Première partie L’enfant perdu Le quartier des voleurs








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Rocambole VIII

Les misères de Londres II

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Ponson du Terrail



BeQ

Ponson du Terrail

Rocambole VIII

Les misères de Londres II

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1154 : version 1.0


Du même auteur, à la Bibliothèque :
L’héritage mystérieux

Le club des Valets-de-Cœur

Les exploits de Rocambole

La résurrection de Rocambole

Les Chevaliers du clair de lune

Rocambole VIII

Les misères de Londres II

Édition de référence :

Paris, E. Dentu, Éditeur, 1868.

Numérisation :

Projet Gutenberg et

Ebooks libres et gratuits

Relecture :

Jean-Yves Dupuis

Première partie



L’enfant perdu



Le quartier des voleurs



I


L’homme gris avait dit vrai. Ni lui, ni Shoking, ni l’Irlandais en guenilles n’avaient pu retrouver Ralph.

Qu’était donc devenu le petit Irlandais ?

L’enfant, après avoir sauté dans le jardin, n’avait pas hésité une minute.

Il avait couru à cet arbre qui, durant toute la journée, avait été l’objet de sa préoccupation et qui montait au long du mur ; puis il s’était mis à grimper autour du tronc jusqu’à ce qu’il fût parvenu aux branches.

Là, il s’était arrêté un moment pour s’orienter.

Il voyait par-dessus le mur.

De l’autre côté de ce mur, il y avait un terrain vague entouré d’une palissade en planches.

À gauche et à droite, il y avait des toits de maisons.

Montant d’une branche dans l’autre, l’enfant gagna le mur et s’y établit à califourchon.

Puis il mesura le saut qu’il avait à faire pour arriver dans le terrain vague.

Le mur était élevé à une vingtaine de pieds du sol, et de l’autre côté, il n’y avait ni arbre ni rien qui put lui permettre d’amortir sa chute.

Ralph eut un moment de désespoir. Lui faudrait-il donc reprendre le chemin qu’il avait déjà pris, et rentrer dans sa prison ?

Tout à coup, il entendit du bruit. Son effroi redoubla.

De l’endroit où il était, il voyait par-dessus le toit de mistress Fanoche, et, par conséquent, le devant du jardin.

Malgré l’obscurité, Ralph aperçut trois hommes qui entraient par la grille. Il en vit deux qui renversaient le troisième à terre, et ce spectacle, on le pense bien, n’était pas de nature à calmer sa frayeur.

C’étaient l’homme gris et son complice qui appliquaient un masque de poix sur le visage de lord Palmure et se débarrassaient de lui.

Ralph eut envie de sauter dans le terrain vague ; mais l’instinct du danger l’en empêcha encore.

Le couronnement du mur était à plat. L’enfant se dressa et se mit à marcher dessus. Il arriva ainsi à l’un des deux toits.

Un saltimbanque ne se fût pas mieux tiré de ce périlleux voyage.

Parvenu au bout du mur, il monta sur le toit.

Mais ses yeux ne perdaient pas de vue la maison de mistress Fanoche dans laquelle les deux hommes étaient entrés.

À force de rôder sur le toit, il découvrit une ouverture. C’était une de ces croisées dites à tabatière qu’on perce dans les mansardes.

Il eut bonne envie de se glisser par cette fenêtre et de pénétrer dans la maison ; mais la peur d’être découvert, arrêté par les habitants et reconduit à mistress Fanoche le fit hésiter encore.

Soudain un nouveau bruit se fit dans le jardin de cette dernière ; en même temps une lumière apparut à la fenêtre de la chambre que Ralph venait d’abandonner et l’enfant entendit des cris auxquels se mêlait la voix aigre de mistress Fanoche.

On venait de s’apercevoir de sa fuite.

Cette fois le petit Irlandais n’hésita plus et il se laissa couler par la croisée de la mansarde.

Il se trouva alors dans une étroite chambrette, dépourvue de tous meubles et dont la porte était ouverte.

Ralph franchit le seuil de cette porte et trouva un escalier. Ses petites mains s’accrochaient à la rampe et il descendit.

Où allait-il ? peu lui importait, pourvu qu’il échappât à mistress Fanoche et à la terrible Écossaise.

La maison paraissait déserte.

On n’y voyait pas de lumière, on n’entendait aucun bruit.

L’enfant descendait avec une telle précipitation qu’il fit un faux pas et se heurta à la rampe.

C’était faire assez de bruit pour amener dans l’escalier les hôtes de la maison.

Ralph s’arrêta tout tremblant et durant quelques minutes, il n’osa bouger.

Mais personne ne vint.

Hampsteadt, nous l’avons dit déjà, est peuplé de maisons de campagne qui demeurent inhabitées en hiver.

Celle-là était de ce nombre.

Rassuré, l’enfant continua à descendre dans l’obscurité.

Quand il fut au bout de l’escalier, il devina plutôt qu’il ne vit, un vestibule, et au bout de ce vestibule une porte sous laquelle passait un rayon de clarté blafarde.

Il alla vers cette porte ; mais elle était fermée.

Alors l’enfant se mit à tourner dans tous les sens ; ses yeux s’habituaient peu à peu aux ténèbres, et il voyait assez distinctement les objets qui l’entouraient.

Après la porte, il trouva une croisée.

La terreur qu’il éprouvait en pensant que mistress Fanoche et des hommes qu’il ne connaissait pas étaient à sa recherche, doubla sa force et son énergie.

Après bien des efforts et des tâtonnements, il parvint à ouvrir la croisée.

Elle donnait sur une petite cour.

Cette cour était fermée par une grille ; mais cette grille n’était pas élevée, et Ralph, ayant sauté dans la cour, résolut de l’escalader.

De l’autre côté de la grille, il y avait une rue.

L’enfant se mit à grimper le long des barreaux qui se terminaient en fer de lance. Il parvint au couronnement, non sans se blesser et sans ensanglanter ses petites mains.

Il prononça le nom de sa mère pour se donner du courage, et sauta dans la rue.

Il tomba sur les genoux et se meurtrit.

Mais que lui faisait maintenant la douleur ? Il était libre !

Et il se mit à courir droit devant lui.

Désert ou non, un faubourg de Londres est éclairé au gaz avec une rare munificence.

De six heures du soir au matin, c’est la fête de l’hydrogène qui tient ses assises sur un parcours de vingt-cinq lieues carrées.

On avait amené Ralph endormi à Hampsteadt. Il lui était donc impossible de savoir qu’il se trouvait à plus de trois milles de distance de cette maison dans Dudley street où Shoking l’avait conduit avec sa mère.

Au bout de la rue qu’il venait de suivre, il trouva une grande artère qu’il crut reconnaître pour une de celles qu’il avait parcourues avec elle.

À Londres, toutes les rues se ressemblent.

Il enfila donc cette grande voie où les passants et les voitures étaient plus rares que les becs de gaz.

C’était Hampsteadt road.

Il marcha longtemps, sans s’apercevoir que ses mains et ses genoux saignaient.

Au bout d’une heure, il crut voir sur sa gauche une rue qui ressemblait à Dudley street, et il y entra.

Celle-là était plus étroite que Hampsteadt road, mais elle était plus éclairée, plus animée et il y avait une longue file de boutiques.

Comme l’enfant ne savait pas le nom de la rue où on l’avait conduit avec sa mère, il ne pouvait pas demander son chemin.

À la morne solitude d’Hampsteadt road avait peu à peu succédé la vie bruyante de Londres.

Maintenant il était sur Kings street, Camdentown.

Il marcha encore, il marcha toujours, tantôt mourant sur ses pieds, tantôt ayant une lueur d’espoir et croyant reconnaître le square Saint-Gilles ou la place des Sept-Cadrans ; puis entrant dans les rues adjacentes, à droite et à gauche, et tournant souvent sur lui-même.

Cela dura quatre heures.

Au bout de ce temps, le pauvre enfant n’était pas plus avancé qu’au moment où il avait quitté le jardin de mistress Fanoche.

Alors le désespoir le prit et vint en aide à la lassitude.

Il s’assit sur la marche d’une porte à demi-perdue dans l’ombre et se mit à pleurer.

La foule est indifférente partout, mais plus encore à Londres.

Cent personnes passèrent devant ce petit malheureux qui sanglotait et ne le regardèrent même pas.

Cependant une femme passa à son tour.

Elle s’arrêta, contempla Ralph, lui mit la main sur l’épaule et lui dit :

– Qu’as-tu donc, mon cher mignon ?

L’enfant leva la tête et envisagea celle qui lui adressait la parole d’une voix douce et compatissante.

Elle était jeune ; elle était mise simplement, comme une fille du peuple. Elle était belle, et il sembla à l’enfant qu’elle ressemblait à sa mère.

Il redoubla ses sanglots.

– Tu es perdu, n’est-ce pas ? dit-elle.

– Je cherche maman, dit l’enfant.

– Comment s’appelle-t-elle, ta mère ?

– Jenny.

– Tu es Irlandais ?

– Oui, madame.

Et l’enfant pleurait toujours.

– Moi aussi, dit-elle, et je me nomme Suzannah.

– Veux-tu venir avec moi, je t’aiderai à retrouver ta mère ?

Il la regarda encore, et son œil exprimait une certaine défiance.

– Viens donc, mon mignon, reprit-elle ; il ne sera pas dit que Suzannah l’Irlandaise, la plus belle fille de Broke street, aura laissé un enfant de sa nation mourir de froid et peut-être de faim.

Et elle prit l’enfant par la main avec une douce insistance.
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