Voyages depuis st petersbourg en russie








télécharger 0.79 Mb.
titreVoyages depuis st petersbourg en russie
page1/18
date de publication03.02.2018
taille0.79 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   18


@

Jean BELL d'ANTERMONY


Voyage depuis

St Pétersbourg

à Pékin

extrait de :

VOYAGES DEPUIS ST PETERSBOURG EN RUSSIE

DANS DIVERSES CONTRÉES DE L'ASIE,

À Pékin, à la suite de l'ambassade envoyée par le Czar Pierre I, à Kamhi, Empereur de la Chine.
par Jean BELL d'Antermony (1691-1780)

Traduit de l'anglais par Marc-Antoine Eydous (1721-1790)

[du départ de Moscou le 9 septembre 1719 au retour le 5 janvier 1722.]
Chez Robin, Paris, 1766, deux tomes 407 et 124 pages.

Première édition en anglais, Glasgow, 1763. Nombreuses éditions en Europe.

Les quatre planches proposées ici sont extraites de l'édition néerlandaise (1780) des Voyages.

On a choisi ici de présenter dans leur entier les chapitres du Voyage se déroulant en Sibérie : ils décrivent en effet longuement les peuples tartares vivant en Asie centrale, leurs modes de chasse et de pêche, leurs façons de vivre. Ce sont ces mêmes peuples qui vivent aux confins de la Chine, turbulents voisins, parfois envahisseurs, qu'il était bon de mieux connaître.

Une carte de Sibérie devenant alors très utile, on regrettera que celle de l'édition de 1766 des Voyages ne soit pas présentée sur internet. On propose pour pallier ce défaut la carte de D'Anville, de 1753, sur Gallica, ou celle de Brue, de 1821, sur le site de David Rumsey.

Édition en mode texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

novembre 2016

TABLE DES MATIÈRES

Préface

Chapitre I. — De Saint-Petersbourg à Tobolsky, capitale de la Sibérie.

Chapitre II. — Notre séjour à Tobolsky. Observations sur les Kalmoucks, &c. Nous continuons notre route jusqu'à Tomsky.

Chapitre III. — Notre séjour à Tomsky. Observations sur les Tartares Tzulimm, &c. & notre route jusqu'à Elimsky.

Chapitre IV. — Observations sur Yakutsky & Kamsatka, &c. — Notre voyage à Irkutsky ; ce qui nous y arriva, &c.

Chapitre V. — Nous partons d'Irkutsky, et nous traversons le lac Baykal. Notre arrivée à Selinginsky. Détails curieux au sujet du kutuchtu, &c.

Chapitre VI. — Notre arrivée à Selinginsky ; différentes parties de chasse. Nous continuons notre route jusqu'à Saratzyn, qui sert de limites entre l'Empire du Czar & celui de l'Empereur de la Chine.

Chapitre VII. — Passage du Saratzyn ; notre entrée dans la Chine, & notre arrivée à la Grande muraille.

Chapitre VIII. — Depuis la Muraille de la Chine jusqu'à Pékin ; notre entrée dans cette capitale.

Chapitre IX. — Ce qui nous arriva à Pékin. Audience de l'ambassadeur, &c. 1720.

Chapitre X. — Continuation du chapitre précédent.

Chapitre XI. — Continuation du chapitre précédent ; fêtes données à la Cour à l'occasion de la nouvelle année.

Chapitre XII. — Détail plus particulier au sujet de l'Empereur de la Grande muraille. 1721.

Chapitre XIII. — Notre départ de Pékin ; ce qui nous arriva sur la route de Moscou.

Chapitre XIV. — Notre arrivée à Surgute. Notre voyage de là à Moscou. Détail curieux au sujet de l'animal appelé mammon, &c.

PRÉFACE

@

p.VII J'ai toujours eu, dès ma plus tendre jeunesse, un très grand désir de voyager ; & ce fut pour le satisfaire, qu'après avoir pris des lettres de recommandation pour le docteur Areskine, Premier médecin & conseiller privé du Czar Pierre I, je m'embarquai à Londres, au mois de juillet 1714, sur le vaisseau la Prospérité, de Ramsgate, commandé par le capitaine Emerson, qui faisait voile pour Pétersbourg. M. Areskine me reçut de la manière la plus gracieuse & la plus polie. Je lui fis part du sujet de p.VIII mon voyage, & du dessein que j'avais de voir l'Asie, ou tout au moins les contrées limitrophes de la Russie ; & j'eus bientôt occasion de satisfaire mon envie, Sa Majesté Czarienne se disposant à envoyer une ambassade au Sophi de Perse.

Elle nomma pour son ambassadeur M. Artemy-Petrovich Valensky, capitaine aux Gardes, lequel pria le docteur Areskine de lui procurer quelqu'un qui voulût le suivre dans son ambassade. Le docteur profita de cette occasion pour me recommander à lui, & il le fit dans des termes qui me procurèrent plusieurs marques distinguées de l'amitié de Son Excellence, p.IX non seulement durant notre voyage, mais même jusqu'à la fin de ses jours. Il me recommanda encore au bureau des Affaires Étrangères, qui m'admit au service de Pierre I.

Après avoir instruit le lecteur de la manière dont j'ai entrepris les voyages qui sont le sujet de cet ouvrage, je suis bien aise de lui dire que je me suis attaché à ce qui m'a paru le plus remarquable, & que je n'ai cherché ni à embellir, ni à exagérer, ni à déguiser les faits, pour ne point m'attirer les reproches que l'on fait à la plupart des voyageurs.

J'ai donné à mon ouvrage la forme d'un journal. Mon p.X dessein n'était d'abord de ne m'en servir que comme d'un mémorial qui pût m'aider, dans l'occasion, à me rappeler ce que j'avais vu dans mes voyages, & donner des lumières à ceux qui auraient dessein de suivre mon exemple.

M'étant trouvé, il y a quelque temps, chez un de mes amis, la conversation tomba sur mes voyages. Il me demanda si j'avais tenu une note des endroits où j'avais passé, &c. & lui ayant répondu que oui, il me fit promettre que je les recueillerais, & que j'en ferais part au public.

Je m'acquitte aujourd'hui de ma promesse, & j'espère que la simplicité de mon style ne p.XI diminuera rien du prix d'une infinité de choses que le lecteur sera bien aise de connaître, & qu'il chercherait inutilement ailleurs.

Cet ouvrage ne sera pas moins utile aux géographes, qu'aux amateurs de l'histoire naturelle. Il servira aux premiers à rectifier quantité d'erreurs dont leurs cartes fourmillent ; & aux gens passionnés pour les mœurs & les usages de leur pays, à se défaire des préjugés qu'ils ont conçus contre des nations qu'ils traitent de barbares, & qui souvent le sont infiniment moins que bien des peuples qui passent pour civilisés. Les personnes qui aiment l'histoire naturelle y p.XII acquerront la connaissance d'une infinité de plantes, d'animaux & de productions que la nature semble avoir pris plaisir de prodiguer chez des peuples que nous méprisons, & qui en reçoivent une infinité d'avantages dont nous sommes privés.

@

Avertissement 1

@

M. Bell, qui avait étudié la médecine et la chirurgie, était dominé par la passion des voyages. Il nous apprend, dans la Relation publiée sous son nom, que, désirant de parcourir diverses contrées de l'Asie et principalement celles qui sont limitrophes de l'empire russe, il obtint une recommandation auprès de son compatriote, le docteur Areskine, premier médecin et conseiller privé du czar Pierre Ier. Ce docteur le fit d'abord nommer médecin d'une ambassade que le czar envoya auprès du schah de Perse 2. Ensuite, il fut employé, avec le même titre, dans celle que le monarque russe fit partir 3 pour la Chine, où régnait le célèbre Kang-hi 4, le second et le plus grand des empereurs de la dynastie des Tartares Mantchous.

L'ambassadeur se nommait Leoff Wassiliowitch Ismaïloff. Il était l'un des capitaines des Gardes du czar. Sa suite était composée d'un secrétaire d'ambassade, de six gentilshommes, d'un médecin, d'un aumônier, des interprètes, des sous-secrétaires, des musiciens, et des domestiques, le tout formant environ soixante personnes. L'ambassadeur devait, en outre, prendre à Tobolsk vingt-cinq dragons pour lui servir de gardes jusqu'à Pékin, et à son retour.
CHAPITRE PREMIER

De Saint-Petersbourg à Tobolsky,

capitale de la Sibérie

1718

@

p.001 À mon retour d'Ispahan à St Pétersbourg, j'appris avec un sensible chagrin que mon ami le D. Areskine était mort environ six semaines avant mon arrivée. Ayant ouï dire quelque temps après que S. M. se disposait à envoyer une ambassade à la Chine, & avait nommé pour cet p.002 effet Léoff Vassilovich Ismayloff, gentilhomme d'une famille fort connue & très distinguée en Russie, & capitaine aux Gardes, pour son ambassadeur à cette Cour, je désirai avec ardeur de faire ce voyage à sa suite.

Je m'adressai pour cet effet à M. Artemy Petrovich Valenski, mon ami, & sa recommandation eut tant d'effet auprès de S. Exc. qu'Elle me donna dans toutes les occasions des marques de son amitié & de son estime, non seulement durant son voyage, mais encore jusqu'à sa mort, qui arriva en 1736.

Durant l'intervalle de temps qui s'écoula depuis mon retour d'Ispahan, jusqu'à mon départ pour Pékin, je cultivai les amis que j'avais à Petersbourg. Je mets de ce nombre, non seulement plusieurs officiers & négociants de mes compatriotes, mais encore plusieurs gentilshommes russes avec lesquels j'avais lié connaissance à l'occasion de p.003 mon voyage en Perse, & desquels je reçus dans toutes les occasions des marques de bonté distinguées.

Les présents de S. M. C. 1 étant prêts & l'ambassadeur ayant reçu ses dépêches, je partis de Pétersbourg le 14 de juillet 1719, avec MM. de Lange & Grave : le premier était Suédois, & le second natif de Curlande. Nous nous rendîmes à Moscou par petits détachements, pour ne point manquer de chevaux sur la route. Comme il faisait extrêmement chaud, nos journées furent très courtes, & nous ne voyageâmes que le matin & le soir. Comme j'ai rapporté dans le Journal que j'ai donné de mon voyage en Perse, ce qu'il y a de plus remarquable fut cette route, j'y renvoie le lecteur, pour ne point user de redites inutiles.

Il ne nous arriva rien de particulier dans notre route à Moscou. Nous arrivâmes le 30 de juillet, & nous y trouvâmes p.004 S. Exc. qui nous avait devancés de deux jours. Nous fûmes loger chez M. Belayof, près de l'Arc de Triomphe. Nous y restâmes six semaines pour nous procurer des barques pour Cazan & y prendre les provisions dont nous avions besoin pour une route si longue & si peu fréquentée. Le temps nous dura très peu, & nous le passâmes parmi les fêtes & les divertissements de toute espèce.

Le 9 septembre, tout étant prêt pour notre départ, nous nous embarquâmes sur la Mosca, & nous saluâmes cette capitale de neuf coups de canon. Le chemin depuis Moscou en Sibérie par Yaroslave, est le plus court qu'on puisse prendre ; mais comme nous avions beaucoup de bagages, & quantité de présents pour l'Empereur de la Chine, nous prîmes le parti d'aller par eau autant qu'il nous fut possible.

En conséquence nous poursuivîmes p.005 notre route sur la Mosca jusqu'à Kolumna, d'où nous entrâmes dans l'Ocka. Nous passâmes par Pereslave Resansky, Murum, & nous arrivâmes à Nishna-Novogorod, située à la droite, sur le bord de l'Ocka, dans l'endroit de son confluent avec le Volga. Au sortir de Nishna, nous nous embarquâmes sur le Volga, & continuâmes notre route pour Cazan.

Nous y arrivâmes le 20 octobre, après un voyage de six semaines. Nous avions dessein de descendre le Volga jusqu'à la rivière de Kama, qui se jette dans le Volga environ soixante verstes au dessous de Cazan, & ensuite de nous embarquer sur le Kama, pour Solikamsky ; mais comme la saison était avancée, & que le froid venait à grands pas, nous prîmes le parti de rester à Cazan jusqu'au retour du beau temps, de peur de tomber dans quelque endroit inhabité du Kama, & d'y périr de froid.

p.006 Nous déchargeâmes donc nos barques, & fûmes loger dans la ville. J'y retrouvai plusieurs de mes anciennes connaissances, entr'autres des officiers suédois, parmi lesquels étaient les généraux Hamilton & Rosen, & le baron Wachmairer, qui y étaient détenus prisonniers de guerre, & qui s'ennuyaient très fort d'une aussi longue captivité. Nous y restâmes six semaines, en attendant que la neige eût aplani les chemins, & nous nous procurâmes les traîneaux & tout ce dont nous avions besoin pour notre voyage. Comme j'ai déjà fait mes remarques sur cette route, de même que sur Cazan & ses environs, je poursuivrai mon chemin vers la Sibérie.

Nous fîmes prendre le 24 novembre les devants à notre gros bagage ; mais M. Ismayloff & quelques-uns de ses gentilshommes restèrent encore quelques jours à Cazan, pour ne point p.007 avoir l'embarras de voyager avec des traîneaux chargés. Il partit enfin la nuit du 28, & prit sa route vers le Nord-Est. Comme il y a beaucoup de villages sur la route, nous trouvâmes autant de chevaux que nous en eûmes besoin.

Nous traversâmes le 29 plusieurs bois, principalement de chênes, de sapins & de bouleaux. Ce canton est extrêmement fertile ; on y trouve quantité de froment, de miel & de bestiaux. Les ruches à miel sont tout à fait différentes de celles d'Angleterre. Les habitants creusent le tronc d'un tilleul, d'un tremble ou de tel autre bois mol, de la longueur de cinq à six pieds ; ils font à côté une ouverture d'environ un pied de long sur quatre pouces de large ; ils placent au-dedans du tronc de petites baguettes en travers, après quoi ils ferment l'ouverture avec un petit ais auquel ils ménagent de petits trous, par lesquels les abeilles entrent & p.008 sortent. Ils placent ces ruches dans des endroits convenables ; par exemple, à côté d'un bois, & les pendent aux arbres avec des liens de jonc, pour empêcher que les ours ne mangent le miel, dont ils sont extrêmement friands. La cire & le miel qu'on en tire toutes les années sont une branche considérable du commerce de Cazan. J'ai vu plus de cent ruches près d'un village & l'on m'a dit qu'on avait une méthode pour en tirer le miel & la cire, sans détruire les abeilles, qu'il serait à souhaiter que l'on connût : mais je n'ai pu l'apprendre faute de gens qui m'en instruisissent.

Les villages par lesquels nous passâmes étaient habités pour la plupart par les Tartares Tzeremish & Tzoowash, dont j'ai parlé ci-devant. Nous eûmes pendant trois jours des chemins très rudes & très étroits ; nous traversâmes plusieurs bois touffus, entremêlés de quelques villages & champs à blé. p.009 Nous passâmes l'Ich & plusieurs autres rivières, & ensuite la Viatka, qui est fort large : elles se jettent toutes dans le Kama.

Après six jours d'une marche ennuyeuse, nous arrivâmes à une petite ville appelée Klinof, ou plus communément Viatka, du nom de la rivière qui passe auprès. Sa situation est très agréable : elle est entourée de champs & de prairies, & les rivières des environs sont extrêmement abondantes en poisson.

Les pâturages de Klinof sont si renommés pour les bêtes à laine, que Sa Majesté y a fait amener quelques centaines de moutons d'Allemagne, les plus estimés pour la laine, à dessein d'y établir des fabriques de draps pour habiller ses troupes. Il a même engagé à son service un berger allemand, à qui il donne des appointements considérables. Les troupeaux s'y sont tellement p.010 multipliés qu'il y a tout lieu de croire que les vues du Czar seront remplies. Je pourrais citer plusieurs autres exemples de l'étendue du génie de ce prince lequel n'épargne ni soins, ni dépenses pour contribuer au bien de son peuple, & à la gloire de son règne. En voici que je ne puis passer sous silence : ce sont les pompes de cuir. Les Russes les tiraient autrefois d'Angleterre & de Hollande, & elles leur coûtaient très cher. Pour éviter cette dépense, le Czar attira à son service un ouvrier anglais, pour un certain nombre d'années, & l'envoya à Cazan, où il y a de très bons cuirs, pour enseigner aux habitants la manière de les préparer. Ce projet a si bien réussi, qu'outre les pompes, on y fabrique encore d'autres ouvrages en cuir dont on n'avait aucune connaissance en Russie.

Quoique les postes ne se comptent point par verste, comme dans les p.011 autres provinces de la Russie, je compte cependant que la distance de Cazan à Klinof est d'environ 500 verstes 1. Je trouvai plusieurs officiers suédois, qui menaient une vie solitaire dans un lieu aussi abondant qu'agréable. Nous fîmes halte un jour pour nous reposer, & le lendemain, qui était le 5 de décembre nous laissâmes notre bagage derrière, & nous prîmes la route de Solikamsky. Nous arrivâmes à une petite ville appelée Kay-Gorod. Nous nous aperçûmes que le froid augmentait à mesure que nous avancions vers le Nord, en côtoyant le Kama.

Nous partîmes le 8 de Kay-Gorod par un temps très froid. Quoiqu'il fît peu de vent & beaucoup de brouillard, le froid était si perçant que plusieurs de p.012 nos gens eurent les doigts & les orteils gelés. La plupart guérirent au moyen de la neige dont on les frotta ; mais si nous n'eussions fait halte pour les faire chauffer, ils seraient sûrement morts de froid. Nous arrivâmes le 9 à la ville de Solikamsky, mot dérivé de sole sel & de Kama, qui est le nom de la rivière sur laquelle elle est située ; & nous en fûmes d'autant plus aises, que le froid augmentait tous les jours.

Solikamsky 2 est une ville très grande & très peuplée, & la capitale d'une province de ce nom, qui est aujourd'hui annexée au gouvernement de Sibérie. Elle est agréablement située sur la rive orientale du Kama. Cette rivière est célèbre dans cette contrée du monde. Elle prend sa source dans p.013 le Nord, & reçoit dans son cours la Parma, la Pilva, la Koyva, & quantité d'autres rivières, qui toutes ensemble forment un fleuve presqu'aussi grand que le Volga, dans lequel il se jette environ soixante verstes au-dessous de Cazan, où il perd son nom. Après avoir parcouru un grand espace de pays en tirant vers le sud-ouest, le Kama est détourné par le courant du Volga, vers le sud-est. Il fournit différences espèces de poissons. Ses bords sont couverts de champs & de pâturages, mais qui sont souvent interrompus par des bois, surtout au Nord. Ils sont remplis de différentes espèces de gibier & de bêtes fauves naturelles au climat.

Solikamsky est célèbre par ses sources d'eau salée. Elles appartiennent à mon ami le baron de Stroganof, à qui le Czar les a cédées. Il en a tiré un si bon parti, qu'il peut fournir du sel, non seulement à toute la Russie, mais p.014 même en exporter dans les pays étrangers. Ce sel est noirâtre mais très bon dans son espèce.

Voici la manière dont on le fait. On creuse des puits dans la terre, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à un rocher salé, qui, dans ces cantons, est placé à une certaine distance de la surface de la terre, de même que le charbon l'est dans d'autres endroits. Dès que le puits est fini, il se remplit d'eau. On l'y laisse pendant un certain temps, afin qu'elle puisse s'imprégner d'une quantité suffisante de sel ; après quoi on la tire avec des pompes & d'autres machines, & on la met dans de grandes chaudières de fer, où on la fait bouillir jusqu'à ce qu'elle ait acquis la consistance nécessaire : l'eau s'évapore, & le sel reste au fond.

Voici une autre manière de séparer l'eau salée de l'eau douce d'une rivière : elle est trop curieuse pour la passer sous p.015 silence. L'eau des rivières qui sont dans le voisinage est mêlée avec de l'eau salée, laquelle vient des fontaines qui ont leurs sources dans le rocher salé dont j'ai parlé, ou qui filtre à travers. Les habitants tâchent de découvrir les endroits où ces sources se vident dans les rivières, soit en plongeant, ou par telle autre voie. Cela fait, ils forment une espèce de coffre d'environ quinze à vingt pieds en carré, & d'une hauteur suffisante pour atteindre au fond de la rivière, de manière cependant qu'une partie reste au-dessus de la surface de l'eau. Lorsque la glace est forte, ils enfoncent cette machine dans la rivière, au-dessus de l'endroit ou sont les sources d'eau salée, & plantent des piloris tout autour, pour empêcher que le courant ou la glace ne l'emportent. Ils tirent pendant l'hiver l'eau, la boue & le sable qui sont enfermés dans la machine, & l'enfoncent de plus en plus, p.016 jusqu'à ce qu'elle ait pénétré dans le fond du canal de la rivière, & qu'il n'y ait plus de communication entre l'eau douce & l'eau salée. La machine se remplit de cette dernière, & l'on en extrait le sel de la manière que j'ai dite ci-dessus.

Tout long & dispendieux qu'est ce procédé, les habitants l'exécutent avec autant de facilité que de promptitude ; &, ce qui est encore plus extraordinaire, sans être guidés par aucun art, mais seulement par la force de leur génie. Le baron occupe à ce travail quantité d'ouvriers, & pourrait même en employer davantage, vu la quantité de bois qu'il y a dans le pays.

Lorsque le sel est fait, on le porte dans des greniers, jusqu'à ce que la saison permette de le transporter à Moscou, à Pétersbourg, ou ailleurs. Les barques que les Russiens emploient pour cet effet, & qu'ils appellent lodia, p.017 sont d'une construction toute particulière. J'en ai vu de plus longues & de plus larges qu'aucun vaisseau de haut bord que nous ayons en Angleterre, sans qu'il entre aucun clou dans leur construction. Elles sont toutes à fond plat ; elles ont un grand mât, & une voile proportionnée. Il faut six ou huit cents hommes pour les conduire. Leur gouvernail est presqu'aussi long que la barque, & si pesant, qu'il faut quelquefois quarante ou cinquante hommes pour le remuer.

Je ne puis quitter Solikamsky sans parler des mines de fer qui sont dans les environs ; savoir, à Kathenaburg & dans d'autres endroits de ce district, & qui produisent un fer dont la qualité l'emporte peut-être sur tous les autres. Ces mines ont été portées à une grande perfection, par le savoir & l'industrie infatigable de M. Demidof, à qui le Czar les a cédées, toujours prêt à p.018 encourager ceux qui forment des projets utiles au public.

On m'a assuré qu'on pouvait encore les perfectionner davantage. La mine est très abondante, & dans quelques endroits, peu profonde ; ce qui fait qu'on peut l'exploiter à peu de frais. Quant au bois, il n'y a point d'endroit au monde où il y en ait davantage. D'ailleurs, on peut faire aller toutes les machines par le moyen de l'eau, & l'exporter à Petersbourg & dans plusieurs autres provinces de la Russie par la voie des rivières.

On trouve dans ces mines des pierres d'aimant de différente grosseur. J'en ai vu de très grosses & de très bonnes.

Il y a plusieurs autres mines de fer en Russie ; par exemple à Tula, Olonitz, &c., mais le métal est fort inférieur à celui de Sibérie. Il y a encore dans cet endroit de riches p.019 mines de cuivre, dont on pourrait tirer un très bon parti. La mine n'est pas éloignée de la surface de la terre.

On trouve dans les environs de Solikamsky le fossile qu'on appelle lin incombustible, asbestos, dont on fait une toile que l'on blanchit en la jetant dans le feu ; sans qu'elle se consume. Les anciens connaissaient cette sorte de toile, & l'employaient à différents usages.

C'est au hasard que l'on doit la découverte de ce fossile curieux. Voici comment la chose se passa. Un chasseur voulant tirer une pièce de gibier & n'ayant pas de quoi bourrer son fusil aperçut dans le bois une grosse pierre couverte d'une espèce de duvet qui ressemblait à du fil. Il le roula entre ses doigts, & il lui parut propre pour cet usage ; mais quelle fut sa surprise, lorsqu'il vit, après avoir tiré, que la poudre n'avait produit aucun p.020 effet sur la bourre ! Cela excita sa curiosité au point qu'il alluma un grand feu, & y jeta l'asbestos ; mais il le retira sans qu'il fût endommagé. Il en fut si effrayé, qu'il crut que le diable avait prit possession de ce fossile. De retour chez lui, il raconta ce qui lui était arrivé au curé de sa paroisse, lequel en fut surpris lui-même, & voulut en faire l'expérience ; il la répéta si souvent qu'à la fin le secret se divulgua.

Le froid est beaucoup plus fort à Solikamsy que dans d'autres endroits plus près du Nord ; ce que j'attribue à l'éloignement où est cette ville de l'océan.

Le dix décembre, l'ambassadeur prit des chevaux de poste, & partit pour Tobolsky, ordonnant à ceux qui conduisaient son bagage de venir l'y joindre comme ils le jugeraient à propos. Nous arrivâmes vers la minuit à un village appelé Martinsky, où ayant relayé, nous arrivâmes aux montagnes p.021 appelées Verchatursky-Gory, où nous trouvâmes que la neige était fort haute, & le froid très vif. Nous continuâmes notre route, montant & descendant ces montagnes hautes & escarpées pendant quinze heures. On trouve dans les vallées qui sont susceptibles de culture, quantité de villages très peuplés. Dans les endroits où l'on a coupé les bois, on découvre, nonobstant la rigueur de la saison, un paysage admirable.

Ces montagnes séparent la Russie de la Sibérie. Elles forment une chaîne du Nord au Sud, laquelle incline quelque peu vers l'est & l'ouest. Elles sont entièrement couvertes de différentes espèces de sapin, de larix, de bouleaux & d'autres arbres naturels au climat, & remplies de quantité de bêtes fauves. J'ignore quelle est leur longueur du Nord au Sud ; mais je crois qu'elles ont environ quarante milles p.022 de large. Il s'en faut beaucoup qu'elles soient aussi hautes que celles que j'ai vues en Perse & dans d'autres endroits.

Au sortir de ces montagnes, nous entrâmes le onze dans un pays entremêlé de plaines & de coteaux, & parsemé de bois, de villages, de champs & de prairies, & nous arrivâmes le soir à une ville nommée Verchaturia, de verch qui signifie haut, & Tura qui est le nom de la rivière sur laquelle elle est située. Cette rivière est navigable, elle prend son cours vers l'Orient, & se jette dans le Tobol. Verchaturia est agréablement située sur une éminence, & fortifiée d'un fossé & de palissades. Elle est gouvernée par un commandant, qui est à la tête d'une garnison composée de quelques troupes régulières, & de Cosaques. Ce qui la rend considérable, est qu'elle est une ville frontière, & qu'il faut absolument y passer pour entrer de la p.023 Russie dans la Sibérie. Il y a une douane où les marchands sont obligés de déclarer l'argent & les marchandises qu'ils portent dans la Sibérie, ou de celle-ci dans la Russie. Les droits y sont de dix pour cent. Quoique cet impôt paraisse exorbitant, il est cependant modéré, eu égard aux profits que l'on fait ; outre qu'il ne s'étend que sur l'argent qu'on emploie dans le commerce, chaque marchand ayant la liberté de porter celui dont il a besoin pour sa dépense, sans payer aucun droit.

Le pays qui est aux environs de Verchaturia est habité par une espèce de peuple appelé Vogullitz, lequel diffère par son langage, son habillement & ses mœurs, de toutes les autres nations que j'ai vues. Il ressemble par ses traits & sa taille aux Tzoowashiens qui habitent autour de Cazan. Ils ont quelque idée confuse de la Divinité, & ont parmi eux certains magiciens qu'ils appellent shamans, pour lesquels ils ont une vénération singulière. J'aurai occasion d'en parler dans la suite. Les Vogullitz ne connaissent point l'agriculture, vivent dans les bois sous des huttes, & subsistent de la chasse & de la pêche. Ils sont très civils & très humains, mais peu nombreux ; ce qui vient peut-être du peu de commerce qu'ils ont avec leurs voisins. L'archevêque de Tobolsky en a converti plusieurs, qui commencent maintenant à bâtir des maisons & à vivre en société, & il y a tout lieu d'espérer que les autres ne tarderont pas à suivre leur exemple ; mais cela dépend du zèle du clergé & des gouverneurs des provinces. J'ai été les voir plusieurs fois, pour m'informer de leur origine & de la manière dont ils s'étaient établis dans p.025 ces cantons ; mais je n'ai jamais pu en tirer aucune réponse satisfaisante.

Avant que d'entrer en Sibérie, il est à propos que je rapporte en peu de mots la manière dont ce vaste pays fut découvert par les Russes.

Au commencement du dernier siècle, un certain Cosaque du Don, nommé Yarmak Timotheovitz, ayant été obligé de quitter son pays, & ne sachant comment subsister, s'associa avec quelques brigands & se mit à voler sur les grands chemins. Il devint en peu de temps très fameux & très puissant : car il ne volait que les riches ; &, par une générosité peu commune aux gens de sa profession, il donnait aux pauvres de quoi vivre. Il ne tuait ni ne blessait jamais personne qu'à son corps défendant. Cette conduite lui acquit une si grande réputation, que tous les vagabonds & les gens sans aveu s'enrôlèrent sous ses enseignes, ravis d'avoir à leur p.026 tête un chef aussi brave & aussi intrépide. Il se rendit à la fin si redoutable, que les gouverneurs des provinces méridionales envoyèrent quelques troupes pour se saisir de sa personne. En ayant été informé, il abandonna le pays ; & s'étant emparé de quelques bateaux qui étaient sur le Volga, il se mit à pirater sur ce fleuve. Ayant de nouveau été attaqué, il traversa la mer Caspienne, & se retira sur la frontière de Perse, où il vécut quelque temps en qualité de marchand. Les Persans ayant su qui il était, l'obligèrent à se retirer. Il retourna sur le Volga, où il se ménagea un peu mieux qu'auparavant. Il se cachait souvent dans les bois & les villages ; comme il ne manquait point d'argent il payait généreusement ce dont il avait besoin. Cependant, comme il prévit qu'il ne pouvait être longtemps caché à la tête d'une suite aussi nombreuse, il prit le parti p.027 d'abandonner le Volga, & de remonter le Kama, qui était alors peu fréquenté, tant par les Russes que par les autres nations. Il espérait se procurer une retraite sûre pendant l'hiver. Yarmak, à la tête de deux cents hommes, remonta donc le Kama ; mais la glace les arrêta à quelque distance d'un gros village qui appartient aujourd'hui au baron de Stroganof. Les habitants, effrayés de leur tenue, & se trouvant hors d'état de leur résister, prirent le parti de les recevoir chez eux, & de leur faire bon accueil. Yarmak leur demanda seulement des provisions & des logements pour passer son hiver, les leur paya argent comptant, & leur promit de s'en retourner au printemps. En conséquence de cette déclaration, on lui laissa passer tranquillement son hiver dans ce lieu écarté ; mais craignant, lorsque l'été fut venu, d'être découvert par le gouvernement, après avoir été quelque temps p.028 indécis sur la route qu'il devait prendre, il prit le parti de traverser les montagnes de Verchaturia, & de gagner vers l'Est, dans l'espoir de trouver quelque pays inhabité, ou du moins une retraite sûre.

Étant arrivé à la rivière de Tur, & l'ayant trouvée navigable, il construisit un nombre de canots suffisants pour sa troupe ; il descendit la rivière, & après trois jours de marche, il découvrit plusieurs villages de Tartares mahométans, dont les habitants furent extrêmement surpris de voir arriver chez eux des étrangers dont ils n'avaient jamais ouï parler. Yarmak s'étant informé de la situation & du gouvernement du pays, continua sa route jusqu'à la rivière de Tobol, où il trouva les villes peuplées & le terrain parfaitement bien cultivé. Le Cham des Tartares, effrayé de sa venue, assembla un corps nombreux de cavaliers & de fantassins armés d'arcs, de flèches, de dards, & autres armes semblables : notre aventurier eut avec eux plusieurs escarmouches, dans lesquelles il leur tua beaucoup de monde avec ses armes à feu, que les Tartares ne connaissaient point. Ces derniers furent aussi effrayés à la vue des Russes & de leurs armes, que les habitants du Mexique le furent à l'arrivée des Espagnols dans l'Amérique, à laquelle la Sibérie ressemble à plusieurs égards.

Yarmak s'apercevant que le nombre de ses ennemis augmentait à mesure qu'il approchait de la résidence du Cham des Tartares, ayant perdit plusieurs de ses gens, & la plus grande partie de ses munitions, & n'ayant aucun lieu de retraite où il pût passer l'hiver, qui est fort long dans ces cantons-là, prit enfin le parti de se retirer. Il prit donc sa route vers le Couchant jusqu'aux rivières de Tobol & de Tur ; mais p.030 les Tartares ne lui donnèrent aucune relâche, & le harcelèrent continuellement de dessus le rivage. Il se sauva avec quelques-uns de sa suite, avec un butin considérable, & retourna au village où il avait passé l'hiver précédent. Les habitants le voyant revenir chargé de riches fourrures & d'autres dépouilles de prix, lui firent un très bon accueil. Yarmak les récompensa généreusement, & partagea son butin à ceux qui l'avaient reçu avec tant d'hospitalité dans sa disgrâce.

Notre aventurier commença à réfléchir sur le malheur de son état. Il considéra que son séjour ne pouvait être longtemps ignoré, qu'il y aurait de l'imprudence à lui d'attaquer de nouveau les Tartares avec une poignée de monde, sans armes & sans munitions, & il prit la résolution de se soumettre à la clémence de Sa Majesté Czarienne, dans l'espoir d'obtenir sa grâce & celle p.031 de ses complices, en lui proposant la conquête du riche pays qu'il venait de découvrir. Il communiqua son projet à la Cour, par l'entremise d'un ami 1, & on le trouva trop important pour le négliger. En un mot, on conduisit Yarmak à Moscou sous bonne escorte, où il exposa toute l'affaire. Il demanda pardon à S. M. & la pria de lui donner un corps de troupes, lui promenant d'en rendre bon compte, & de lui procurer une glorieuse conquête. Le Czar lui accorda son pardon, approuva l'expédition qu'il méditait, & donna ordre qu'on lui fournît des troupes. Elles se rendirent à Solikamsky, & y passèrent l'hiver pour y faire les préparatifs pour p.032 l'expédition qu'elles devaient entreprendre au printemps suivant.

Durant cet intervalle, Yarmak se conduisit avec autant de prudence que d'activité, & donna des preuves de la grandeur de son génie. Il rassembla le peu de monde qui lui restait, & en forma un corps, sur lequel il pouvait compter dans toutes les occasions.

Lorsque la saison fut venue, les troupes partirent de la Sibérie, & étant arrivées dans la partie inhabitée du pays, elles trouvèrent plusieurs corps de Tartares sous les armes, prêts à leur disputer le passage, & quantité de bateaux sur les rivières, remplis de gens armés. Le Cham des Tartares lui-même était sur un de ces vaisseaux. L'expédition ne fut pas longue, & son issue répondit à l'attente des Russes. Je ne saurais passer sous silence quelques particularités de la dernière action.

p.033 Comme les Russes poursuivaient les Tartares, il y eut un combat sur la rivière Irtish. Yarmak ayant aperçu la barque sur laquelle était le Cham, s'avança avec sa troupe pour aller à l'abordage : il voulut sauter de sa barque dans une autre ; mais il tomba dans la rivière & se noya, au grand regret de ceux qui le suivaient. C'est ainsi que périt le pauvre Yarmak. Les Russes remportèrent une victoire complète ; le brave Cham des Tartares perdit lui-même la vie dans la mêlée. Son fils & le reste de la famille royale furent envoyés à Moscou, où le Czar les reçut honorablement, & les traita conformément à leur qualité. Il accorda au prince un domaine considérable en Russie, dont ses descendants jouissent encore aujourd'hui avec le titre de Sibirsky-Czarovitz ou prince de Sibérie ; traitement infiniment plus noble & plus généreux que celui qu'ont éprouvé les p.034 monarques du Mexique & du Pérou de la part de leurs conquérants.

Le onzième décembre nous partîmes de Verchaturia par une neige très abondante. Le temps était très froid, & l'air extrêmement serein.

Nous arrivâmes le lendemain à un gros village, dont les environs étaient habités par quelques Tartares Vogallitz, & le 13 nous arrivâmes à la ville d'Épantshin. Le pays compris entre Verchaturia & cette dernière, est presque tout couvert de bois. Les villages sont entourés de grandes plaines abondantes en grains & en pâturages. Les bestiaux y sont en très bon état ; surtout les chevaux, qui, étant de race tartare, sont plus grands & mieux faits que les chevaux ordinaires, & propres aux différents usages auxquels on veut les employer.

Épantshin n'est qu'une petite ville fortifiée avec un fossé & des palissades, p.035 où il y a quelques soldats en garnison. Elle était autrefois exposée aux incursions des Tartares appelés Kossatshy Orda, & Kara-Kalpacks ; mais les Russes ont si bien fortifié leurs frontières, que ces brigands n'osent plus se présenter. Les uns & les autres sont mahométans : ils campent continuellement sous des tentes, avec leurs troupeaux, dans le désert : ils sont très nombreux, & soumis à différents chefs, qu'ils appellent batteer, ou héros. Ce sont eux qui les choisissent, & ils prennent toujours ceux qui se sont le plus distingués par leurs exploits militaires. Ils sont continuellement en guerre avec les Kalmoucks qui habitent le long du Volga, de même qu'avec les autres voisins. Ils ne sauraient faire face à des troupes réglées ; & lorsqu'on les attaque, ils se retirent, dans le désert, avec leurs familles & leurs troupeaux, où il n'y a que des gens accoutumés à leur p.036 manière de vivre qui puissent les suivre.

Le pays des Kara-Kalpacks, ou Bonnets noirs, ainsi appelés d'une espèce de bonnet noir fourré de peau d'agneau noir, est situé au Sud-Ouest vers le Volga. Celui des Kossatshy-Orda s'étend au Sud-Est jusqu'à la rivière Irtish. J'aurai occasion de parler du cours de cette rivière.

Nous arrivâmes le 14 à une grande ville appelée Tumeen, située sur la rive septentrionale de la rivière Tuma, qui lui a donné son nom. Ses bords sont hauts & escarpés, & on la passe sur un pont de bois. Elle prend sa source au Couchant, & reçoit dans son cours la Tura, & plusieurs autres rivières. Elle continue à couler vers l'est, & se jette dans le Tobol où elle perd son nom.



Le pays situé entre Epantshin & Tumeen est plus découvert & mieux peuplé que celui qui est à l'Occident de ces villes. Car, outre les Russes qui p.037 composent la plus grande partie des habitants, on trouve plusieurs autres villages peuplés par les descendants des anciens mahométans, qui étaient natifs du pays. Ces Tartares subsistent de l'agriculture & passent leur vie exempts de peines & de soucis, dans le libre exercice de leur religion & de leurs autres privilèges.

Tumeen est une jolie ville, très bien fortifiée. Les rues y sont larges, & les maisons alignées au cordeau. Les environs sont couverts de bois, & entremêlés de villages, de champs & de prairies, & l'on y trouve quantité de provisions. On y fait un trafic considérable de fourrures, particulièrement de peaux de renards & d'écureuils ; mais elles sont moins estimées que celles des contrées qui sont à l'Orient.

Nous partîmes le quinze au matin de cette ville, côtoyant le Tuma jusqu'à la rivière de Tobol, que nous p.038 traversâmes, & nous continuâmes notre route le long de la rive orientale, à travers un pays très beau & bien peuplé. Quoique le froid fût toujours très violent, il était cependant moins vif & moins perçant qu'à Solikamsky ; ce qui vient de ce que le pays est moins couvert & mieux cultivé. Le terrain qui est de l'autre côté de la rivière est plus marécageux & couvert de bois de haute futaie.

Le seize, vers midi, nous découvrîmes la ville de Tobolsky, quoique nous en fussions éloignés d'environ vingt milles d'Angleterre. Elle est située sur une hauteur sur le bord du Tobol. Ses remparts sont recrépis ; ce qui, joint aux croix & aux dômes des églises, qui sont dorés, forme un très beau coup d'œil. Nous arrivâmes à deux heures après midi à Tobolsky capitale de cette vaste province & résidence du gouverneur. Nous fûmes p.039 loger dans la grande rue qui aboutit au palais du gouverneur & à celui de la Justice.

Nous fîmes depuis Tumeen à Tobolsky environ deux cent cinquante verstes dans l'espace de trente heures. Les traîneaux sont les meilleures voitures dont on puisse se servir pour voyager sur la neige. On peut s'y tenir assis, ou couché, selon qu'on le juge à propos.

@

CHAPITRE II

Notre séjour à Tobolsky. Observations sur les Kalmoucks, &c. Nous continuons notre route jusqu'à Tomsky

@

p.040 Tobolsky 1 est situé au cinquante-huitième degré quarante minutes de latitude septentrionale, au confluent de l'Irtish & du Tobol. Cette dernière rivière lui a donné son nom. Toutes deux sont navigables plusieurs p.041 centaines de milles au-dessus de cette ville. L'Irtish, après avoir reçu le Tobol, devient un grand fleuve qui va se jeter dans l'Oby. Les Russes ont choisi cette situation préférablement à toute autre à cause de sa force & de sa beauté. Les princes Tartares faisaient autrefois leur résidence dans une ville qui est environ à trente verstes au midi de Tobolsky, laquelle est tombée en ruines.

Tobolsky est fortifié d'un rempart de briques avec des tours carrées & des bastions de distance en distance & fourni de quantité de munitions de guerre. Au dedans de la ville sont le palais du gouverneur, les cours de Justice, plusieurs églises bâties de briques, entr'autres la cathédrale & le palais de l'archevêque. La rue du rempart, surtout du côté du Midi, des plus admirables. Le pays situé à l'Ouest est plat, & couvert de bois p.042 de haute futaie. La ville est presque toute habitée par des Russes, qui exercent différentes professions, parmi lesquels il y a des marchands très riches, & qui font un grand commerce sur les frontières de la Chine, & dans différents autres cantons de la Russie.

Ceux-ci logent pour la plupart au haut de la ville. Les faubourgs sont au bas, le long de la rivière : il y a plusieurs grandes rues appelées les rues des Tartares, parce qu'elles sont habitées par leurs descendants, lesquels, ici comme ailleurs, jouissent du libre exercice de leur religion, & de plusieurs immunités. Ils ressemblent par leur figure, leur langue & leurs mœurs aux Tartares de Cazan & d'Astrakan. Leurs maisons sont proprement tenues. Ils sont très affables envers les étrangers, & fort honnêtes gens ; ce qui fait que les autres commerçants ont p.043 beaucoup de confiance en eux. Outre les fortifications dont j'ai parlé ci-dessus, les faubourgs sont entourés d'un fossé & de palissades.

Pendant que nous étions à Tobolsky, M. Petrof Solovoy, capitaine aux Gardes, commandait en Sibérie en qualité de vice-gouverneur. Le gouverneur en chef, le kneaz Gagarin, avait été disgracié & rappelé ; & son successeur, le kneaz Alexis Michaylovitz Cherkasky n'était point encore arrivé.

Nous trouvâmes dans cette ville, de même que dans les autres où nous passâmes, plusieurs officiers suédois de distinction, entr'autres M. Dittmar, secrétaire de Charles XII, roi de Suède. Il était natif de Livonie, & également estimé pour sa probité & sa capacité. Ils avaient la permission d'aller à la chasse & à la pêche, & même de voyager dans les autres villes p.044 pour voir leurs compatriotes. Quant à moi, je regarde comme une grande faveur que le Czar les eût relégués dans ces cantons, vu qu'ils y vivaient à peu de frais, & qu'ils y jouissaient de toute la liberté dont peuvent jouir des personnes qui se trouvent dans ces circonstances.

On observera que les prisonniers suédois qu'on avait dispersés dans les différentes villes de cette province, n'ont pas peu contribué à civiliser les habitants, & qu'ils y ont introduit des arts & des sciences dont, avant eux, on n'avait aucune connaissance.

Comme la plupart avaient reçu une éducation honnête, ils jugèrent à propos, pour adoucir l'ennui de leur captivité, de s'appliquer à l'étude des sciences & des arts, particulièrement de la musique, & de la peinture, dans laquelle quelques-uns firent des progrès très rapides. J'assistai à p.045 quelques-uns de leurs concerts, & ne fus pas peu surpris de trouver de si habiles musiciens dans une contrée aussi éloignée du commerce des autres hommes.

Ils s'amusaient quelquefois à montrer le français, l'allemand, la musique, la danse, &cc. aux jeunes gens de condition de l'un & de l'autre sexe ; ce qui leur avait procuré des amis parmi les gens de distinction ; circonstance également utile & honorable à des gens qui se trouvent dans pareille situation.

Il y a toujours à Tobolsky environ cinq à six mille hommes de troupes régulières, tant cavalerie qu'infanterie, indépendamment des troupes irrégulières. Cette garnison, jointe à la force naturelle de la place, la met à couvert des incursions des Tartares qui habitent dans le voisinage.

Les bois & les champs qui sont aux p.046 environs de Tobolsky sont remplis de toutes sortes de gibier, entr'autres, de coqs de Limoges, de coqs de bruyère & de gelinottes. Ces dernières sont aussi grosses que des perdrix ; leur chair est blanche & très délicate. Il y a une autre espèce de gelinotte qui est un peu plus grosse, & qui a les pattes velues ; elle devient blanche en hiver comme une colombe. Les perdrix y sont aussi très communes ; mais, à l'approche de l'hiver, elles passent dans des climats plus tempérés. Il y a aussi quantité de bécasses & de bécassines, qui s'en retournent en automne après avoir pondu. Il n'y a pas de pays au monde où il y ait une plus grande variété d'oiseaux aquatiques & d'oiseaux de passage. On peut voir dans mon Journal de Perse la quantité qu'il y en a sur les bords de de la mer Caspienne.

On y trouve aussi plusieurs espèces de petits oiseaux de la grosseur d'une p.047 alouette, entr'autres ceux qu'on appelle oiseaux de neige. Ils fondent par troupes dans la Sibérie en automne, & y restent jusqu'au printemps. La plupart sont aussi blancs que la neige. Il y en a de tachetés & de bruns. Ils passent pour être extrêmement délicats.

J'ai vu aussi un autre petit oiseau à peu près de la grosseur d'une grive, dont les ailes & la queue sont mêlées de plumes rouges & jaunes, & qui a sur la tête une huppe de plumes noires qu'il lève & baisse comme il lui plaît. Ce sont des oiseaux de passage ; & comme on ne les trouve dans aucun endroit de l'Europe ni de l'Asie, il y a tout lieu de croire qu'ils viennent, de même que les oiseaux de neige en Sibérie, des contrées septentrionales de l'Amérique. Cette conjecture paraîtra assez probable, si l'on fait attention que ces oiseaux ne sont pas extrêmement forts, & ne volent p.048 pas aussi loin qu'on se l'imagine.

On trouve dans les bois différentes espèces de bêtes fauves, comme des ours 1, des loups, des lynx, plusieurs sortes de renards, d'écureuils, d'hermines, de martres-zibelines, des martres & des rosio-macks appelés par les Allemands feel-frefs. Les fourrures y sont meilleures que dans aucun autre pays. Les hermines se tapissent dans la terre, & on les prend avec des pièges auxquels on attache un morceau de viande ; mais on ne les prend qu'en hiver, parce qu'elles sont entièrement blanches, & que la fourrure en est meilleure. La plupart sont brunes en été ; aussi ne les tue-t-on p.049 point, parce que leur peau est peu estimée. On trouve aussi dans les rivières & les lacs quantité de loutres, dont les fourrures rapportent un profit considérable. On prend aujourd'hui très peu de martres-zibelines dans ce canton : on prétend que la fumée les fait fuir ; ce qui me paraît assez vraisemblable ; mais je croirais plutôt que cela vient de ce qu'on leur donne la chasse dans les forêts du Nord parce que leurs peaux se vendent mieux.

Les forêts de la Sibérie fourmillent de gibier. On y trouve des élans, des rennes, des chevreuils & une quantité prodigieuse de lièvres, qui deviennent blancs en hiver, & reprennent leur couleur naturelle en été. On les prend plutôt pour leur peau que pour leur chair, dont on fait très peu d'usage. On se sert de filets pour cet effet. Les marchands achètent leurs peaux, & les envoient à Pétersbourg & dans p.050 d'autres ports, d'où on les exporte en Angleterre & en Hollande où on les emploie dans la fabrique des chapeaux.

Après avoir décrit les animaux terrestres, il ne me reste plus qu'à parler des poissons. Je crois qu'il y a peu de pays au monde qui soit mieux arrosé, & où il y ait un si grand nombre de lacs & de rivières navigables que dans la Sibérie, & peu de lacs & de rivières qui produisent une aussi grande quantité d'excellents poissons que celles de cette contrée. Outre l'esturgeon, le poisson blanc, le sterlet, & d'autres que l'on trouve dans le Volga, & les autres rivières de Russie, il y a plusieurs espèces qui sont particulières à cette partie du monde ; entr'autres le muchsoon, qui est à peu près de la grosseur d'une carpe, & fort estimé des personnes qui ont le goût délicat.

Le pays situé au Midi de Tobolsky p.051 est extrêmement fertile en froment riz, orge, avoine, &c. Les bestiaux y sont aussi très nombreux, & on les nourrit en hiver avec du foin. En un mot, on y trouve toutes sortes de denrées. On peut voir par tout ce que je viens de dire que Tobolsky n'est pas un endroit aussi désagréable qu'on se l'imagine. Quelle que puisse être l'opinion des hommes, il est du devoir d'un voyageur de décrire les lieux & les choses dont il parle sans partialité, & de les représenter telles qu'elles sont ; & c'est à quoi je me suis principalement attaché.

Le capitaine Tabar, officier suédois, travaillait dans le temps que j'étais à Tobolsky à une histoire de la Sibérie. Il est très capable d'une pareille entreprise ; & si jamais elle paraît, elle sera aussi curieuse qu'utile & amusante.

Avant que de quitter Tobolsky, je trouve à propos de dire un mot de la p.052 fameuse rivière Irtish qui passe dans cette ville. Elle prend son cours vers le nord, en tirant un peu vers l'orient : elle forme un courant très fort, mais très uni, & arrose quantité de petites villes & villages ; elle reçoit plusieurs petits torrents, & une grosse rivière appelée Konda ; après quoi, continuant son cours vers l'orient, elle se jette dans l'Oby à Samariofsky-yamm, ville située à environ six cents verstes au-dessous de Tobolsky.

L'Irtish prend sa source dans un grand lac appelé Korzan, dans un pays montagneux, environ à 1.500 verstes au Midi de Tobolsky. Les environs de ce lac sont habités par les Kalmoucks noirs, peuple puissant & nombreux, gouverné par un prince appelé Kontaysha. C'est d'eux que sont descendus les Kalmoucks du Volga. L'Irtish, après avoir parcouru pendant plusieurs p.053 milles un pays montagneux & couvert de bois, traverse une plaine fertile, habitée par les Kalmoucks, & se rend à une maison appelée Sedmy-Palaty, ou les sept chambres, laquelle est à la droite en descendant la rivière. On est surpris de trouver un édifice aussi régulier au milieu d'un désert. Quelques Tartares prétendent qu'il fut bâti par Tamerlan, qu'ils appellent Temir-Ack-Sack ou Lame-Temyr ; d'autres, Gingéez Chan. Cet édifice, autant que j'ai pu le savoir, est bâti de briques ou de pierres, & subsiste encore dans son entier. Il est composé de sept appartements, ce qui lui a fait donner le nom de sept palais. Plusieurs de ces appartements sont tapissés de bandes de papier vernissé, sur lequel il y a des caractères en or. Quelques-unes de ces bandes sont noires ; mais la plupart sont blanches. Les caractères sont écrits dans la langue des Tonguses, p.054 ou Kalmoucks. Pendant que j'étais à Tobolsky, je rencontrai dans la rue un soldat qui tenait de ces bandes de papier dans ses mains, que je lui achetai à très bon marché. Je les ai conservées jusqu'à mon retour en Angleterre, où je les distribuai à quelques-uns de mes amis, entr'autres au savant antiquaire M. Hans Sloane, qui leur a donné place dans son cabinet.

Le Czar Pierre I envoya deux de ces bandes à l'Académie Royale de Paris, qui lui en renvoya la traduction que j'ai vue dans le cabinet de Pétersbourg. L'une contenait un ordre au lama, & l'autre une espèce de prière à Dieu. Je ne déciderai point si la traduction est fidèle ou non. Les Tartares regardent ces écrits comme sacrés ; aussi ont-ils grand soin de les conserver. Il pourrait très bien se faire p.055 qu'ils continssent quelque ancien monument historique. Au-dessus de Sedmy-Palaty, vers la source de l'Irtish, on trouve sur les montagnes & dans les vallées la meilleure rhubarbe qui soit au monde ; elle y vient sans culture.

À plusieurs journées des sept palais en descendant l'Irtish, on trouve sur la rivière occidentale une vieille tour nommée Kalbazinsha- Bashna, ou la tour de Kalbazin. Au-dessous, sur la droite, est le lac Yamishoff, où les Russes ont bâti un petit fort pour protéger ceux qui recueillent le sel qui s'y forme à l'aide de la chaleur du Soleil. On y en ramasse une grande quantité, & on le transporte par la rivière à Tobolsky & dans plusieurs autres endroits. Ce fort ayant donné de la jalousie au Kontaysha, il envoya un ambassadeur au gouverneur de la Sibérie pour le prier de le faire démolir. Sur le refus que celui-ci en p.056 fit, il en vint à une rupture, dont le temps nous apprendra les suites.

On trouve plus bas un autre établissement des Russes, appelé Shelezinsky, d'un petit ruisseau de ce nom qui passe auprès. Un peu au-dessous est Omuska, ville considérable qui tire pareillement son nom d'une rivière. Ces deux villes sont situées sur la rive orientale de l'Irtish. On passe par plusieurs endroits peu considérables avant que d'arriver à Tara, petite ville située sur le chemin de Tobolsky à Tomsky, & par une contrée appelée Baraba, dont je parlerai à mesure que j'avancerai vers l'orient.

On trouve entre Tara & Tobolsky quelques petites villes & plusieurs villages habités par des Tartares mahométans. Le pays fournit quantité de blé, de bestiaux & de pâturages.

J'ai décrit le cours de l'Irtish p.057 jusqu'à Tobolsky, & de là jusqu'au fleuve Oby où il se jette. Comme je n'ai plus rien à dire sur cette ville, non plus que sur ses environs, je continuerai ma route vers l'orient ; mais avant que de quitter cet endroit, je vais rapporter quelques particularités relatives au Kontaysha ou prince des Kalmoucks, dont j'ai parlé ci-dessus. J'ai d'autant plus de penchant à le faire, que je les ai apprises de personnes qui avaient été dans le pays, & qui avaient vu ce prince ; mais surtout d'un gentilhomme de beaucoup d'esprit, qui possède une charge publique dans cet endroit & que le défunt gouverneur de Sibérie a souvent chargé de diverses commissions auprès de lui.

Les terres de ce prince sont bornées par trois des plus puissants Empires qui soient au monde : au Nord par la Russie ; à l'Orient, par la Chine ; & au p.058 Midi par l'Empire du Grand Mogol. Il est séparé des deux premiers par des plaines désertes ; & du troisième, par des montagnes inaccessibles. Du côté du Sud-Ouest, ses frontières s'étendent jusqu'à la Bucharie. C'est un prince très puissant, qui peut mettre sur pied cent mille hommes de cavalerie armés d'arcs, de flèches, de lances & de sabres, & tous bons soldats. Il a plus de chevaux à son service qu'aucun prince que je connaisse si l'on excepte le Czar & l'Empereur de la Chine. Ces Tartares campent toute l'année, changeant de demeure selon que le besoin ou l'inclination les y porte. Cette façon de vivre est la plus ancienne & la plus agréable. C'est un plaisir de leur entendre déplorer le malheur de ceux qui sont toujours confinés dans le même endroit, & obligés de subsister de leur travail ; ce qu'ils regardent p.059 comme le dernier degré de l'esclavage.

Le Kontaysha a toujours quelques milliers de ses sujets campés autour de lui, qui le traitent avec beaucoup de respect & de vénération. Il est vrai aussi, & on lui doit cette justice, qu'il est extrêmement attentif aux intérêts de son peuple, & qu'il leur rend une justice aussi exacte que s'ils étaient ses propres enfants.

Les Kalmoucks ne sont pas aussi sauvages qu'on le pense, & l'on m'a assuré que l'on pouvait voyager dans leur pays avec autant de sûreté que dans aucun autre.

Le Kontaysha reçoit les députés du gouverneur de Sibérie sur le même pied que les ambassadeurs des princes étrangers, & les traite en conséquence ; par où l'on peut voir le respect que ces princes orientaux ont pour le Czar, puisqu'ils regardent le p.060 gouverneur de Sibérie comme un souverain. Voici les cérémonies qu'ils observent dans ces occasions.

Le député, de même que tous les gens de sa suite, sont admis dans la tente où le Kontaysha est assis avec la reine & ses enfants autour de lui. Il les fait asseoir sur des tapis ou des nattes ; car les Kalmoucks de même que la plupart des Asiatiques, ne se servent point de chaises. On leur sert du thé avant le dîner, & après qu'il est fini, le Kontaysha renvoie le député d'une manière amicale, lui disant qu'il l'enverra chercher le lendemain pour recevoir la réponse à la lettre que le gouverneur lui a écrite ; ce qu'il exécute ponctuellement. Cette lettre est écrite d'un style simple & concis ; car les Tartares en général écrivent avec beaucoup de brièveté & de clarté. J'ai vu plusieurs de leurs lettres, & elles m'ont plu extrêmement. On n'y p.061 voit point de ces préambules ennuyeux, ni de ces répétions inutiles, qui ne servent qu'à dégoûter le lecteur. 

L'Empereur de la Chine eut, il y a quelques années, la guerre avec le Kontaysha au sujet de quelques villes de ses frontières, dont le dernier s'était emparé, & sur lesquelles il soutint ses prétentions à la tête d'une armée formidable. L'Empereur envoya contre lui une armée de 300.000 hommes, commandée par son quatorzième fils qui passe pour le meilleur général de son Empire. Nonobstant la supériorité du nombre, le Kontaysha le défit dans plusieurs rencontres, de sorte que l'Empereur fut obligé d'en venir à un accommodement, & de faire sa paix avec lui.

Il est bon d'observer que les Chinois étant obligés de faire une marche longue & pénible, à travers un désert & p.062 une contrée stérile située à l'Ouest de la Grande muraille, qu'étant chargés d'une nombreuse artillerie, & de quantité de chariots qui portaient les vivres pour toute cette armée, ils se trouvèrent extrêmement affaiblis avant que d'arriver en présence de l'ennemi. Le Kontaysha de son côté, ayant eu avis de l'armée qu'on envoyait contre lui, l'attendit patiemment sur ses frontières, jusqu'à ce que l'ennemi ne fût qu'à quelques journées de son camp, après quoi il détacha quelque cavalerie légère pour brûler le pays & le dévaster. Il les harcela jour & nuit, ce qui, joint au défaut de vivres, obligea les Chinois à se retirer, après avoir fait une perte considérable.

Cette méthode de faire la guerre en dévastant le pays, est fort ancienne parmi les Tartares, & elle est pratiquée par tous ceux qui habitent à l'Orient du Danube. C'est là ce qui les rend p.063 redoutables aux troupes réglées, qui se voient par là privées de leur subsistance ; au lieu que les Tartares, qui ont toujours des chevaux de réserve, les tuent & les mangent, & ne manquent jamais de provisions.

J'ajouterai à ce que je viens de dire, que le Kontaysha est le même prince que les Européens appellent le Grand Cham de Tartarie. Comme aucun Européen ne voyage dans ce pays, il est impossible que les cartes ne soient remplies de fautes. Il faut espérer que les Russes se mettront, avec le temps, plus au fait des parties orientales de l'Asie.

Notre bagage n'arriva à Tobolsky, que le 23 de décembre. Nous laissâmes reposer nos gens jusqu'au 27 ; après quoi nous partîmes, côtoyant toujours l'Irtish jusqu'à Tara. L'ambassadeur y resta avec sa suite pendant les fêtes de Noël.

  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   18

similaire:

Voyages depuis st petersbourg en russie iconLe Portugal n’est pas un pays méditerranéen ! Seuls les deux tiers...
«Autriche» avant 1867, «Autriche-Hongrie» de 1867 à 1918 (depuis 1918 ce sont deux pays indépen­dants). De 1923 à 1991 (inclus) on...

Voyages depuis st petersbourg en russie iconL’europe et le monde domine (1850-1939)
«drapeau mis à part, l’Argentine est avant 1914, une colonie britannique» écrit R. Rémond, à la Russie où les Européens détiennent...

Voyages depuis st petersbourg en russie iconBibliographie générale sur l’utopie autogestionnaire
«soviétique» en Russie et urss est surtout traitée dans le dossier Anarchisme et utopies en Russie et urss

Voyages depuis st petersbourg en russie icon«Organisation de voyages scolaires»
«Organisation de voyages scolaires» – 113, rue du 5ème rtm bp 157 01 306 Belley cedex

Voyages depuis st petersbourg en russie iconSaint petersbourg

Voyages depuis st petersbourg en russie icon2 volumes Iconographie photographique de la Salpétrière 1876-78,...

Voyages depuis st petersbourg en russie iconMoscou – St petersbourg 04 juin 2015

Voyages depuis st petersbourg en russie iconMoscou – St petersbourg 02 juin 2015

Voyages depuis st petersbourg en russie iconDe russie

Voyages depuis st petersbourg en russie iconAlors que la police russe vient d'effectuer un raid au siège de bp...
«Un jour, le peuple édifiera une statue en l'honneur de Sergueï Magnitski, assure le rédacteur en chef du journal d'opposition «Novaya...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com