Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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XVII


Préparatifs d’une chasse au bandit. – Les quatre bûchers de la crique Saint-Jean. – Brûlés vifs ! – Sacrifices humains. – Le « Wourara », le poison sacré des Indiens. – La langue qui a menti sera arrachée. – Maman-di-l’Eau est morte. – Confession de l’agonisant. – Mystères expliqués. – Ce que c’était que Maman-di-l’Eau. – La navigation de Peter-Paulus Brown de Sheffield interrompue pour toujours. – Bravades de gredin. – La première larme d’un damné.

Les Robinsons venaient d’échapper à un danger terrible dont il était urgent de prévenir le retour. La présence de cet être mystérieux, tour à tour missionnaire, officier ou voyageur, constituait pour eux un péril dont les multiples manifestations pourraient revêtir les formes les plus inattendues. L’homme qui se transformait ainsi à volonté, qui poursuivait avec tant d’audace et d’habileté l’exécution de son projet ténébreux, ne pouvait être un criminel ordinaire. Il était évident qu’il convoitait le placer et qu’il ne reculerait devant aucune extrémité pour atteindre son but. Sa dernière tentative pour pénétrer au cœur de la place, en jouant avec une perfection inouïe le rôle de l’Anglais monomane, montrait assez qu’il était rompu à toutes les ruses, et que de nouveaux stratagèmes remplaceraient bientôt les anciens.

Les Européens frémissaient encore à la pensée qu’ils eussent pu être quelques heures plus tard à l’entière disposition du bandit, et qu’un narcotique les eût livrés sans défense à toute la horde des gredins, ses complices, qui attendaient sans doute un signal pour les égorger sans défense. Il fallait en finir au plus tôt. Les Robinsons, après un véritable conseil de guerre, résolurent de rassembler les hommes sur la fidélité desquels ils pouvaient compter, de se mettre à leur tête après les avoir fractionnés en plusieurs troupes, et de traquer sans trêve ni merci les inconnus cachés au milieu des bois. Les armes et les provisions furent distribuées séance tenante et les travaux suspendus. Puis les mineurs se tinrent prêts à partir au premier signal. L’expédition devait se mettre en marche le lendemain matin. Mais une série d’incidents étranges et terribles vint bientôt modifier ces projets si sagement conçus, et en rendre peu après l’exécution inutile.

La nuit était venue. Il pouvait être onze heures du soir, quand tout à coup une lueur immense surgit dans la direction des chantiers, éclairant de rouges flamboiements, les grands arbres debout au bord des zones aurifères. Les deux chiens de garde, Bob et Mataaô, hurlèrent lugubrement. Les Robinsons, debout en un clin d’œil, s’armèrent aussitôt, et demeurèrent sous la véranda, préparés à toutes les surprises. Du Vallon se rendit aux cases, rassembla les hommes, posa des sentinelles, établit trois postes, l’un au dégrad, l’autre au magasin, le troisième à l’habitation, et prévint les ouvriers qu’ils eussent à se mettre en route.

Le feu, l’incendie plutôt, alimenté sans doute avec des matières résineuses, devint de plus en plus intense, et toutes les formes devinrent distinctes comme en plein jour. Trois coups sonores retentirent et se répercutèrent avec fracas à travers l’immense vallée. Puis, un cri terrible, qui fit taire les singes hurleurs et imposa silence aux tigres eux-mêmes, vibra dans la nuit. Trois nouveaux coups, suivis d’une nouvelle clameur, tonnèrent quelques minutes après, puis, d’épouvantables hurlements, qui n’avaient rien d’humain déchirèrent l’air embrasé. Cette farouche symphonie, qu’on eût dit orchestrée par un démon, et exécutée par des damnés à la torture, dura près d’une demi-heure. Il fallait toute l’intrépidité des Robinsons, pour n’être ni effrayés ni même troublés par ce tapage que nulle oreille humaine n’avait perçu en pareil lieu.

L’ingénieur rompit le premier le silence gardé par les auditeurs de cette cacophonie sauvage.

– Une occasion, unique peut-être, nous rapproche en ce moment de nos ennemis. Nous sommes nombreux, bien armés et ignorant la défaillance. Voici ce que je propose : Cinquante hommes, commandés par Nicolas et Charles, vont garder l’habitation. Je partirai en reconnaissance avec M. du Vallon, Henri, Edmond, Eugène, Lômi, Bacheliko, et cinquante autres hommes, parmi lesquels tous nos Martiniquais qui sont d’une bravoure à toute épreuve.

« Nous nous avancerons sans bruit, guidés par Mataaô. Bob, restera ici. Nous reconnaîtrons la cause de cet inqualifiable désordre, et nous interviendrons s’il y a lieu. Cette expédition ne présente d’ailleurs aucun danger, étant donné notre nombre et la perfection de nos armes.

Les Européens possédaient, en effet, chacun une de ces admirables carabines Wetterli-Guinard, portant chacune sept cartouches métalliques, à balle cylindro-ogivale, contenues dans la monture de bois, et qu’un mouvement de la culasse mobile, charge automatiquement. La portée, la justesse et la pénétration de ces armes incomparables, que tout homme voué à la vie d’aventures doit indispensablement posséder, sont inouïes. L’entretien est nul, et la solidité à toute épreuve. Charles, lors de son voyage à Paris, avait visité l’habile arquebusier de l’avenue de l’Opéra qui arme tous les explorateurs, et lui avait acheté une dizaine de carabines. Ainsi équipés, les Robinsons pouvaient défier la horde des démons de la Forêt-Vierge.

La troupe commandée par Robin se mit en route silencieusement, en suivant des voies familières, éclairées d’ailleurs a giorno par les reflets de l’incendie. Après une demi-heure de marche, elle arriva dans un bas-fond formé par le bassin de la crique Saint-Jean. Les hommes se masquèrent derrière les arbres formant autour de la clairière comme le mur circulaire d’un cirque immense, et contemplèrent un spectacle inoubliable, ou l’étrange se confondait avec l’imprévu.

Quatre foyers symétriquement rangés en carré sur une légère éminence et composés chacun d’un énorme monceau de branches entassées, flambaient en pétillant. Au centre, se tenait insensible aux morsures des flammes, un vieillard d’une taille gigantesque, un Indien. Il était complètement nu. Ses longs cheveux blancs de neige tombaient sur ses épaules, et faisaient ressortir étrangement l’énergie farouche de ses traits contractés par une colère terrible. Son corps d’athlète octogénaire, aux muscles saillants, scintillait aux lueurs fauves, comme s’il eût été plaqué d’or. Cinq Indiens, nus comme lui, semblables aussi à des statues d’or arrachées de leur socle, gisaient immobiles comme des cadavres, étendus autour d’une masse brune que l’on eût prise pour le corps d’un lamentin énorme.

Un sixième, debout, devant le vieillard, se tenait, la tête basse, dans l’attitude du plus profond respect.

Enfin, deux Européens, attachés étroitement chacun à un arbre, au tronc duquel étaient accrochées avec la fleur de Victoria, la tête d’aïmara, se tordaient en hurlant, les jambes consumées lentement par des charbons ardents qui mordaient leur chair et calcinaient leurs os. Le vieillard attisa les brasiers et revint près de l’homme toujours immobile.

– À toi, mon fils, dit-il d’une voix creuse, à toi, le plus jeune des Aramichaux ! Meurs aussi. Les blancs l’emportent. La forêt ne nous appartient plus. Le secret de l’or est violé. Notre race doit disparaître. Gadou nous a abandonnés.

« Meurs !... de la main de ton père Panaoline, le dernier des Aramichaux ! »

L’Indien releva la tête. Le vieillard toucha du bout du doigt un de ses yeux, et le jeune homme foudroyé, s’abattit lourdement sur la terre au milieu des cadavres déjà raidis de ses frères.

– Et maintenant, dit-il à l’un des Européens qui brûlaient tout vifs, à nous deux.

« Blanc, tu m’as trompé. Je t’avais ramassé mourant de faim, lorsque tu fuyais les hommes de Bonaparte1. Ta chair saignait, la fièvre secouait tes membres. Tu voulais te venger des hommes à face pâle, qui avaient été tes bourreaux. La même haine nous avait réunis, je devins ton ami. Je fus toujours pour toi un allié fidèle. J’ai appelé à ton aide Maman-di-l’Eau, après l’avoir initié à tous nos mystères. Tu m’avais juré que tu possédais le piaye qui tue les hommes blancs, comme je possède le piaye qui tue les hommes rouges. Tu m’as menti, puisque les blancs de la vallée de l’or éventrent la terre avec la machine de feu, et arrachent l’or des hommes rouges, les premiers possesseurs de la forêt.

« Blanc ! tu m’as trahi. Je suis vaincu. Mais le wourara (curare) nous sauve de la honte. Le wourara a tué les derniers Aramichaux. Maman-di-l’Eau est morte. Panaoline va mourir. Mais avant qu’il ait porté à son œil la pointe de son ongle enduite avec le piaye sacré qui va le tuer, Panaoline va arracher la langue qui a menti. »

Les Robinsons stupéfaits n’eurent pas le temps de faire un mouvement, et déjà le terrible vieillard avait saisi un sabre, ouvert d’un seul coup la bouche du malheureux, et arraché d’un brusque mouvement un lambeau sanglant qu’il jeta dans le feu avec un geste de dégoût.

Les Européens se précipitaient dans la clairière, au moment où Panaoline s’avançait vers l’autre victime. Il s’arrêta à leur aspect, et leur cria avec un suprême accent de haine et de menace !

– Et vous aussi, je vous hais ! blancs maudits, qui avez abattu la forêt et ravi le secret de l’or. Je vous hais et je meurs !...

Il porta rapidement la main à sa figure, et roula sur le monceau de cadavres.

Robin et Henri avaient déjà reconnu à la lueur des bûchers les traits du dernier survivant de ce drame. Ce misérable, dont les jambes ne formaient plus que deux tronçons noircis, était bien l’inconnu qui s’était introduit à l’habitation sous les traits de l’Anglais.

Oubliant tout ressentiment, et voyant seulement dans cet homme qui, la veille encore voulait attenter à leur vie, un malheureux en proie à d’horribles tortures, ils tranchèrent ses liens, improvisèrent une civière et le firent transporter à l’habitation. Le magasin renfermait une ample provision de coton nouvellement récolté, dans lequel furent hermétiquement enveloppés ses membres mutilés. Le misérable sentit ses douleurs s’apaiser un peu, et ses plaintes déchirantes cessèrent bientôt.

C’était un homme dans la force de l’âge, aux yeux vifs, dont les tempes grisonnaient légèrement. Sa face contractée encore par la souffrance, eût semblé dans son insignifiante régularité, banale à un observateur superficiel. Mais on s’apercevait bientôt, en l’examinant attentivement que cette tête impassible était un masque susceptible de prendre toutes les empreintes, de revêtir de multiples individualités, une véritable tête de comédien. Il ne ressemblait en rien aux trois personnages si distincts qu’il avait reproduits avec un incomparable talent de mime. Et maintenant qu’il était lui-même, il semblait que sa physionomie, fût instinctivement à la recherche d’une impression étrangère à refléter.

De temps en temps, un rictus sardonique contractait sa bouche, et plissait ses yeux, quand son regard aigu tombait sur les Robinsons qui le regardaient curieusement. Il parut faire un effort sur lui-même, et dit d’une voix sourde :

– Donnez-moi, je vous prie, du tafia.

Chose étrange, cette voix voilée, semblait le complément indispensable de sa figure sans expression. Cet organe, terne comme les traits, devait pouvoir se modifier aussi à volonté.

– Du tafia ! répliqua vivement Robin, vous n’y pensez pas.

– Je ne suis pas un enfant, n’est-ce pas, et je n’ai pas la moindre illusion sur ce qu’il adviendra de moi. Je suis perdu sans retour.

– Mais, voulut objecter l’ingénieur, tout espoir de guérison n’est pas impossible.

– Allons donc. Et quand bien même je guérirais, ce serait pour être livré aux autorités du pays. Elles ne plaisantent pas, les autorités guyanaises.

– Nous ne sommes pas des dénonciateurs, reprit avec dignité le proscrit, et, encore moins des bourreaux.

– Soit. Mais la vie que vous laisseriez à mon corps mutilé, serait pour moi une torture de tous les instants, et je n’ai pas même un revolver pour me casser la tête. Heureusement que je n’en ai pas pour longtemps.

« Je vois d’ailleurs que vous ne seriez pas fâchés de savoir qui je suis, et par quel concours de circonstances je me trouve ici. Écoutez-moi donc, car cette histoire qui est un peu la vôtre vous intéressera. »

Robin fit signe à un coulie, qui apporta une bouteille de vieux rhum. L’inconnu en but avidement une large rasade. L’alcool lui procura une surexcitation passagère qui sembla momentanément apaiser tout à fait ses douleurs.

– J’étais encore il y a trois ans, dit-il de sa voix sourde, transporté libéré au pénitencier de Saint-Laurent. Le motif de ma condamnation importe peu. Ma peine achevée, je fis mon « doublage » de cinq ans comme résident libre, puis je revins en Europe où je vécus comme vivent la plupart des anciens forçats... en guerre avec la société. Je faisais tout naturellement partie d’une association de voleurs et j’attendais, en vivotant sur le commun, une brillante occasion de faire fortune. Cette occasion me fut apportée à Paris par un de vos fils et son compagnon de voyage, que je reconnais bien en ce moment.

« Je flânais, un beau soir au café Véron, où se réunissent volontiers les membres de la colonie guyanaise. J’écoutais les conversations en homme toujours en quête de documents. Les mots d’or, de placers, de filons, me firent dresser l’oreille. L’on brassait des millions, les affaires les plus fastueuses étaient discutées, puis conclues avec une largeur impliquant une opulence fantastique.

– C’est bien, me dis-je à part moi. J’aurai ma part de ce magnifique gâteau.

« Je suivis ceux dont la situation me paraissait offrir le plus de garanties. J’appris leur demeure, leurs noms, ce qui m’intéressait de leur vie, tout enfin. Je me constituai dès lors, sans qu’ils s’en doutassent, leur ombre. Je vécus de leur existence pendant leur séjour à Paris et je réussis même à faire admettre un de mes complices dans leur société. Ceci, notez-le bien, est l’enfance de notre art, à nous autres damnés. J’en savais assez. Muni d’une somme suffisante, fournie par notre banquier, je partis sans hésiter pour venir étudier mon affaire sur les lieux, et j’arrivai ici deux mois avant vos deux voyageurs.

« Le hasard me traita d’abord en enfant gâté, bien que j’aie appris ou peut être parce que j’ai appris à savoir me passer de son intervention. Je rôdais, sous l’apparence d’un mineur en prospection, près du saut Hermina, quand je fis la rencontre d’un ancien compagnon de transportation, un pauvre diable nommé Bonnet dont vous venez de voir la fin terrible. Bonnet, après s’être évadé il y a dix ans, avait été repris et condamné à perpétuité. Il s’était évadé de nouveau et vivait depuis près de trois ans avec les Indiens, complètement indianisé lui-même. Nous nous fîmes de mutuelles confidences, avec cette franchise, habituelle aux forçats entre eux. Bonnet qui avait assez de la vie sauvage, m’avoua que le motif de sa retraite, chez les Aramichaux, était la découverte d’un fantastique trésor qu’il avait entrevu jadis et dont ceux-ci étaient les dépositaires.

« J’avais mieux à lui proposer. Je lui parlai sans réticences de l’affaire qui vous concernait et nous nous comprîmes aussitôt. L’embauchage des Indiens fut chose facile. Ces derniers descendants d’une race aujourd’hui éteinte, nourrissaient contre les blancs une haine farouche. Nous manifestâmes les mêmes sentiments et jurâmes solennellement de collaborer à l’extinction de la race blanche. Vous comprenez à demi-mot, n’est-ce pas, il s’agissait de vous faire tous disparaître avec l’appui des Indiens, de nous emparer de vos titres de propriété, de prendre votre exploitation, de nous substituer à vous, enfin, et devenir d’honnêtes chercheurs d’or, après nous être débarrassés de nos auxiliaires, bien entendu.

Le cynisme de cet homme, qui parlait avec un tel sang-froid, d’une « affaire » dans l’exécution de laquelle l’assassinat intervenait à chaque moment comme moyen d’action, souleva un murmure d’horreur.

Il avala une seconde rasade et continua froidement, sans paraître s’apercevoir de l’impression produite. »

– Les Peaux-Rouges étaient véritablement d’habiles auxiliaires, sans préjugés et possédant des procédés aussi surprenants qu’infaillibles. Ils exécutaient sans broncher les ordres de leur chef, absolument comme les sectaires du Vieux de la Montagne. La superstition et le fanatisme avaient une large part, dans leur existence, je devrais même dire, qu’ils en étaient avec la haine des blancs, l’unique fonction.

« Cette superstition était d’autant mieux exploitée par eux vis-à-vis de vos ouvriers, que ces derniers la partageaient. Vous connaissez la légende de Maman-di-l’Eau, n’est-ce pas. Eh ! bien, Panaoline, qui avait jadis capturé un jeune lamentin, avait réussi à l’apprivoiser, au point de le rendre familier comme un chien. Le lamentin1 obéissait à un coup de sifflet, à un mot, à un signe. Il suivait son maître partout, lui épargnait la manœuvre de la pagaye entraînant sa pirogue, et l’accompagnait même à terre, quand les besoins de la mise en scène l’exigeaient. Panaoline croyait de bonne foi être le maître de Maman-di-l’Eau, et il ne manquait jamais à chaque expédition, de lui offrir en guise d’ex-voto, une fleur de Victoria Regia, et une tête d’aïmara.

« Nous essayâmes tout d’abord de moyens que je qualifierai de platoniques pour nous emparer du placer. Spéculant sur la crédulité superstitieuse des noirs, nous tentâmes de leur faire abandonner l’exploitation en les intimidant. Les charivaris nocturnes, les reptiles déposés dans les trous de prospection, la mutilation des instruments de travail, les coups sur les arcabas, les hurlements de Maman-di-l’Eau et de ses adorateurs, tels étaient les procédés enfantins employés en principe. Entre temps, Bonnet, agile comme un macaque, se hissait à l’aide d’une liane, au haut du panacoco de la clairière et bien dissimulé au milieu des végétaux supplémentaires, frappait à tour de bras le tronc mort de l’arbre géant.

« Mais un soir, le directeur qu’il n’était pas facile d’intimider, monta la garde et faillit éborgner Maman-di-l’Eau. Nous résolûmes alors de frapper un grand coup. Le temps pressait d’autant plus, que les voyageurs arrivaient d’Europe avec d’admirables instruments d’exploitation. Nous pratiquâmes un fourneau de mine sous une barre rocheuse, formant la ligne de partage des eaux entre le Champ d’Or et le bassin de la crique voisine. L’explosion détermina cette inondation dont les suites n’eurent aucun résultat pour nous. Décidément les affaires allaient mal, et les moyens violents devaient être pour l’instant supprimés.

« J’avais d’autres ressources, vous avez pu vous en convaincre. Je songeai à utiliser alors mes talents de comédien pour m’emparer facilement et sans danger de vos richesses. J’avais eu la précaution d’emporter un assortiment assez complet de costumes que je revêtis suivant l’occurrence, et nul doute que j’eusse réussi, sans la déveine constante qui me poursuivit. Avouez, entre nous, que mes transformations en officier formaliste sur la provenance des marchandises, et en missionnaire consolateur, n’étaient pas sans mérite. Mais, cet imbécile d’Anglais vint tout gâter. Je dois également rendre justice à votre vigilance, et à votre prodigieuse habileté de batteurs d’estrade. Puis, la chance vous a favorisés, c’est indéniable. Tant mieux pour vous. J’avais donc « travaillé » en pure perte, et nos stratagèmes étaient éventés. Mais la mort de l’Anglais...

– Comment, interrompit brusquement Robin, vous avez tué le malheureux !

– Non, c’eût été un meurtre inutile. Il est mort d’insolation. La mort de l’Anglais, dis-je, me suggéra une nouvelle combinaison. J’avais eu le temps d’étudier cet original. Vous le connaissiez à peine, et vous l’aviez vu seulement affublé du costume de fantaisie qui était mon œuvre. Sachant que ses deux jeunes filles n’étaient pas au placer, je résolus de remplir le rôle de ce personnage, de m’introduire près de vous, et... ma foi de jouer mon va-tout.

« La fatalité, en décida autrement. Votre bonne étoile vous a sauvés. C’était la ruine de nos espérances. Panaoline qui depuis quelque temps se défiait de nous, vit ses soupçons corroborés par cette série de revers. Le vieux coquin se voyant vaincu sans retour, résolut d’en finir, et de nous anéantir tous, avec lui. Ses hommes nous saisirent, nous amarrèrent chacun à un arbre... Vous savez le reste. »

Le misérable en proie à une fièvre ardente, râlait. Il demanda encore à l’alcool une passagère surexcitation et continua :

– Messieurs, j’ai fini... mes forces diminuent rapidement, il me semble qu’une flamme ardente calcine mes entrailles. Dans quelques minutes je serai mort... j’aime mieux cela. J’ai tenu à vous édifier sur mon compte, afin de vous montrer que je ne suis pas le premier venu... Simple amour-propre d’auteur...

« Je suis, voyez-vous, un révolté de la nouvelle école. J’ai été vaincu mais je ne me repens pas... comme dans les romans, où l’on voit le bandit désarmé... faire une fin édifiante, et devenir le bon larron.

« C’est égal... Vous êtes de rudes hommes... Vous qui avez vaincu, aussi Panaoline, ce vieux démon guyanais, qui personnifiait si bien cette terre jadis maudite, transformée par vous à force d’énergie...

« La vertu a donc accompli ce que le vice a vainement tenté ! J’étais pourtant un homme d’intelligence et de ressource !... L’honneur vaudrait donc mieux que le crime ?

– En douteriez-vous encore dans ce moment suprême, s’écria Robin d’une voix émue, en douteriez-vous, en entendant le pardon que formule ma bouche en mon nom, et au nom de ceux qui faillirent être vos victimes.

Le moribond, darda sur l’ingénieur son regard aigu qui s’adoucit peu à peu. Une larme perla au coin de ses yeux... Sa poitrine se souleva avec effort et il murmura d’une voix qui avait perdu son accent sarcastique :

– Vous avez raison... monsieur... Je suis abject comme le crime... Vous êtes grand... comme la vertu...

« Merci à vous... qui avez fait... verser au damné... la première larme de repentir !
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