Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XII


Précieux enseignements tirés de la présence d’une feuille. – Un chien en arrêt devant une machine à vapeur. – Matériel retrouvé. – Encombrement momentané. – La bigue. – Pauvre mère !... Pauvres enfants ! – Ce qu’on entend par « tirer un coup de soleil ». – Un peu de médecine indigène. – La fugue des Indiens. – Non ! pas de travail ! – Arrimage de la cargaison. – Forts « passé maïpouri ». – Reconnaissance de la femme Peau-Rouge. – En route pour l’habitation.

Gondet, servi par un hasard prodigieux, venait de faire une découverte singulièrement importante. Il essaya, mais en vain, de suivre la trace de l’être mystérieux qu’il venait de retrouver sous la robe du missionnaire. Celui-ci disparut bientôt derrière les impénétrables futaies, en homme auquel sont familières les courses en forêt. Gondet, ne chercha pas à savoir quel pouvait bien être l’audacieux gredin portant avec une telle aisance l’habit du prêtre et celui du soldat. Cette facilité d’adaptation à des rôles aussi différents, ne pouvait être que le fait d’un homme rompu à toutes les intrigues, ignorant les préjugés, capable de tout, enfin, un des grands « dignitaires » de cet enfer qui s’appelle le bagne.

Malgré l’instinct du chien Mataaô et son infaillible odorat, le libéré vit bientôt l’inutilité de sa poursuite. Non seulement l’inutilité, mais encore le danger. Telle est en effet la configuration du formidable parterre de la fée guyanaise, fouillis inexploré, fécond en périls de toutes sortes, et à travers les méandres duquel le chasseur devient à son tour gibier, que Gondet pouvait être en un moment à la merci de l’inconnu, grâce à un retour offensif de celui-ci.

Le pauvre diable le comprit si bien, qu’il rompit la quête du chien rapportant comme trophée la robe noire, trouvée accrochée à un buisson. Il revenait donc piteusement, accompagné de l’animal qui, en limier bien élevé, le précédait de trois pas à peine, sans se presser, sans s’arrêter, et en aspirant à petits coups saccadés de son nez noir comme une truffe les émanations de la forêt. L’homme, l’œil et l’oreille au guet, scrutait aussi ce petit coin de l’infiniment grand. Vieille habitude de coureur des bois, auquel rien d’anormal ne doit échapper. Bien lui prit de ne pas négliger cette indispensable précaution, car il aperçut émergeant du sol, la base d’un de ces pétioles ligneux, bruns, coriaces, qui supportent les folioles du palmier-macoupi. Tout homme étranger à la vie sauvage, passerait indifférent devant une simple queue de feuille, quand bien même cette feuille composée aurait trois mètres de long, et que la queue serait de la grosseur du pouce. C’eût été une grosse faute, et Gondet se garda bien de la commettre. La feuille était enterrée ; l’extrémité du pétiole qui sortait, mesurait à peine dix centimètres de longueur et ce pétiole était sectionné en biseau comme avec le sabre d’abatis.

Le libéré s’assura que les arêtes coupantes ne recelaient aucune substance vénéneuse et pour plus de précaution, il décortiqua avec son sabre la tige ligneuse du monocotylédone. Puis, il s’arc-bouta et tira de toutes ses forces. La feuille entière s’arracha et apparut avec ses folioles froissées, mais bien vertes.

– Cette feuille, se dit non sans raison Gondet, a été enfouie depuis peu de temps, et elle ne s’est pas enterrée toute seule. Si j’allais en trouver d’autres. Creusons...

Mataaô, qui était apte à toutes les besognes, voyant l’homme retourner la terre avec son sabre, se mit incontinent à fouiller avec fureur, comme s’il cherchait un tatou. Le vaillant animal fit tant et si bien, qu’en moins de deux minutes il mit à découvert au moins un mètre carré de litière verte, formée de feuilles bien tassées. Il est bon de dire que la couche de terre fraîchement remuée, n’avait pas plus de vingt centimètres d’épaisseur.

– Tiens !... reprit en aparté Gondet, mais c’est un silo. Que diable peut-il bien y avoir là-dessous ?

« Allons, Mataaô, cherche !... Cherche, mon brave chien.

Mataaô encouragé de la voix et du geste, reprit sa fouille avec acharnement. Il arracha brusquement l’épaisse couche de frondaisons et disparut presque entièrement au milieu des végétaux hachés. Il sembla au libéré que les griffes de l’animal, grinçaient sur une surface dure et lisse qu’elles ne pouvaient entamer.

– Ici, Mataaô, ici, dit-il doucement.

Le chien bondit hors du trou, et resta bientôt planté sur ses quatre pattes, la queue droite, le museau tendu, gardant ce bel arrêt qui fait tressauter le cœur du chasseur le plus aguerri.

– Que diable cela signifie-t-il, se dit Gondet plus intrigué que jamais.

Il se pencha, et lança au fond de l’excavation un léger coup de pointe. La lame du sabre rendit un son métallique. Le libéré se sentit frissonner de la tête aux pieds. Il se jeta à corps perdu sur le sol, fouilla, arracha, gratta des pieds et des mains, puis, haletant, courbaturé, en lambeaux, il s’élança en disant au chien toujours immobile :

– Reste ici, Mataaô. Attends-moi, mon chien !

L’intelligent animal, remua doucement la queue, comme pour dire : « j’ai compris » et resta ferme comme un roc.

Cet épisode n’avait duré qu’une demi-heure. Gondet arrivait bientôt au milieu des Robinsons, inquiets d’une absence aussi prolongée. Le pauvre homme transporté d’une joie folle, bégayait, suffoquait, et semblait transfiguré.

– ... Oh ! oui, une fière trouvaille, allez, monsieur Robin. La destinée me devait bien cela. Mon Dieu ! allez-vous être heureux !

– Voyons, enfin, Gondet, dit doucement l’ingénieur, qu’y a-t-il. Qu’avez-vous rencontré, mon brave garçon.

– Monsieur Robin, venez... Venez vite. Vous, avez vu bien des choses en votre vie... mais vous n’avez jamais rien contemplé de pareil !

– Mais quoi ?

– Eh ! bien, un chien... en arrêt... devant une machine à vapeur !...

– Non !... Je ne suis pas fou, reprit-il avec une exaltation qui donnait un apparent démenti à ses paroles. J’ai touché, j’ai vu. C’est bien caché, et proprement emballé. Cela reluit comme de l’argent. Venez !... je vous en prie, venez vite.

Robin, Charles et Nicolas se précipitèrent pleins d’une ardente curiosité. Gondet n’était pas fou. À moins de cinquante mètres, s’élevait autour de l’excavation un épais monceau de débris, sur lequel se tenait Mataaô, comme la statue de la vigilance. Un mince rayon de soleil, descendant à travers les cimes, filtrait, comme une coulée d’or jusqu’au fond du trou, et faisait scintiller les tubes et les robinets d’une jolie machine à vapeur.

– Notre machine, s’écrièrent Nicolas et Charles radieux.

– Merci, Gondet, dit avec émotion Robin. Vous venez de faire grand bien à notre colonie.

– Ce n’est pas tout. Il y a aussi les marteaux-pilons. Je les sens... Ils sont là, rangés autour de la machine...

« Il y a encore autre chose... Dieu que c’est lourd, continua le libéré, qui fouillait de plus belle.

– Ce sont nos touries à mercure, reprit Charles. Père, tu entends, notre mercure. L’exploitation est dorénavant possible. Qu’allons-nous faire maintenant ?

– Cela me semble tout indiqué. Exhumer au plus tôt nos engins de travail si providentiellement retrouvés, les arrimer de nouveau, et rentrer à l’habitation.

« Cette fois, nous ferons bonne garde, n’est-ce pas, Gondet ?

– Oh ! oui, monsieur Robin. Bien hardi et bien malin, celui qui pourra me mettre dedans.

– Mais, demanda Henri, par quel procédé allons-nous opérer le transport d’une pareille masse de fer ?

– Les voleurs n’ont pas été embarrassés pour si peu.

– Ils étaient peut-être plus nombreux que nous.

– N’avons-nous pas les Indiens de Wempi qui moyennant une bonne récompense, pourront, une fois en leur vie, remplir l’office de charroyeurs ?

– C’est inutile, reprit Charles avec vivacité. Nous n’avons pas oublié, Nicolas et moi, lorsque nous avons commandé en Europe notre matériel, de faire fractionner, autant que possible, tous ces instruments de façon à les démonter par pièces pesant au plus trente kilos.

– C’était élémentaire en effet, puisque dans l’état actuel de la colonie, et vu l’absence de routes et de bêtes de trait, les transports ne peuvent s’opérer que par des hommes.

– Aussi, nos marteaux-pilons ne pèsent-ils que trente kilogrammes, cinq kilos seulement de plus que la charge réglementaire imposée par le gouvernement.

« Quant à la machine elle-même, le constructeur Debayeux lui a donné des dimensions incroyablement petites eu égard à la somme étonnante de force développée.

« Six hommes vigoureux pourront la transporter sur un terrain plat jusqu’à la côte.

– Bravo, et à l’œuvre, termina Henri en développant sa puissante musculature. Tu as réponse à tout, mon cher Charles.

Pendant que les Robinsons, avec leur prodigieuse activité, se mettent en devoir d’opérer le transport de la cargaison, revenons au carbet, dont les habitants sont à peine remis de la brusque irruption de Gondet, et de la retraite de celui que tous avaient pris pour un véritable prêtre, tant le misérable avait bien joué son rôle.

Les Indiens, interdits tout d’abord et quelque peu scandalisés, avaient repris, avec la mobilité particulière à leur race, leur habituelle insouciance. Les deux jeunes Misses, atterrées de la disparition de leur père et de la maladie de leur mère, pleuraient silencieusement entre les bras de madame Robin.

Les pauvres enfants voyaient avec angoisse le visage de leur chère malade se décomposer rapidement. L’œil atone n’avait plus de regard ; de la bouche douloureusement contractée, s’échappait avec des paroles sans suite une respiration rauque, entrecoupée. Une sueur épaisse couvrait la face congestionnée d’abord et devenue bientôt pâle comme de la cire.

C’est en vain que madame Robin, depuis longtemps, hélas, familiarisée avec toutes les périodes et toutes les variétés de cette terrible fièvre de Guyane, s’efforçait de consoler les infortunées jeunes filles. Les ingénieuses tendresses de cette femme admirable entre toutes les mères et toutes les épouses étaient pour le moment inutiles.

– Ma mère est perdue ! Ma mère se meurt, sanglotait Lucy...

– Madame ! gémissait Mary, sauvez-là !... Au secours !...

– Pauvres chères enfants ! Espérez. Tout ce qu’une longue et douloureuse expérience nous a enseigné, tout ce que le dévouement est susceptible d’accomplir, nous le tenterons !...

« Il faut attendre la fin de l’accès...

– Mais elle va mourir !...

– Voyez comme elle est froide !...

– Grand Dieu !... Elle ne nous connaît plus !...

– Et ce délire... ces mots sans suite !...

– Mère !... c’est moi !... nous sommes là.

– Espérez !... mes enfants. Espérez. Avant une heure, l’accès sera passé. Nous administrerons la quinine...

– Oh ! madame, pourquoi attendre !...

– Il le faut, reprit avec une affectueuse fermeté madame Robin. La quinine, prise au moment de l’accès, pourrait en augmenter l’intensité, et faire courir un danger sérieux à votre chère malade.

– Ce danger n’est-il pas terrible en ce moment ? demandèrent avec une lueur d’espoir les jeunes filles.

– Non ; si nous pouvons prévenir le retour de la fièvre, ou tout au moins l’atténuer si elle reparaît, votre mère guérira bientôt.

– Oh ! madame, que vous êtes bonne, et combien nous vous aimons, s’écrièrent-elles, en souriant au milieu de leurs larmes.

– Je suis femme et je suis mère, répondit simplement Madame Robin.

« Lômi, mon enfant, que veux-tu donc, demanda-t-elle au jeune Boni, qui s’avançait gauchement, mais avec une sorte de vénération, en portant un grand flacon plein d’une eau limpide.

– Pitit Indienne, baie mo flacon, pour tiré coup soleil à madame blanc là...

– Mais elle n’a pas de coup de soleil.

– Mo croyé si, madame. Tout moun Peau-Rouge, croyé même.

– Que dit-il, madame ?

– Ce bon noir pense que votre mère est frappée d’insolation, et il me prie de lui appliquer le remède créole usité en pareil cas.

– Nous vous en prions aussi, madame, dirent-elles en jetant à Lômi un regard de reconnaissance. Ce remède est inoffensif, n’est-ce-pas ?

– Bien inoffensif, et je le crains hélas ! bien inefficace aussi ! N’importe. Je ne veux pas vous priver de cette satisfaction.

« Donne ton flacon, Lômi.

Le Boni s’approcha et remit à la femme du proscrit un de ces vases de verre blanc à col évasé, servant en Europe à renfermer les conserves de fruits. Il était plein d’eau, et contenait en outre un certain nombre de grains de maïs avec une bague d’argent. L’ouverture était fermée par un simple linge attaché circulairement avec une ficelle.

Le siège de la douleur ressentie par Mistress Arabella, semblait être au front, car la malade portait de temps à autre la main à sa tête, avec ce geste automatique des personnes atteintes de méningite. Madame Robin inclina doucement le flacon, puis le renversa complètement, le fond en haut, de façon que le large goulot couvert par le lambeau de toile, s’appliquât sur le front. Puis elle attendit patiemment en maintenant le contact. Les deux jeunes filles étonnées, virent alors s’opérer un phénomène singulier. L’eau contenue dans le flacon, se trouvait naturellement à la température ambiante, et pourtant, une vive effervescence se manifesta tout à coup. Les grains de maïs s’agitaient en tous sens, ramenés de la périphérie au centre par un tourbillonnement continu comme des pois dans une marmite en ébullition. Cette eau paraissait effectivement bouillir, car de grosses bulles s’y formaient spontanément, disparaissaient pour se reformer encore.

Les Indiens avec les deux Bonis formaient un cercle, et contemplaient avec une évidente satisfaction cette singulière opération.

Cela dura une demi-heure. Puis, soit que l’accès fébrile eût de lui-même disparu comme s’y attendait madame Robin, soit que le bizarre remède indigène eût opéré la respiration de la malade s’adoucit peu à peu, les couleurs revinrent lentement, le délire tomba, elle s’endormit doucement.

Les jeunes filles étonnées, radieuses, transfigurées, n’en pouvant croire leurs yeux, embrassaient madame Robin, en versant des larmes de bonheur.

– Hein ! Hein ! murmura Lômi dont les gros yeux de porcelaine roulaient avec une jubilation profonde, bonne madame ké tiré çà coup soleil là, oui... tiré bon-bon, même.

– Que dit-il ? demanda Lucy.

– Que j’ai bien tiré le coup de soleil.

Puis, voyant que sa jeune interlocutrice ne comprenait pas cette expression créole, elle reprit :

– Ou si vous aimez mieux, que le contact de l’eau contenue dans le flacon a fait disparaître la douleur ressentie par votre mère.

– Mais, nous le croirions volontiers. Et vous, madame, ne partagez-vous pas notre avis. Voyez comme notre bonne mère est calme en ce moment.

– Mes chères enfants, je réserve mon opinion. Ce remède bizarre est toujours employé par les habitants de la Guyane : Noirs, Indiens et Mulâtres. Les créoles blancs et les Européens eux-mêmes1, l’appliquent volontiers et tous s’accordent à en bénir les effets. Aussi, il n’est pas de village, pas de carbet éloigné, pas de case perdue au fond des bois, où l’on ne trouve un de ces flacons à conserve, venus d’Europe et que chacun garde avec un soin tout particulier. Il contient de l’eau pure, « treize » grains de maïs et une bague d’argent. L’usage vous le voyez, en est bien simple et malheureusement trop fréquent. Je ne saurais m’expliquer ce phénomène d’ébullition qui s’accomplit sans que la température de l’eau semble être modifiée. L’on prétend que ce bouillonnement se produit exclusivement dans les cas d’insolation bien avérée, et seulement sur le point spécialement congestionné par le contact du soleil équatorial.

« Il m’est impossible de vous donner aucune explication à ce sujet, et mon mari qui sait pourtant beaucoup de choses, n’a pas davantage trouvé la cause scientifique du phénomène.

– Chère madame, qu’importe cette cause, puisque l’effet existe, nous le croyons du moins. Cette superstition, si c’en est une, nous rassure. Nous sommes si heureuses de voir que le mieux survenu dans l’état de notre bonne mère, a suivi de si près votre tentative.

– Moi aussi, chères enfants, je suis bien heureuse. J’attends maintenant le réveil de notre malade pour lui donner le remède par excellence, la panacée héroïque des maux causés par le miasme de la forêt, c’est le sulfate de quinine.

Cette affectueuse causerie allait continuer longtemps peut-être, quand la fuite précipitée des Indiens vint l’interrompre brusquement. Wempi parlait avec volubilité. Il pressait l’embarquement de son clan. Les pagayeurs étaient déjà en place, et le capitaine accélérait les retardataires à grands coups surabondamment distribués avec sa canne de tambour-major. Les femmes, chargées de pagaras ficelés précipitamment, s’enfuyaient, portant en outre un ou deux enfants à cheval sur chacune de leur hanche, et maintenus par une lanière de coton accrochée en bandoulière. Ces pauvres créatures étaient comme toujours largement favorisées par le grand chef qui semblait remplir un pontificat. Tout en faisant ses moulinets, le bon apôtre dialoguait avec Robin qui le pressait avec assez de vivacité.

– Non mouché, répondit-il invariablement ; non, mo ka pas pouvé travailler. Mo pas neg’ non, pou porter ça bêtes là su mo z’épaules.

– Voyons, Wempi, je te donnerai du tafia... de la poudre... des calimbés... un fusil... Commande à tes hommes de travailler un peu...

L’offre d’un fusil parut le faire hésiter un moment, puis, il reprit avec ce proverbial entêtement des Indiens que rien ne peut fléchir :

– Non, mouché... Mo ka pas pouvé, non... Allons, bonjou, mouché... Bonjou madame... Nous parti caba.

La flottille disparut bientôt au bruit cadencé des pagayes, et Robin moitié riant, moitié fâché, rentra au carbet en disant :

– La paresse de ce vieux drôle est décidément incorrigible. Allons, nous terminerons notre besogne nous-mêmes. Ce sera l’affaire de deux heures.

« Il nous faut absolument regagner ce soir l’habitation, nos malades exigent des soins tout particuliers. Il faut à mistress Brown le séjour plus salubre de notre vieux terrain depuis si longtemps défriché. Là, les miasmes ne sont plus à craindre. Quant à monsieur du Vallon, bien qu’il soit robuste et endurci à toutes les fatigues, j’appréhende pour lui ces allées et venues continuelles. La fièvre serait peut-être mortelle pour lui.

L’arrimage des marteaux-pilons, des touries à mercure et des appareils de transmission allait être terminé. N’oublions pas que les Robinsons étaient neuf, en comptant les deux Bonis et Gondet. Neuf hommes vigoureux comme eux sont susceptibles d’accomplir une besogne devant laquelle reculeraient une trentaine de travailleurs ordinaires de la Guyane, ce pays par excellence du farniente.

Restait la machine. Robin comptait l’enlever au moyen d’un palan frappé sur une petite bigue analogue à celle dont on se sert dans la marine pour dresser ou amener la mâture. Lômi et Bacheliko, bûcherons incomparables comme le sont tous les noirs du Maroni, abattirent en quelques minutes deux pièces de bois de moyenne grosseur. Les madriers furent mis debout, au-dessus de la cachette. Ils demeurèrent écartés à la base, et attaches au sommet par une liane, de façon à former un triangle. Un palan fut assujetti à la partie supérieure afin d’élever le fardeau, et une poulie de renvoi fixée à l’une des deux jambes, afin de rendre horizontal le câble servant à la traction. Le canot possédait heureusement plusieurs amarres fines et solides en excellent chanvre goudronné, ainsi qu’un suffisant assortiment de poulies.

L’excavation pratiquée à la hâte par les voleurs, était peu profonde, et l’opération s’accomplit rapidement, comme sans difficultés. La chaudière demeura suspendue à la bigue. Les deux Bonis « forts passé maïpouri » comme ils disaient en riant, vinrent poser leurs robustes épaules sous la masse de fer et la soutinrent sans fléchir. Robin et Henri, les deux athlètes blancs, se joignirent aux hercules noirs, et lentement, posément, pas à pas, en rythmant bien leurs mouvements, les quatre hommes s’acheminèrent vers le fleuve. Cette besogne écrasante – sans jeu de mot, s’entend – fut l’affaire d’un quart d’heure. Puis, la bigue fut transportée sur la berge, la manœuvre qui avait présidé à l’exhumation de la chaudière fut renouvelée sans désemparer. Le chef-d’œuvre de mécanique contemporaine reprit sa place sur la quille de la grande embarcation de Gondet, que le canot à vapeur avait remorquée précédemment.

Robin allait donner le signal du départ. Il activait les derniers préparatifs sans avoir même pensé à prendre un instant de repos.

– Allons, enfants, disait-il, hâtons-nous, nos malades ont besoin de calme, il faut qu’ils passent la nuit prochaine à l’habitation.

Aussi tout fut-il paré en un clin d’œil. Mistress Brown et M. du Vallon furent transportés sous la tente de l’arrière, avec d’infinies précautions. Madame Robin avec les deux jeunes filles prirent place à leurs côtés. Les Robinsons allaient embarquer, quand une petite pirogue, à laquelle nul jusqu’alors n’avait fait attention, accosta, venant de l’autre rive. À leur profonde surprise, ils reconnurent l’Indienne dont Charles avait sauvé l’enfant mordu par le crotale. La jeune femme, qui pagayait avec une force et une habileté prodigieuses, amenait son nouveau né, avec son petit malade.

Son œil noir obscurci par les larmes, se fixa sur les blancs, elle sourit tristement en reconnaissant Charles. Elle prit le bébé café au lait, se dirigea vers le jeune homme et lui dit :

– Ils ont tué le père, ce matin. Je n’ai plus de carbet, plus de poisson, plus de manioc. Les enfants vont mourir de faim. Le jeune blanc est bon. Il n’a pas voulu que l’enfant rouge mourût quand le serpent l’a mordu.

« Le blanc veut-il donner à manger aux fils de la femme qui pleure son mari assassiné ?

Charles, ému, prit le petit Indien et le tendit à madame Robin qui le couvrit de caresses.

– Venez, ma fille, dit ensuite à l’Indienne l’excellente femme en lui faisant signe de prendre place dans l’embarcation.

Celle-ci secoua doucement la tête, et déposa son fils aîné tout épeuré dans le canot.

– Vous refusez de venir avec moi ? demanda Madame Robin étonnée.

– Non, plus tard, car l’Indienne a un devoir à remplir. Elle veut guider dans la forêt les blancs dont le bras est si fort et le cœur si bon. Elle a trouvé la piste de ceux qui ont tué son époux et volé les blancs. Que les blancs la suivent ; elle leur montrera l’endroit où leur trésor est caché. Puis, elle vengera le mort.

Pour la troisième fois, les Robinsons quittèrent la terre hollandaise, traversèrent le Maroni et regagnèrent le territoire français. L’Indienne avait dit vrai. Les provisions, les munitions, les instruments de culture et d’exploitation, tout le reste de la cargaison, caché par les voleurs au milieu d’impénétrables fourrés, fut retrouvé grâce à la reconnaissance et à la sagacité de l’Indienne. Rien ne manquait, non plus que les caisses de dynamite apportées en vue de l’exploitation des filons de quartz aurifère.

Deux des trois embarcations de Gondet ayant précédemment disparu, et la seule qui restait étant pesamment chargée, il fut décidé que l’on ferait à l’habitation un premier voyage. Nicolas, Charles et les Bonis remontèrent avec les passagers que portait le canot de papier, pendant que les autres Robinsons montaient la garde près de leur trésor. Peine inutile d’ailleurs, car les bandits de l’Équateur ne tentèrent aucun retour offensif. Après six journées entières d’un travail acharné, après trois voyages consécutifs à l’habitation, les Robinsons étaient en possession de tous les objets rapportés d’Europe, et grâce auxquels ils comptaient opérer sur les terres sauvages de la Guyane la pacifique dévolution du travail et de la prospérité.
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