Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XVI


Nouveaux mystères et nouvelles inquiétudes. – Commencement de mutinerie – Réapparition de Maman-di-l’Eau. – Les ruses des voleurs d’or. – Un fusil de six mille francs qui ne vaut pas vingt-cinq sous. – Prospection dans le ventre de quatre tortues. – Un plat de riz pour lequel nombre de mineurs donneraient leur droit d’aînesse. – Comment d’habiles filous peuvent dissimuler quarante mille francs d’or. – Celui qu’on n’attendait plus. – Tribulations de Peter-Paulus Brown de Sheffield. – Ce n’est pas lui !...

Il est indispensable que, usant de notre privilège de narrateur, nous fassions franchir au lecteur une nouvelle période de trois mois, pour arriver aux dramatiques événements qui terminent cette véridique histoire. L’exploitation du placer marchait à souhait et procurait d’énormes bénéfices. Tous les Robinsons étaient depuis douze heures au champ d’or, sauf madame Robin et ses deux filles d’adoption, retenues aux hatteries par une indisposition de la femme de l’ingénieur.

Robin avait été mandé en toute hâte par M. du Vallon, que certains faits mystérieux et complètement anormaux inquiétaient depuis plusieurs jours. À peine arrivé, il avait fait une rapide visite aux chantiers, où les terrains alluvionnaires et les filons étaient simultanément traités. Une batterie de marteaux-pilons, installée près de la crique Fidèle, fonctionnait admirablement sous l’excellente direction d’un jeune et intelligent Martiniquais, arrivé depuis un mois de Fort-de-France. La machine à vapeur, chauffée au bois, sifflait, soufflait, renâclait, crachait ses jets de fumée, à la grande joie des ouvriers, que la vue de cet organisme de métal étonnait toujours. Les lourds bocards à tête d’acier, s’élevaient d’un brusque mouvement, et retombaient pesamment dans les auges de moutouchi, à demi pleines de fragments de quartz aurifère. Les coups retentissaient sourdement dans l’immense vallée, pendant que l’opulent minerai, réduit en poussière impalpable, et lavé perpétuellement par un mince filet d’eau, s’amalgamait au contact du mercure.

De nombreux travailleurs noirs, hindous ou chinois, évoluaient, traînant des brouettes, ou poussant des wagonnets à roues pleines, sur des rails de bois. D’autres s’escrimaient du pic ou de la pioche, pour mettre à nu un chapeau de filon qu’ils débarrassaient des différentes couches de terre. D’autres enfin perçaient avec des fleurets de mine, la dure substance rocheuse qui allait voler tout à l’heure en éclats, sous l’irrésistible effort de la dynamite.

Somme toute, le placer semblait en proie à la double fièvre de l’or et du travail. Rien en apparence ne semblait légitimer tout d’abord les appréhensions du directeur.

– Je n’irai pas, disait-il à Robin, jusqu’à prétendre que la révolte est dans l’air, mais j’ai ici près de cinq cents ouvriers, et j’ai eu plusieurs fois l’occasion de constater les manifestations d’un esprit de désordre, pour ne pas dire plus.

– Vous avez, mon ami, pleins pouvoirs pour récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises. Nous avons la plus entière confiance en vous, et nous ne doutons pas que cette répartition ne soit absolument équitable.

– J’ai dû sévir trois fois déjà et mettre à l’amende trois noirs arrivés par le dernier convoi. C’est le seul moyen de répression que nous ayons sur les placers et je n’en use qu’à la dernière extrémité.

– Quel a été l’effet de cette mesure disciplinaire ?

– Déplorable. Les bons ouvriers ont naturellement applaudi, mais les mauvais, une cinquantaine de drôles venus ici depuis un mois, ont cru devoir protester vivement.

– ... Et vous avez tenu bon ?

– Naturellement. Mais le lendemain matin, le niveau d’eau de la machine était brisé, et le manomètre arraché. J’ai dû en confier la garde à des hommes sûrs, qui veillent en armes et se relayent de deux en deux heures.

« Le jour suivant, en dépit de ces précautions, notre grande courroie de transmission que j’avais eu l’imprudence de laisser en place était coupée en deux endroits.

– Coupée !... la courroie ! s’écria l’ingénieur indigné de cette mutilation.

Sa colère était d’autant plus vive, que l’installation et la fabrication de cet organe essentiel de l’exploitation des quartz, étaient son œuvre. Les courroies de cuir apportées de France étaient trop courtes, et l’atmosphère saturée d’humidité, les avait d’ailleurs promptement pourries.

Robin avait alors eu l’idée de fabriquer un métier, qui par d’ingénieuses combinaisons, entrecroisait des fils de coton, de façon à former un tissu épais d’un demi-centimètre, large de douze, et d’une longueur indéfinie. Il avait obtenu de la sorte une excellente courroie de coton. Elle remplaçait d’autant plus avantageusement celle de cuir, qu’elle avait été caoutchoutée au moyen du suc de Balata. Cette courroie, imperméable et imputrescible, rendait donc d’inestimables services à l’exploitation.

– Le dommage, reprit du Vallon, a été réparé séance tenante. Nous avons heureusement tous nos appareils en double.

« C’étaient là de graves symptômes dont il importait de rechercher la cause, afin d’en prévenir efficacement les effets. Je me suis livré à une minutieuse enquête, qui est venue se briser contre l’invincible entêtement de mes ouvriers, même des meilleurs.

– Peut-être les coupables ont-ils usé d’intimidation.

– À n’en pas douter. Mais, je ne puis accuser personne, car les complices sont nombreux à coup sûr. J’ai pris alors un moyen héroïque. J’ai congédié hier cinquante mineurs, dont vingt-cinq vont quitter aujourd’hui même les chantiers.

– Très bien.

– Ces hommes sont, ainsi que je vous l’ai dit, les derniers venus ici. Ils se signalent par leur paresse et leur mauvais esprit. Ce sont des drôles qui font « leurs philosophes », comme disent les chefs de chantiers. Quelques-uns d’entre eux appartenaient à l’ancienne équipe du placer Réussite ; j’ignore ce qu’ils sont devenus depuis la catastrophe où j’ai failli perdre la vie. Un beau jour, ils sont arrivés ici sans que l’on sût d’où ils venaient, et je les ai engagés, car nous manquons toujours de bras. J’ai eu tort.

« Ils ont semé un commencement de désarroi, en racontant les vieilles légendes de leur Maman-di-l’Eau. Vous savez combien les noirs sont superstitieux. Ces racontars idiots ont jeté le trouble de tous côtés. Leurs sornettes ont obtenu d’autant plus de créance, que les soi-disant emblèmes du vieux lutin Guyanais ont fait leur réapparition, accompagnés des bruits nocturnes entendus jadis.

– Soyez certain alors, que nos ennemis ne sont pas loin.

– C’est bien mon opinion. J’affirme aussi qu’ils ont des complices parmi nos hommes. Enfin, pour finir, la production baisse depuis quelque temps. Nous sommes volés, quelque vigilance que l’on déploie.

« La veille du jour qui a précédé votre arrivée, c’est-à-dire avant-hier, l’on a vu des Indiens rôder près de l’ancien placer. Nul n’a fait attention à leur présence qui n’avait rien d’anormal. Mais, pendant la nuit, un charivari intense s’est fait entendre, accompagné de coups sonores frappés sur les arcabas des arbres de la forêt. Le lendemain matin, une tête d’aïmara surmontant une fleur de Victoria Regia, était accrochée à ce vieux panacoco mort, que je voulais depuis longtemps faire abattre. C’était bel et bien une déclaration de guerre. Je suis payé pour connaître la signification de ces emblèmes. C’est sous cet arbre que j’ai failli être assassiné il y a six mois.

« Les hommes éprouvèrent un moment d’indicible terreur. Les noirs surtout. J’arrivai accompagné du chef mécanicien, et des trois chauffeurs, tous quatre Martiniquais. Je vis qu’un moment d’hésitation allait compromettre notre sécurité. Il fallait agir promptement et énergiquement. Je dis un mot au mécanicien qui partit en courant, et revint presque aussitôt portant deux cartouches de dynamite. Deux trous profonds furent creusés de chaque côté du tronc, au ras du sol. Au bout d’une demi-minute, le squelette légendaire broyé, fauché, disloqué à la base, s’écroulait avec un fracas qui domina le bruit de la détonation elle-même.

– C’est parfait.

– Je fus d’autant mieux inspiré, que nous trouvâmes juste au point où s’arrêtèrent les ravages de l’explosion, une cachette pleine d’or. Il y avait plus d’un kilogramme de métal amalgamé, provenant de vols successifs. Le larron, vous le voyez, avait bien choisi ce lieu de recel, dont un reste de superstition défendait admirablement les abords.

« La chute du géant fut saluée d’un hourra retentissant, et les ouvriers reprirent le travail.

« Vous voyez, par ce rapide aperçu, quelle est la situation. Je ne doute pas que le tapage ne recommence cette nuit ; aussi, vais-je me hâter d’expédier mes gaillards dont le séjour prolongé de douze heures, pourrait constituer un danger réel.

– Que vous reste-t-il à faire ?

– Payer ceux qui ont compensé le chiffre des avances, puis opérer dans leurs bagages une perquisition minutieuse.

– Tenez-vous beaucoup à cette formalité ?

– Essentiellement. Je suis certain que ces vingt-cinq hommes vont essayer de nous enlever plus de dix kilos d’or.

– Vous m’étonnez.

– Voulez-vous en avoir la preuve ? Ce ne sera pas long.

Le directeur appela aussitôt l’agent comptable, et le pria de faire venir les hommes congédiés.

Henri, Edmond, Eugène, Charles et Nicolas, quittèrent les hamacs où ils faisaient la sieste et vinrent prendre place dans le grand cabinet de travail du directeur. Les vingt-cinq mineurs, groupés au dehors, attendaient l’appel de leur nom. Ils se détachaient un à un, touchaient leur pécule s’il y avait lieu, recevaient leur livret, et allaient en silence reprendre leur place.

– Vous allez, reprit du Vallon, prendre chacun dix jours de vivres, puis, quand vous serez arrivés à Saint-Laurent, vous irez chez Chevalier auquel l’un de vous remettra cette lettre. Chevalier vous rapatriera à Cayenne par une tapouye ou par le Dieu-Merci.

« Et maintenant, messieurs, veuillez m’accompagner au dégrad ; vous allez voir quelque chose de curieux. Prenez vos sabres et au besoin vos revolvers. Il y aura probablement quelques horions et peut-être une véritable bataille ; mais il nous est interdit de faiblir, sous peine de perdre le fruit de nos travaux.

Les sept blancs s’équipèrent à la hâte, et arrivèrent au débarcadère. Trois grandes pirogues encombrées de pagaras, de hamacs, de couis, de marmites, de giraumons, de patates, d’ignames, de banane étaient amarrés au rivage de la crique. Les voyageurs arrivèrent bientôt un à un, portant leurs provisions, causant et riant, sans même paraître s’apercevoir de la présence des blancs que la veille encore ils accablaient de politesses exagérées.

Quand l’arrimage fut terminé, le directeur, avisant la première pirogue, interpella froidement les pagayeurs au moment où ils allaient prendre place sur les bancs :

– Vous oubliez, garçons, que nous avons une dernière formalité à remplir.

– Que çà oulé, mouché ? demanda le patron de l’embarcation.

– Visiter ces bagages et m’assurer s’il n’y a pas parmi vous tous, que je considère comme de braves gens, bien qu’un peu mauvaises têtes, quelque voleur d’or.

– Oh ! mouché, protesta vivement le noir. Nous pas volô, non. Ou qu’à gadé (regardé) tout çà bagages la, oui, ou pas trouvé plus pitit morceau di l’or.

– Nous allons voir. Ayez donc l’obligeance, pour me faciliter la besogne, d’ouvrir ces pagaras, et d’étaler leur contenu sur la terre.

Les mineurs s’entre-regardèrent à la dérobée, puis obéirent sans rien dire, avec une célérité qui semblait du meilleur augure.

Cette perquisition minutieusement opérée au milieu des nippes bariolées n’amena aucun résultat, à la grande joie des Robinsons qui voulaient croire à l’innocence de ces hommes.

Du Vallon, toujours impassible, procédait avec méthode, et faisait entasser à part ce qui était inventorié, pour éviter toute confusion. La plupart des objets susceptibles de receler le fruit d’un vol avaient été rigoureusement examinés. L’écorce des giraumons n’offrait aucune solution de continuité, ayant pu servir à l’introduction du métal dans l’intérieur des cucurbitacées. Une perdrix Grand-Bois, rôtie à point et apportée au dernier moment, fut fendue d’un coup de sabre, sans qu’on aperçut dans la cavité thoracique ou abdominale, la moindre parcelle d’or. Le saindoux, qu’il est si facile de fondre et dans lequel on peut incorporer, quand il est liquide, la poudre métallique, fut trouvé absolument pur.

Les noirs jubilaient, et les Robinsons commençaient à trouver quelque peu ridicule le rôle que jouait leur ami.

– Patience, leur dit-il, nous ne sommes pas au bout.

– Mais, il n’y a plus rien, dit Henri, et à moins que les hommes n’aient avalé chacun un demi kilo d’or, ce qui, entre parenthèse, leur pèserait sur l’estomac plus que sur la conscience, je ne vois pas à quoi peuvent aboutir vos recherches, ni sur quel point elles peuvent désormais porter.

– Vous oubliez les fusils.

– Comment, les fusils ?

– Dame, supposez que les douze ou quinze fusils simples ou doubles, soient remplis jusqu’aux deux tiers de poudre d’or, maintenue par une bourre. Chaque canon peut facilement en contenir cinq à six cents grammes... Mais ils sont trop rusés pour avoir employé ce vieux procédé, depuis longtemps éventé.

« Essayons pourtant. »

Les propriétaires de fusils, retirèrent sans se faire prier les baguettes, et les passèrent dans les canons, de façon à montrer qu’ils étaient parfaitement vides.

– Vous voyez, interrompit bruyamment Charles.

– Patience, répéta impertablement le créole, en prenant le fusil de l’homme le plus rapproché, et en le soupesant attentivement.

« À un autre... »

Il prit un second fusil, puis un troisième, puis un dixième sans aucun résultat.

– À ton tour, compère, dit-il à un jeune noir d’une vingtaine d’années qui s’était obstinément tenu à l’extrémité opposée du dégrad.

Le jeune homme tendit en hésitant son arme, et quelle arme ! Un vieux couloir à lessive, brun de rouille, emmanché à la diable sur un fût grossier, rafistolé, d’un bout de ficelle, et qui semblait toujours près de se séparer en deux.

Un léger sourire passa sur le visage du directeur. Le noir devint gris de cendre.

– Tenez, mon cher Charles, vous avez vu sans doute des fusils de prix, mais je doute que vous en ayez jamais manié un qui valût au bas mot six mille francs !

– Six mille francs ! mais je n’en donnerais pas vingt-cinq sous, le prix du fer.

– D’accord, mais les deux kilos d’or remplissant la crosse préalablement évidée et creuse comme une boîte, puis soigneusement refermée avec la plaque de couche, augmentent singulièrement la valeur de cet ustensile.

– Vous me stupéfiez.

Du Vallon, sans mot dire, se mit incontinent à dévisser avec la pointe de son sabre, les deux vis maintenant la plaque de fer à la base de la crosse. Puis, avisant un coulie qui se rendait au chantier en portant une battée, il prit le plat de bois, renversa le fusil de la crosse duquel sortit un monceau de poudre d’or bien tassée, encore amalgamée, dont la valeur s’élevait au bas mot à six mille francs.

– Eh ! bien, messieurs, que pensez-vous de l’aventure demanda-t-il aux Européens plus attristés qu’indignés.

« Oh ! ce n’est pas tout, croyez-le bien. Cela ne fait que commencer, et vous allez tomber de surprise en surprise. Il n’y a rien de suspect dans les deux premières pirogues. Mais ou je me trompe fort, ou je vais découvrir la cachette dans la troisième.

– Je n’y vois plus que quatre tortues, embarquées comme provisions. Les pauvres bêtes placées sur le dos remuent désespérément les pattes, comme si elles avaient conscience du sort qui les attend.

– Ces estimables chéloniens me paraissent en effet bien malades, et vous allez être surpris en apprenant qu’ils sont malades d’indigestion.

– D’indigestion ?...

– Je vais sans désemparer mettre fin à leurs souffrances.

« Eh ! compé, dit-il en interpellant le patron dont les traits manifestèrent soudain une vive inquiétude, baïe mo çà toti là.

– Non mouché. Mo pas pouvé. Nous gain ça tôti la pou mangé li, mo pas volô, non !

– Nous verrons cela... Allons, dépêchons... Les tortues...

– Mouché, continua en patois le noir désespéré, ces tortues ne m’appartiennent pas. Que voulez-vous en faire ? Vous allez priver les pauvres noirs de vivres frais !

– Pas tant de raisons. Je les prends, et je les remplace par vingt kilos de bœuf, dit le directeur après être monté dans l’embarcation, d’où il lança sur la terre les quatre tortues qui tombèrent lourdement.

« Là, c’est parfait. Je vais pratiquer leur autopsie, ou plutôt, me livrer à une intéressante vivisection. Ce n’est pas la première fois, que j’ai l’occasion de faire cette prospection à travers les viscères de tortues bourrées à éclater de poudre d’or.

« Ah ! nos gaillards sont rusés, et c’est plaisir de lutter avec eux. Tenez... je vous le disais bien. Sachant que la tortue a la vie chevillée aux flancs, ils ont introduit le produit de leur vol par l’orifice inférieur du tube intestinal de l’animal, puis ils ont proprement cousu cet orifice, comme vous pouvez le constater, de façon à éviter la sortie prématurée du métal en poudre. Les tortues transformées en tirelires auraient vécu de la sorte quatre ou cinq jours, peut-être plus. Je vous laisse à penser, s’il eût été possible à l’œil le plus prévenu de découvrir cette cachette diabolique, étant donné surtout que l’animal existe et se meut1.

« Ces quatre tortues appartiennent à la grosse espèce, et chacune d’elle renferme deux kilogrammes d’or au minimum. Total huit kilogrammes enlevés à l’association.

Les larrons furieux, vociféraient comme un clan de singes rouges, et nul doute que sans la présence des six Européens, ils eussent fait un mauvais parti au directeur. Celui-ci, sans se départir de son calme, entassait dans la battée pleine jusqu’aux bords, l’énorme monceau d’or amalgamé, sans plus s’occuper de leurs cris.

– Et maintenant, mes gaillards, allez-vous-en exercer au diable votre malhonnête industrie. Nous ne voulons pas de voleurs ici.

Le « philosophe » de la bande crut devoir protester.

– Non, mouché, nous pas volo ! nous prend !... (nous n’avons pas volé, nous avons pris).

Ce singulier argument fit sourire les blancs, non moins étonnés de la subtilité de ces drôles que de leur aplomb.

– Cet or nous appartient aussi, continuait l’orateur. Le bon Dieu l’a mis dans la terre pour le noir comme pour le blanc. Nous l’avons pris où le bon Dieu l’a mis, nous ne sommes pas des voleurs.

– C’est vrai, reprit avec dignité le créole. L’or contenu dans la terre, appartient au noir comme au blanc. Nous sommes tellement pénétrés de cette vérité, que tous nos travailleurs sont nos associés, ils participent à nos bénéfices, et vous n’êtes que plus criminels, vous qui volez vos compagnons de labeur.

« Allez !... »

Au moment où le directeur prononçait ces derniers mots, un retardataire nu comme la main, descendait lentement de l’habitation, et s’apprêtait à prendre place dans une pirogue. Sa main gauche tenait un coui plein de riz cuit, pendant que la droite opérait du vase à la bouche un rapide mouvement de translation. L’homme mangeait avidement à poignées.

– En voici un, dit en riant Eugène, qui ne semble guère se préoccuper de la différence qui existe entre prendre et voler. La simplicité de son costume éloigne d’ailleurs toute idée de recel.

– Qui sait ! fit du Vallon tout songeur. Je me défie toujours et quand même.

« Eh ! compé, dit-il au noir, que çà bagage là, to que mangé ?

– Çà, dou riz, répondit-il d’un air idiot.

– Ah ! dou riz... reprit le créole en enlevant délicatement la calebasse qu’il sembla cueillir.

« Sacrebleu ! il pèse diablement lourd, ton riz. »

Le noir stupide d’étonnement demeurait cloué au sol.

– Tenez, messieurs, voici le plus fort de la bande. Celui-ci a trouvé un procédé jusqu’alors inédit. Son coui renferme également environ deux kilos d’or. Le malin compère a eu l’ingénieuse idée de recouvrir la poudre avec ce riz qu’il absorbe de si bon appétit. Deux minutes plus tard, il embarquait et le coup était fait.

« Je crois qu’après celui-là, il faut tirer l’échelle.

« Eh ! bien, que dites-vous de l’aventure ? Le coup était-il bien monté ? Et ce fractionnement du produit du vol, et les cachettes bizarres qui recelaient ces douze kilogrammes d’or ! Qu’en pensez-vous ? Nos larrons ne se refusent rien. Du métal au premier titre, qui à trois francs vingt-cinq centimes le gramme, produit la jolie somme de trente-neuf mille francs !

– Ma foi, mon cher ami, si leur habileté me confond, j’avoue que votre sagacité me surpasse. Quel incomparable juge d’instruction vous feriez, si vous n’étiez pas le meilleur chercheur d’or.

– Cette expérience m’a coûté cher, croyez-le bien. Sachez d’autre part, que malgré tout, nous éprouvons encore des pertes assez sensibles. Nos hommes sont incorrigibles. Ils volent quand même, et les Chinois charroyeurs leur servent de receleurs. Je ne puis rien faire pour prendre en défaut ces enragés magots qui avalent la poudre d’or et le mercure dont elle est recouverte, comme si c’était du couac. À moins de les traiter comme tout à l’heure les tortues, je n’ai pas encore trouvé un moyen pratique d’arrêter leur industrie.

« Bon gré mal gré, je suis forcé de passer cela aux profits et pertes.

« Nous allons maintenant continuer notre visite. Votre présence contribuera à affermir les travailleurs honnêtes dans la voie du devoir, et à effrayer suffisamment ceux dont les résolutions chancellent encore. »

Le directeur avait de tous points raison. Son acte de vigueur à l’égard des hommes indisciplinés, sa pénétration à déjouer la ruse des filous, et la vue des six Européens avaient produit la plus salutaire influence.

La journée fut assez bonne. Aussi, Robin inquiet relativement à l’indisposition de sa femme, jugea-t-il à propos de faire partir séance tenante Nicolas pour l’habitation, avec une escorte de six hommes absolument sûrs et armés jusqu’aux dents. Le Parisien devait rassurer madame Robin sur l’état de son mari ainsi que de ses fils, et rapporter aussitôt des nouvelles. Il suffisait de dix heures pour accomplir ce double trajet.

Le canot de papier devait depuis longtemps flotter sur les eaux du Maroni, et les Robinsons, rentrés à l’habitation, dissertaient encore sur les curieux incidents qui venaient de s’écouler, quand les aboiements de Bob, le molosse noir, retentirent violemment. Fidèle à ses habitudes de prudence qui n’excluaient en aucune façon la bravoure, le bon animal ne quittait pas la salle à manger, mais il expectorait tout d’une haleine, sa rauque série de hurlements, en regardant du côté du dégrad.

Du Vallon se dressa à demi sur son hamac et regarda, cherchant à découvrir la cause de l’émotion de son fidèle gardien.

– Tiens ! dit-il, une visite.

– Une visite ? fit Henri. Qui peut bien avoir la fantaisie d’une promenade à pareille heure et en pareil lieu ?

– Si je ne m’abuse un Européen accompagné de deux Indiens.

– C’est bizarre.

– C’est le premier étranger qui soit venu jusqu’à présent au Champ d’Or. Qu’il soit le bienvenu... jusqu’à plus ample information.

Robin, ses fils et le directeur, se levèrent pour recevoir l’inconnu qui suivait gravement, et d’une allure compassée, la grande avenue plantée de jeunes bananiers. S’il est permis de juger les gens sur la mine, l’extérieur du nouvel arrivant ne semblait pas annoncer un millionnaire. Un salacco grossier, en feuilles sèches de latania, couvrait sa tête, une mauvaise veste de toile bleue, lacérée par les épines, et un pantalon de même étoffe, composaient tout son accoutrement. Un de ses yeux était couvert d’un bandeau, et ses pieds nus semblaient profondément entamés par la marche à travers les bois.

Il ne s’en avançait pas moins, droit, rigide, le cou en avant, les épaules effacées, sans perdre un pouce de sa taille, et flanqué de ses deux Peaux-Rouges. Arrivé sous la véranda, il toucha de l’extrémité du doigt le rebord de son salacco, avec ce geste hautain familier aux officiers de l’armée anglaise des Indes, et laissa tomber négligemment du bout des dents cette formule de politesse :

– Je hévé l’honneur de saluer vô !...

– Comment ! C’est vous, master Brown, dit Robin stupéfait.

– Peter-Paulus Brown, de Sheffield. Yes, sir.

– Eh ! bien, master Brown, je suis heureux de vous recevoir. Soyez le bienvenu.

– Mon Seigneurie remerciait vô.

Puis, comme l’insulaire semblait de son œil unique, chercher des visages absents, l’ingénieur, attristé soudain à la pensée de la mauvaise nouvelle qu’il allait lui apprendre, reprit avec un accent de commisération :

– Vos enfants, sont en bonne santé à l’habitation, située vers le haut du fleuve, mais hélas, une terrible catastrophe a frappé leur pauvre mère...

– Disez ! Je écouté vô.

– Mistress Brown a succombé malgré nos efforts, et en dépit des soins les plus dévoués.

– Aôh !... reprit-il sans la moindre trace d’émotion. Le Providence avait rappelé à lui ce créature very beautiful... Et moâ, je étais le gentleman le plus infotouné de l’Angleterre.

– Si la douleur que doit vous causer cette perte irréparable...

– Yes... sir ; yes !... Un grand douleur, je pové plus continouïé le névigécheune de moâ.

Un cri d’indignation, faillit échapper aux Robinsons, à cette manifestation de monstrueux égoïsme. Le respect professé par eux pour les lois de l’hospitalité arrêta seul leur protestation.

L’Anglais continua imperturbablement :

– Cette paysse était détestébeule. Je hévé perdu le carnet de chèques de moà. Je étais sans crédit près du banque de la Guyane. Je hévé plus de provisionnement, je été sans souliers, les petites maringouines avaient piqué l’œil de moâ.

« Je été oune moribonde, quand les Peaux-Rouges ont trouvé môa et amené mon Seigneurie près de vô.

– Qu’à cela ne tienne, master Brown. Vos blessures seront pansées, vous aurez des habits et tous les aliments nécessaires. Quant à la question d’argent et de crédit, ma caisse est à votre disposition. Je vous offre telle somme que vous jugerez suffisante à votre retour en Europe.

« En attendant, reposez-vous. Buvez, mangez et soyez sans inquiétude.

– Yes, sir.

– Dans deux ou trois jours, nous vous conduirons près de vos enfants.

– Yes ! Yes !...

Pendant que les deux Indiens, tenus en respect par les crocs de Bob, s’en allaient à la cuisine, conduits par un coulie, master Brown s’installait sans façon à table, dévorait comme un boa famélique et absorbait du liquide comme si son gosier eût été une dalle de sluice.

L’insulaire, bien restauré par ce repas gargantuesque, se vêtit sans mot dire des habits neufs qu’on lui apporta, se chaussa d’une paire de bottes, et s’allongea dans un hamac en homme qui veut digérer en paix ce qu’il a si bien mangé.

La nuit vint bientôt, nuit de veille pour les Européens, qui ne dormirent que d’un œil et qui épièrent à tour de rôle les moindres bruits s’élevant du Champ d’Or. D’heure en heure, l’un d’eux accompagné d’une escorte d’hommes en armes, et précédés de Mataaô, faisait une ronde sur les terrains découverts, puis revenait à la case reprendre la faction.

Peine inutile, les bruits mystérieux entendus vingt-quatre heures avant ne se renouvelèrent pas. Le placer conserva sa physionomie habituelle. Maman-di-l’Eau resta dans sa demeure liquide, et ses adorateurs firent relâche. L’Anglais que ces allées et venues n’avaient aucunement troublé, dormit en homme désireux de rattraper le temps, perdu, jusqu’à neuf heures du matin. Encore fallut-il le secouer vigoureusement afin de lui faire quitter le hamac pour la table.

Bien que ce personnage leur fût profondément antipathique, les Robinsons lui firent à son réveil l’accueil d’hommes hospitaliers. Le bourru orgueilleux, le maniaque égoïste fut l’objet de toutes sortes de prévenances de la part des Européens, qui voyaient seulement en lui le père des deux jeunes filles, quelque indigne qu’il fût de cette paternité.

Le déjeuner touchait à sa fin, quand des cris joyeux retentirent dans la direction du dégrad. Un signal bien connu fit bondir les jeunes gens et leur père qui sortirent précipitamment de table. Le sifflet du canot à vapeur déchirait l’air, pendant que de nombreux passagers noirs et blancs prenaient pied sur le rivage de la crique. Les Robinsons reconnurent leur mère qui s’avançait lentement au bras de Nicolas. Près d’elle se tenaient les jeunes misses, accompagnées d’Agéda, pendant que Lômi, Bacheliko, et leur père, le vieil Angosso, s’élançaient pleins de joie vers l’habitation.

– Master Brown, dit à l’Anglais l’ingénieur, vous avez du bonheur aujourd’hui. J’avais envoyé prendre hier à l’habitation des nouvelles de vos enfants et de leur mère adoptive, les voici qui nous les apportent elles-mêmes.

Peter-Paulus, à ces mots, laissa, malgré son flegme, apercevoir une rapide et incompréhensible émotion. Il ne trouva pas un mot à répondre, et demeura comme pétrifié.

Madame Robin, miss Lucy et miss Mary rentraient en même temps sous la véranda.

– Chères enfants, leur dit l’ancien proscrit, une bonne nouvelle peut être annoncée sans ménagement... Votre père est retrouvé... Tenez ! le voici...

Il montrait, à l’autre extrémité de la table, Peter-Paulus atterré, qui loin de se précipiter dans les bras de ses enfants, semblait au contraire vouloir s’enfuir.

Cet original ne faisait rien comme un autre. Il fit un brusque mouvement, et son bandeau tomba, laissant à découvert un œil parfaitement sain.

Les deux jeunes filles poussèrent un cri de terreur !...

– Ce n’est pas lui !... firent-elles épouvantées... C’est le faux prêtre !...

– Le faux capitaine, mon voleur, hurla Gondet, qui descendait également du canot.

L’inconnu, sans perdre la tête, s’arc-bouta sur le sol, et saisissant l’énorme table de moutouchi, la renversa comme une barricade entre lui et les Robinsons. Puis, s’emparant d’un sabre laissé par mégarde sur un meuble, il s’élança au dehors, traversa en trois bonds l’espace découvert, et s’enfonça dans la forêt avant que les spectateurs de cette scène inouïe, aient eu le temps de faire le tour du bâtiment.

Blancs et noirs allaient s’élancer à sa poursuite. Robin les arrêta d’un mot.

– Que personne ne sorte. Cet homme n’est pas seul. Il vous conduirait à un péril mortel.

On s’apercevait en même temps de la disparition des deux Indiens.
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