Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XIII


Orphelines !... – Nouvelle famille et nouvel amour. – Le créole de Saint-Thomas devenu Robinson de la Guyane. – Les Indiens pasteurs. – Mystères plus impénétrables que la forêt. – Travaux préparatoires d’une exploitation aurifère. – Ce qu’on entend par « prospection ».– Le premier voyage au pays de l’or. – Permis de recherches et concessions temporaires. – Ce qu’il faut emporter au pays inconnu. – Les compagnons du chercheur d’or. – À la boussole ! – Fatigues, espérances, déboires et souffrances. – La voie douloureuse. – Premier trou de prospection et première « battée ». – De l’or !... – Deux vaillants mineurs. – Cazals et Labourdette. – La Guyane française rivale de l’Australie et de la Californie.

Trois mois se sont écoulés depuis le jour où les Robinsons de la Guyane, enfin réunis après de multiples tribulations, rentrèrent en possession de leurs appareils si mystérieusement enlevés. Leur nombre s’est encore accru, comme on peut facilement le supposer. Miss Lucy et Miss Mary, devenues orphelines, ont été adoptées par l’ingénieur et sa femme. Les pauvres enfants ont perdu leur mère quelque jours après leur arrivée à l’habitation. Mistress Brown, brisée par les fatigues endurées au cours de ses interminables voyages, a été emportée par le retour d’un accès pernicieux à forme congestive, que n’ont pu conjurer les soins les plus dévoués et les plus éclairés. L’infortunée mère eut comme une lueur de raison au moment fatal. Elle put saisir les mains de madame Robin, et implorer d’un suprême regard sa protection pour les jeunes filles.

– Elles seront mes enfants, murmura à l’oreille de la mourante la femme de l’ingénieur.

Cette promesse solennelle, ces quatre mots prononcés par la noble femme avec l’accent que seule peut trouver une mère, rassérénèrent les traits de l’agonisante, et adoucirent l’horreur de ses derniers moments. Elle expira doucement, en fixant sur les deux jeunes filles affolées de douleur, un regard d’amour et de regret.

Madame Robin, depuis cet instant fatal, n’a pas failli à sa tâche. Lucy et Mary tiennent dans son cœur une place égale à celle de ses quatre fils, et nul parmi eux ne se trouve à l’étroit, tant cette sublime créature, uniquement créée pour l’amour, possède de tendresse maternelle. Les jeunes Robinsons ravis de l’accroissement de la famille, professent pour leurs sœurs une affection qui va jusqu’à l’adoration. Nicolas, les deux Bonis, le vieil Angosso et la bonne Agéda les vénèrent comme des divinités.

L’on est sans nouvelles de Peter-Paulus Brown, bien que le maniaque ait été l’objet de longues et minutieuses recherches. Quelque minime que soit l’intérêt porté par les colons à ce personnage peu sympathique, il est le père des deux jeunes filles. Cela suffit largement à le rendre quand même intéressant.

Gondet est également devenu un Robinson. À tout péché miséricorde. Le pauvre homme a rudement expié depuis vingt ans un moment d’égarement. Son péché de jeunesse est pardonné. Il est devenu l’intendant de l’habitation, et ses connaissances spéciales en agriculture le rendent bien utile à la colonie.

M. du Vallon est guéri. Il a repris, avec sa fière mine, sa vigueur d’autrefois. C’est un homme instruit, distingué, laborieux et foncièrement honnête. Il a su et avec juste raison se concilier l’estime et l’affection de tous les membres de la colonie. Il a demandé sa naturalisation de Robinson Guyanais, et Robin ainsi que ses fils se sont empressés d’accéder à son désir.

Il a pu se convaincre de l’erreur géographique commise lors de la première installation du placer « Réussite ». Il a de fort bonne grâce reconnu que le terrain ne lui appartenait pas et s’est empressé d’informer ses associés. Cette erreur, jointe à la catastrophe survenue au cours de l’exploitation, eût été pour eux un irréparable désastre, si l’ingénieur, toujours loyal, ne les eût largement désintéressés des sommes versées pour les travaux précédemment exécutés.

M. du Vallon est comme jadis le directeur du placer Réussite, et d’ici peu de jours, cette situation ne constituera pas une sinécure. En effet, plusieurs expéditions ont été heureusement tentées sur le champ d’or. Une cinquantaine de travailleurs, échappés à la catastrophe dont les premiers chapitres de notre histoire contiennent le récit, ont été engagés pour le compte de la nouvelle exploitation. Ils ont été copieusement approvisionnés, et depuis deux mois déjà ils s’emploient, à tout remettre en ordre. Les cases sont en partie reconstruites, le terrain est déblayé, le feu a consumé les arbres abattus. Tout est prêt pour recevoir les cent cinquante à deux cents mineurs ou convoyeurs incessamment attendus de Cayenne. Les magasins sont remplis, et Marius, le « bachelier de Mana », a repris son poste de magasinier.

L’intrépide chef des Robinsons de la Guyane est à la veille de recueillir les fruits de vingt ans de travail. Demain, la terre de la proscription sera régénérée. L’abondance règne partout. Les ouvriers peuvent arriver de tous les points de la colonie, ils trouveront non seulement le nécessaire, mais encore le superflu. Les désastres comme ceux de Kourou ne sont plus à redouter, car des milliers d’animaux fièrement encornés, s’ébattent dans de gras pâturages qu’ils tondent avec cet appétit indiquant la santé. Des centaines d’hectares, ensemencés de manioc, d’ignames, de patates, n’attendent plus que la récolte. Les coulies indous, passés maîtres en agriculture, évoluent gravement à travers les champs, mêlés à quelques Peaux-Rouges dont les habitudes nomades se sont fort bien accommodées des fonctions de pasteurs. Les jaguars, les onces, les léopards et les pumas, fort friands de génisses et surtout de veaux, n’ont qu’à bien se tenir. Car les braves Galibis, patients à rendre des points à des bonzes, mais audacieux en conséquence, ne se font pas faute de les larder de flèches mortelles empoisonnées de curare.

Tout est donc agencé de main de maître. C’est ainsi qu’il fallait procéder, et c’est ce que l’on n’a jamais fait sérieusement depuis l’expédition du capitaine La Ravardière. De là, l’injuste discrédit jeté sur la Guyane, cette admirable terre toujours méconnue par la faute des hommes et des événements.

Quelque rassuré qu’il soit sur les éventualités futures, Robin n’est pas sans quelques appréhensions relatives seulement à l’exploitation de l’or. Le souvenir des événements passés lui donne de vagues inquiétudes. Les mystérieux ennemis qui ont ruiné la première exploitation, ont-ils renoncé à leurs projets ? Réparent-ils leurs forces, et augmentent-ils leurs moyens d’action en vue d’une nouvelle tentative ? Et cet audacieux inconnu, cet homme aux multiples déguisements, ce Protée insaisissable qui commande à certains Indiens, quel est-il, qu’est-il devenu ? L’intervention de l’élément civilisé combiné à l’élément sauvage est en effet indubitable. Si d’une part, ce blanc a usé lors de sa tentative de stratagèmes habituels aux hommes de sa race, d’autre part les emblèmes de Maman-di-l’Eau, la vieille fée malfaisante de la Guyane, n’ont pu être posés que comme épouvantail par des êtres primitifs. Et cet homme couvert d’une peau de tamanoir sur lequel Lômi a fait feu au confluent de la Crique et du Maroni ? Somme toute, cette association étrange de moyens disparates, ce mélange de sauvagerie et de civilisation, cette combinaison de moyens divers, appliqués à une même entreprise criminelle, donnent à réfléchir à Robin. Puisque les mystères de la Forêt-Vierge sont toujours impénétrables, il faudra user de vigilance et s’attendre à tout. L’on n’y manquera pas, car les Robinsons se tiennent pour avertis. Dans trois jours commencera en grand l’exploitation de l’or, concurremment avec l’exploitation agricole, qui est son indispensable élément.

Avant de parler des procédés employés par nos amis pour la récolte du précieux métal, avant de les suivre au placer Réussite, il est urgent de raconter la façon dont s’opèrent les travaux préparatoires d’une exploitation aurifère. Les Robinsons allant travailler sur un champ d’or tout agencé, nous donnerions une fausse idée de cette industrie si peu connue en Europe, si nous passions sous silence la série de fatigues et de privations endurées, de dangers courus pendant de longs mois, ainsi que les sommes considérables souvent dépensées en pure perte par les mineurs avant de récolter un grain d’or.

Nous allons suivre le chercheur d’or depuis le moment où, la carte de la Guyane sous les yeux, il cherche dans le bassin de tel ou tel fleuve, un terrain à sa convenance, et dont nul ne peut revendiquer la possession.

Son choix opéré, il se rend à la Direction de l’Intérieur, bureau du domaine, et demande un permis de recherches dont l’obtention est toujours accordée. On comprend sans peine que pour éviter les erreurs, les compétitions et les usurpations, l’État garantisse aux particuliers la propriété des concessions temporaires ou définitives. Le permis de recherches est valable pour un an. Il doit être renouvelé au bout de ce temps, sinon, le terrain retombe dans le domaine public.

Un avis conçu dans les termes suivants est publié au Moniteur de la Guyane française, fort irrévérencieusement nommé Bacaliau, par les habitants :

« Conformément à l’article 11 du décret du 18 mars 1881, réglant la recherche et l’exploitation des gisements et filons aurifères, à la Guyane française, M. X... domicilié à Cayenne, informe qu’il a fait la demande à la Direction de l’Intérieur (bureau du domaine) le... du mois de... 1881, suivant l’inscription... d’un permis de recherches, pour l’obtention duquel le géomètre-arpenteur lui a délivré le plan le... du mois de... 1881, sous le numéro 17...

L’étendue et les limites du terrain qui fait l’objet de cette demande, ainsi que l’indication du point de repère admis par l’Administration, ont été ainsi précisés par ce fonctionnaire :

Terrain de 5000 hectares, situé dans la commune de X... et dépendances ; borné au Nord, par M. A... au Sud par M... B... à l’Est par deux terrains à M... C... à l’Ouest, par le domaine. À pour point de repère : – par exemple – le saut Hermina pour l’alignement Nord, et la ligne des Deux-Fromagers pour les alignements Est et Sud. Est une portion du privilège délaissé par MM. D... et F.

Les personnes qui se croiraient fondées à réclamer contre l’attribution de ce permis, ont un délai de trente jours francs à partir de ce jour pour former leurs oppositions (article 12 du décret du 18 mars 1881.) »

Le mineur, avant de partir en prospection, doit tout d’abord engager les travailleurs noirs ou hindous qui l’accompagneront. Il les choisira autant que possible jeunes, vigoureux, honnêtes, et surtout experts au rude métier de chercheur d’or. Leur nombre sera de six au minimum et leur salaire de cinq à sept francs par jour, plus la nourriture. L’engagement est de six mois. Ils touchent d’ordinaire, à titre d’arrhes, cent cinquante à deux cents francs, qu’ils ont la douce habitude de dépenser jusqu’au dernier sou avant le départ. Pendant qu’ils bourlinguent à travers les lieux de plaisir, le chef de l’expédition se met en quête de provisions.

En n’emportant que le strict nécessaire et en ne donnant à ses hommes que la ration imposée par le gouvernement colonial, il lui faudra pour assurer leur subsistance pendant six mois : couac 1400 kil. bacaliau 450 kil. lard 180 kil. tafia 150 litres, saindoux 55 kil., tabac en feuilles 35 kil. du sel, du poivre, des épices, etc. La plus élémentaire prudence lui commande d’augmenter ces quantités d’un tiers au moins, afin de parer à toutes les éventualités. Si le mineur est européen, et qu’il ne puisse s’accommoder des vivres dont les hommes de race noire ou hindoue font leur usage habituel, il devra se munir de farine en boucauts, de conserves alimentaires, de sucre, de café, de thé et surtout de vin s’il veut éviter l’anémie. Ne pas oublier un caisson de médicaments : purgatifs, antiseptiques et surtout de la quinine. Les effets de campement et d’habillement consistent en une couverture, un hamac, et quelques vêtements de rechange en toile. Chaque homme sera muni d’une pelle, d’une pioche, d’un sabre d’abatis, d’un couteau et d’une hache. Des outils seront en outre tenus en réserve pour les besoins ultérieurs, ainsi que des armes, des munitions et plusieurs battées ou plats de bois servant à laver l’or.

Les préparatifs sont enfin terminés. Le chef de l’expédition a surveillé l’arrimage de sa cargaison qui a pris place, soit dans les cales du Dieu-Merci, le joli vapeur de la compagnie Ceïde qui, trois fois par mois, fait le voyage du Maroni avec escales à Sinnamary et Mana, soit dans une tapouye (goélette guyanaise) s’il se dirige vers l’Approuague ou l’Oyapock. Les hommes arrivent un à un, comme à regret. Ils se font, comme on dit vulgairement, tirer l’oreille au moment de dire adieu à la vie civilisée et de se lancer pour deux cents longs jours à travers l’inconnu. Le chef est déjà sur le pont. Il est coiffé du large feutre gris des mineurs, vêtu d’une veste et d’un pantalon de toile bleue, et les flancs entourés d’une large ceinture de laine rouge. Il gourmande les retardataires qui ne peuvent se séparer de leurs compères et surtout de leurs commères. Le sifflet du Dieu-Merci déchire l’air, ou la Fleur-de-la-Mer se couvre de voiles... on part, on est parti.

Tel est le prologue de toute prospection de moyenne importance. Le chercheur d’or n’a eu jusqu’alors qu’à dépenser un peu d’argent et d’activité. Le chiffre des avances s’élève à 1200 francs. L’acquisition des provisions et des outils dépasse 2500 francs, le prix du voyage avec le transport des hommes et de la cargaison, est d’environ 250 à 300 francs. Les dépenses brutes de la prospection se chiffreront donc par un minimum de dix mille francs, y compris les appointements des ouvriers à raison de cinq francs par jour pendant six mois.

Admettons que le permis de recherches ait été accordé pour le bassin du Maroni. Le Dieu-Merci a jeté l’ancre devant Saint-Laurent après un voyage de trois jours, escales comprises. Aussitôt arrivé, le prospecteur se met en quête d’embarcations qui devront le conduire avec ses hommes et ses provisions, jusqu’au point le plus rapproché de sa concession. C’est en ce moment un transporté libéré, nommé D... qui entreprend le service de la batellerie entre Saint-Laurent et le Saut-Hermina. Il faut opérer le transbordement de tout cet attirail, et ce n’est pas, croyez-le bien, une petite besogne que l’arrimage dans les canots du libéré des trois mille et quelques cents kilos composant la cargaison. Mais la devise du chercheur d’or étant : patience et travail, il met sans désemparer, la main à la pâte et prêche vaillamment d’exemple.

Tout cela n’est rien, en comparaison des fatigues, et souvent, hélas ! des déboires qui l’attendent. Il arrive au bout de vingt-quatre ou trente heures au Saut-Hermina que ne peuvent franchir les bateaux du transporté. Les pirogues des Bosh ou des Bonis peuvent seules effectuer cette traversée plus effrayante que périlleuse, et avec laquelle on est bientôt familiarisé. Second transbordement compliqué du fractionnement des denrées. Une pirogue contient un baril de couac avec des dame-jeanne de tafia. Une autre, des outils avec du bacaliau, une troisième le lard et les bagages. Le rapide franchi, la troupe approche de la concession. Mais les beaux jours sont finis, et les difficultés croissent en raison de la proximité de l’Eldorado tant rêvé. Enfin, voici la crique donnant accès au bassin secondaire aux environs duquel sont les terrains. Le mineur consulte son plan, s’oriente, et les embarcations quittent le Maroni. Les points de repère vont dorénavant lui manquer, il n’aura plus que sa boussole pour le guider à travers l’immense inconnu. Un rapide l’arrête bientôt. Il faut, pour le franchir, décharger la cargaison, la fractionner par charges de vingt-cinq kilos que les hommes transportent sur leur tête en amont du saut, en suivant les berges. Partout d’inextricables lianes arrêtent leur marche, le terrain cède sous leurs pieds, les épines trouent leur chair. Qu’importe ? ils marchent sans s’arrêter, sans broncher, sans se plaindre, précédés du chef qui ouvre la voie à grands coups de sabre. Les pirogues vides, hâlées avec des câbles, remontent la barre sur laquelle se brisent impétueusement les eaux. La cargaison est arrimée de nouveau et les pagayes, manœuvrées à tour de bras par les noirs bateliers, font entendre leur clapotis monotone.

La nuit vient, amenant un impérieux besoin de repos. Un carbet est rapidement construit, le feu pétille et le dîner qui mijote déjà, est absorbé avec l’appétit que l’on peut croire ; une rasade de tafia accompagnée d’une bonne pipe de tabac américain termine ce festin d’anachorète, puis, les travailleurs exténués s’étendent dans les hamacs d’où s’échappent bientôt de multiples bruits de contrebasse.

La seconde et la troisième journées ressemblent absolument à la première, avec cette variante que la troupe doit franchir deux rapides au lieu d’un. Cela dure quelquefois dix, douze et quinze jours. Oh ! les interminables journées de canotage, qu’il faut passer assis, accroupi, plutôt, sur une planchette large de quinze centimètres formant le banc, immobile, de peur de troubler l’équilibre de la pirogue chargée à couler bas, assommé par la chaleur, suffoqué par l’air embrasé, aveuglé par la sueur. De quelle chair aux fibres d’acier, sont donc pétris ces hommes qui trouvent la force de manier la pagaye sans trêve ni merci, ou de porter sur leur tête des fardeaux écrasants, alors que la marche seule ou le poids d’une arme est une torture pour l’Européen !

Le transport par canot est terminé. La crique s’enfonce dans le sud et la future exploitation se trouve à l’est. Il faut changer de direction. Les pagayeurs congédiés et payés, les mineurs doivent demander à leurs propres forces les moyens de transport. Ils bâtissent sur la rive un carbet devant servir de magasin provisoire et dans lequel sont déposés les instruments, les vivres, les effets. Les terrains sont situés à vingt kilomètres dans l’est. Le chef consulte de nouveau son plan, s’oriente à la boussole, et commence à tracer au sabre, une ligne, qui, s’il ne survient nulle entrave, doit aboutir à la concession, avec une rectitude géométrique. Il précède les six hommes qui partent, en portant sur leur tête chacun une charge de vingt-cinq kilos. L’œil toujours fixé sur l’aiguille aimantée, la main crispée sur la poignée du sabre, il s’avance, coupant sur sa droite, et toujours du même côté1 les branches et les lianes qui s’opposent au passage. Quand le prospecteur juge à l’estime que la moitié de la distance est parcourue, il commande la halte. Les hommes bâtissent un nouveau carbet qui sera l’entrepôt. Le lendemain, et les jours suivants seront employés à apporter à ce carbet tous les objets laissés au degrad (débarcadère) de la crique. Quelles fatigues, quelles luttes de tous les instants, pour transporter, sans interruption, ces lourds ballots à travers la forêt inexplorée, hérissée de plantes géantes, aux épines acérées, coupée de ruisseaux vaseux, semée de fondrières, ou mamelonnée de collines escarpées !

Pendant ce temps, le chef ne reste pas inactif. Il sait bien qu’il ne pourra jamais arriver en suivant une direction rectiligne. Il cherche une voie, contourne une montagne, abat un arbre devant servir de pont, consume des broussailles inextricables, trop heureux quand, trempé par les averses diluviennes de l’Équateur, la face en lambeaux, les mains crevées d’ampoules, il n’arrive pas après une journée entière de labeur écrasant, devant un marais sans fin ou un pripri aux eaux dormantes et traîtresses.

Il faut pourtant passer. Alors commence la lutte, la vraie lutte contre l’infiniment grand, et dans laquelle il triomphe à force de patience et d’audace. Il va, vient, tourne, cherche, oblique, revient, et finit quand même par trouver une issue. En dépit de ces allées et venues, il n’a pas perdu sa direction, et du milieu de cet inextricable lacis, l’habile chercheur de pistes s’élance vers le but que seul il a pu trouver. La route du degrad au champ d’or est désormais tracée. Il est parti de Cayenne depuis plus de cinq semaines déjà, et sa cargaison tout entière est à l’abri, sous un troisième carbet bâti en pleine forêt sur son terrain.

Quelles fatigues pour atteindre ce premier résultat ! Quarante jours entiers employés à trouver la concession, et à assurer la subsistance de sept hommes. L’on se rappelle que les grands bois n’offrent aucune ressource. Mais l’or ? demandera le lecteur. Patience, nous ne sommes pas au bout. Voici donc le prospecteur chez lui. Il a bien calculé sa direction, son orientation est bonne, tout porte à croire qu’il n’a pas commis d’erreur. Ses hommes, valides, bien « gaillards » – c’est l’expression guyanaise – ne demandent qu’à marcher.

Le travail proprement dit de la prospection va commencer. Le chercheur d’or, qui procède toujours avec méthode, part explorer un des points quelconques de sa concession. Ses hommes emportent avec leurs hamacs et leurs outils huit jours de vivres. Il est à présumer que la concession comprend plusieurs bassins qu’il faudra relever l’un après l’autre. Voici une crique, aux eaux vives, serpentant capricieusement entre deux murailles d’arbres géants, qui forment comme une voûte immense au-dessus d’elle. Les terrains qui avoisinent la crique jusqu’à une distance de dix, vingt ou trente mètres, contiennent-ils de l’or ? Et quelle est approximativement la richesse du gisement ? Ces deux questions seront bientôt résolues. Il faut tout d’abord côtoyer le ruisseau, et ce n’est pas chose facile, surtout pour des hommes pesamment chargés, qui doivent évoluer sur un terrain hérissé de végétaux monstrueux, auxquels s’enlacent d’inextricables torsades de plantes parasitaires. La rude et monotone manœuvre du sabre d’abatis se continue sans interruption, et les porteurs s’avancent à grand peine en butant sur les racines, se heurtant aux arcabas, trébuchant le long des troncs morts allongés sur le sol. Qu’importe, puisqu’ils passent.

Ils s’arrêtent en plein bois, déposent leurs fardeaux, saisissent leurs outils, et creusent le premier « trou de prospection ». C’est une fosse longue de deux mètres cinquante, large de quatre-vingts centimètres, et d’une profondeur variable, déterminée par le plus ou moins grand éloignement de la couche aurifère. Après avoir sabré les végétaux et débarrassé tant bien que mal l’emplacement, deux hommes attaquent vigoureusement la couche d’humus recouvrant le gravier aurifère qui est du quartz désagrégé. L’un pioche, l’autre déblaie à la pelle, pendant que cent mètres plus loin, le prospecteur nettoie un autre emplacement, et installe deux autres hommes chargés de creuser le second trou. Les six hommes sont bientôt à l’ouvrage ; les coups retentissent sourdement à travers l’interminable sous-bois. Leur vigueur athlétique et leur indomptable énergie ont bientôt raison des chicots et des racines implantées dans le vieux limon primitif. Le gravier aurifère aux tons gris-bleuâtre apparaît au fond du trou. Le chef attend ce moment avec l’angoisse qui étreint le joueur devant le tapis vert, pendant que la bille d’ivoire accomplit ses révolutions. Mais combien les émotions de cet homme qui joue perpétuellement son va-tout, dont la vie est à chaque minute en péril, sont autrement poignantes !

Il passe au piocheur qui l’emplit aussitôt sa battée. C’est un plat rond en bois dur, épais de six à sept millimètres, large de quarante-cinq centimètres, creusé en forme de cône très évasé, et profond au centre de huit centimètres. La battée et le sabre forment l’indispensable « vade-mecum » du chercheur d’or. Elle confient régulièrement dix kilogrammes de gravier aurifère. Le chef chargé de son précieux fardeau, s’en va à la crique, s’accroupit au beau milieu de l’eau, enlève d’abord un à un les fragments rocheux, puis immerge jusqu’aux bords sa battée à laquelle il imprime des mouvements circulaires assez comparables à ceux d’un crible. Un petit tourbillon se forme au centre de l’instrument, et l’eau, chargée des débris terreux, s’échappe tangentiellement, grâce à ce mouvement giratoire qui se continue jusqu’à épuisement de la masse.

La battée est bientôt vide. Le regard ne perçoit encore nulle parcelle d’or, mais un petit amas noirâtre formé de corpuscules vaseux. Le mineur remplit alors d’eau pure sa battée à laquelle il imprime un balancement rapide, grâce auquel le liquide s’écoule très vite. Un coup sec appliqué au bord de l’instrument avec la paume de la main termine la manœuvre, et la poudre d’or, débarrassée des dernières impuretés, apparaît comme une coulée de lumière sur la paroi brune de la battée. Celle petite opération, toute simple qu’elle paraisse, exige une adresse et un tour de main qui s’acquièrent à la longue et auxquels un profane n’arrive qu’après de nombreux et infructueux essais.

On comprend sans peine l’importance de ce travail, qui est à la fois l’analyse quantitative et qualitative des terrains. Le mineur, il est vrai, ne peut se servir d’aucun instrument de précision. Mais, telle est la sûreté de son coup d’œil et de sa main, que jamais il ne perd une parcelle de métal pendant le lavage, et qu’il apprécie la valeur de l’or contenu dans sa battée avec autant de justesse que s’il possédait la meilleure balance. Les quantités infinitésimales, se chiffrant par une valeur de vingt-cinq centimes, comme celles qui s’élèvent jusqu’à cinq francs et plus, sont évaluées au milligramme près.

Ce premier lavage terminé, le trou de prospection est abandonné, le chercheur d’or lave une seconde battée au second trou, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ait reconnu de la même façon le bassin de la crique et ses affluents. La quantité de trous de prospection creusés, et de battées lavées est innombrable, avant de pouvoir établir la moyenne de la largeur, de la profondeur et de la richesse de la couche aurifère. Le plan de la crique est relevé sur le papier, sa direction est indiquée, les trous eux-mêmes sont numérotés avec le rendement de chaque battée.

Le bassin d’une seconde crique est abordé sans désemparer. Les terrains sont traités et en quelque sorte échantillonnés par le même procédé, les cotes sont relevées, la configuration avec la nature du sol, ses élévations, ses dépressions sont indiquées et les moyennes établies.

Quand le mineur a parcouru sa concession de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud, quand il a pendant près de quatre mois sabré, creusé, lavé, additionné, multiplié, divisé, il connaît non seulement la surface des zones aurifères de chaque cours d’eau mais encore le volume approximatif des couches métallifères, et leur rendement par mètre cube. La prospection est terminée. Il sait si la concession est assez riche pour être fructueusement exploitée. Il faut alors penser au retour.

Ce rapide aperçu du travail préparatoire de toute exploitation aurifère ne saurait, quelque exact qu’il soit au point de vue professionnel, donner une idée du labeur écrasant accompli par le mineur. Le lecteur européen pourrait-il concevoir les fatigues, on pourrait dire les tortures, endurées par ces sept hommes, qui pendant six mois, séparés du reste du monde, submergés par une mer de végétaux, respirant les miasmes mortels des grands bois, couchant à la belle étoile, passant leurs journées dans les eaux glacées des criques, vivant de salaisons trop souvent avariées par l’atmosphère malsaine de la forêt, grelottent de fièvre et accomplissant quand même leur tâche. Une des souffrances les plus intolérables peut-être, est celle causée par un ulcère malin, qui s’attaque aux jambes, et connu en Guyane sous le nom de Pian-Bois. Le séjour prolongé dans l’eau, l’insalubrité du brouillard, l’usage de salaisons, donnent à cette affection son caractère de malignité, encore augmenté par le contact fréquent de la plaie avec les lianes ou les basses branches taillées en biseau par le sabre d’abatis. Il n’est de chercheur d’or, dont les jambes ne soient couturées de terribles cicatrices, consécutives à d’énormes pertes de substance musculaire. Le Pian-Bois, la fièvre et l’anémie, tel est le triple fléau avec lequel doit compter le prospecteur. Hâtons-nous de dire qu’il le brave avec une audace et le souffre avec une constance réellement admirables. Pour le mineur, les accidents les plus imprévus, les catastrophes les plus soudaines, les maladies les plus dangereuses ne sont que de simples incidents qui ne sauraient abattre un seul instant son indomptable énergie.

Il en est qui se sont trouvés malades et sans provisions, sur des points perdus de la Haute-Guyane, non loin des montagnes du Tumuc-Humac. Vous avez bien lu, sans provisions au milieu de forêts Guyanaises, où les Indiens eux-mêmes ne peuvent trouver leur subsistance et meurent de faim quand les récoltes manquent. Tels, MM. Gazals et Labourdette1 qui les premiers ont découvert l’or dans le bassin du Maroni. Ils sont restés trois années entières sans rentrer à Cayenne. Ils ont vécu, entre autres, pendant cinq semaines, de bananes vertes et de choux patawa. Leurs souffrances ont été terribles. Secoués par la fièvre, les jambes rongées de Pian-Bois, le ventre ballonné par l’absorption constante des bananes, ils n’avaient, pour varier leur ordinaire, que les fruits du coumou (Oenocarpus Bacaba), petites baies noires, de la grosseur d’une forte cerise, qui, cuites dans l’eau et écrasées, forment une bouillie susceptible à peine de tromper la faim. De temps en temps, ils trouvaient des noix du Brésil (Bertholetia Excelsa), des pignons d’Inde, ou des pommes acajou. Bien que l’usage, de ce dernier fruit ne soit pas sans danger, il fallait bon gré mal gré s’en repaître, en ayant toutefois la précaution de le faire griller sur les cendres, et d’éviter le contact du noyau qui contient un principe corrosif amenant une violente inflammation des lèvres et de la bouche. La rencontre d’une tortue était une aubaine imprévue, et la capture d’un aïmara équivalait à une battée pleine d’or.

Ils firent de la sorte cinq prospections infructueuses et ne réussirent qu’à la sixième.

Quand, après une longue suite de succès et de revers, le prospecteur a vu ses efforts couronnés, il rentre à Cayenne avec ses documents, et s’occupe de trouver les capitaux indispensables à l’exploitation en grand de sa concession. Nous allons voir en quoi consiste cette industrie, qui pourrait et surtout devrait en quelques années, faire de notre colonie l’heureuse rivale de la Californie et de l’Australie.
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