancs I








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VIII


À moi !... – L’Hercule devient stratégiste. – Nouveau Samson. – Pris au piège. – La cavalerie des forçats. – Bœufs de selle. – Le curare. – Mort silencieuse. – Lutte inutile. – Prisonniers. – Conduits en laisse. – Lâcheté. – Retour. – Dernières phases de l’évacuation. – Circonspection. – À travers le Terrain-Contesté. – Nouvelles recrues. – Approvisionnement. – Capture de bestiaux. – Confession de Chocolat. – « Mettez-moi à l’œuvre !... » – Pardon conditionnel. – À chacun selon ses mérites. – Travaux forcés.

À ces paroles du jeune homme, dont l’apparition dramatique a littéralement atterré les bandits, le charme est rompu. L’Hercule recouvre le premier son sang-froid.

– Ah ! t’es tout seul ; eh bien ! attends un peu, et je vais te casser comme une allumette, hurle-t-il furieux.

Mais Chocolat, miraculeusement soustrait à une torture épouvantable, voit le danger couru par son mystérieux sauveur, et s’écrie :

– Coupez mes liens, nous serons deux...

« À moi !

Cet appel, qu’ils croient proféré par leur maître, fait bondir les nègres et les Indiens tapis dans l’ombre.

L’Hercule, plus épouvanté peut-être que tout à l’heure, s’arrête brusquement à l’aspect de quatre fusils et de trois sarbacanes braqués sur lui et ses compagnons.

– Mille tonnerres ! glapit Monsieur Louche, nous sommes pincés.

« Sauve qui peut !

– Halte ! commande Charles d’une voix tonnante.

« Rendez-vous, ou vous êtes morts.

Mais, L’Hercule voit le danger et la conscience de ce péril mortel développe soudain en lui de singulières et nouvelles aptitudes.

En un clin d’œil, un plan audacieux germe dans son cerveau. Pour un moment, l’intelligence domine l’épaisse matière.

– C’est bon, c’est bon !... grommelle-t-il d’un ton bourru, on va s’arranger en douceur.

Puis il ajoute à voix basse, à l’oreille de Monsieur Louche :

– Toi et les autres, groupez-vous derrière moi, et, à mon signal, courez vers les bœufs.

Tout cela n’a pas duré dix secondes.

Alors L’Hercule, qui vient de s’appuyer contre un poteau comme pour se donner une contenance, se courbe tout à coup, raidit sa puissante musculature, opère sur les madriers une traction irrésistible, et s’écrie triomphant :

– Sauvez-vous, camarades, ils sont pris !

En même temps, la vieille bâtisse qui tient à peine debout, s’effondre brusquement, ensevelissant les sept hommes sous un pêle-mêle inouï de gaulettes et de feuilles à demi pourries formant la toiture.

Pendant qu’ils se dépêtrent à grand-peine pour sortir de ce fouillis, forçats et mulâtres atteignent la clairière en quelques bonds rapides. Ils retrouvent aussitôt la « cavalerie » objet de l’attendrissement de Monsieur Louche. Une douzaine de petits bœufs à la robe lustrée sont attachés côte à côte et conservent une immobilité au moins singulière, pour qui connaît le naturel particulièrement impatient et irascible de ces sauvages habitants de la savane.

Mais les pauvres bêtes n’ont guère envie d’obéir à leurs instincts colériques. Et pour cause, car chacune d’elle porte passée au plus épais de la partie charnue constituant le mufle, une solide ficelle nouée de façon à former un anneau ou plutôt une sorte d’anse elliptique. De chaque côté de cette anse, sont attachées deux autres ficelles représentant les branches d’une bride, de façon qu’il suffit d’une traction même légère, à droite ou à gauche, pour les faire évoluer docilement dans l’une ou l’autre direction.

C’est en somme, une espèce de mors qui, au lieu d’opérer sur la bouche de l’animal, prend son point d’appui sur la partie peut-être la plus sensible de son organisme.

Il est facile d’imaginer qu’un procédé aussi ingénieusement barbare soit irrésistible et assouplisse les natures les plus rebelles.

Les forçats tranchent aussitôt les longes qui retiennent les animaux captifs, bondissent sur leurs échines, rassemblent les rênes et les lancent à travers la clairière, en poussant de longs hurlements de triomphe et de défi.

Mais cette allégresse est de courte durée. À peine ont-ils gagné le centre de l’espace découvert, que leurs oreilles perçoivent quelques sifflements rapides, aigus comme des susurrements de feuilles de roseaux.

En même temps, trois bœufs qui jusqu’alors galopaient à fond de train, la queue rigide, allongée horizontalement, la tête basse, se dérobent brusquement en proie à une panique folle.

Quelques secondes après, trois autres manifestent les mêmes symptômes de terreur et d’indocilité.

Puis trois autres encore et enfin les trois derniers.

Ils ne veulent plus obéir à leurs cavaliers – si toutefois on peut appliquer ce mot à des hommes montés sur des bœufs – bien que ceux-ci tirent sur les rênes avec la brutalité de forçats ivres et affolés de peur, et les lardent de coups de couteaux.

Les pauvres bêtes, enfin domptées, reprennent leur course après une lutte opiniâtre, mais leur fougue première semble bien calmée. Elles trottinent languissamment, beuglent plaintivement et commencent à broncher.

Alors éclate un hideux concert d’imprécations poussées par les fugitifs, qui ne peuvent encore s’expliquer la cause de ce phénomène, mais dont ils envisagent déjà les conséquences.

– Mille millions de tonnerres ! hurle Monsieur Louche, ces sales bêtes vont nous laisser en plan, et le colon avec ses moricauds pourra nous fusiller comme des lapins.

– Essayons !.. Essayons encore, et gagnons le bois, s’écrient les autres plus épouvantés encore que tout à l’heure.

– C’est inutile, camarades, interrompt un des mulâtres Portugais en patois cayennais.

« Nos bêtes ont été frappées avec des flèches empoisonnées de curare.

« Dans quelques minutes, elles seront mortes.

« Le curare ne pardonne pas.

« Essayer de passer serait folie, car il y a sous bois des Indiens qui tiennent à leur merci nos existences.

– Mais, que faire, sangdieu !... que faire ?

– Tenez, répond froidement le mulâtre dont la bête s’abat lourdement, voyez ce petit morceau de bois entouré de soie blanche, dont la pointe est piquée dans le museau de mon bœuf.

« N’y touchez pas !..

« C’est la flèche indienne, plus sûre que la balle d’une carabine, plus terrible que le venin de boïcinenga (serpent à sonnette).

« Toutes nos bêtes sont frappées de la même façon et à la même place... Il a suffi de cinq minutes pour les tuer.

Effectivement les bœufs culbutant, l’un après l’autre, agitent leur tête, tournent leur yeux déjà éteints, crispent leurs membres et demeurent bientôt rigides.

C’est fini.

« La clairière n’offre plus que l’aspect sinistre d’un abattoir.

Mais, les forçats encore armés de sabres et craignant, non sans raison peut-être, de sanglantes représailles, veulent au moins vendre chèrement leur vie.

Le mulâtre, loin de partager leurs velléités belliqueuses, veut au contraire se rendre à merci.

– Car enfin, leur dit-il fort justement, si cet homme, ce blanc, avait voulu notre mort, est-ce qu’il n’aurait pas dit à ses indiens de tirer sur nous au lieu de prendre nos bœufs pour but.

« Rien n’était plus facile, et nous serions maintenant en train de gigoter avant de tourner de l’œil tout à fait.

« Il veut donc nous avoir vivants.

Toute réflexion est superflue en présence de ce raisonnement parfaitement judicieux, d’autant plus que Charles et ses compagnons, ayant enfin réussi à s’arracher de dessous les ruines du carbet, arrivent, sans trop se presser, en hommes sûrs de leur fait.

Derrière eux se traînent clopin, clopant, Chocolat, l’Arabe et le Martiniquais enfin libres, et frottant leurs membres engourdis par les liens qui les entravaient.

En même temps, les trois Indiens qui ont donné cette terrible preuve d’adresse, sortent de leur embuscade et accourent en brandissant leurs sarbacanes.

Charles s’arrête à quelques pas du groupe, arme son revolver, et dit de sa voix calme aux forçats :

– Jetez vos sabres.

Voyant à son air résolu que toute hésitation est inutile, ils s’empressent d’obéir.

– Maintenant, avancez-vous un à un.

« Toi, Tabira, prend les cordes des hamacs, et attache solidement ces hommes les mains derrière le dos.

Monsieur Louche – à tout seigneur tout honneur – se présente le premier, l’air piteux, la tête basse, et tend ses bras en homme auquel est familière la mise des menottes.

Il veut essayer pourtant d’attendrir Charles, et de plaider au moins les circonstances atténuantes.

– Pitié, mon généreux Monsieur !

« Nous sommes des malheureux plus égarés que criminels.

« Nous ne recommencerons plus, je vous le jure ; et nous ne demandons pas mieux que de gagner honnêtement notre vie.

« Mettez-nous à même de travailler, et vous verrez.

– Silence ! interrompt le jeune homme.

– Monsieur !.. Monsieur !... je vous en prie, ne nous tuez pas...

« Nous ferons ce que vous voudrez...

« Nous retournerons à Cayenne si vous l’ordonnez.

« Grâce !..

– Piragiba, répond Charles, sans honorer le misérable d’une réponse, si cet homme m’adresse encore la parole, aussi bien qu’à l’un de vous, attache-le à un arbre et administre-lui cinquante coups de bâton sur les reins.

Ce remède héroïque a pour résultat immédiat d’arrêter, comme par enchantement, le flux oratoire du vieux forçat qui demeure bouche close, dans une posture humble jusqu’à l’avilissement.

Les autres gardent une attitude non moins piteuse, et comprenant à l’accent du jeune homme qu’il vaut mieux s’abstenir de toute réflexion, ont le bon esprit de lui épargner leurs odieuses supplications.

L’amarrage de ces malandrins demande environ vingt minutes de travail à Tabira qui opère consciencieusement, en homme pénétré de l’importance de ses fonctions.

Enfin, les gredins et leurs complices, bien et dûment garrottés, sont en outre réunis quatre à quatre au moyen de solides ficelles et forment quatre escouades, confiées chacune à un noir.

Ainsi « hardés » comme des chiens de chasse tenus en laisse par les valets de chiens, ils reprennent lentement le chemin du carbet incendié.

Quant aux cadavres des bœufs, ils sont abandonnés aux fourmis-manioc qui, dans moins de vingt-quatre heures les auront disséqués à rendre jaloux un préparateur d’anatomie.

Les Indiens circulent sur les flancs de la colonne, et surveillent le défilé, au cas bien improbable où les prisonniers tenteraient une évasion.

Charles ferme la marche accompagné de Chocolat, qui lui raconte en détail la série des événements accomplis depuis l’évasion du pénitencier, et lui apprend par quel concours de circonstances il est parvenu avec ses sinistres compagnons jusqu’à l’établissement du jeune colon.

Charles écoute patiemment cette lugubre odyssée, sans interrompre la narration du fugitif, débitée d’une voix sourde, monotone, embarrassée, comme celle d’un homme depuis longtemps déshabitué de parler.

Il apprend comment, après avoir pillé les Portugais de l’Ouassa et avoir failli être capturés et ramenés à Cayenne, les forçats purent à grand-peine échapper à leurs ennemis, dont la poursuite fut longue et acharnée.

Soustraits enfin à ce péril, la plus grave qu’ils aient couru pendant cet interminable voyage, ils avaient entrepris de gagner par le chemin le plus court la rive de l’Amazone, où ils espéraient trouver les moyens de passer au Brésil.

Après avoir franchi des rivières, contourné des lacs, erré dans des forêts, traversé des savanes, rencontré différentes tribus d’Indiens nomades qui, voyant leur détresse, les ravitaillèrent à plusieurs reprises, ils arrivèrent un jour dans un petit village dont les habitants se livraient un combat furieux.

Rendus plus circonspects depuis le jour, lointain déjà, où ils s’étaient aperçus que les hommes du Terrain Contesté montraient une vive susceptibilité à l’égard du droit de propriété, ils évitaient autant que possible et bien à contrecœur de piller, se contentant de recevoir ce qu’on voulait bien leur donner.

Somme toute, ils avaient vécu un peu moins misérablement que pendant la première partie du voyage.

Ils s’abstinrent prudemment de prendre part à la lutte et se cachèrent près du village, dans un champ de maïs, attendant, avec l’impatience de gens toujours talonnés par la faim, l’issue de la bagarre.

Quelques-uns des combattants, définitivement repoussés, prirent la fuite.

Les forçats pensèrent fort judicieusement qu’ils pouvaient faire cause commune avec ces vaincus, devenus aussi des fugitifs. La similitude de leur position respective pourrait amener un rapprochement, et, l’association avec ces hommes rompus à la vie sauvage, connaissant les ressources du pays, ne pourrait manquer d’être fort avantageuse.

Ils rallièrent en conséquence les fuyards et furent d’autant mieux reçus que, grâce à l’appoint de leur nombre, la commandite se trouvait atteindre un chiffre assez important.

Comme leurs nouveaux compagnons, des mulâtres brésiliens, parlaient suffisamment le patois cayennais, l’arrangement se fit sans retard, comme sans difficulté.

Ces faits se passaient non loin du petit fleuve Tartarougal, sur un territoire habité par des Indiens nomades appelés Coussaris.

Les mulâtres connaissaient, au moins de réputation, l’établissement du seringueiro français, dont ils vantèrent à l’envi l’opulence et la prospérité. Nul doute qu’on n’y trouvât de l’occupation, et même un travail très rémunérateur ; dans tous les cas, une hospitalité abondante dont les besoins se faisaient sentir de plus en plus.

– Travailler ! Allons donc ! c’est bon pour des nègres, avait tout d’abord objecté Monsieur Louche.

« Mais nous sommes des Français, des blancs d’Europe, et ce colon nous recevra comme des égaux ; trop heureux d’avoir la compagnie d’hommes comme nous !

« Si, d’autre part, il n’a pas tous les égards que nous méritons, qu’il prenne garde à lui !

Puis, il avait entrepris, sur l’esprit de ces hommes déjà trop enclins à ne voir dans le bien d’autrui qu’une proie offerte à leur convoitise, une œuvre de prompte démoralisation.

L’effet ne se fit pas attendre. Deux jours étaient à peine écoulés, que les mulâtres avaient résolu de mettre au pillage le seringal, tant le gredin sut trouver des raisons péremptoires.

Comme ils étaient absolument épuisés, ils résolurent de mûrir pendant plusieurs jours leur plan, en essayant de se ravitailler à tout prix, pour réparer leurs forces.

Ils se trouvaient alors au milieu d’une vaste savane où s’ébattaient en liberté de nombreux troupeaux de vaches et de taureaux sauvages.

Les Brésiliens réussirent à en prendre plusieurs au lasso, et à obtenir ainsi une ample provision de viande fraîche. Ils continuèrent cette chasse fructueuse, et purent se procurer une douzaine de bêtes de choix qu’ils transformèrent en montures, ainsi qu’il a été mentionné ci-dessus, et partirent enfin vers la demeure du Chasseur de caoutchouc.

Grâce à l’instinct vraiment prodigieux des mulâtres, ils arrivèrent, presque sans dévier, non loin de l’habitation, et se trouvèrent en présence du seringat détaché qu’ils se mirent en devoir de dévaliser.

Alors se produisirent les événements que nous connaissons. Le pillage du carbet, la résistance du Boni Quassiba, la tentative d’assassinat dont il fut victime, ainsi que son camarade, les efforts tentés par Chocolat, l’Arabe et le Martiniquais pour les sauver, l’incendie des bâtiments, la retraite des bandits, et les violences dont les trois compagnons furent victimes, jusqu’au moment où Charles intervint si fort à propos.

La petite colonne arrivait en vue des ruines quand Chocolat terminait son récit.

– Maintenant, monsieur, ajoute ce dernier, vous savez la vérité, tout la vérité.

« Je n’ai rien voulu vous cacher, ni essayé de me faire meilleur que je ne suis.

« J’ai fauté... j’ai été puni comme je le méritais.

« Je me suis sauvé, c’est vrai ; mais je ne pouvais plus supporter une pareille misère.

« J’ai bon courage, Monsieur, et mon seul désir est de vivre honnêtement en travaillant.

« Vous ne me devez rien, puisque je suis un homme hors la loi, moins que rien, un forçat marron...

« Pourtant, si la position d’un pauvre diable qui a bonne envie de bien faire peut vous intéresser, donnez-moi un coin où je puisse travailler...

« Avancez-moi quelques poignées de couac et de bacaliau, prêtez-moi des outils, mettez-moi à l’ouvrage et vous verrez plus tard...

« Quant à mes deux camarades, je les crois aussi disposés à bien faire.

« Voulez-vous essayer pour eux ce que je vous demande pour moi ?

« Vous ferez une bonne action, et vous aiderez à la régénération de trois malheureux au moins dignes de pitié.

– Vous vous appelez Winckelmann et vous êtes Alsacien, m’avez-vous dit, demanda Charles sans répondre directement.

– Oui, Monsieur.

« Mais ça me fait l’effet d’un coup de couteau dans le cœur d’entendre mon vrai nom.

« Ça me rappelle trop de choses !

« Il y a si longtemps qu’on ne me le donne plus !...

« Là-bas, j’étais seulement pour l’administration, le numéro 7, et mes compagnons de geôle me donnaient le sobriquet de Chocolat.

« Si ça ne vous fait rien, appelez-moi comme ça... jusqu’à nouvel ordre.

– Soit, répondit le jeune homme.

« Voici ce que j’ai résolu à votre sujet : il y a, non loin d’ici, à dix kilomètres environ, un endroit où abondent les arbres à caoutchouc, et que je voulais faire exploiter prochainement.

« Vous y travaillerez avec vos deux compagnons.

« On vous donnera des vivres, des vêtements, chacun un hamac, une couverture, avec des outils.

« Vous construirez un carbet, et deux de mes meilleurs ouvriers vous apprendront le travail du seringueiro.

« Dans trois mois vous apporterez à l’habitation votre première récolte et vous en toucherez le prix. Dans trois mois seulement, et pas avant.

« C’est bien compris, n’est-ce pas !

« Sauf le cas de maladie ou de danger pressant, vous ne quitterez pas votre chantier.

« Il dépend de vous d’améliorer plus tard votre position.

Le forçat en entendant ces paroles brusquement prononcées, mais renfermant un commencement de régénération, pâlit d’émotion sous sa couche de hâle, mit la main sur son cœur qui battait à rompre les parois de sa robuste poitrine, et ajouta simplement :

– Oui, monsieur, je vous remercie, car vous me sauvez plus que la vie.

– Et maintenant continua Charles, aux autres.

« Je pourrais, dit-il aux forçats mornes et silencieux comme des fauves en cage, vous faire mettre à mort par ces indiens qui ne demandent pas mieux, ou tout au moins vous expédier, les uns à Cayenne, les autres, à Bélem.

« C’est mon droit absolu !

« Peut-être mon devoir.

« Vous avez voulu assassiner mes hommes, vous avez comploté le pillage de mes biens !...

« Nul ne pourrait m’empêcher d’exécuter ce que, en mon âme et conscience, je considère comme un acte de justice.

« Et pourtant, je ne peux croire que certains hommes, quelque perdus de vices qu’ils paraissent, puissent demeurer toujours et quand même irrémédiablement mauvais.

« C’est à cause de cela seulement que, pour aujourd’hui, je vous fais grâce de la vie, et que j’ajourne votre réintégration au bagne.

À ces paroles témoignant une magnanimité à laquelle ils ne pouvaient raisonnablement s’attendre, les bandits poussent une bruyante exclamation de joie et se confondent en formules de gratitude aussi fausses d’ailleurs qu’exagérées.

– Silence, quand je parle ! interrompt rudement le jeune homme.

« Une occasion probablement unique de racheter vos crimes par le travail et le repentir s’offre à vous en ce moment.

« Je vais vous fournir les éléments de cette rédemption.

« Demain, dans la journée, deux canots viendront vous prendre, et vous conduiront en un lieu où vous jouirez d’une liberté relative, mais d’où il vous sera matériellement impossible de sortir.

« Un terrain, assez vaste pour fournir à cinquante hommes de l’occupation pendant plusieurs années, vous attend.

« Je veux bien vous avertir d’avance qu’il forme une île complètement isolée, accessible seulement aux bateaux pendant la saison humide, et par des passages dangereux connus de nous seuls.

« Pendant la saison sèche, l’eau est remplacée par un lac de vase molle sur laquelle les oiseaux eux-mêmes ne peuvent s’aventurer.

« Une fois internés là, vous n’en pourrez pas sortir sans ma volonté.

« Vous serez approvisionnés pour un temps dont je me réserve de fixer la durée.

« Vous aurez des outils et des vêtements.

« Vous travaillerez !... et vous n’obtiendrez de nouvelles rations que contre leur valeur en caoutchouc.

« Les paresseux vivront comme ils pourront.

« Si enfin, contre toute supposition ou contre toute possibilité, vous arriviez à quitter votre lieu d’internement, et que l’on vous aperçoive sur mes terrains, rappelez-vous que je ne pardonne pas deux fois.

« Sachez que la désobéissance à ma volonté, du moins en ce qui vous concerne, c’est la mort !
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