Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XIV


Après la prospection, l’exploitation. – Chaos organisé. – Installation d’un placer. – Le nouveau domaine des Robinsons. – Un palais dans la Forêt-Vierge. – Luxe indispensable à la prospérité de la colonie. – Antithèse douloureuse. – Pourquoi les possessions anglaises sont-elles aussi prospères ? – Parasitisme et production. – Travail et réjouissance. – Le « sluice » de la crique Fidèle. – Déblayeurs, piocheurs et tireurs de sable. – La couche aurifère et la pelle « criminelle ». – Improvisations des noirs. – Les procédés les plus simples sont les meilleurs. – L’or et le mercure. – Les Reines du Champ-d’Or.

Le travail préparatoire de l’exploitation d’un placer, a coûté, au bas mot, dix mille francs, et n’a donné que des espérances. La quantité d’or recueilli au fond de la battée du mineur pendant sa prospection est tellement insignifiante, que son produit ne saurait entrer en ligne de compte. Mais, en somme, il trouvera facilement des associés qui fourniront les premiers fonds indispensables à cette grande exploitation. Il demande tout d’abord à la Direction de l’Intérieur une concession définitive de son terrain, pour laquelle il acquitte un droit de 0,40 centimes par hectare.

La nouvelle de son succès s’est déjà répandue comme une traînée de poudre, et de poudre d’or. Il s’installe à Cayenne, et s’occupe d’engager avec le plus grand nombre possible de mineurs, des ouvriers appartenant à plusieurs industries. Il cherchera des scieurs de long, qui devront débiter sur place les planches nécessaires à la confection des instruments à laver l’or, des « sluice ». Les hommes de cette profession sont malheureusement presque introuvables en Guyane, il faut surmonter toute répugnance et les prendre parmi les transportés libérés. Il engagera quelques charrons, des forgerons, des briquetiers, ne fût-ce que pour construire un four. Ces ouvriers, hélas ! sortiront tous des rangs des forçats. Nécessité n’a pas de loi. Les artisans libres ne vont pas chercher fortune dans cette Guyane, systématiquement calomniée, et dont l’opulence est encore méconnue. Et pourtant, quelle source de fortune, pour tous nos ouvriers métropolitains, souvent à la recherche de travaux si mal rétribués. Quelle existence de plein air et d’abondance, pour les travailleurs qui n’ont d’autre horizon que les murs de l’atelier ou de la mansarde.

Quant aux mineurs proprement dits et aux convoyeurs, les difficultés pour les trouver sont moindres, quoique considérables encore. La Guyane manque de bras et l’on fait si peu pour favoriser l’immigration noire, chinoise ou hindoue !

Quoi qu’il en soit, le prospecteur devenu directeur du placer remuera ciel et terre, et finira par engager pour huit mois moyennant cinq francs par jour et nourris, cent vingt à cent cinquante noirs habitant la colonie. Il avancera à chacun d’eux sur la simple présentation de son livret d’ouvrier, une somme variant entre cent et deux cents francs. Une cinquantaine d’indous seront engagés aux mêmes conditions, pour une égale période de huit mois. Ces hommes se livreront exclusivement à l’industrie de l’or. Quant aux convoyeurs chargés du transport des vivres, ce seront des Chinois au nombre de vingt-cinq à trente.

Les préparatifs sont analogues à ceux de la prospection, mais dans la proportion de six à deux cent trente. Ces rapports des deux quantités nous dispensent de la longue et fastidieuse énumération des objets mentionnés précédemment. Le départ s’effectue sur des goélettes chargées à couler bas, ou sur le Dieu-Merci dont le pont trop étroit rassemble ce jour-là tous les échantillons des races humaines. La route suivie et les autres moyens de transport employés sont ceux que nous connaissons. Après le steamer colonial ou les tapouyes, les embarcations du libéré, puis les pirogues des Bonis, puis le passage des rapides, puis après l’arrivée au degrad, la construction d’un magasin. Les ouvriers en bois abattent des arbres, dressent des poteaux, fendent les bardeaux en wapa pour la toiture. Déjà les mineurs et les convoyeurs s’avancent en file indienne sur la piste précédemment tracée par le prospecteur. Tous transportent sur leur tête les vivres. les outils, les effets, les instruments, fractionnés par charges de vingt-cinq kilos. Le couac, le lard, le bacaliau dans des sacs goudronnés et cachetés pour éviter toute tentative ayant pour but la soustraction d’une part du contenu. Le vin et le tafia dans des dame-jeanne cachetées aussi pour le même motif.

L’on campe les premières nuits sur le champ d’or, comme l’on peut, à la diable. Puis, séance tenante, les mineurs transformés en bûcherons s’escriment de la hache et de la scie sur les arbres qu’ils abattent avec une célérité inimaginable. Les géants reliés les uns aux autres par des lianes, oscillent, s’entraînent mutuellement et s’écroulent avec fracas. La voûte de feuillage se disloque aussitôt, et les rayons du soleil éclairent pour la première fois cette revendication de la civilisation sur la barbarie.

Les arbres abattus fournissent les matériaux des cases qui s’élèvent comme par enchantement. On voit éclore en quelques jours un embryon de ville. Le chaos s’organise bientôt grâce aux corvées dont nul ne saurait être exempt. Les scieurs de long débitent les madriers, les charrons les ajustent. Les criques sont débarrassées des végétaux qui les encombrent, la zone aurifère est mise à jour. L’exploitation commence.

Tel était l’état dans lequel Charles et Nicolas, arrivant d’Europe, avaient trouvé le placer Réussite après deux mois de production. Le champ d’or dont le jeune homme avait pu établir rigoureusement la position, grâce à ses instruments de mathématiques, n’appartenait pas, ainsi qu’on l’a vu, à la société qui traitait les alluvions. Cette erreur n’était pas imputable à M. du Vallon, mais à celui qui avait prospecté la concession. Le créole avait remplacé depuis peu le malheureux mineur mort à la peine. C’est en raison de cette erreur de deux mille mètres seulement, que les Robinsons se trouvaient propriétaires du terrain déjà tout agencé. Ils n’étaient pas hommes à bénéficier ainsi d’un accident. L’on se souvient que les associés furent largement dédommagés des dépenses faites antérieurement, bien que légalement ils n’eussent droit à aucune indemnité.

Les ouvriers étaient arrivés de Cayenne depuis quelques jours. Le travail avait repris sous l’intelligente direction de M. du Vallon, et tout faisait présager d’abondantes productions. Robin avait voulu que tout fût en ordre avant que sa famille visitât le placer. Ce jour tant désiré arriva enfin. Madame Robin, les deux misses, les Bonis eux-mêmes quittèrent l’habitation et se rendirent au champ d’or. Le canot à vapeur accosta au dégrad, et les passagers, après avoir franchi une légère passerelle jetée en travers de la première crique, débouchèrent dans l’immense clairière pleine de bruit et de travail. Ils étaient attendus. Leur arrivée fut signalée par une salve de coups de fusil, qui fit jeter les hauts cris aux animaux de la basse-cour, et envoler effarés tout un vol de toucans. Le pavillon français, hissé au sommet d’un mât par un coulie indou en grand costume et coiffé du turban national, se déploya aussitôt, produisant sur les yeux ravis des visiteurs l’effet d’une fanfare de couleurs. Les Robinsons, en proie à une émotion profonde à la vue de l’emblème sacré de la patrie, saluèrent le drapeau du cri de vive la France !...

– Vivent les Français de l’Équateur !... répondit d’une voix éclatante M. du Vallon, non moins ému en venant à la rencontre de l’ingénieur et de sa famille.

Les Robinsons, en pénétrant dans leur nouveau domaine, marchaient d’étonnements en étonnements. Le directeur qui avait carte blanche pour l’installation s’était surpassé. Son activité et sa merveilleuse entente de la vie des bois avaient opéré des prodiges. Sur l’immense esplanade, bien nivelée, et soigneusement débarrassée des chicots, s’élevaient les cases des travailleurs. Celles des Chinois et des Indous formaient le côté droit, celles des noirs le côté gauche. Ces habitations, proprettes, bien saines, bien aérées, construites en gaulettes, et couvertes en waïe, avaient déjà pris une belle couleur maïs, du plus harmonieux aspect. Devant quelques-unes, s’étendaient des jardinets, d’où émergeaient des plantes utiles et décoratives. Du dégrad à l’habitation, des plants de bananiers qui croissaient à vue d’œil, formaient un rudiment d’avenue, qui avant deux ans serait ombragée de façon à permettre de braver les rayons du soleil.

L’habitation proprement dite a été reculée de plus de cent mètres, et construite sur le versant d’une petite colline. Cette situation présente un double avantage : d’une part, les effets de l’inondation sont conjurés, d’autre part, une brise légère – trésor inappréciable en Guyane, la rafraîchit perpétuellement. Le corps de logis, long de plus de quarante mètres, sur douze de large et dix de hauteur, est une merveille de construction coloniale. Il s’élève sur un épais plancher de bois bagot, dont les veines violettes et noires, frottées d’huile de carapa, affectent les tons de l’améthyste et du jais. Les poteaux, en bois de rose enduits de résine de gayac, rappellent ces vieux meubles du commencement de Louis XV, la joie des antiquaires. Ils supportent les poutrelles en satiné rouge formant la charpente, et sur lesquelles s’appuient de minces chevrons en balata blanc. La toiture, très élevée, en waïe, forme un angle aigu, et s’évase brusquement à la base en angle obtus, de façon à former une légère véranda large de deux mètres, qui entoure de tous côtés l’immense bâtisse, dont l’élégance et la légèreté sont incomparables. Une série de hamacs bonis et indiens, en aloès et en coton, oscillent doucement au souffle de la brise et promettent une sieste délicieuse. Tous ces admirables échantillons des bois les plus précieux, dont la vue ferait pâmer d’aise un maître ès ébénisterie, ont été coupés sur l’emplacement qu’ils occupent. Un peu plus, on les eût équarris debout et laissés sur leurs racines.

La salle à manger commune s’élève au milieu du bâtiment. Elle est ouverte de deux côtés, et donne vue au nord sur le placer, au sud sur la Forêt-Vierge. Deux grands rideaux, couleur maïs, en fibres de phormium, tombent en plis gracieux du haut de l’entablement. Une des parois disparaît sous un dressoir en bois-serpent, aux moulures d’ébène, que surchargent les services de porcelaines et les verres dits incassables. La table énorme, massive, en moutouchi, s’appuie majestueusement sur ses quatre pieds robustes. En face du dressoir, un râtelier d’armes, sur lequel s’alignent les profils sévères des canons bronzés. Au dessous de ces produits irréprochables de l’arquebuserie contemporaine, rapportés de France par Charles, s’étale une peau de jaguar sur laquelle Bob, le molosse noir ramené de Cayenne par M. du Vallon, a élu domicile. Bob est un géant de l’espèce canine, forte comme un maïpouri, brave comme un lion, et doux comme un mouton. La preuve, c’est qu’il vient de céder fraternellement un coin de la dépouille du félin à Mataaô qui a séance tenante accepté.

À gauche, le salon, meublé de divans et de fauteuils à bascule, tressés en bambou par les Chinois, avec cette incomparable légèreté et cette bizarrerie d’ornementation qui sont le propre de ces inimitables ouvriers. Les chambres des dames faisant suite au salon, s’ouvrent sur un vaste couloir et sur la véranda. De l’autre côté de la salle à manger, et parallèlement au salon, se trouve le cabinet de travail. Des tables de cèdre encombrées de papiers, de plans, de cartes, de lavis, de modèles d’outils et d’instruments, sont fixées au sol. Les cloisons de grignon sont couvertes de rayons sur lesquels sont symétriquement rangés des échantillons de bois rares, de minerais, de fossiles, de roches, avec des boussoles, des montres, des podomètres, des instruments de physique et de mathématiques, etc. etc. Les appartements des hommes font suite au cabinet de travail. Enfin, pour en finir avec cette distribution si bien entendue, un petit pavillon isolé, situé à vingt mètres, recèle un laboratoire complet de chimie. Mentionnons encore la cuisine avec le four, qui placés à proximité de la salle à manger, sont confiés au soins intelligents de maître Augustin, un vrai Marseillais de Marseille, ancien cuisinier du navire stationnaire de l’État, et qui a naturalisé la bouillabaisse et la barigoule sur les rives du Maroni.

Un dernier mot, pour montrer avec quelle intelligence toutes les dispositions ont été prises. De tous les points de l’habitation, l’œil peut embrasser tout l’espace découvert sur lequel s’élèvent les cases des ouvriers, les logements des employés, ceux des domestiques, les cuisines et les magasins aux vivres. Chacun comprendra sans peine l’importance de ce détail futile en apparence.

Les Robinsons, heureux comme de grands enfants, manifestaient leur joie par des exclamations enthousiastes, et accablaient d’éloges l’habile ordonnateur de ces merveilles.

– Mais, c’est trop beau, mon cher directeur, répétait Robin. Nous ne nous reconnaissons plus parmi ces splendeurs. Ce n’est plus la Guyane, et nos Robinsons vont s’endormir dans les délices de cette Capoue équinoxiale réalisée par vous d’un coup de baguette.

« D’autre part, cette profusion au milieu de tant de misères me produit comme une sensation de malaise... Oh ! que ma réflexion ne vous trouble en rien mon ami, Je vous suis trop reconnaissant, de tout ce que vous avez fait en vue de rendre agréable aux dames le séjour de cet enfer, pour mêler une goutte d’amertume à votre joie si légitime.

– Cher monsieur, reprit le créole avec ce respect qu’inspirait le proscrit à tous ceux qui l’approchaient, je m’attendais à vos paroles et elles me comblent de joie. Voulez-vous me permettre de vous ouvrir mon cœur, et de vous développer les motifs de ma conduite ?

– Parlez, mon ami. Vous connaissez ma sympathie pour vous. J’écouterai avec le plus grand plaisir l’énoncé de vos idées ; elles ne peuvent être que celles d’un cœur loyal et d’un cerveau intelligent.

Le créole, rouge de plaisir, – Robin ne prodiguait pas les marques extérieures d’affection – s’inclina modestement, balbutia un remerciement et reprit :

– Je pourrais vous dire qu’après l’existence épouvantable que vous avez menée jadis sur cette terre de la proscription, qu’après vos luttes de tous les instants contre les éléments qui souvent vous terrassèrent sans vous vaincre, il est bien juste de recueillir enfin le fruit de vos peines et ne plus vivre la souffrance.

« Pour quiconque sait votre histoire et celle de votre famille, la situation présente est encore bien inférieure à vos mérites, et ne saurait compenser les misères du passé. Si telle a été d’une part ma pensée, j’ai eu d’autre part un motif plus essentiel encore.

« Vous avez déploré l’infériorité de nos colonies comparée à la prospérité des possessions anglaises, votre cœur de patriote a gémi de cette stagnation.

– Oui, et le but de mon existence est, vous le savez, d’infuser à la France Équinoxiale avec des idées nouvelles, les éléments d’une nouvelle vie.

– Une des causes principales de cette stagnation qui est presque de la décrépitude, m’a d’autant plus vivement frappé, que je suis créole. Le Français qui émigre n’a qu’une pensée : Ramasser au plus vite une fortune petite ou grande et revenir au plus tôt jouir de la vie dans une grande ville, ou planter ses choux à l’ombre de son clocher. Peu lui importe la misérable échoppe dans laquelle il passe une dizaine d’années avant d’arriver à son but. Il vend, achète, troque, s’occupe d’entasser le plus qu’il peut et de consommer le moins possible. Quand son portefeuille est garni, quand il s’est à loisir transformé en éponge et qu’il a retiré de la colonie tout ce qu’il a pu, il réalise, prend le prochain steamer, puis, on ne le revoit plus. Au lieu d’améliorer la terre qui lui a procuré l’opulence, il la délaisse comme un ingrat repu, le jouisseur égoïste !

L’Anglais, au contraire, quitte la métropole sans espoir de retour. Il devient Anglais des Indes ou d’Australie, fait souche d’Anglais partout où il se trouve, et transforme en un coin d’Angleterre le pays où il s’installe. S’il a un intérieur, il l’emporte avec lui ; s’il n’en a pas, il sait bien s’improviser ce « home » si cher à tout citoyen du Royaume-Uni. Il pratique le négoce aussi bien que personne, mais non pas à la façon des êtres parasitaires qui absorbent sans restituer. Son commerce féconde, mais ne stérilise pas. Il vit de la vie de famille, et tout en vaquant à ses affaires, s’occupe de créer des écoles pour ses enfants. Il veut pour eux la salubrité de la ville, le confort de l’intérieur et l’obtient à tout prix, car il sera là demain, ses enfants doivent y vivre ainsi que leurs descendants. Ses manies elles-mêmes concourent à la prospérité de son pays d’adoption. Si le Français était sportman, il n’attendrait pas d’avoir fait fortune pour voir courir le Grand-Prix. Il élèverait des chevaux et Cayenne aurait peut-être des tramways comme sa rivale Demerara, alors que l’on n’y compte pas vingt voitures et que l’on n’y trouve ni un restaurant ni un hôtel meublé. Ah ! si tous ceux que cette terre féconde a enrichis n’avaient pas pris leur envolée, quelle serait la prospérité de notre chère France Équinoxiale ! Au lieu d’aller mendier à prix d’or au Para ses bœufs étiques, nous aurions les gras pâturages de la Trinité, sur lesquels s’ébattent, comme sur les prairies du Devonshire, les plus beaux bestiaux du monde. Nos travailleurs anémiques mangeraient à pleine bouche le rosbif gorgé de sang, au lieu d’être réduits à la portion congrue de couac et de bacaliau. Là où tremblotent quelques misérables carbets isolés, s’élèveraient des villes ; les steamer sillonneraient nos grands fleuves ; des chemins de fer relieraient comme en Australie nos exploitations ; notre colonie serait un état puissant, et non pas un débit de morue sèche, ou un marécage insalubre.

– Ce que vous dites est cruellement vrai, interrompit Robin vivement frappé de la profondeur de ces paroles et de l’enseignement qu’elles renfermaient. Ah ! je vous comprends maintenant, et je vous remercie du plus profond de mon cœur.

– J’ai voulu imiter l’Anglais et créer ici, avec les simples ressources de la colonie, l’intérieur, le « home » français. Sauf les cristaux et les porcelaines, les armes et les instruments de travail, la nature nous a fourni tous nos matériaux à l’état brut. Ces bois admirables, qu’un nabab envierait pour son palais, portaient des feuilles il y a trois mois. Nous les avons abattus, dégrossis, polis et mis en place. Les bambous qui nous ont donné ces sièges si commodes et si élégants, les phormium dont nous avons tiré ces draperies, formaient des futaies au milieu des marais. Les hamacs étaient encore à l’état de houppes sur les cotonniers. Enfin, sur cette place que le soleil inonde en ce moment de sa lumière, s’élevait la forêt avec ses miasmes putrides, ses herbes humides, ses insectes répugnants, son sol fangeux.

« Je dirai alors à ceux qui veulent s’enfuir là-bas, au-delà de l’Océan, avec l’or amassé ici : vous admirez nos demeures, vous vous étonnez des facilités de nos existences, vous enviez peut-être notre bonheur. Eh ! bien, restez près de nous, suivez notre exemple. Voyez comme la réalisation de ce confort, de ce luxe est chose facile. Faites souche ici. Apportez-y la France, et demain vos enfants seront les citoyens d’une grande ville. Au lieu d’être en Europe les derniers arrivés parmi ceux dont vous n’avez plus ni les goûts ni les habitudes, d’être des millionnaires dépaysés et embarrassés peut-être de votre fortune, soyez les premiers Français de l’Équateur.

« L’écrin colonial de notre patrie possédera une perle de plus. À côté des Indes et de l’Australie le monde acclamera la France Équinoxiale. »

Dépeindre l’émotion qui étreignit tous les cœurs, quand la voix vibrante du créole prononça ces patriotiques paroles, serait impossible. Il est de ces scènes que la plume est impuissante à reproduire et dont chacun préfère savourer seul la vivifiante émotion...

La vie du placer commençait pour les Robinsons, sous d’heureux auspices. Il y eut fête le soir au Champ d’or. Les Noirs, les Indous, dansèrent, chantèrent, tirèrent des coups de fusil, et burent à satiété. Les Chinois eux-mêmes déridèrent leurs faces de magots, et semblèrent s’amuser comme nul ne l’avait jamais constaté de mémoire de mineur. La joie, pour être bruyante, tumultueuse même n’en fut pas moins raisonnable. Les réjouissances se prolongèrent fort avant dans la nuit, et pourtant quand le coup de trompe appelant les ouvriers au travail retentit au point du jour, nul ne manqua à l’appel...

Le placer s’éveille un peu courbaturé, mais joyeux. La journée commence par cette importante formalité qui s’appelle le boujaron, bientôt suivie de la distribution des vivres. Pendant que le magasinier Marius, le « bachelier de Mana », assaisonne cette distribution de propos au gros sel, les chefs de chantier viennent sous la véranda, recevoir les ordres du directeur relativement au travail de la journée. Le rapport terminé, les ouvriers rentrent à la case pour prendre le repas du matin et préparer le goûter qu’ils absorberont pendant la journée à tour de rôle, sans interrompre leur tâche, car le sluice, une fois en action ne s’arrête pas.

De même que le gouvernement a réglementé la ration1 de vivres, il a également fixé les heures de travail. Tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, les ouvriers arrivent au chantier à huit heures, et le quittent à trois heures. Total, sept heures de travail. C’est assez, eu égard au climat de notre colonie. Les contremaîtres reviennent à l’habitation, reçoivent la quantité de mercure nécessaire au fonctionnement de leur instrument, et partent suivis de leurs hommes pour la rivière qu’ils exploitent.

Les Robinsons connaissent l’exploitation de l’or par les procédés primitifs qu’ils ont jadis employés, mais ignorent le lavage en grand. Ils se sont servis d’instruments relativement imparfaits, fabriqués par eux de toutes pièces ; aussi, se font-ils une fête de cette première visite au placer. Comme les dames doivent les accompagner, il est convenu qu’on profitera de la matinée, le seul moment où la chaleur du soleil ne possède pas encore son implacable intensité. M. du Vallon vient les chercher après deux heures d’absence. Il a déjà visité la moitié de son personnel. L’activité du directeur est vraiment prodigieuse.

Il est entendu que l’on se rendra sur les bords de la crique « Fidèle », qui coule à deux cents mètres seulement de l’établissement. Si les Robinsons et même leur mère, familiarisés avec la vie des bois, sont susceptibles de fournir des courses de longue haleine, il n’en est pas de même des jeunes Anglaises dont le visage ruisselle déjà de sueur après cette simple promenade. L’on ne peut concevoir l’intensité des morsures du soleil équinoxial sans les avoir ressenties.

Trois instruments sont en plein fonctionnement. M. du Vallon en a rendu les abords accessibles au moyen de ponts et de planches posées sur les terres détrempées. Sans cette précaution, les visiteurs eussent dû enjamber des troncs abattus, escalader des pentes, glisser sur des branches, et s’envaser jusqu’à mi-jambe pour arriver jusqu’au premier sluice.

Le lit de la crique a totalement disparu. Les arbres ont été jetés par terre, de chaque côté, sur une largeur de plus de vingt mètres. Les troncs sont enchevêtrés, les branches fracassées, et les chicots, géants hier, ont un mètre de haut. Cet abattage qui doit, nous l’avons déjà dit, précéder le lavage des terres, a été opéré depuis deux mois. Il sera poussé au fur et à mesure des besoins de l’exploitation. La rivière, barrée en amont, est à sec. Toute l’eau arrêtée par le batardeau, passe dans les instruments et lave le gravier aurifère.

Le coup d’œil est des plus pittoresque. Des travailleurs, noirs ou coulies vêtus du calembé, piochent, bêchent, fouillent, sabrent les racines, pataugent dans la boue, chantent ou jacassent à tue-tête, et transpirent comme des alcarazas.

Le « sluice » qui est, à de rares exceptions près, l’instrument servant à laver l’or en Guyane, se compose d’une série de boîtes en planches appelées dalles, longues de quatre mètres, semblables à d’immenses cercueils sans couvercle et ouverts aux deux bouts. Leur hauteur latérale est de trente-huit à quarante centimètres, leur largeur est de trente-huit centimètres à un bout et de quarante-deux à l’autre. Cette dépression d’une des extrémités est indispensable pour faciliter l’emboîtement des dalles à la suite l’une de l’autre, de façon à former un long canal découvert en bois.

– Voici, disait à l’ingénieur et à ses fils M. du Vallon, un sluice de moyenne grandeur qui se compose de douze dalles : sa longueur totale est de près de quarante mètres. Il occupe vingt personnes hommes et femmes. Il y a d’abord huit déblayeurs qui sabrent les derniers débris végétaux, et qui ensuite s’escriment de la pioche et de la pelle à travers la terre végétale pour arriver à la couche aurifère. C’est là leur seule besogne. Ils préparent la tâche des huit piocheurs que vous voyez au fond de ces trous, éventrer à grands coups de pic cette couche grisâtre qui semble si dure. Après l’avoir piochée, ils la lanceront à la volée dans la dalle qui passe au-dessus de leur tête.

– C’est là la couche aurifère ? demanda à Madame Robin, Miss Lucy.

– Oui, Mademoiselle, répondit en son lieu et place le directeur. C’est du quartz désagrégé, des débris de filons affectant toutes les grosseurs, depuis celle de la tête, jusqu’à celle d’une pointe d’aiguille.

– Et l’or se trouve en liberté entre ces graviers...

– Qui en contiennent eux-mêmes une bien plus grande quantité. Si tous ces sables étaient broyés, notre production serait décuplée ; mais dans l’état actuel de l’industrie aurifère en Guyane, on se contente de recueillir l’or qui est détaché du quartz. Les bénéfices réalisés sont fort honnêtes encore.

– Cette couche est-elle épaisse ?

– Plus ou moins ; quelquefois elle atteint un mètre cinquante, parfois elle n’a que dix centimètres de hauteur.

« Quant à la largeur, elle s’étend généralement à vingt mètres de chaque côté de la rivière. Celle-ci est excellente, voyez l’acharnement de nos braves piocheurs.

« L’instrument occupe encore quatre femmes qui passent leurs journées accroupies dans les dalles, et sont chargées de retirer les gros fragments rocheux s’opposant au passage des graviers. Plus, quatre tireurs de sable. Ce sont ces hommes que vous voyez au bas du sluice, à l’extrémité de la dernière dalle, armés de ces pioches creuses à long manche. Ils retirent les terres lavées et les entassent de chaque côté. Total, seize hommes et quatre femmes.

– Le sluice, interrompit Henri, doit être bien solidement construit, pour supporter avec le poids considérable du gravier, celui des femmes qui tirent la roche. Les premières dalles sont à plus de deux mètres du fond des trous où travaillent les piocheurs, et une chute serait dangereuse, au cas où l’instrument dont la pente est d’au moins cinq centimètres par mètre viendrait à s’effondrer.

– N’ayez aucune crainte ; voyez, chacune des dalles est placée sur deux traverses latérales reposant sur deux crochets en fer forgé, adaptés eux-mêmes à des pieux de moutouchi, implantés de plus d’un mètre dans le sol. Vous connaissez la solidité de nos bois, ces rivaux du fer lui-même.

Les mineurs, stimulés par la présence des Européens, remuent la terre avec fureur, et chantent avec une verve endiablée. Deux piocheurs, aux formes athlétiques, après avoir éventré la couche de gravier, ont quitté le pic, et se sont emparés chacun d’une pelle, dite « pelle criminelle », dont le manche n’a pas moins de deux mètres soixante centimètres de longueur. Du fond de leur trou, profond de près de deux mètres, ils lancent, avec une incomparable adresse, d’énormes pelletées de gravier qui retombent au milieu du sluice plein d’eau courante. La précision et la rapidité de leurs mouvements tiennent du prodige, et c’est merveille de voir ces immenses pelles criminelles, les bien nommées, évoluer comme des fétus dans leur mains robustes, frapper en cadence la paroi ligneuse du sluice dont l’eau laiteuse rejaillit au contact du sable. Entre temps, ils trouvent le moyen de faire des fioritures. Ils exécutent avec le manche de la pelle un large moulinet, et le fer, après avoir décrit une demi circonférence, vient s’enfoncer à leurs pieds dans le sol déchiré.

Chaque pelletée qui tombe dans l’instrument est rythmée d’une phrase qui revient sans cesse.

– Sami kè volooo !... vocifère l’un des deux hommes, puis sa pelle retombe.

– Moun là-haut, bons-bons !... hurle à son tour son compagnon...

– Sami kë volooo !... reprend le premier.

– Moun là-haut, bons-bons !... réitère le second.

– Que disent-ils ? demanda madame Robin.

– Que Sami est un voleur, et que les gens de là-haut sont très bons.

– Pourquoi ?

– C’est une manière de rythmer leurs mouvements, analogue aux plaintes des boulangers, et aux chants cadencés des forgerons. Quelquefois, ils composent d’interminables complaintes racontant leurs joies ou leurs peines. Ils exposent leurs griefs, ou plaisantent leurs camarades. Parfois même, leur verve satirique s’attaque à leurs patrons qui ne sont pas ménagés dans leur improvisation, à laquelle ils donnent le nom de chanté ou de dolo.

« Sami, le soi-disant voleur, est un coulie attaché au service de l’habitation ; quant aux « Mouns » là-haut, bons-bons, c’est vous dont le noir célèbre à sa manière la générosité.

Puis, s’adressant aux deux piocheurs :

– C’est bien, Fidèle, c’est bien, Baron, vous aurez double boujaron ce soir.

Charles, qui, comme sa mère et ses frères, avait pris un vif intérêt à ces détails, s’écria enthousiasmé :

– Qu’il y a loin de ces admirables instruments, aux pauvres berceaux d’osier que nous agitions jadis à tour de bras pour trouver quelques grains d’or ! Dire que nous croyions avoir atteint le summum de l’art ! Et pourtant, ces vieux outils nous ont donné la fortune.

« Je serais désireux de savoir maintenant l’agencement intérieur du « sluice ». Comme vous m’avez dit ne pas perdre une parcelle d’or, cette affirmation me surprend, car, quelque fussent nos efforts là-bas, nous laissions échapper un bon tiers de poudre. Votre procédé doit être assez compliqué.

– Il est au contraire extrêmement simple. Le sable tombe dans la dalle ou l’eau le désagrège. La dalle est recouverte d’une plaque de tôle percée de trous en crible, et éloignée de huit millimètres du fond de bois. Cette tôle est supportée à l’avant par deux pivots en forme de losange, et à l’arrière par une traverse de bois. Elle est en outre, maintenue à chaque extrémité par deux taquets que les roches serrent en passant, de façon à l’empêcher d’être emportée.

« Je n’ai pas besoin de vous dire que l’or s’amalgame au mercure par simple contact. D’heure en heure, on jette un peu de mercure dans les dalles. Il file doucement sous la plaque de tôle et s’arrête à la traverse, où le mouvement des eaux le tient sans cesse en mouvement. Vous savez que tous les corps, y compris le fer, flottent sur le mercure. À plus forte raison, les débris de roches. Tout ce qui n’est pas de l’or, glisse sur le métal liquide et s’écoule à l’arrière, pendant que l’or, absorbé au passage, s’amalgame en un clin d’œil.

« Notez que chaque dalle contient une plaque de tôle avec du mercure, et conséquemment un appareil complet d’amalgamation. Si, par impossible, quelque fragment échappait à la cinquième, à la sixième, ou même à la dixième dalle, il tomberait infailliblement dans la douzième, agencée d’une façon toute particulière. Elle se nomme la caisse et pour cause. Elle est terminée par une série de rainures en fonte, pleines de mercure, et profondes de huit à dix millimètres. Nulle parcelle d’or, si petite qu’elle soit, ne peut donc éviter le contact du mercure.

– Le rendement est-il abondant ?

– Sur ce point, il est fabuleusement riche. Nous sommes dans une « poche ». Il y a près de deux kilos d’or, sur quatre mètres cubes. Vous allez voir des battées de cinq et six francs. La moyenne de la production de la crique Fidèle est de soixante-quinze centimes la battée.

« Lafleur, dit-il à un Indou occupé à tirer du sable, et toi, Apawo, lavez chacun une battée.

Les deux coulies s’empressèrent d’obéir, et rapportèrent peu après au fond de leur plat de bois, chacun une quantité de métal absolument pur, dont la valeur confirmait l’évaluation du directeur.

Du Vallon, qui venait de laver aussi une battée, cueillit trois feuilles de waïe, déposa sur chacune d’elle le produit de l’opération, replia la feuille et entoura le petit paquet d’une fine liane selon la coutume des mineurs Guyanais. Puis, avec l’élégance d’un véritable talon rouge, il l’offrit aux trois visiteuses en disant :

– Quand les souverains visitaient leurs villes, il était d’usage de leur offrir les clefs en signe d’hommage. Vous êtes les reines du Champ d’Or. Veuillez accepter les prémices de votre domaine. Recevez en signe d’hommage et de fidélité, cet or encore vierge, le seul digne de vous, que vous offrent vos sujets.
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