Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XV


La levée de la production. – L’or et le mercure. – Ce que peut rapporter de bénéfice net, le travail d’un « sluice ». – Trente mille francs d’or en poudre dans une poêle à frire. – Les rapports des terres aurifères avec les quartz également aurifères. – Un peu de géologie. – L’origine des filons. – Défiant l’acier, mais troué par une goutte d’eau. – L’exploitation de l’or doit marcher concurremment avec la culture. – Encore la philanthropie anglaise. – Indispensables réformes. – Il faut essentiellement favoriser l’immigration en Guyane. L’avenir des colonies françaises est aux hommes de couleur.

Cette première journée passée au Champ d’Or, se termina par le spectacle intéressant de la levée de la production. Les visiteurs revinrent à la crique Fidèle à trois heures après-midi, au moment où le mugissement de la trompe annonçait la fin du travail. Les ouvriers, heureux comme des écoliers au moment où sonne l’heure de la récréation, s’éparpillèrent joyeusement comme si l’écrasant labeur du jour n’avait pas pesé sur eux depuis le matin. Les chefs de « sluice » restèrent seuls près de leurs instruments, attendant l’arrivée du directeur ou des employés de l’administration, pour procéder à la récolte du jour.

La vanne du batardeau situé au-dessus du sluice fut abaissée, un mince filet d’eau continua de couler dans le canal de bois. La plaque de tôle de la première dalle fut retirée de dessus les taquets, puis lavée à la brosse ainsi que les planches et les traverses. Le mercure, chargé de parcelles d’or, s’écoula dans la seconde dalle qui fut traitée de la même façon, de là dans la troisième, et ainsi de suite jusqu’à la douzième. Tout l’or amalgamé se trouvait alors dans la dernière dalle, ou caisse, tant sous la plaque de tôle, qu’entre les raies transversales du riffle de fonte. Une battée vide avait été disposée à la partie inférieure de la caisse, pour recevoir avec le mercure, les derniers gravats métallifères. La plaque et le riffle furent retirés, puis brossés minutieusement ainsi que les traverses de bois, les taquets et les supports en losange, auxquels adhéraient de fines gouttelettes pâteuses de mercure contenant de l’or jusqu’à saturation.

La battée se trouvait du coup aux trois quarts pleine de graviers, à travers lesquels serpentaient d’agiles coulées de métal aux reflets d’argent. Le contremaître lava cette battée comme il a été dit précédemment lors de la description de la prospection. Puis, quand son plat de bois, débarrassé de tous les corps étrangers, sembla ne plus contenir qu’une certaine quantité de mercure, il étendit sur un coui un linge de forte toile écrue, et versa sur cette toile le métal liquide. Il prit d’une main les bords de la toile, la tordit fortement au-dessus de la calebasse. Le mercure sortit par tous les interstice du rude tissu, tomba au fond du vase, et la toile ne contint bientôt plus qu’une masse pâteuse, d’un blanc-bleuâtre, de la grosseur d’un œuf de poule, et assez semblable à un bouchon de ce papier d’étain servant à envelopper le chocolat.

C’était la production de la journée.

– Le rendement de cet instrument est excellent, dit M. du Vallon, en soupesant le petit paquet étranglé au milieu par une ficelle, et rappelant ces poupées rudimentaires de la première enfance. Cela pèse trois cents grammes. Défalcation faite de 25 p. 100 de mercure, nous avons là 225 grammes d’or au premier titre. Chaque gramme, valant 3 fr. 25 centimes, – vous savez que l’or Guyanais fait prime – la production du jour s’élève pour ce sluice à 731 fr. 25 centimes. En tenant compte de 30 p. 100 que nous coûte l’exploitation, le bénéfice net pour ce seul sluice est pour aujourd’hui de 510 francs.

« Douze instruments ont travaillé toute la journée. J’ai tout lieu de croire que leur rendement atteint une moyenne sensiblement égale. Vous pouvez juger, par ce rapide énoncé, de l’opulence du placer Réussite.

– Bravo ! mon cher directeur, répondit joyeusement Robin. Récoltons au plus tôt des millions et enrichissons bien vite nos associés, c’est-à-dire nos braves ouvriers que je compte intéresser dès aujourd’hui.

« Cette collaboration des muscles, cette commandite des sueurs, a droit aussi à des bénéfices, n’est-ce pas.

– Oui, monsieur. Le capital ne consiste pas seulement en des fonds une fois versés par la main du millionnaire. Le constant effort des infiniment petits en est le complément indispensable. Il a droit à une récompense.

« Nous ferons du même coup une bonne œuvre et une excellente opération. Les travailleurs ayant intérêt à ce que la production se maintienne à un chiffre élevé, surveilleront attentivement les voleurs d’or.

– C’est parfait.

– Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons regagner l’habitation où vont arriver tous les chefs de chantier avec leur production quotidienne.

« Je vais peser tous mes petits paquets, inscrire sur nos livres le rendement par instrument, et par crique, puis faire le total. De cette façon, je saurai si la production s’élève ou fléchit pour tel ou tel sluice, et si le bassin de telle ou telle crique vaut ou ne vaut pas la peine d’être exploité.

« Je déposerai ensuite la poudre dans mon coffre-fort, en attendant le moment de procéder à l’évaporation du mercure. C’est ordinairement le dimanche matin qu’a lieu cette opération.

– Quelle méthode suivez-vous ?

– Je m’étais contenté jusqu’alors du moyen primitif employé par les anciens chercheurs d’or. Il consiste tout naïvement, vous le savez, à mettre le métal amalgamé dans une poêle à frire et à chauffer sur un feu vif. Le mercure se volatilise par la chaleur et l’or retrouve à ce moment sa couleur fauve.

– Et vous perdez vingt-cinq pour cent de mercure...

– J’ai reçu fort heureusement de Cayenne un appareil à évaporation. Il est fort simple et me donne d’excellents résultats. Je l’ai employé deux fois déjà, et les pertes ont été insignifiantes.

– Encore une fois, bravo ! je tiens essentiellement à un évaporateur irréprochable. Je vais l’examiner tout à l’heure. Ceci est de ma compétence, continua en souriant l’ingénieur. Je le veux d’autant plus parfait, que nous allons sous peu installer nos marteaux-pilons, et bocarder les quartz.

– C’est donc vrai, reprit avec une ardente curiosité le directeur. Vous allez tenter, et je n’en doute pas, réaliser ce que nul n’a osé même concevoir avant vous.

– Oui, mon cher du Vallon, Nous allons incessamment nous mettre à la besogne. Ce sera le grand coup. Dans deux ou trois mois au plus, le sifflet de la machine à vapeur dominera les bruyants appels des toucans, et les marteaux-pilons retentiront sourdement dans l’immense vallée.

– Mais, il y a donc des filons, sur l’emplacement de notre Champ d’or.

– Partout où il y a des terres alluvionnaires, se trouvent des roches quartzeuses. L’un ne va pas sans l’autre, et les graviers aurifères ont pour origine des filons désagrégés.

« Il est incroyable vraiment, que les mineurs guyanais aient jusqu’alors négligé cette dernière exploitation, et s’en soient tenus aux maigres bénéfices que leur procurent les lavages des graviers aurifères.

– C’est que cette théorie des filons est peut-être bien obscure encore.

– Erreur, mon cher ami. Je vais, sans plus tarder, vous la développer en deux mots. Dans cinq minutes vous en saurez autant que moi et vous serez à même de prospecter les filons comme un ingénieur des mines.

– J’allais vous en prier.

– Écoutez-moi donc. Il faut tout d’abord vous expliquer ce que c’est qu’un filon. Vous savez qu’à des époques fort anciennes, la terre fut violemment secouée par de formidables convulsions. Le feu central qu’elle renferme et où bouillonnent à l’état de vapeur toutes les substances minérales, disloqua la couche qui l’entoure, la fendit, la crevassa. Ces crevasses traversèrent la croûte solide formée par les terrains préexistants, quelle que fut leur nature et leur solidité.

« Ces fentes, pratiquées dans l’écorce du globe, se remplirent peu à peu de diverses matières, pouvant renfermer des métaux ou des minerais de métaux. Ce remplissage s’est opéré simultanément de deux façons, par des matières venues d’en haut et par des matières venues d’en bas. D’une part les torrents d’eau minérale coulant sur la surface de la terre, rencontrant les lézardes, s’y précipitaient et s’évaporaient en laissant aux parois leurs matières calcaires, surtout le carbonate de chaux qui se concrétait. D’autre part, les vapeurs métallifères montaient du centre de la terre, se solidifiaient comme la suie, le carbone dans les cheminées et s’incorporaient aux produits d’évaporation des eaux.

« C’est ainsi que l’or pur, échappé du bouillonnant creuset de notre planète, se trouve intimement mêlé à des masses rocheuses, comme par exemple ces différents objets que l’on fait recouvrir d’une couche pierreuse aux fontaines dites pétrifiantes.

« Les filons, contenant les différents métaux, se formèrent ainsi. Les filons aurifères nous occupent seuls. Je vous ai dit, en commençant, que les crevasses résultant de l’effort des convulsions terrestres, traversaient toutes les couches quelles qu’elles fussent formant cette enveloppe. La masse de quartz qui les a remplies dans la suite, affleure donc par places à la surface de la terre. Ces quartz formant les filons appartenant à la même époque de formation, suivent une direction à peu près constante. Leur inclinaison est aussi à peu près identique, mais leur épaisseur est très variable.

« Les points où les filons perçant la couche végétale, apparaissent à l’œil nu sont appelés chapeaux. Supposons qu’un bassin, celui du Maroni par exemple, soit, et il l’est réellement, parsemé d’innombrables filons aurifères suivant toutes les ondulations de terrain, escaladant les montagnes, rampant sous les vallées, se ramifiant à l’infini comme les branches des arbres, et les troncs artériels ou veineux d’un organisme.

« Partout où ce filon se montre, il est désagrégé lentement par toutes les influences extérieures. L’action combinée de l’air et des eaux, celle de la rosée, de la lune, du soleil, des racines faisant l’effet de corps étrangers, etc..., hâtent sa décomposition. L’eau qui l’a produit par évaporation, le dissout lentement par un lavage perpétuel. Les parties solubles s’en vont peu à peu, car chaque goutte charrie une molécule infinitésimale de la substance qu’elle tient en suspension. C’est ainsi que se forment par cette dissolution les argiles, placées intérieurement à la couche aurifère. La désagrégation du quartz continuant, l’or s’échappe de la substance inerte qui le retenait incrusté. Il tombe en dernier lieu. Comme il est insoluble, il roule avec les cassures plus grosses de quartz. Il demeure mêlé aux sables arrachés aussi du filon et reste sur la couche argileuse qui forme le fond imperméable du lit du torrent.

« Ainsi, voilà qui est bien compris. La crique lave sans cesse le filon et le dissout peu à peu. Elle lui arrache son or avec sa substance calcaire et roule dans ses eaux le métal et la roche. Elle s’est enrichie aux dépens du filon. Ainsi, pas d’alluvions aurifères sans filons, la première chose étant la conséquence de la seconde. Une couche plus ou moins épaisse d’humus, produite par des débris organiques se forme sur cette couche métallifère. Des arbres y croissent, vivent, meurent, se renouvellent. Le travail d’enrichissement n’en continue pas moins, mais il est si lent ! Quoi qu’il en soit, telle est l’action de l’air et de l’eau sur le quartz, que des terrains exploités et abandonnés depuis quinze ans sont complètement transformés. De sorte que des sables aurifères, ou plutôt des graviers gros comme le poing, à cassure nette et durs à ne pouvoir être à cette époque peu éloignée, écrasés par des marteaux de fer, sont aujourd’hui désagrégés, effrités, et près de tomber en poussière.

– J’ai compris, s’écria le créole radieux. Vous voulez, avec les moyens dont dispose l’industrie contemporaine, remplacer le travail séculaire de l’action des eaux. La crique désagrège le quartz après des milliers d’années. Vous allez le broyer avec vos batteries de bocards, enlever en quelques minutes avec les eaux courantes le calcaire réduit en poudre, et amalgamer l’or par le mercure.

– Je vous le disais bien, vous en savez autant que moi. Nous possédons les machines, et c’est un point essentiel. Il nous faut aussi un personnel nombreux pour mettre a nu les filons, creuser des puits afin de les suivre en profondeur, etc. etc.

« Notre convoi d’immigrants est attendu de jour en jour. Avec des bras, le succès est assuré. Pour ne pas perdre de temps, nous allons séance tenante installer une machine ; afin de bien nous identifier avec son fonctionnement, nous nous contenterons tout d’abord de broyer les sables alluvionnaires déjà lavés. Notre lavage n’a isolé que les parcelles d’or libre. Les graviers en contiennent encore autant. Je suis certain de leur faire rendre au moins soixante-dix francs la tonne, et cela presque sans main-d’œuvre.

– Quelle colossale exploitation !

– En effet. J’ai la prétention de réduire et de faire réduire en poussière par ceux qui viendront après moi, ces formidables roches qui défient le fer et l’acier, mais que nos cartouches de dynamite sauront bien pulvériser. Les filons du placer Réussite passeront par les auges de nos batteries de marteaux-pilons comme les alluvions par les dalles de nos sluices.

« C’est pour mener à bien cette entreprise dont la grandeur m’a depuis longtemps séduit, car elle intéresse essentiellement l’avenir de notre colonie, que j’ai engagé à prix d’or les immigrants que nous allons recevoir sous peu.

– N’appréhendez-vous pas les non-valeurs ?

– Qu’importe ! Les Chinois, les Indous surtout arriveront sans doute anémiques. La pioche ou la pelle seront bien lourdes à leurs bras débilités par les travaux antérieurs. N’avons-nous pas dans nos hatteries de quoi leur infuser un sang nouveau. Ne pensez-vous pas que leurs organismes saturés de couac et de bacaliau, seront bientôt régénérés par l’absorption des viandes plantureuses qui leur seront libéralement distribuées.

« Je compte d’ailleurs procéder toujours avec méthode et employer seulement aux travaux de l’or, ceux qui ont reconquis toute leur ancienne vigueur. Ainsi, quand notre premier convoi sera arrivé, je dirigerai sur le placer les ouvriers agricoles qui sont à l’habitation, à la condition toutefois qu’ils consentent à ce changement d’existence. Tous nos immigrants, à nous, sont et seront des ouvriers libres. Les nouveaux venus s’occuperont spécialement d’agriculture et subordonneront à leurs forces la somme de travail fourni.

L’entretien des plantations de canne à sucre, de manioc, de patates, de caféiers, de cacaoyers, de cotonniers, sera le meilleur de tous les noviciats à la vie des grands bois. Plus heureux que les Cayennais, nos mineurs et nos cultivateurs ont à discrétion ces excellents légumes d’Europe : choux, salades, céleri, cresson, navets, carottes, etc. que l’on ne peut se procurer qu’à prix d’or à la capitale. Vous avez mangé à Cayenne un chou venu d’Amérique et payé cinq francs, n’est-ce pas ; nous pouvons déjà offrir même à nos manœuvres ces denrées si précieuses, sans que notre budget soit grevé d’un sou.

– Et pourtant, en dépit de ce confort, de cette abondance, nous avons éprouvé de grandes difficultés pour obtenir de la Guyane anglaise, ce convoi de cinq cents immigrants.

– Vous connaissez bien la philanthropie de nos excellents voisins. Ils font des croisières sur les côtes du Krou, de Guinée et du Sénégal pour empêcher l’immigration africaine, sous prétexte de traite déguisée. Ils pendent comme des pirates les équipages des bâtiments portant des immigrants, mais ils ont bien garde de rapatrier ces malheureux qu’ils conduisent en Égypte ou en Abyssinie à la barbe de nos représentants.

« Oh ! les excellents philanthropes, qui imposent aux Chinois l’opium à coups de canon, qui assomment leurs coulies, qui traquent et tuent comme des bêtes féroces les indigènes australiens ! Et pourtant, ils prétendent nous imposer chez nous et le régime et le mode de travail des hommes qu’ils nous envoient. Ils ne veulent pas qu’on les emploie à l’exploitation de l’or, sous prétexte que ces travaux sont trop rudes. Vous avez vu dans quel état épouvantable ces malheureux, sortant des chantiers anglais, nous arrivent ici ! Le seul motif des soucis que leurs maîtres semblent prendre, de leur sort, n’est que de la jalousie doublée d’égoïsme. Ils savent que l’exploitation de l’or constituera à bref délai pour notre colonie une incalculable ressource. Partagés entre leur désir de se débarrasser à bon compte de ces hommes épuisés qu’ils considèrent comme des non-valeurs et l’envie de voir notre colonie demeurer dans son état de stagnation, ils veulent conserver sur eux une domination qui s’étend jusqu’ici.

« Soit, je n’y contredirai pas, j’observerai loyalement toutes les clauses de mon contrat. Les immigrants d’origine anglaise s’occuperont exclusivement, pendant la période de leur engagement, d’exploitation agricole. Ils n’en collaboreront pas moins activement à celle de l’or, puisque grâce à eux, nos travailleurs seront constamment approvisionnés de viande et de légumes frais.

« Quand, après leur engagement fini, ils auront échappé à la férule des syndicats britanniques, ils feront ce que bon leur semblera. Vous les verrez alors demander à faire partie de notre association de chercheurs d’or.

– Vous êtes, cher monsieur, le premier Européen ayant réellement compris cette question essentielle des approvisionnements sur place. En menant de front nos exploitations agricole et aurifère, nous arriverons à ne pas dépenser plus de 10 p. 100 de nos bénéfices, tandis que certains placers sont grevés de 50 p. 100. Cela se conçoit, sans peine. Ils sont forcés de tout tirer de Cayenne, de payer le fret des tapouyes, puis les journées des canotiers et celles des charroyeurs. Mais, une simple charge de vingt-cinq kilos de bacaliau, coûtant douze francs au départ, a quintuplé de valeur en arrivant.

« Je m’étonne à ce propos, que la plupart des « placeriens », n’aient pas encore pensé à remplacer pour la navigation fluviale leurs lentes et coûteuses embarcations conduites à la pagaye, par des canots à vapeur comme celui que Charles a rapporté d’Europe. Une embarcation ainsi agencée, ne coûte presque rien, et rend d’inestimables services, tant par son tonnage que par sa vitesse et sa légèreté.

– Vous oubliez, mon cher du Vallon, que nos collègues n’ont à leur disposition aucun de nos moyens. Beaucoup parmi eux ne demanderaient pas mieux que de marcher de l’avant. J’en citerai un entre tous. Le jeune et intelligent directeur du placer Dieu-Merci, monsieur Mouflet, un des ingénieurs civils les plus distingués, devenu à force d’énergie un chercheur d’or remarquable, fait construire en ce moment un chemin de fer. Son exploitation est admirable. Mais ses commanditaires qui habitent Paris, comprendront-ils assez leurs intérêts pour le suivre dans cette voie qu’il parcourt à pas de géant ?

« Tenez, une des causes les plus essentielles de tous les insuccès, réside dans la pénurie d’ouvriers d’art. Et pourtant, comme il serait facile d’amener ici des intelligences d’élite servies par des bras vaillants ! Je puis bien vous dire cela, à vous, mon ami, qui bien que créole blanc, ne nourrissez pas à l’égard des hommes de couleur cette idiote et injuste prévention appelée : préjugé de la couleur.

« Il est bien avéré, n’est-ce pas, que le blanc ne peut fournir ici un travail manuel de longue haleine, sans être brisé par la fièvre et l’anémie. L’homme qui résiste le mieux sous la zone équinoxiale, est le noir de la côte d’Afrique. Il est à peu près réfractaire à tous les maux qui accablent au bout d’un certain temps les Européens, même les Basques, les plus robustes entre tous. L’Africain, n’est hélas, qu’un instrument humain, le plus vigoureux qui existe il est vrai, d’une constance, d’un bon vouloir et d’une douceur à toute épreuve, mais il ne peut être avant longtemps employé aux travaux d’art. Il faut au moins une génération, peut-être deux, pour opérer cette évolution.

« Mais il est une race, intelligente entre toutes, aussi vigoureuse que l’africaine, aussi instruite que l’européenne, qui ferait merveille ici. C’est cette vaillante race d’hommes de couleur habitant les deux perles de nos Antilles Françaises, la Martinique et la Guadeloupe. Le mulâtre martiniquais, ou guadeloupéen, a reçu de sa mère noire la vigueur, la résistance à toutes les fatigues, et l’immunité aux maladies de la zone intertropicale. Son père blanc lui a donné cette intelligence, qui le rend immédiatement accessible à tous les arts, à toutes les sciences. Ce croisement originel, cette greffe humaine a opéré des prodiges, et toutes les classes de cette jeune société sont éminemment supérieures.

« Aussi, voyez les hommes de couleur, médecins, avocats, ingénieurs, soldats, marins, fonctionnaires, étudier dans les écoles de la métropole et évoluer dans la vie. Travailleurs acharnés, intelligences brillantes, tous, à de rares exceptions près, sont des sujets d’élite.

« La moyenne de la population n’est pas moins remarquable. L’instruction professionnelle est excellente. Tous les mécaniciens et chauffeurs-mécaniciens des steamers intercoloniaux sont Martiniquais ou Guadeloupéens ; ceux de la Guyane ont la même origine, ainsi que nos contremaîtres de sucreries, d’ateliers de construction ou d’exploitations industrielles. Tous ces travailleurs d’élite n’ont chez eux que des salaires relativement minimes, qui seraient immédiatement triplés ici, sans préjudice des bénéfices ultérieurs.

« Pourquoi, au lieu d’aller chercher de tous côtés, non seulement nos ouvriers d’art, mais encore nos chefs de chantiers, n’essaierions-nous pas de provoquer en grand un courant d’immigration venant des Antilles ? La population y est très compacte, le départ de quelques milliers d’individus, ne saurait porter préjudice aux exploitations locales. Au contraire. Et je crois être dans le vrai, en affirmant que l’exécution de ce projet profiterait dans des proportions incalculables aux trois colonies. Combien de fortunes, enfouies ici peut-être pour toujours, qui iraient procurer le bien-être à ceux qui végètent là-bas !

– Vous avez raison, monsieur, je partage vos idées à l’endroit des hommes de couleur. Je leur rends d’autant plus volontiers justice, que comme vous le disiez tout à l’heure, je suis créole. Je les ai vus à l’œuvre depuis mon enfance. J’ai assisté à leurs luttes, j’ai applaudi aux succès couronnant leurs efforts.

« Aussi, je le proclame hautement : l’avenir des colonies françaises appartient aux hommes de couleur. »
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