Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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Linceul des Européens.

Après avoir évité les hommes, il était urgent d’échapper aux miasmes. Qu’elles sont longues et douloureuses, ces heures passées entre deux murailles végétales surchauffées, sur une rivière qui semble bouillir, sous un ciel bleu pâle que calcine le soleil de l’équateur. La bouche se parchemine, la gorge devient brûlante, le poumon ne peut plus aspirer cet air de haut-fourneau ; une dyspnée douloureuse survient, les oreilles tintent, les yeux s’obscurcissent. En dépit de l’immobilité la plus complète, une sueur dont on ne peut concevoir l’abondance, enveloppe le corps, coule en nappe du front dans les yeux, dans la bouche, roule sur le tronc, sur les membres, imprègne les vêtements, et tombe en pluie, pour s’évaporer bientôt.

Ce n’est pas sans une sorte de terreur, que l’homme le plus aguerri assiste impuissant à cette annihilation, à cette vaporisation de son être. Il sent ses forces diminuer. Il a conscience de cette rapide usure de son organisme. Ses traits se creusent, sa peau devient livide, ses oreilles jaunissent, l’anémie arrive foudroyante. Vienne la fièvre portée sur son invisible nuage de mycodermes, quelle proie facile pour elle !

Les Robinsons, grands et petits, supportèrent vaillamment cette épreuve. Il n’est pas besoin de dire que le Boni et Casimir, jouissant tous deux des immunités particulières à la race noire, semblaient ne pas s’apercevoir de la chaleur ; ils évoluaient dans cette étuve comme deux salamandres humaines. En dépit de sa vigueur, Robin avait dû renoncer à la pagaye. Une pluie copieuse vint heureusement rafraîchir l’atmosphère. Les couches d’air fouettées par le grain devinrent bientôt respirables. Un long soupir de soulagement s’exhala de toutes les poitrines.

La crique s’enfonçait toujours dans l’Ouest. La nature des terrains se modifiait, et naturellement les essences végétales changeaient. Aux berges plates, molles, envahies par les plantes aquatiques, succédaient des bandes d’argiles mêlées de grès ferrugineux, de sables granitiques, et que déchiraient çà et là des roches dioritiques. Les eaux qui charriaient en abondance de l’oxyde de fer étaient vivement colorées en rouge. Des interstices des roches, s’élançaient droites et rigides, les longues tiges quadrangulaires de l’euphorbe cactiforme hérissées d’épines, l’immense panache de l’agavé, aux fleurs jaune-verdâtre, qui surgissent d’un monceau de feuilles larges, épaisses, charnues, longues de plus de deux mètres, et que terminent de véritables javelots. Là s’étageaient bizarrement les « articles » ovales et aplatis des cactus nopals, connus vulgairement sous le nom de raquettes, et couverts de fruits pulpeux appelés figues de Barbarie. Quelques iguanes gigantesques aux flancs d’émeraude baillaient immobiles sur les rocs, regardaient passer d’un œil morne l’équipage de l’Espérance.

Angosso lâcha sa pagaie, saisit son arc, un sifflement aigu retentit, et un de ces inoffensifs sauriens, roula sur le dos, troué par le triple dard d’une longue flèche à hampe de gynerium.

Cette prouesse de l’adroit chasseur rompit le charme. Chacun sembla s’éveiller. Les enfants battirent des mains. Nicolas cria bravo !

– Ça, c’est enlevé ; et lestement. Oh ! la vilaine bête.

– Vilaine, mais délicieuse à manger.

– Oh ! papa, dit Henri, on mange donc les crocodiles ?

– Ce n’est pas un crocodile, mon enfant. Mais un iguane, une espèce de gros lézard inoffensif, à la chair excellente, et dont nous nous régalerons ce soir. N’est-ce pas, Angosso ?

– Oui mouché, répondit le noir en sautant lestement sur le roc, ça bête là, li bon grillé.

– Si nous nous arrêtions ici pour camper, qu’en dis-tu ?

– Oh ! mouché, ou qu’à vini morceau, dit-il, sans répondre à la question.

Robin prit pied à son tour sur le rocher, et regarda de tous côtés. La rivière faisait un brusque crochet et filait presque à angle droit vers le Nord. De ce point élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de l’eau, le proscrit aperçut à travers une échancrure formée par un caprice du courant une colline bleuâtre éloignée de plusieurs lieues. En prêtant attentivement l’oreille, il lui sembla entendre un sourd murmure de cascade.

– Oh ! ce serait trop de bonheur ! Une montagne dont le sommet est inaccessible aux miasmes, que rafraîchit la brise, et un torrent, qui coule le long de ses flancs ! Mes enfants, nous sommes sauvés ! Avant deux jours nous serons au terme de nos souffrances.

La crique s’élargissait pour la seconde fois, formant un lac encore plus étendu que celui où avait eu lieu la pêche miraculeuse. Une longue barre de rochers la coupait en biais. Les flots se brisaient avec un sourd frémissement sur les pointes aiguës, et roulaient sur les croupes noirâtres qu’elles lavaient sans relâche. Çà et là émergeaient de grosses masses sombres, aux flancs pommelés d’écume, drapés de mousses, hérissés de plantes grasses.

Cette barre se dressait comme une infranchissable muraille, d’au moins trois cents mètres de largeur, sur quatre mètres de hauteur moyenne. De chaque côté, s’étendaient à une distance incalculable des pripris, ou savanes noyées, à l’insondable fond de vase molle, aux herbes géantes, aux eaux moirées, peuplées de serpents d’eau, de caïmans et d’anguilles électriques.

Toute communication semblait interceptée entre le haut et le bas de la crique. Muraille ou cascade, l’obstacle était continu, sauf en un point, où il était coupé par une brèche large d’un mètre, et où se précipitaient les eaux avec une folle impétuosité.

– Si nous réussissons à franchir cette fortification, nous serons préservés de toute visite intempestive, dit après un moment de réflexion Robin, qui examina attentivement cette curieuse disposition. Mais pouvons-nous passer ?

– Nous passer bon bon (très bien), répondit avec assurance le Boni. Angosso passer partout.

– Mais, comment feras-tu ?

– Ça, mo z’affaire, mouché. Où qu’a passé, madame qu’a passé, ça mouché blanc là, – il désignait Nicolas, – pitits mouns, vie kokobé passé... Ou qu’a pas parlé caba...

Angosso, pour donner plus de solennité à son opération, demandait le silence ; chacun se tut. Il y avait un réel péril à tenter une semblable aventure. Seul parmi les habitants du Maroni, le Boni était peut-être capable de la mener à bien. Le canot, rangea au plus près le rapide, puis Robin, aidé de Nicolas et de Casimir, s’arc-boutèrent à des pointes de roc, et le maintinrent au bas de la muraille granitique.

Angosso, sans dire un mot, après avoir enroulé son hamac autour de ses reins, se hissa lentement, avec une vigueur et une adresse qui eussent fait l’envie d’un gymnaste. S’accrochant des pieds, des mains, des ongles aux racines, aux anfractuosités, il arriva sur la crête après un quart d’heure de travail surhumain.

Sans perdre un moment, sans même étancher le sang qui perlait en gouttes rouges de son torse et de ses membres déchirés, il déroula son hamac, aux rabans noircis avec le suc du mani, aux longues et solides amarres de coton. Il fixa ces amarres à une crête rocheuse et laissa pendre le hamac dans le vide.

– Ou qu’a monté, dit-il à Nicolas, en lui désignant le lourd et épais tissu de coton, qui ressemblait assez bien à une fronde immense.

– Ah ! c’est moi qui vais essayer l’appareil, fit le Parisien. Ça me va. Une et deusse... en douceur, et du nerf...

Il n’avait pas achevé sa phrase, qu’à la grande stupéfaction du noir, il s’était en trois temps hissé, avec la prestesse d’un quadrumane, et avait pris place près de lui sur le roc.

– Voilà comment nous sommes, nous autres, dit-il en se rengorgeant. Avec deux sous de ficelle on grimperait aux tours Notre-Dame... à vous, patron.

– Non, pas tig’ blanc. Li qu’a metté madame dans z’hamac. Là... ça même...

Mme Robin fut enlevée doucement par les deux hommes, qui réunirent leurs efforts, et une demi-minute après elle se trouvait aussi sur la barre de récifs. Ce fut ensuite le tour de chacun des enfants. Robin ne pouvait suivre la même voie. Ses forces, combinées à celles de Casimir, suffisaient à peine à maintenir l’embarcation chargée de provisions et que le courant menaçait à chaque instant d’entraîner. Angosso descendit, reprit sa place à l’avant de la pirogue, pria Robin de monter rejoindre les siens, et de hisser à son tour le vieillard.

Ils étaient enfin réunis sur cet étroit espace, environnés de tous côtés par les flots hurlant, attendant anxieux que le Boni terminât sa manœuvre. Ce dernier, cramponné d’une main à la barque, de l’autre à une racine, luttait énergiquement contre le courant.

– Baïe mo cord’là, z’hamac. (Jetez moi les cordes du hamac.)

Robin comprit, il fit glisser les deux amarres des rabans, les noua bout à bout, lança au noir une des extrémités et retint l’autre dans sa main.

– Tiens bon, Nicolas ; il y va de notre vie.

– As pas peur, patron. Faudrait m’arracher le bras plutôt que de me déraciner de là...

Angosso fixa en un tour de main la corde à l’embarcation, et tenta d’engager le frêle esquif dans l’étroit chenal. Les deux blancs, debout à l’extrême rebord de la coupure, balaient doucement, pendant que le noir, impassible, fouillait de son « tacari » les flots furieux qui menaçaient à chaque instant de l’engloutir. Un faux coup de son instrument, une demi-seconde d’hésitation, et c’en était fait. L’amarre, tendue à se rompre, craquait... Le Boni voit le péril. Dût sa poitrine être écrasée par le tacari sous la poussée du flot, il passera. Le brave garçon, concentrant son incomparable vigueur dans un dernier et formidable effort, se cambre en arrière, se jette à corps perdu sur ce morceau de bois qui plie comme un arc sous la main du chasseur.

Au risque de briser l’amarre, les deux blancs impriment une brusque secousse. Le tacari se détend sans que le torse de l’athlète noir fléchisse ; la barque, lancée en avant par cette irrésistible poussée, vole sur le flot en fureur, disparaît un moment dans un tourbillon d’écume, pour reparaître bientôt, après avoir en quelque sorte troué la cascade.

Cinq secondes après, le brave Angosso abordait près de nos amis en poussant un long cri de triomphe. Il venait d’accomplir un de ces tours de force dont les seuls noirs de la haute Guyane sont susceptibles. Pour bien comprendre la difficulté presque insurmontable d’une telle entreprise, qu’il suffise au lecteur de savoir que la barre n’avait pas plus de cinq mètres de largeur, et que sa hauteur dépassait trois mètres !

Le soleil déclinait. Il fut décidé que l’on passerait la nuit sur les rochers. On fit choix d’une place bien nette, sur laquelle furent étalées les feuilles formant la toiture recouvrant l’Espérance, et chacun s’endormit après avoir absorbé un bon morceau de poisson boucané.

Le lendemain, dès l’aube, on mit le cap sur la montagne aperçue la veille dans les brumes du lointain, le lac fut franchi, la côte se rapprocha bientôt tant la proximité du but donnait d’ardeur aux pagayeurs.

Phénomène singulier, la végétation subissait encore une deuxième transformation. Au fond d’une petite anse s’élevaient de grands palmiers qui semblaient être des cocotiers. Quelques bananiers montraient également leur panache aux feuilles immenses, puis d’autres arbres bien distincts comme forme de ceux que l’on trouve habituellement dans les forêts, étalaient presque jusqu’à terre leurs branches portées sur des troncs bas et trapus. On eût dit des manguiers.

Une folle profusion de végétaux parasitaires, herbes géantes, lianes inextricables, plantes vertes, épaisses comme une muraille, drues et serrées comme des tiges de blé, couvrait le sol, et ne laissait apercevoir que la partie supérieure des arbres entrevus par les voyageurs.

Enfin, une brèche immense, affectant de la forme d’un triangle isocèle dont le sommet s’appuyait au sommet de la colline et la base sur la petite anse où flottait l’Espérance, semblait pratiquée à travers les géants séculaires de la forêt vierge. Des plantes, dont il était impossible, vu l’éloignement, de déterminer l’espèce, s’étendaient sur ce versant en un tapis offrant à l’œil tous les tons de verdure, depuis le vert pâle de la canne à sucre jusqu’au vert épais et foncé du manioc.

– Mon Dieu, dit Robin, je crains de me tromper... Pourtant, ces arbres que l’on trouve seulement dans les grands bois quand ils ont été apportés par l’homme, cet envahissement par les parasites d’un terrain jadis déblayé, ce pan de forêt abattu... Tout semble indiquer que ce lieu n’a pas toujours été désert.

« Casimir !... Ne sommes-nous pas en face d’un ancien abatis ?

– Oui, compé ; ça même, vie z’abatis.

– Chère femme, chers petits, je ne m’étais pas trompé hier, avant de franchir le rapide. Ce coin perdu a été habité jadis, il y a bien longtemps sans doute, par des hommes comprenant merveilleusement la culture. Il est maintenant abandonné ; à nous de tirer parti des richesses qu’il contient.

La pirogue aborda bientôt sur une petite plage ombragée de splendides cocotiers, et dont par bonheur le sol avait été respecté par les plantes vivaces.

Angosso, aidé de Robin et de Nicolas, se hâta de fabriquer deux carbets dont l’un devait servir d’abri provisoire à la famille, et l’autre de magasin à provisions. On y déposa le poisson séché, puis on tint conseil sur l’urgence des travaux à exécuter. Ce conseil débuta par une interpellation d’Henri.

– Père, dit l’enfant, qu’est-ce donc qu’un abatis ?

– Depuis que tu es un gentil Robinson et un vaillant coureur des bois, tu as remarqué, n’est-ce pas, mon cher fils, que tous ces grands et beaux arbres de la forêt vierge ne produisent pas de fruits alimentaires et qu’il est impossible de planter ou de semer quoi que ce soit dans le sol qui les porte.

– Oui, père, puisque les plantes n’auraient pas de soleil.

– C’est parfait. Que fait l’homme poursuivi toujours par l’impérieux besoin de manger ? Il s’arme d’une hache, renverse tous ces géants, fait place nette, en un mot. Au bout de trois mois, ce bois est sec, il y met le feu, et le sol à peine refroidi est propre à recevoir l’arbre fruitier ou la graine alimentaire.

– Ah ! bon, je comprends. On appelle ces champs-là des abatis, parce qu’il a fallu d’abord abattre les arbres qui s’y trouvaient.

– Tout simplement ; l’action désignée par le verbe a subsisté et a servi d’appellation non seulement au sol débarrassé, mais encore au champ ensemencé et planté.

– Mais, savez-vous bien, patron, que la culture ne me paraît ni bien difficile, ni bien pénible ici, dit à son tour Nicolas. On n’a nullement besoin, à ce que je vois, de charrues, de herses, d’engrais, ni même de pioche. Il suffit d’un morceau de bois pointu, d’un trou dans le sol ; la pluie et le soleil se chargent du reste.

– Vous oubliez les difficultés résultant de l’abattage des arbres.

– Peuh ! avec une bonne hache, on joue sa partie de quilles là-dedans, et ça doit dégringoler à plaisir.

– Vous m’en direz des nouvelles dans quelques jours. Et notez bien que nous n’aurons qu’une besogne relativement minime qui consistera à reconquérir sur les plantes sauvages cet abatis abandonné depuis dix ans au moins.

« Savez-vous, mes chers amis, que notre nouvelle propriété est admirablement située, et fort judicieusement plantée, continua le proscrit en inventoriant d’un rapide regard les végétaux épars de tous côtés.

– Y a-t-il des arbres à pain ? demanda Nicolas qui, on s’en souvient, avait une prédilection toute particulière pour les fruits bizarres constituant à eux seuls un mets tout entier.

– Il y a des arbres à pain, reprit en souriant Robin, j’aperçois aussi des goyaviers, des passiflores quadrangulaires ou barbadiniers, des coumiers ou poiriers de la Guyane, des sapotilliers, des poivriers, des muscadiers, des pommiers-cythère, des orangers... des citronniers...

– Mais, c’est un paradis... Un paradis terrestre, s’écria le brave garçon enthousiasmé.

– Tu oublies le cotonnier, dit à son mari Mme Robin, qui effilait entre ses doigts une houppe soyeuse enlevée à un arbrisseau de sept à huit pieds, portant en même temps des fleurs jaune pâle, à taches pourpres près de l’onglet.

– Du coton !... Ta découverte, ma chère femme, est un trésor. Nous sommes assurés d’avoir des vêtements. Cet échantillon est admirable. C’est le gossypium herbacoeum, une des espèces les plus robustes et dont la croissance est la plus rapide.

« Voyons, il s’agit de ne pas perdre de temps et profiter de la présence d’Angosso. Nous allons partir en exploration avec Casimir. Vous, Nicolas, vous resterez avec les enfants et leur mère. Bien qu’il n’y ait aucun danger, ne les quittez pas d’une minute. Vous avez d’ailleurs un fusil. Et maintenant, mes chéris, ne vous écartez pas. Il y a peut-être non loin d’ici quelque vilain serpent dont la rencontre serait terrible.

– Patron, comptez sur moi. Je garde la faction jusqu’à ce que vous m’en ayez relevé.

Les trois hommes s’armèrent chacun de leur sabre. Le Boni prit en outre sa hache. Le proscrit embrassa sa femme et ses enfants, serra la main du Parisien, puis ils pénétrèrent rapidement dans l’épais taillis en s’ouvrant un chemin à coups de sabre.

La journée se passa sans encombre, et le soleil allait disparaître quand ils revinrent harassés, la face et les mains lacérées, mais radieux. Vous dire si l’on fit fête au poisson boucané, aux bananes, aux patates et aux ignames rapportées de l’expédition, serait superflu. Nicolas connut enfin les joies de l’arbre à pain. Le brave garçon éprouva pourtant un mécompte. Il s’attendait à mieux. Non pas qu’il trouvât que ce fut mauvais, mais cela vous avait un petit goût...

– Eh bien ! demanda Robin, quand la faim fut un peu apaisée, comment se sont comportés nos Robinsons ?

– Nos Robinsons, répondit la mère, ont été charmants. Ils ont étudié. Oui, mon ami, étudié. Ils ne veulent pas être des ignorants, de petits sauvages blancs.

– Et qu’ont fait nos petits savants ?

– Ils ont fait « une » géographie.

– De la géographie, veux-tu dire.

– Non, mon ami. Je maintiens le mot. Une géographie. À tout seigneur tout honneur. Henri, pouvant revendiquer la paternité de l’idée, parlera le premier. Henri, comment s’appelle la crique où nous avons abordé après avoir franchi le saut Hermina ?

– Elle s’appelle la crique Nikou, en souvenir du Robinia Nikou.

– Edmond, quel nom as-tu donné au lac qu’elle traverse ?

– Le lac Balata... en souvenir du bon lait que nous avons bu.

– Edmond a la reconnaissance de l’estomac.

– Moi, interrompit vivement le petit Eugène, j’ai appelé les vilains rochers...

– C’est un rapide, un saut, mon enfant, continua gravement la mère.

– ... Le saut de l’Iguane... c’est Iguane, qu’on dit, n’est-ce pas, maman ?

– Oui, mon cher enfant. Quant au point où nous sommes présentement, nous l’avons nommé, sauf avis contraire, l’anse aux Cocotiers. Tu vois, mon ami, que nous avons tous collaboré à cette nomenclature qui a le double mérite d’être simple et de perpétuer nos souvenirs.

– Mais, c’est parfait, c’est charmant, fit l’heureux père attendri. Et toi, mon petit Charles, tu n’as rien ajouté à cet important travail ?

– Moi, je suis trop petit... quand je serai grand, tu verras, dit le bébé en se dressant sur la pointe des pieds.

– Et vous, demanda Mme Robin, qu’avez-vous trouvé ? Êtes-vous contents ? Le résultat a-t-il répondu à vos espérances ? Il me semble, en voyant les traces des épines, que vous avez dû enlever des taillis d’assaut.

– La bataille a été rude, mais le succès complet. Nous nous sommes pour aujourd’hui imposé la plus extrême discrétion... Ne m’en demande pas davantage.

– Alors il y aura une surprise.

– Dont je te prie de me laisser toute la joie.

L’attente ne fut pas longue. Le proscrit et ses deux compagnons firent encore deux absences d’égale durée, puis, le soir du troisième jour, les habitants de l’anse aux Cocotiers tressaillirent de joie en entendant ces simples mots :

– Nous parlons demain matin.

La distance n’était pas considérable, mais quel chemin ! Si toutefois l’on peut donner ce nom à un sentier à peine tracé au sabre d’abatis, au milieu d’un inextricable fouillis de végétaux de toute sorte, hérissé de tiges tranchées en biseau à hauteur du genou, et parsemé de racines en formes de petites ogives, assez semblables à des étriers, et que les naturels appellent « z’oreilles-chien ». Cet ingénieux casse-cou est admirablement construit pour faire tomber à chaque pas le voyageur. S’il n’a pas la précaution de bien lever la jambe, son pied s’engage dans l’anse, et il s’en va donner de la face sur la terre avec une intensité proportionnelle à la rapidité de sa marche.

Nous ne parlons que pour mémoire de la rencontre des serpents. D’autant plus que Casimir s’avance le premier et qu’il frappe de droite et de gauche les taillis avec une longue perche feuillue. Nicolas portant le petit Charles lui emboîte le pas. Vient ensuite Mme Robin, appuyée sur une tige de « counanan », puis Robin tenant sur ses robustes épaules Eugène et Edmond, puis Henri qui marche comme un homme. Enfin, Angosso, armé du fusil, forme l’arrière-garde.

Le sentier, tracé en ligne droite, monte au bout de trois cents mètres environ. Bien que la pente soit très douce, la marche est horriblement pénible. N’importe ; nul ne dit un mot, les enfants eux-mêmes ne laissent échapper aucune plainte.

Enfin, après une course de deux heures coupée d’une halte, la petite troupe débouche dans une vaste clairière située à mi-côte de la colline, et sur une sorte d’esplanade large de plus de deux cents mètres.

Une exclamation de bonheur échappe à Mme Robin, à la vue d’une grande case qui se dresse gracieusement au milieu de l’espace découvert. Les enfants oublient leurs fatigues et s’élancent en poussant des cris de joie.

– Moi aussi, ma chère et vaillante femme, dit avec une profonde émotion Robin, dont la voix tremble légèrement, j’ai fait un peu de géographie pendant ton absence. J’ai donné à cette habitation le nom de la Bonne-Mère.

« Cette appellation te convient-elle ?

– Oh ! mon ami, combien je suis heureuse ! comme je te remercie !

– Eh bien ! entrons donc à la Bonne-Mère.

Les trois hommes avaient réalisé un tour de force. Il est vrai que le Boni était passé maître ès architecture coloniale, que les doigts du pauvre lépreux possédaient encore une dextérité sans pareille, et que les travaux du pénitencier avaient, hélas ! fait de l’ingénieur un charpentier sans égal. Aussi, cette case dans la confection de laquelle ne sont, et pour cause, entrés ni un clou ni une cheville, est une véritable merveille. Elle ne mesure pas moins de quinze mètres de longueur, sur cinq de largeur, et trois cinquante de hauteur jusqu’à la toiture. Les murailles légères, tressées en fins gauletages perméables à l’air, mais non à la pluie, sont percées de quatre fenêtres et d’une porte.

Elle peut impunément braver la rafale, car les quatre piliers, formant le gros œuvre de la construction, sont quatre arbres vigoureux, solidement implantés dans le sol par de profondes racines, et dont le tronc a été coupé au niveau de la base du toit. Ces arbres ont été réunis entre eux par quatre poutrelles attachées avec des libres d’arouma arundinacoea, consolidées elles-mêmes par des lianes de bignone-osier. Les chevilles cèdent quelquefois, les mortaises éclatent souvent, ces lianes indestructibles valent mieux que le fil de fer galvanisé.

Sur ce rectangle a été dressée une toiture en feuilles de waïe dont les chevrons en bois-eanon, extrêmement léger, sont reliés à leurs extrémités par le même procédé. Nous avons déjà parlé du waïe. C’est un beau palmiste à tige très courte, formant un énorme bouquet plutôt qu’un arbre. Ses feuilles sont composées. La nervure médiane a souvent quatre mètres de longueur, et les folioles atteignent jusqu’à cinquante et soixante centimètres. Elles s’insèrent des deux côtés comme les barbes d’une plume. L’ouvrier qui veut en faire une toiture rabat sur celles qui leur sont opposées les folioles insérées de l’autre côté, les tresse à la base à la façon des paillassons des maraîchers. Il possède de la sorte une surface plane de quatre mètres de long sur cinquante centimètres de large, qu’il pose sur les chevrons, et immobilise comme les poutres avec les fibres de l’arouma. Ces folioles tressées, mises bout à bout en longueur, superposées et imbriquées en largeur, forment bientôt un toit absolument imperméable qui dure plus de quinze ans, et que ne peuvent détériorer ni le vent, ni le soleil, ni la pluie. Les feuilles, d’abord vert tendre, prennent en vieillissant une belle nuance maïs du plus agréable aspect.

Les chevrons dépassent sur chaque façade la muraille de plus de deux mètres de façon à former une large galerie couverte. La case enfin est séparée en trois parties. L’une forme le dortoir commun de la mère et des enfants, celle du milieu servira de salle à manger ; on pourra en outre y tendre aussi des hamacs pour Nicolas et Robin. La troisième sera le magasin, confié à la garde de Casimir.

Le sol, purifié par le feu, ne recèle plus les hôtes incommodes qui avaient jadis élu domicile parmi les herbes et les racines. Les abords sont entièrement dégagés ; partout circulent l’air et la lumière. Deux beaux manguiers, deux arbres à pain, plusieurs calebassiers ombragent agréablement la case, et une épaisse broussaille, hérissée d’épines, mais chargée littéralement de ces petits citrons de la Guyane à l’écorce aussi mince que l’ongle, s’étend comme une haie derrière la partie réservée aux enfants.

Robin fit visiter non sans orgueil cette belle habitation aux nouveaux venus. Les enfants et leur mère étaient radieux. Chez Nicolas, la joie se compliquait d’une forte dose d’étonnement.

– Savez-vous bien, patron, que nous allons être logés comme de véritables ambassadeurs.

– Calmez votre enthousiasme, mon cher enfant. Les ambassadeurs ont des tables, des lits, des meubles, des ustensiles de cuisine, de la vaisselle, et nous n’avons même pas une assiette ni une bouteille.

– Tiens, c’est vrai, fit le Parisien un peu refroidi... Nous coucherons par terre, nous mangerons avec nos doigts et nous boirons dans des feuilles roulées en cornet. Ça peut être drôle pour un moment ; je vous avouerai, entre nous, que je ne serais pas fâché d’avoir un peu de vaisselle plate.

– Nous en ferons, Nicolas. Tranquillisez-vous, mon ami. Je vous dirai tout d’abord que nous avons des arbres qui portent une superbe batterie de cuisine.

– À un autre que vous, patron, je dirais : Quelle plaisanterie. Mais du moment que vous me l’affirmez... J’ai d’ailleurs vu de si drôles de choses.

– Et vous en verrez bien d’autres, mon cher. Votre désir relativement à la vaisselle, va être promptement exaucé. Ce ne sera pas de la vaisselle plate, mais nous serons forcés quant à présent de nous en contenter.

« Vous voyez cet arbre qui porte de gros fruits verts, assez semblables à des citrouilles ?

– Je l’ai remarqué tout d’abord, et j’ai pensé que si le paysan de la fable, avait reçu un gland de ce calibre-là sur le nez, il ne serait pas rentré chez lui en trouvant que tout était pour le mieux.

– Eh bien ! voici nos assiettes et nos plats.

– Tiens, c’est vrai. Ils appellent ça ici des « couïs », si je ne me trompe.

– Vous avez raison. Faisons comme eux.

– Cela ne doit pas être bien difficile.

– Essayez. Je vous préviens pourtant que vous ne réussirez pas tout d’abord si vous ne possédez pas le secret de la fabrication.

– Vous allez voir.

Le brave garçon, sans perdre un moment, se haussa sur la pointe des pieds, saisit à deux mains une courge grosse comme la tête accrochée à une petite branche du volume d’un manche de porte-plume, et qui pliait à se rompre. Il prit son couteau, et chercha à entamer l’écorce luisante et polie. Peine inutile, la lame glissait, tailladait en zigzags la mince pulpe verte. Nicolas crut faire un coup de maître en enfonçant la pointe, comme s’il voulait trancher un melon.

Crac !... et voici la calebasse éclatée en cinq ou six morceaux informes. Et chacun de rire, comme bien vous pensez. Une seconde tentative eut un même résultat, une troisième allait amener un nouvel échec quand Mme Robin intervint.

– Écoutez-moi, Nicolas, dit-elle. Je me souviens d’avoir lu jadis que les sauvages séparaient fort adroitement les calebasses en deux parties égales, en les serrant fortement avec une ficelle ; si vous essayiez avec une liane ?

– Merci, madame, de votre avis, il doit être bon. Mais je suis si maladroit que je n’ose pas.

– À mon tour alors, répartit Robin, qui, pendant que le Parisien s’escrimait vainement, avait employé le procédé qu’il connaissait fort bien aussi.

La liane avait par sa pression tracé un mince sillon dans la carapace végétale, et l’ingénieur n’eut plus qu’à passer légèrement la pointe d’un couteau pour obtenir deux hémisphères, dans lesquels n’existait pas la moindre fêlure.

– Ce n’est pas plus difficile que cela.

– Que je suis donc bête, reprit le brave garçon tout confus. C’est tout à fait comme si je voulais couper un morceau de verre sans diamant.

– Votre comparaison est parfaitement juste, mon ami. Il nous reste à sectionner une douzaine de calebasses, puis nous arracherons la pulpe qui les remplit...

– Puis nous les mettrons sécher au soleil et...

– ... Et elles éclateront tout net, si vous n’avez pas la précaution de les remplir de sable bien sec. Nous pourrons par la même occasion nous offrir une douzaine de cuillers. Quant aux fourchettes, on verra plus tard.

– En vérité, je vous assure, patron, qu’en nous voyant encore il y a quelques jours si dénués de tout, je n’aurais jamais osé espérer un changement aussi rapide. C’est vraiment prodigieux.

« Ce qui me surpasse, c’est qu’ici, toutes les choses indispensables à la vie croissent sur les arbres. Il n’y a qu’à se baisser et à en prendre.

– Vous voulez dire à se hausser... Si ces arbres vivaient en famille, s’ils se rencontraient dans les bois à l’état sauvage, la zone équinoxiale serait, comme vous le disiez tout à l’heure, un paradis terrestre. Mais, hélas ! il n’en est pas ainsi. Qui sait au prix de quelles fatigues cet abatis, que les hasards de notre destinée nous ont fait trouver, a été ainsi agencé ? Combien de patientes recherches, guidées par une merveilleuse entente de la colonisation, n’a-t-il pas fallu pour réunir ici la plupart des végétaux utiles, originaires du pays, et ceux qui ont été introduits depuis la découverte du Nouveau-Monde ?

« Je le répète, la destinée, jadis si cruelle à notre égard, nous a traités en enfants gâtés. Que fussions-nous devenus dans cet incommensurable désert de plantes stériles, sans abri, sans vivres, presque sans instruments ?

« Le gibier est peu abondant, et la chasse demande des armes et une aptitude toute spéciale. La pêche !... Nous connaissons le Nikou depuis quelques jours seulement.

« La terre sera donc notre unique ressource. Nous trouverons des aliments sains et abondants sur les arbres et dans le sol.

– Oui, les arbres... dit en aparté Nicolas, songeur. On trouve de tout, sur ces arbres, quand on a la chance de les rencontrer.

– Je vous disais tout à l’heure que vous en verriez bien d’autres. Ce sera avant peu ; quand nous aurons pourvu aux plus pressants besoins de notre installation. J’ai trouvé en quelques heures des trésors inestimables. Il y a sur le haut de la colline des cacaoyers et des caféiers. Cette découverte a bien son importance.

« Que dites-vous de l’arbre-à-beurre ?... et de l’arbre-à-chandelles ? et du savonnier ? »

Nicolas, qui voulait connaître des arbres aux produits tout à fait inusités, passait de l’étonnement à la stupeur.

– Ce n’est pas tout, et je ne vous parle que pour mémoire du roucouyer, du cannelier, du giroflier, du muscadier et du poivrier ; mais l’avocatier méritera votre attention.

– Un arbre sur lequel poussent des avocats !...

– Oui, des avocats.

– Et ça se mange ?

– Ça se mange.

– Ah !... fit-il effaré.

– Passons, si vous le voulez bien, sur l’ipécacuanha, le caoutchouc et le ricin, et arrivons au fromager.

– M’sieu Robin, je vous regarde comme un homme sérieux, et vous ne voudriez pas vous moquer d’un pauvre garçon comme moi. Mais avouez entre nous que c’est raide. Voilà maintenant un arbre sur lequel poussent des gruyère, des mont-dore, des roquefort ou des camembert...

– Non. Vous n’y êtes plus. Le fromager ne produit pas de fromage.

– Pourquoi alors lui donner ce nom qui me met la double crème à la bouche ?

– Parce que le bois du bombax – bombax est son nom scientifique – est blanc, mou, poreux, et assez semblable à du fromage. Ses fruits et sa gomme ne sont pour nous d’aucune utilité. Mais il porte de longues épines aussi dures que le fer. Ces épines nous serviront de clous. Quant au duvet si fin, si soyeux, qui entoure ses graines, nous l’utiliserons en guise d’amadou.

« Eh bien ! êtes-vous content de cette leçon à bâtons rompus de botanique équinoxiale ?

– Je suis ravi, enchanté. Du moment que la nature remplit si bien sa fonction de mère-nourrice, à moi de recueillir ses produits...

– Dites : à nous, mon cher enfant.

– C’est manière de dire, monsieur Robin. Voyez-vous, je compte travailler comme quatre, employer mon temps, mettre tout ça en ordre, fabriquer des ustensiles, faire la récolte, enfin devenir un véritable Robinson, tel qu’il n’y en a jamais eu dans les livres.

– Je ne doute pas de votre bonne volonté, mon ami. Je connais votre vaillance. Nous allons dès demain entreprendre une lourde tâche. Les enfants ne pourront pas de longtemps prendre part à nos travaux. Il nous faudra pourvoir à leur subsistance, à celle de leur mère. Mon vieux Casimir, en dépit de son courage, est bien affaibli par l’âge et la maladie.

« C’est sur nous deux que repose presque exclusivement le souci de l’approvisionnement. Le brave Angosso va nous quitter.

– Tiens, c’est vrai. Ce bon sauvage... Quand je dis sauvage, cela signifie, sans mauvaise intention, un particulier qui n’a jamais vu la colonne de Juillet. Je m’étais attaché à lui. Ce que c’est que de nous ! Autrefois, les nègres me produisaient un drôle d’effet, tandis qu’aujourd’hui je vois qu’il y a de bien bonnes gens parmi eux.

« À propos, vous me rappelez que j’ai de l’argent à lui donner. Il faut qu’il passe à la caisse...

« Hé ! Angosso !... Angosso !

– Que ça oulé, mouché, fit le noir.

– Ça oulé... ça oulé... Je veux te donner tes deux pièces de cent sous, tes sous marqués ; les rouleaux, quoi.

– Ah ! oui. Mo content.

– Moi aussi, je suis content. Nous sommes tous enchantés de tes services. Voici la somme, mon camarade, termina-t-il en lui remettant ses deux pièces de cinq francs.

Le noir, après avoir reçu son salaire, resta un moment bouche béante devant le Parisien. Ses deux gros yeux de porcelaine contemplaient avec une ardente fixité la chaîne d’argent aux « coulants » de jade vert, à laquelle était attachée la montre de Nicolas.

– Oh ! murmura-t-il, li beau !

– Vingt-trois francs trente, à la foire aux pains d’épices. C’est pour rien.

– Li beau trop beaucoup !

– Peuh ! un pauvre petit article de Paris. Tiens, dites donc, m’sieu le Boni, si le cœur vous en dit, l’objet est à votre service. Vous vous êtes assez gentiment conduit à notre égard pour qu’on vous procure un petit plaisir.

« Et voilà ! estimable canotier, dit-il après avoir décroché la chaîne. »

Angosso pâlit de bonheur en la recevant du bout des doigts avec une joie craintive.

– Ça bagage-là pou mô ? demanda-t-il anxieusement.

– Ça bagage-là pou tô, riposta Nicolas, ravi de placer un mot de créole.

Le Boni demeura un instant comme écrasé par ce bonheur inespéré.

Sans dire un mot, il bondit vers son « pagara », sur lequel était enroulé son hamac, un de ces admirables tissus filés par les femmes de son pays, le déplia, et l’apporta en disant :

– Ou compé Angosso. Angosso content bon bon. Li baïe z’hamac pour pitits mouns, li baïe sab’ la pour compé blanc. (Vous êtes le compère d’Angosso. Angosso est très content. Il donne son hamac pour les enfants ; il fait cadeau de son sabre à son compère blanc.)

– Mais non, ce n’est pas la peine. Que diable, je ne vous ai pas fait un cadeau intéressé.

– Acceptez, mon cher Nicolas, intervint Robin. Acceptez. Vous lui occasionneriez un véritable chagrin en refusant son présent. Et maintenant, mon brave Angosso, va, retourne dans ta famille. Si jamais tu manquais de provisions, se la famine sévissait chez toi, viens ici avec les tiens, tu seras reçu à bras ouverts. Tu bâtiras un carbet près du mien. Nous partagerons les vivres.

– Oui, mouché. Angosso vini côté tig’ blanc si li pas gain manioc, ni li pas gain posson.

Puis, il prit congé des Robinsons à la façon des nègres de la Guyane, c’est-à-dire en saluant individuellement chacun d’eux :

– Bonjou tig’ blanc, bonjou madame, bonjou compé, bonjou pitits mouns – répété quatre fois – bonjou Casimi ! Mo parti caba.

– Surtout, dit Robin en lui serrant une dernière fois la main, ne dis jamais qu’il y a des blancs ici ! N’oublie pas non plus que tu seras toujours le bienvenu chez nous, toi, et tous les Bonis.

– Oui, mouché, Angosso compé à tout mouns à tig’ blanc. Li pas parlé passé posson. (Oui, monsieur, Angosso est le compère à toute la famille du tigre blanc ; il sera plus muet qu’un poisson.)
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