Première partie Le tigre blanc








télécharger 2.03 Mb.
titrePremière partie Le tigre blanc
page38/46
date de publication03.02.2018
taille2.03 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   34   35   36   37   38   39   40   41   ...   46

XI


En raison de quel phénomène un coutelier de Sheffield, se trouve-t-il par 5° 40’ de latitude Nord, et 56º 40’ de longitude Ouest, la poitrine et l’abdomen illustrés d’une fleur de nymphoea, et d’une tête de requin d’eau douce ? – Comment le libéré Gondet avait été dévalisé. – Un audacieux gredin. – Allées et venues mystérieuses. – Gondet ne sait rien ! – Master Brown veut naviguer, mais refuse de rien tenter en vue du salut de tous. – Encore le capitaine Wempi. – En tête à tête avec le voleur. – Trop tard d’une seconde. – Un homme a qui les déguisements sont plus familiers que l’honnêteté.

L’on se souvient de la phrase stupéfiante prononcée par l’Indien qui naviguait avec Gondet, lorsque les Robinsons de la Guyane capturèrent l’embarcation montée par les deux hommes. Ce Peau-Rouge si bizarrement enluminé de roucou et d’huile de carapa, qui écorchait le français avec cet indescriptible accent anglais, ce tableau vivant, cet épiderme illustré aux couleurs de Maman-di-l’Eau, c’était Peter-Paulus Brown !

Par quelle invraisemblable succession d’événements insensés, un ci-devant coutelier de Sheffield, atteint de gastralgie chronique et de monomanie errante, se trouvait-il par 5° 40’ de latitude Nord, et 56° 40’ de longitude Ouest, en pareil lieu et en tel état ?

Quelque désir qu’il en eût, Robin ne put rien tirer de l’original qui voyant sa navigation au moment d’être interrompue, et ses protestations inutiles, conserva une impassibilité dont le dernier descendant des Aramichaux eût été jaloux. L’ingénieur et ses fils avaient d’ailleurs d’autres sujets de préoccupation que de se casser la tête à deviner cette énigme baroque, dont la solution serait tôt ou tard connue. La grande embarcation fut amarrée au canot de papier qui prit la direction du campement, à la grande joie de Gondet.

Le pauvre diable, la face marbrée d’ecchymoses, bossuée de contusions, était dans un état déplorable. Il pouvait à peine se tenir debout, et répondre aux questions dont il fut accablé.

– Ah ! Monsieur Robin, quel bonheur de vous revoir ! J’ai été maltraité, battu, volé. Le dépôt confié par votre fils m’a été enlevé de force, mais, nous le retrouverons, et d’ici peu, dit-il en recouvrant un peu de son énergie.

– Voyons, Gondet, répondit l’ancien proscrit, que s’est-il passé ? Parlez, n’omettez aucun détail, et surtout, faites vite.

– Tout de suite, monsieur. Mais, avant de vous répondre, permettez-moi de vous adresser une question.

– Dites.

– Vous ne m’avez pas soupçonné, n’est-ce pas ?... Vous ne m’avez pas cru capable de détourner quelque chose vous appartenant à vous, mon bienfaiteur ?... Vous ne suspectez même pas ma vigilance ?

– Non, Gondet. J’ai cru à une catastrophe dont vous n’étiez aucunement responsable.

– Quoique, interrompit Charles, votre disparition ait été pour le moins étrange.

– Hélas, reprit douloureusement le libéré, je ne fais que répéter cela depuis mon « malheur » ; quand on a « fauté » une fois on ne peut plus inspirer de confiance aux honnêtes gens.

– Vous vous trompez, et mon fils n’a pas eu l’intention de témoigner la moindre incrédulité. Vous avez donné depuis longtemps assez de gages de probité, pour que désormais vos intentions ne soient pas révoquées en doute.

– Merci, monsieur Robin, merci pour vos bonnes paroles, Je vous aurais retrouvés tous depuis trois jours, si ceux qui m’ont dévalisé ne m’avaient mis aux mains de cet enragé qui m’a roué de coups et forcé de descendre le fleuve.

Peter-Paulus gardait un silence dédaigneux, et tournait avec affectation le dos aux Européens.

– Mais, qui vous a dévalisé ?

– C’est toute une histoire à laquelle je ne comprends rien. Toujours est-il qu’ils ont « peinturé » l’Anglais, l’ont mis dans mon canot, et lui ont dit : « Eh ! bien, naviguez à votre aise, Master Brown, voici un bateau et un patron. » Il a répondu : « Yes » et m’a dit : « Allez à Saint-Laurent pour que je mette opposition sur les chèques. On a volé mon carnet de chèques ». J’ai bien essayé de remonter la crique, mais il s’est mis dans une colère terrible, et m’a envoyé je ne sais plus combien de coups de poings qui m’ont assommé. Il a fallu bon gré mal gré descendre le Maroni sous peine d’être encore plus maltraité.

– Yes, daigna articuler Peter-Paulus. Mon carnet de chèques était volé. Toute mon fôtune il était entre les mains de coquines. Vos étiez complices des coquines, puisque vous empêchez de continouïé le nèvigêcheune de môa. Je volé faire mon déclarécheune aux autorités de cette pays détestébeule.

– Sir, voulut dire Robin...

– Je étais Master Peter-Paulus Brown de Sheffield, riposta sèchement le Peau-Rouge de la Grande-Bretagne.

– Eh ! bien, Master Peter-Paulus Brown de Sheffield, répondit en excellent anglais Robin, je vous engage à vous tranquilliser. Votre fortune ne court aucun risque, parce qu’il n’y a pas de banque à Saint-Laurent, et que votre signature faussée par les voleurs ne peut être de longtemps produite. Voilà le conseil que vous donne, avec l’hospitalité, monsieur Robin, Français, colon et ingénieur civil.

– Vos étiez oune filou. Je ferai pendre vô et tout le famille de vô quand le couirassé de Sa Majesté viendra bombarder cette pays.

L’ingénieur se mit à rire de tout son cœur et tourna le dos en haussant les épaules.

Mais Henri se dressa de toute sa hauteur devant l’irascible Anglais sur l’épaule vermillonnée duquel il posa le doigt.

– Master Brown de Sheffield, dit le jeune homme un peu pâle, je vous engage à peser vos paroles et au besoin, je vous l’ordonne. Si vous avez abusé de votre vigueur à l’égard de cet homme, – il désignait Gondet – sachez que je dispose vis-à-vis de vous d’arguments analogues. Et pour que vous n’alléguiez pas votre ignorance de notre langue afin de donner une fausse interprétation à mes paroles, je vous formule mon ordre en anglais.

– Henri, dit doucement l’ingénieur, laisse en paix ce pauvre diable dont le soleil a peut-être détraqué le cerveau. En outre, le vol de sa fortune, et le grotesque accoutrement dont l’ont affublé les malfaiteurs inconnus, sont autant de circonstances atténuantes.

« Master Brown, vous êtes notre hôte. Votre personne est sacrée pour nous. Nous pourvoirons à tous vos besoins.

– La brute ! murmura Gondet. Il déplore la perte de sa fortune, et n’a même pas dit un mot relatif à sa femme et à ses deux jeunes filles retenues par les bandits.

Le canot remorquant la chaloupe venait d’aborder. Madame Robin avait saisi les derniers mots prononcés par son mari et par le libéré. Son cœur d’épouse et de mère se serra en entendant ces paroles. Elle put à peine remarquer ce qu’avait d’extravagant l’arrivée du monomane.

– Des bandits, s’écria-t-elle !... Une femme, des jeunes filles entre leurs mains. Oh ! mon ami, mes chers enfants, il faut les délivrer au plus vite.

– J’apprends à l’instant ce douloureux épisode, répondit Robin. Il nous faut savoir de Gondet tout ce qu’il connaît de relatif à l’enlèvement. Nous combinerons ensuite nos moyens d’action, puis nous partirons sans désemparer.

– Oh ! oui, n’est-ce-pas ! Pauvre femme ! Pauvres enfants ! Quelle horrible position !

La troupe entière s’installa de nouveau sous le carbet. Les deux Bonis restèrent en sentinelle près des bateaux, et Gondet commodément assis sur un hamac, raconta longuement ce qu’il savait des événements accomplis depuis trois jours.

– Il y avait vingt-quatre heures que M. Charles était parti, en reconnaissance vers le haut de la crique, et douze heures que vous étiez allé à sa rencontre. La rivière grossissait d’une façon inquiétante sans que rien dans l’état de l’atmosphère motivât cette crue subite. J’avais entendu une détonation sourde, que je ne sus à quelle cause attribuer. On eût dit l’explosion d’un fourneau de mine très volumineux, et chargé d’une quantité considérable de poudre. Mais, quelle apparence de réalité dans cette supposition ? Ces cantons de la Haute-Guyane sont si déserts ! Qui eût pu faire jouer la mine et dans quel but ?

– C’est vrai, interrompit Robin. Cette détonation précédant de quelques minutes la subite invasion des eaux nous a singulièrement intrigués...

– Indépendamment du danger qu’elle nous a fait courir, et des ravages exercés par l’action des eaux sur le champ d’or, continua Charles. L’exploitation doit être pour longtemps impossible. Je crains bien en outre que la plupart des travailleurs, échappés à l’incendie n’aient été noyés.

– Quoi qu’il en soit, et en dépit de l’invraisemblance de la supposition, nous l’avons attribué à la même cause.

« Mais, continuez, Gondet. Nous vous écoutons. La réussite de notre expédition dépend de votre précision.

– Nous prenions notre repas sur la rive droite de la crique, les chaloupes étaient solidement amarrées, et pour plus de sûreté, j’avais placé un homme dans chacune. Un canot européen fut bientôt signalé. Il était monté par huit hommes, et portait à l’arrière le pavillon français. Quatre noirs ramaient vigoureusement. Sous la tente se tenait un officier d’infanterie de marine, en petite tenue, accompagné de deux soldats de la même arme. Le patron était vêtu de l’uniforme des surveillants militaires. Le huitième passager avait la tête couverte d’un vieux chapeau, et le corps enveloppé d’une chemise. C’était un Peau-Rouge.

« Tiens, me dis-je, c’est un officier de la garnison de Saint-Laurent, qui probablement s’occupe de travaux hydrographiques.

« Le patron donna un coup de barre et l’embarcation vint aborder près des nôtres. Je la reconnus aussitôt. C’était un des canots du pénitencier, un de ces grands bateaux à clins, peints en blanc et sur le bordage duquel se voyaient peints en noir un G et un P séparés par une ancre.

« L’officier prit pied à quelques pas de nous. C’était un capitaine âgé d’environ trente-cinq ans, et décoré de la légion d’honneur. Je remarquai alors que la grille de fer servant à séparer les rameurs des passagers avait été enlevée. Les hommes de l’équipage rentrèrent leurs avirons. Le surveillant, au lieu d’enlever ces rames et de s’asseoir à côté, avec son revolver près de lui, comme l’ordonne formellement la consigne, descendit en même temps que le capitaine. Je constatai non sans surprise que tous deux étaient armés jusqu’aux dents. Ils portaient l’un et l’autre à la ceinture un revolver de calibre, et un fusil de chasse sur l’épaule. Un fusil, passe encore, quand on aime la chasse. Mais un revolver sur un parcours où l’on ne rencontre ni voleurs ni animaux féroces, cela me parut singulier. Mais, comme ce n’était pas mon affaire, je gardai mes réflexions pour moi.

« Je me levai et me découvris poliment devant l’officier qui toucha du bout du doigt la visière de son casque blanc.

– Vous êtes en règle ? me demanda-t-il rudement. Votre permis de sortie... montrez-le moi.

« Je tirai de ma poche l’autorisation donnée par le commandant supérieur, et sans laquelle nulle embarcation ne peut quitter le territoire du pénitencier.

« Il la lut et me dit :

– C’est vous qui êtes Gondet ?

– Oui capitaine.

– Un libéré faisant le canotage entre Saint-Laurent et le haut Maroni ?

– Oui capitaine, et j’ose le dire, honnêtement depuis que j’ai expié ma faute.

– Honnêtement... Nous verrons bien. Mon garçon, l’autorité a les yeux sur vous. Vous êtes signalé comme faisant une contrebande très active. Vous introduisez de l’or sans acquitter les droits, et vous frustrez le trésor de huit pour cent.

– Mais, capitaine, je vous jure...

– Assez ! que contiennent vos canots ?

– Des marchandises apportées d’Europe, des provisions et des instruments agricoles ou d’exploitation aurifère destinés à un placer près de saut Peter-Soungou.

– Des marchandises d’Europe... Montrez-moi votre cargaison.

« Je n’avais qu’à obéir. C’est ce que je fis sans hésiter. Il lut votre nom sur les colis et demanda :

– Robin... Qu’est-ce-que c’est que ça ?

– L’insolent ! s’écrièrent d’une seule voix les Robinsons scandalisés.

– Je répète ses propres paroles. Il continua son inventaire et reprit :

« Ces instruments sont de provenance anglaise. Il y a des droits d’entrée. Ces droits sont-ils acquittés ?

– Je crois qu’ils le sont, puisqu’ils ont été amenés ici autant que je puis le croire par le Dieu-Merci. La cargaison a nécessairement été en transit à Cayenne.

– Je n’en sais rien. Ou plutôt j’en doute. Où est le propriétaire ?

– Dans les bois. Il doit revenir demain.

– Mon garçon, vous jouez bien mal votre rôle et vous êtres un contrebandier fort maladroit. Il est inutile de continuer cette comédie. Je vous arrête, et je confisque votre cargaison.

– Mais, s’écria Robin indigné, cet homme n’avait aucun droit. Il ne pouvait d’ailleurs appartenir à notre armée. Ce n’était pas un officier, mais quelque misérable ayant pris l’uniforme de nos soldats pour accomplir un acte d’ignoble piraterie.

– Il me vint comme une velléité de révolte. Bien que notre situation de libérés nous place toujours sous la surveillance des autorités, que nous ne puissions ni vendre, ni acheter, ni sortir, ni rentrer sans autorisation, et que ma résistance eût pu m’attirer une vigoureuse punition, j’eus l’intention de protester, quitte à ne jamais rentrer à Saint-Laurent et de vous demander l’hospitalité. Je n’en eus pas le temps.

« Celui que je regardais comme un officier, m’appliqua le canon de son revolver sur la poitrine, et poussa un cri. Ses quatre noirs et ses deux soldats commandés par le surveillant, se ruaient dans les canots et garrottaient en un tour de main mes hommes épouvantés.

« Je fus pris le dernier, et ficelé en moins de temps qu’il m’en faut pour vous le dire. Mais alors, se passa un incident étrange bien que futile en apparence. Mon chien voulut me défendre. Il s’élança contre le capitaine, le mordit au bras et déchira sa veste d’uniforme depuis le coude jusqu’au poignet. Il arma son fusil, coucha en joue le pauvre animal et l’étendit raide mort. Le sang coulait sur son bras. Il l’étancha avec son mouchoir, et j’aperçus distinctement sur sa peau un de ces hideux tatouages bien connus de ceux qui ont eu le malheur de vivre dans les bagnes.

– Je vous le disais bien, interrompit Robin avec vivacité. Cet homme qui souillait ainsi l’uniforme était quelque bandit évadé du pénitencier, le surveillant et les noirs les complices de son crime.

– L’idée m’en vint aussitôt, bien qu’il portât sa tenue avec une aisance parfaite, et que ses termes fussent corrects. Mais hélas ! je ne suis pas un naïf, et il y a d’habiles comédiens, parmi les pensionnaires des pénitenciers. Je savais d’ailleurs que je n’avais rien à craindre pour ma vie, car il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple d’évadés qui se soient rendus coupables d’assassinats. Ils savent trop bien qu’en cas de réintégration, la peine de mort serait fatalement prononcée contre eux.

« Je fus rudement jeté au fond du canot de l’administration, à bord duquel le Peau-Rouge était resté immobile. Je tombai sur les pagaras, les caisses, les provisions qui l’encombraient, et le choc fut si violent, que je perdis connaissance.

« Quand je revins à moi, la nuit était venue. J’étais étendu sur le dos, et si étroitement garrotté, que tout mouvement m’était impossible. La flottille marchait. Je ne sais si je me trompe, mais il me sembla que nous avions traversé le Maroni et gagné la rive hollandaise. Dans tous les cas la côte était très rapprochée, puisque j’apercevais les branches qui de temps à autre interceptaient la vue des étoiles. Puis, tout mouvement cessa, nous étions immobiles. Ce temps d’arrêt dura longtemps, et le jour allait poindre quand nous reprîmes notre course.

– Ne croyez-vous pas, Gondet, que les voleurs – je n’ai que trop de raisons pour leur appliquer ce qualificatif – ne fussent allés cacher notre cargaison qui devait fort tenter la cupidité de gens sans préjugés.

– Ma foi, monsieur Robin, c’est bien possible. En somme, l’affaire a été habilement menée. Je vous assure que je n’eusse rien soupçonné sans la vue du tatouage du soi-disant capitaine. J’eusse cru de bonne foi à la séquestration de vos marchandises, d’autant plus que cet homme a disparu pendant la nuit, ainsi que tous ses compagnons.

– Que me dites-vous là ?

– L’exacte vérité, monsieur. Je me suis retrouvé le lendemain, c’est-à-dire hier matin, dans la crique à l’embouchure de laquelle nous étions amarrés la vieille. Une bande de Peaux-Rouges, d’aspect peu rassurant, et tels que je ne me souviens pas d’en avoir vu, nous entouraient. Ils étaient une dizaine. Le lit de la crique était barré par un grignon énorme fraîchement abattu. La circulation était complètement interrompue entre le bas et le haut de la rivière.

« Mes hommes n’étaient plus avec moi. En revanche, j’avais d’autres compagnons : une dame européenne, deux jeunes filles et un blanc que celles-ci appelaient leur père. Je comprenais de moins en moins et je croyais que je devenais fou. Les Indiens ne les maltraitaient pas, bien que le blanc les accablât d’injures. Ils semblaient au contraire regarder les dames avec une surprise qui n’était pas exempte de respect.

« Pour finir, j’ignore ce qui s’est passé pendant la nuit qui suivit cette étrange journée, car je m’endormis d’un sommeil de plomb. Quand je m’éveillai, l’Européenne et les deux jeunes filles avaient disparu. C’est alors que mes aventures atteignent le comble de l’invraisemblance. L’Anglais, nu comme la main, était attaché à un arbre, pendant que le chef des Peaux-Rouges, un vieux à l’air farouche, achevait de le « peinturer » et de le mettre dans l’état où vous le voyez en ce moment.

« On nous mit tous deux dans une embarcation, et je reconnus avec surprise un de nos canots complètement vide, sauf quelques provisions embarquées pour notre subsistance. Je voulais aller à votre recherche, mais mon brutal se mit à boxer et il me fallut bon gré mal gré l’accompagner. C’est alors que j’eus le bonheur de vous rencontrer.

– Tout cela, dit Robin, me semble moins étrange qu’on pourrait le supposer tout d’abord. Ces allées et venues, ces disparitions d’Européens, ces apparitions de Peaux-Rouges, ont pour but de nous donner le change et de nous faire prendre une fausse piste. La mascarade de l’Anglais ne peut être qu’une facétie d’Indien en belle humeur et nous n’avons pas à en tenir compte. Nos marchandises ne peuvent être loin d’ici. Elles sont cachées sur l’une ou l’autre rive.

« J’opinerais pour la côte hollandaise, d’autant plus qu’il vous a semblé traverser le Maroni pendant la nuit d’avant-hier.

– Oui, monsieur.

– Nos drôles pensent être très forts, et ne sont que des niais. Les objets volés ne peuvent être qu’ici, ou au point où vous fûtes conduit la nuit dernière. Cette seconde version me paraît la plus rationnelle. L’essentiel pour nous est d’aller vite. Nous ne pouvons faire indéfiniment buisson creux. Que diable, une cargaison aussi volumineuse ne disparaît pas comme un pagara.

« Voyons, Gondet, il vous serait impossible de reconnaître cet endroit, n’est-ce pas ?

– Hélas ! ouï, monsieur Robin.

– Mais ! j’y pense. Les embarcations ne se sont arrêtées qu’une seule fois, pendant la nuit.

– Oui, monsieur.

– C’est à votre retour ici, que vous avez vu débarquer l’Anglais et sa famille, amenés en même temps que vous ?

– Parfaitement.

– Notre original retrouvera peut-être l’emplacement, ou tout au moins la direction. J’espère qu’il voudra nous conduire.

Peter-Paulus, accroupi sous le carbet, conservait sous ses baroques enluminures, l’impassibilité d’un Peau-Rouge endurci. Il semblait étranger à tout et ne voulait ni voir ni entendre.

Robin s’approcha de lui.

– Master Brown, lui dit-il, voulez-vous retrouver votre femme, vos enfants et rentrer en possession de votre fortune ?

– Je volais néviguê, répliqua-t-il du bout de ses longues dents.

– Vous naviguerez, Master Brown, je vous le promets. Mais il faut préalablement nous aider à retrouver le lieu que vous occupiez sur la côte avant votre enlèvement.

– No.

– Vous refusez ?

– Yes. Je étais ici pour néviguê et non pas pour aidé vô. Je étais sudjet anglais, et je volais pas associer l’existence de moa à celle de vô.

– Mais le soin de votre famille... le souci de votre fortune.

– Mon fémily il ne regardait pas vô. Mon fortune il importait pas à une aventurier comme vô.

– Master Brown, vous êtes un insolent et un père sans cœur.

– Je étais sudjet anglais, et mon estomac il était malade.

– C’est bien. Vous êtes parfaitement libre de vos pensées, et de vos actions. Nous vous laisserons ici et nous ferons notre besogne tout seuls. Notre absence peut durer deux jours. Je vais vous donner des provisions pour une semaine.

– Je paierai vô, les provisions.

– Mais vous n’avez pas un shelling.

– Je étais notébeul industriel de Sheffield. Je avais crédit sur le banque...

– Prenez en attendant hypothèque sur les brouillards du Maroni et portez vous bien.

Pendant ces longs pourparlers, Nicolas avait chauffé. La machine du canot de papier était en pression au moment où finissait le colloque entre Robin et l’Anglais. Les Robinsons prirent place à bord, et l’embarcation fila à toute vapeur vers la rive hollandaise. La traversée s’opéra en un quart d’heure, puis le canot rasa comme précédemment la berge avec lenteur, pendant que les membres de l’expédition fouillaient de regards avides l’interminable rideau de verdure.

Les recherches furent longues et pénibles, en dépit de la prodigieuse habileté des Européens, et du flair infaillible de leur chien indien. Enfin, de guerre lasse, Robin était près commander la halte, pour faire du bois, car le combustible allait bientôt manquer.

– Stop ! cria-t-il à la vue d’une grande pirogue indienne amarrée à une racine, et dont l’arrière émergeait d’une épaisse touffe de moucoumoucou.

Au centre, un Indien, accroupi sur un pagara, fumait nonchalamment une cigarette en feuille de mahot. Robin le héla.

– Ho ! Compé ! Ho !

– Ho ! Compé ! Ho ! fit l’Indien.

– Que moun, qu’a gagné çà bateau-là ? (à qui est ce bateau ?)

– Çà bateau-là, capitaine Wempi.

– Et où est le capitaine Wempi ?

– Là, côté la té, ké mon pé (Là, à terre, avec le mon père).

Une demi-douzaine de Peaux-Rouges, attirés par les frémissements de la vapeur s’échappant de dessous les soupapes, sortaient du fourré.

Robin, Henri, Charles, avec les deux Bonis, débarquèrent, et se trouvèrent bientôt au milieu d’une troupe nombreuse environnant un petit carbet.

– Boujou, Wempi.

– Boujou Lômi, boujou Bacheliko, boujou Mouché, répondit le capitaine qui connaissait les fils d’Angosso.

– Que fais-tu là, capitaine Wempi ? demanda l’ingénieur.

– Mo ké vini serser (chercher) mouché blanc, madame li, mam’selles li.

– Et d’où viens-tu ?

– Enivrer crique.

Les trois Européens et les noirs pénétrèrent sous le carbet, et aperçurent tout d’abord un prêtre, gris de barbe et de cheveux, assis près d’un hamac. Deux jeunes filles éplorées, les yeux pleins de larmes, sanglotaient. Dans le hamac, une femme, en proie à une fièvre terrible poussait des cris plaintifs.

Le prêtre se leva à l’aspect des nouveaux venus qui le saluèrent avec déférence.

– Ah ! messieurs, leur dit-il, combien je bénis votre arrivée. Quel service vous allez rendre à ces infortunées jeunes filles et à leur malheureuse mère. Je revenais du haut Maroni, quand je les trouvai hier sur la rive française. Elles m’ont raconté leur histoire qui est navrante. Pour comble de malheur leur père a disparu. J’allais les conduire jusqu’à Sparwine, quand j’appris d’elles que ce capitaine indien devait incessamment venir les prendre ici. Je les ai amenées aussitôt, espérant, mais en vain, y retrouver le chef de leur famille.

« Avez-vous de la quinine ? Cette pauvre dame a été atteinte ce matin d’un accès de fièvre que je ne puis combattre, car ma provision est épuisée.

Robin n’eut pas le temps de répondre. Gondet qui s’était avancé lentement sans être vu, bondit, le sabre levé sur le prêtre.

– C’est lui ! le bandit ! Il n’est pas plus curé que capitaine. À moi !

D’un geste rapide, le soi-disant prêtre écarta l’arme. Puis se glissant sous le hamac avec l’agilité d’un félin, il s’élança hors du carbet et disparut avant que les spectateurs de cette scène étrange eussent pu faire un seul mouvement.

– Que personne ne le suive, s’écria Robin avec autorité. Il ne saurait être seul. Nous tomberions dans une embuscade.

Mais Gondet, affolé, hors de lui, n’avait rien entendu. Il s’était rué à sa poursuite, accompagné du chien Mataaô, dont on entendait les aboiements précipités.

L’absence du libéré se prolongea plus d’une demi-heure, et déjà chacun appréhendait qu’il n’eût été victime de sa témérité, quand on le vit revenir la figure et les mains en lambeaux, mais radieux.

– Le misérable ! Je l’ai reconnu à sa voix, dit-il haletant. Il s’était vieilli en se grimant et en saupoudrant de farine sa barbe et ses cheveux. Mais je ne m’étais pas trompé.

« Tenez, dit-il en jetant aux pieds de Robin la robe noire dont l’inconnu s’était débarrassé pour courir plus vite, vous voyez que les déguisements lui sont familiers. N’avais-je pas raison de dire qu’il n’était pas plus prêtre qu’officier, et que c’est un de nos voleurs ? Il m’a échappé ; mais à quelque chose malheur est bon, car je viens de faire à cinquante pas d’ici une fière trouvaille.
1   ...   34   35   36   37   38   39   40   41   ...   46

similaire:

Première partie Le tigre blanc iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie I le «Franklin»

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie : Principes

Première partie Le tigre blanc iconRésumé Première partie

Première partie Le tigre blanc iconPremière partie Combray

Première partie Le tigre blanc iconAvertissement concernant la première partie








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com